LEO POLIAKOV.

Le pseudonyme qui s'énonce comme suit : "Denis la Malice", est en réalité un délateur doublé d'un lâche, l'ignominie ne le gène pas du tout.

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Né pour mourir à plusieurs reprises,

Posté : 29 mars, 2015 @ 10:12 dans poliakov | Pas de commentaires »

Dans vos petites tronches de cake, le cynisme, l’indifférence, le nombrilisme, dominent la plupart des personnalités ordinaires, c’est à dire celles qui parcourent le web, le texte n’intéresse plus personne ou presque, seules les photographies sont agréées par vos neurones atrophiés.

La nature a horreur du vide dit-on, ce qui prouve et démontre que vous ne possédez aucune qualité humaine courante, puisque cette nature, lorsqu’elle aperçoit vos ombres, se fait la malle, elle vous fuit, elle se carapate afin de ne pas vous rencontrer.

Vous béez d’admiration devant un feuilleton naze de chez naze, un chanteur, qui ne chante que grâce à un échantillonneur made in Barclay and Co., un acteur, qui monte les marches à Cannes, en veillant à ne pas se prendre les petons dans la moquette rouge, mal fixée.

Moralement, vous êtes horribles, imbuvables, pourtant vous l’ignorez, c’est pour cette raison qu’en vous matant dans la glace, vous n’y trouvez que le reflet de vos mensonges permanents, toutes les excuses du monde, afin d’en déduire en reluquant vos tronches de cakes, qu’au fond, très profond, au fond du gouffre moral, vous n’êtes pas si mal que ça..

J’apprécie chaque seconde de mon existence, je suis comme un enfant mort-né que l’on aurait réussi à ressusciter, qui, à peine les yeux ouverts, par un phénomène extraordinaire, a pris conscience de la rareté de ce temps qui nous est concédé sur la planète bleue, ce monde que l’on trouvait grand, énorme, qui suscitait des vocations d’explorateurs, aujourd’hui, on explore plus, à l’exception des océans et des mers, afin d’y trouver les dernières poche de gaz ou de pétrole, afin de pouvoir continuer à pourrir le climat, détruire la couche d’Ozone, et faire vendre des automobiles, aux constructeurs, qui s’évertuent  à inventer de nouveaux slogans, afin de fourguer leurs productions.

Ma mère, Rivka, avant de disparaître, a eu tout juste le temps de me parler d’elle, de me parler un peu de moi, me dire que j’étais né, un peu avant terme, que j’ai eu l’honneur d’inaugurer une couveuse toute neuve, dans une salle de la machine à faire éclore les nouveaux nés des classes populaires, j’ai nommé Baudelocque, les enfants nés dans cet endroit, se reconnaissent, à l’instar de ceux qui ont étudié auprès d’une université réputée. 

Quelles sont les raisons, qui font que nous nous ressemblons ? Je l’ignore, nous ne connaissons pas, nous n’expliquons pas tous les mystères de cette nature, que nous nous obstinons à détruire.

Chapitre XXXIII : La Suède, Värt Liv.

Posté : 8 mars, 2015 @ 11:06 dans poliakov | Pas de commentaires »

Chapitre XXXIII :                     La Suède, Värt Liv.

 

Quelques jours après cet entretien, ils rejoignent la Suède, un voyage confortable sans aucun incident. L’arrivée dans le port de Malmö est spectaculaire, les policiers et douaniers s’attardent longuement afin d’examiner leurs passeports israéliens, ils n’ont pas eu l’occasion d’en contrôler beaucoup, sans doute aucun. Au pied de la passerelle, Karl les attend, il est en compagnie de ses deux filles, Anna et Maria.

 Karl est très grand, blond, mince, les jeunes filles sont blondes comme les blés, très élancées, Karl est dans la force de l’âge, quarante cinq ans environ, Maria et Anna, doivent avoir dix sept ou dix huit ans. Ils s’embrassent comme s’ils se connaissaient depuis toujours, spontanément, comme ça. En quelques regards le contact est établi, la confiance est immédiate, ils leur plaisent d’emblée, Douchka ne cache pas la joie de les rencontrer. Ils se chargent de leurs deux sacs de voyage, et de sa chère amie la guitare, qui repose bien à l’abri dans son étui rigide. Ils grimpent à bord d’une automobile spacieuse, une limousine. Un véhicule luxueux, long et puissant, il est assit à côté de Karl, les trois jeunes femmes sont à l’arrière, les sièges sont en velours beige, l’intérieur est garni de bois précieux, ils se déplacent sans le moindre bruit, un salon roulant cette automobile! La communication passe très bien, ils discutent joyeusement en anglais. Les trois filles ont entamé une conversation séparée, les rires fusent.

 Karl parle peu, il conduit avec une attention marquée. Le paysage se compose de vastes étendues, cultivées ou non, le sol est plat, par moment, on peu apercevoir de grands bâtiments, des corps de fermes, dotés d’une architecture nouvelle pour eux. De nombreux animaux paissent, de grands pâturages s’étalent à perte de vue, des troupeaux de vaches, parmi lesquelles des chevaux sont mêlés. Une demi-heure plus tard, ils franchissent un grand porche de pierre, prolongé de chaque côté, par un mur incurvé. On peut lire une inscription gravée sur une plaque de cuivre, fixée à gauche du porche : Värt Liv., sans doute le nom de cet endroit. Le porche franchi, ils roulent sur une route recouverte de gravier, bordée de bouleaux. D’immenses prés, des champs, s’étendent à perte de vue de chaque côté de cette allée magnifique. Ils parcourent plusieurs kilomètres avant d’apercevoir des constructions. Les bâtiments qui composent cette immense propriété sont en vue. La voiture est arrêtée devant un large escalier en pierre, la maison est située à peu près au centre de tous ces bâtiments. Les pelouses sont agrémentées de multiples parterres de fleurs, qui enjolivent cet endroit magnifique. Tout est entretenu, net, cet ensemble leur transmet une sensation de confort, allié à de la simplicité, rien n’est ostentatoire, malgré les dimensions exceptionnellement vastes de cette propriété.

Ulrika attend sur le perron, en haut des escaliers, ils font sa connaissance. La porte d’entrée est protégée par une véranda, dont les portes de verre sont grandes ouvertes. Une terrasse court tout autour de la maison, la terrasse est bordée par une balustrade de pierre, c’est tout simplement magnifique. Ulrika est grande et mince, très vive, elle diffuse l’intelligence, ses mouvements sont élégants, rapides et précis. Ses cheveux sont d’un blond très clair, la ressemblance avec ses deux filles est très nette, on peut penser qu’il s’agit de trois sœurs.

 Une dame alerte, prend leurs bagages, cette personne porte une petite coiffe blanche serrée en haut de ses cheveux. Ulrika les présente, c’est Sonja, Sonja, est à peu près du même âge qu’Ulrika. Elle est très à l’aise dans sa fonction, elle semble faire partie de cette famille, la famille Nilsson.

 Ils pénètrent dans une cuisine immense, très claire, tout l’angle gauche est occupé par de vastes plans de travail, carrelés de blanc. Les fourneaux et autres installations destinées à la cuisine, sont inclus dans cette partie de la cuisine. Deux grandes fenêtres situées à droite, donnent sur la terrasse, une longue table de bois, est placée perpendiculairement devant les fenêtres, dans le sens de la longueur, cinq chaises massives en bois sont placées de chaque côté, et une à chaque extrémité. Ulrika sourit,

- Asseyez vous, Sonja monte vos affaires dans votre chambre, nous allons faire plus ample connaissance autour d’un peu de thé, nous nous appelons tous par nos prénoms.

Ulrika sourit en s’exprimant, sa voix est distinguée et douce, ses mouvements sont précis, sans être précipités. Ils prennent place autour de la table sans façon, chacun se place ou il le souhaite, Vittorio est en bout de table, il y est immédiatement à l’aise, Maria et Anna se sont placé à droite, Douchka à gauche, à côté de Karl, ils papotent joyeusement. Aucune rafale de questions, rien de particulier, les choses s’installent, s’imbriquent naturellement, sans effort, sans manière, sans aucun faux semblant.

 Deux hommes les rejoignent, ils se présentent mutuellement, ce sont Jan et Nils, ils dirigent les équipes des employés, qui travaillent sur la propriété. Ces deux hommes sont sympathiques, très ouverts, directs, simples, ils parlent peu, sans pour cela créer de gêne, leur présence est naturelle. Jan est âgé d’environ trente cinq ans, il est grand, élancé, blond roux, les yeux gris clair. Les manches de sa chemise à carreaux sont roulées sur des avant bras musclés couverts de poils très clair, il est très souriant, parle peu. Nils est un peu plus âgé, il est grand, très mince, tout en donnant une impression de force, les cheveux brun, doté d’une peau très claire, les pommettes hautes , les yeux un peu encavés, son sourire très doux découvre une dentition parfaite. Sonja prépare le thé avec Ulrika, cette pause fait partie du rythme des habitudes de tous les jours, il ne s’agit pas seulement d’une charmante attention, le thé est servi avec des petits pains et des galettes de céréales, du beurre, de nombreuses confitures sont à disposition. Les regards échangés, parlent davantage que les mots, ils suffisent pour exprimer le bien être, l’atmosphère est détendue, ils sont bien, aucune trace de formalisme artificiel ne transpire.

- Si vous le souhaitez, vous pouvez vous reposer, prendre une douche, faites comme vous en avez envie, je vais vous accompagner à votre chambre.

 Ulrika, leur montre le chemin jusqu’au premier étage, leur chambre est en fait un appartement composé de trois grandes pièces, plus un bureau, dont la taille est plus modeste, une douche, une salle de bains, des toilettes, c’est royal.

 Les fenêtres donnent sur la terrasse, tout y est très confortable, un téléphone est posé sur une petite table.

Ulrika, leur explique le fonctionnement des appareils sanitaires, c’est une bonne idée, ils possèdent des perfectionnements inconnus de nous. Elle leur indique rapidement les quelques points de repères indispensables concernant les habitudes horaires, qui rythment la vie de cette maison.

- Si vous avez des questions, ou besoin de quelques précisions, vous demandez à l’un d’entre nous, d’accord ?

- Merci Ulrike, nous ne sommes pas fatigués, nous prenons une douche puis nous descendons, si vous êtes occupés, nous ferons une promenade. Cet environnement splendide, et le temps qui s’est costumé de ciel bleu et de soleil.comme s’il souhaitait lui aussi nous souhaiter la bienvenue.

Ils ont pris leurs marques en un minimum de temps, aussi bien physiquement que moralement, ils ressentent la conviction profonde qu’ils sont acceptés, d’emblée, sans formalités précises.

De leur côté, ils éprouvent des sentiments réciproques. Le soir, ils sont réunis dans le salon, tout le monde est là, Ulrike, Douchka, Maria, Sonja et Anna, soutiennent une conversation animée, on pourrait croire qu’elles se connaissent depuis toujours, Jan, Nils, Karl et Vittorio, parlent calmement en dégustant quelques bières, fument des cigarettes. La soirée se déroule dans une atmosphère chaleureuse et bon enfant, il ne s’agit pas d’une réunion formelle. Ils sont bien, on se détend en fin de journée, on papote, on boit en compagnie, calmement, une forme de douce d’habitude s’est installée, entre des personnes qui sont bien ensembles. Dans un angle du salon, figure un bar en bois, un meuble très sobre, rien de clinquant, deux tables basse entourées de petits fauteuils en cuir. Karl fume la pipe, il raconte comment ses grands parents ont créé cette propriété, comment elle a été mise en valeur, il est facile de déduire que cet endroit, c’est sa vie,

- Vittorio, je serai à mon bureau demain matin, tu peux m’y retrouver aux alentours de huit heures trente ? Nous discuterons un peu, d’accord ?

- Entendu Karl, à demain, Douchka et moi, nous allons nous reposer.

Après avoir salué les personnes présentes, ils regagnent leur appartement, impossible de le qualifier de chambre. La couleur dominante dans la chambre à coucher est le bleu, toutes sortes de bleus, l’immense lit est coiffé par un baldaquin bleu pastel à parements blancs. Il prend ses tubes dans son sac, Douchka le regarde un peu amusée, elle décoche un petit clin d’œil complice.

 Il redescend, sort de la maison, marche quelques minutes avant de trouver l’endroit qu’il cherche, il y place les tubes, ceux-ci acceptent le changement sans broncher, désormais, ils sont accoutumés à ces petites précautions successives, de plus, ils sont à toutes épreuves. De retour à l’appartement, Douchka et lui échangent un baiser, qui dure un peu plus que prévu. Ils sont fatigués par le voyage, séduits, éblouis par cet endroit, par cette famille adorable, toutes ces nouveautés, ce confort cossu. Ils s’endorment tendrement enlacés, blottis dans ce grand lit qui leur offre une perspective bleue au dessus de leurs têtes. Ils s’éveillent de bonne heure, le temps est magnifique, le petit déjeuner est à sept heures, ils sont prêts, le voyage, les changements, ont aiguisé leur appétit.

 Sonja, en tablier clair, s’affaire autour des plans de travail, elle virevolte, occupée à préparer toutes sortes de bonnes choses. Diverses boissons chaudes, sont à disposition sur les dessertes, des céréales, du lait, des jus de fruit, de la crème, confitures, poulet froid, bœuf en tranches, pâtés, des toasts en tranches, du pain de plusieurs sortes, chacun se sert selon ses goûts. De grands récipients argentés, équipés de couvercles basculants contenant des plats variés, les plats y sont maintenus chauds. Tout y est, en Suède, le repas matinal est le plus important. Quelques minutes plus tard, nous nous saluons joyeusement, vient ensuite, celui plus prosaïque qui consiste à faire face à toutes ces bonnes choses. Ils leur font honneur, avec un appétit digne des délicieuses préparations de Sonja. Ils parlent peu, cette atmosphère détendue, n’appelle aucune conversation obligée, nous déjeunons tous avec appétit.

 

Chapitre XXXIV :                        Karl.

 

 Karl et moi avons terminé notre déjeuner, il me fait un petit signe amical, je le suis jusqu’à son bureau. Le bureau est une grande pièce du ré de chaussée, la lumière entre par une large fenêtre de type  » Bow Window », les principales ouvertures de cette vaste demeure, sont orientées au sud, tout y est confortable, trois gros fauteuils en cuir clair, placés un peu à l’écart du meuble bureau, une table basse en verre épais est placée au centre des fauteuils, nous y sommes installés confortablement.

-Vittorio, je veux te dire pourquoi j’ai désiré que Douchka et toi fassiez partie de notre vie, « notre vie », est le nom que mon grand père à donné à cet endroit, en suédois, Värt liv. Nos activités sont multiples. Je n’ai pas en tête de vous confier à l’un ou à l’autre quoi que ce soit, quelque fonction que ce soit, qui pourrait ressembler à un travail ou à quelque obligation imposée, tu le sais, ce n’est pas le propos. J’ai eu l’occasion de parler longuement avec David Bessel, et ce, à plusieurs reprises, notre premier contact remonte pratiquement moment de la mise à disposition du château dans lequel vous étiez, il y a presque deux années. Plusieurs organisations de notre pays, ont pour objectif de venir en aide aux survivants, de les mettre en contact avec des familles suédoises, nous organisons des camps de vacances, dans lesquels des jeunes gens partagent la vie de familles suédoises. Pendant les quelques mois de la période estivale, ces jeunes gens ont l’occasion de connaître notre pays, souvent ils s’y fixent définitivement. Ces organisations sont nombreuses en Suède, elles sont le reflet d’un pan de notre culture. Dès que j’ai eu connaissance de ce château, dans lequel vous étiez réunis pour étudier, j’ai contacté David Bessel, je lui ai fait part de mon désir d’agrandir ma famille.

 Ewald, mon frère ainé, aujourd’hui décédé, a été, et ce, pendant toute la durée de la guerre, un interlocuteur très important des nazis, il contrôlait les dossiers des tractations qui avaient lieu avec eux, en particulier la fourniture de minerais. Il a amassé une fortune considérable, j’ai décidé d’en disposer au profit de jeunes survivants.

 A la suite de nombreux échanges téléphoniques avec David, et l’échange de quelques lettres, dans lesquelles il y décrit vos personnalités, nous avons ressenti le désir de vous connaitre. Nous attendions votre venue avec impatience.

Karl, n’est pas à ranger au sein de la famille des gens loquaces, ce speech est une performance, pourtant il continue,

- Vittorio, je vais t’exposer la raison pour laquelle j’ai souhaité te parler seul à seul. À toi de décider si tu veux en faire part à Douchka ou pas, je n’y vois aucune restriction. A la suite de troubles répétés, j’ai consulté le docteur Taüman, notre médecin traitant, il m’a conseillé d’effectuer certains contrôles, ceux-ci ont eu lieu une semaine avant votre arrivée. Le médecin de la clinique de Malmö, vient de communiquer ces résultats au Dr.Taüman, ils sont mauvais, ma survie semble compromise. Je n’ai jamais caché quoi que ce soi à ma famille, ou à mon entourage proche, cette fois, je suis perplexe. Mon état actuel, me permet d’afficher un comportement tout à fait normal, de ne rien laisser paraître, je ne ressens aucune douleur. Ulrika, possède de nombreuses qualités, pourtant, elle n’est pas apte pour le type de travail qui est le mien. Depuis la disparition de mon grand père et de mon père, je gère cette entreprise, Maria et Anna étudient, j’ignore quels seront leurs choix dans le futur.

 Vittorio, si tu en es d’accord, je désire te transmettre tous les éléments, tout ce qui concerne le fonctionnement de Värt Liv. De cette manière tu seras prêt à prendre le relais, si cela s’avère nécessaire. Quelle que soit ta décision mon affection pour vous deux, vous est d’ores et déjà définitivement acquise, je te le dis, c’est un fait qui n’appelle pas d’explication. Je suis impatient de connaitre votre décision.

 

- Karl, je suis prêt à participer au mieux de mes possibilités, assumer la gestion de Värt Liv., j’espère de tout cœur que cela ne sera pas nécessaire.

 

 Cette réaction immédiate le touche, Karl me serre dans ses bras avec force. Connaissant Karl, cette démonstration d’affection, est une exception.

 Karl, commence à résumer le fonctionnement et a énumérer les diverses ressources de Värt Liv. La plus importante concerne le bois, en grande partie destiné à l’industrie impliquée dans la production de pâte à papier. Un parc considérable d’outils spécifiques, de gros engins mécaniques sont nécessaires, afin d’assumer cette exploitation du bois, les forêts s’étendent sur huit cents hectares. Les céréales et autres cultures, l’élevage de bovins, vaches laitières, traitement du lait. Le matériel agricole, les véhicules automobiles, l’entretien des habitations qui sont au nombre de huit, les bâtiments agricoles, les silos. Sans oublier la gestion comptable, liée au fonctionnement de cette entreprise.

 

 Karl propose une pause, le thé, un temps de relaxation, il est le bienvenu, ils sont bien, ils boivent sans parler,

 

-Vittorio, pour aujourd’hui ce tour d’horizon est amplement suffisant, on se verra plus tard, à table. Demain nous visiterons Värt Liv, c’est un endroit magnifique. Vous pouvez vous faire seller deux chevaux, ils vous feront découvrir les bois et la campagne.

 

        -Douchka est une excellente cavalière, pour ce qui me concerne, j’ai tout à apprendre dans ce domaine.

      -Nils et Gunnar sont deux spécialistes, passionnés de cheval et d’équitation, l’un ou l’autre, te transformera rapidement en cavalier.

 

     -Karl, je dois mettre quelques documents à l’abri, existe-t-il un coffre susceptible d’accueillir ces objets ?

 

     -Pas de problème, il en existe un dans votre appartement, et quatre ici dans ce bureau, ils résistent à toutes les agressions connues.

 

 Joignant le geste à la parole Karl ouvre les deux battants d’une petite porte qui donnent sur un petit cabinet qui s’éclaire automatiquement, quatre petits coffres sont placés à l’intérieur, cette question est réglée. Il peut y placer les documents qui le suivent depuis leur découverte dans la cabane forestière. Il s’assoit dans la cuisine, Sonja lui sert un thé.

                                 *****

 

Toute la famille est passionnée d’équitation, à Värt Liv, la vie s’y écoule à l’heure du cheval, de grandes écuries abritent ces animaux, la plupart sont des anglo-arabes. Douchka a retrouvé tous ses réflexes de cavalière, elle peut assumer son amour, sa réelle passion pour les chevaux. Elle montait avant de savoir marcher, les tziganes en Hongrie assoient leurs enfants sur des chevaux dès que possible, les chevaux font partie de leur culture.

Les cavalières sont parties galoper dans la campagne, il emprunte une des allées qui conduit vers les écuries. Cet endroit est vraiment un enchantement, partout ou l’on regarde, à perte de vue. Les alentours sont aménagés, des bosquets d’arbres réservés en différents endroits, soulignent l’esthétique de cette campagne magnifique, toutes les allées sont bordées d’arbres. Tout à l’heure, Karl lui a montré un plan de masse de la propriété, Värt Liv, couvre une superficie de deux milles huit cent hectares. Il a retenu le chiffre, c’est si vaste, qu’il lui est impossible d’imaginer une surface de cet ordre, on doit pouvoir s’y perdre même en voiture. Les chevaux sont magnifiquement logés dans deux bâtiments en pierre, construits dans le même style que la résidence principale. Ces deux bâtiments sont orientés au sud, une vingtaine de mètres les séparent. A l’intérieur, deux rangées de stalles magnifiques, réalisées en acajou garni de parements de bronze. Tout y est fonctionnel, les chevaux sont tous des bêtes superbes. L’odeur qui se dégage vient caresser agréablement les narines. La plupart des chevaux passent le cou à l’extérieur, ils regardent le nouvel arrivant, il s’approche de certains d’entre eux pour caresser le derme de leurs naseaux, une zone d’une douceur surprenante. Ces écuries sont entretenues de façon parfaite, des garçons d’écuries s’occupent des chevaux en permanence, c’est un travail important. Un autre bâtiment à peine plus petit est consacré aux équipements, selles, harnais, guides, licols, la aussi il règne une odeur agréable. Cette odeur caractéristique que dégagent le cuir et la graisse. Quatre superbes voitures d’attelage sont rangées, construites en associant bois, cuivre, cuir, il ne connait pas les noms de ces véhicules. Les selles reposent sur leur support en bois, chaque chose à une place aménagée avec goût. Les cirés et autres vêtements, sont suspendus à de superbes patères. L’extrémité de cet endroit est consacré à l’entretien, aux réparations éventuelles, les outils sont la, sur un présentoir en bois clair, des séries de fers, classés par taille et formes.

Un bruit de galops mêlés à des rires se font entendre, au loin, quatre chevaux soulèvent une trainée de poussière, ils approchent rapidement, les chevelures des jeunes femmes flottent au vent, Ulrika et Douchka arrivent au triple galop, suivies de près par Anna et Maria.

- Vittorio, qui a gagné ce cross country, Douchka ou moi ?

Il lève la tête en direction des deux ces amazones, aussitôt rejointes par Anna et Maria, elles pouffent de rire,

- C’est toi Ulrika, d’une encolure.

Elles montent des anglo-arabes, ils sont en sueur, Gunnar un jeune homme d’environ trente ans, mince, distingué, blond lui aussi, s’est approché d’eux, il s’occupe des chevaux. Elles mettent pied à terre, attachent les chevaux, Gunnar les emmène un à un. Il salue amicalement tout le monde, puis s’éloigne avec deux des chevaux qu’il tient par la bride. Douchka est toute excitée, Vittorio ne l’a jamais vue aussi rayonnante, elle est dans son élément, elle se révèle une écuyère chevronnée. Anna et Maria préparent des concours d’obstacles, Douchka va s’entrainer avec elles, elle désire vivement participer à ces concours. Gunnar est à la fois l’homme qui s’occupe des chevaux, il est aussi un maitre écuyer hors pair. Un terrain comprenant divers obstacles est aménagé tout près des écuries. Le temps, la vie, s’écoule au rythme des joies quotidiennes, de ces bonheurs qui semblent acquis, cette douceur, cette sensation de bien être, de plénitude, ce rythme agréable qui transforme les moments les plus simples de l’existence, en souvenirs heureux.

                         *****

 

Douchka et lui, sont arrivés à Värt Liv, il y a près de deux ans, Karl semble en très bonne forme. Il ne lui pose aucune question à ce sujet, Karl se rend à Malmö de temps à autre pour deux ou trois jours, probablement pour des examens. Il n’a rien dit à Douchka à propos de la santé de Karl, il ignore si Ulrika en a été informée, elle ne laisse absolument rien paraître, elle est toujours aussi dynamique, pleine de joie, elle pétille, rien de changé.

Vittorio occupe un bureau qui jouxte celui de Karl, ils travaillent ensemble, il a mis sa formation en pratique c’est passionnant.

 Douchka et Vittorio sont toujours amoureux, avec le temps, la langue suédoise n’a plus beaucoup de mystère pour eux. Douchka participe à de nombreux concours hippiques. Ses résultats sont excellents, elle est devenue une cavalière exceptionnelle. Elle consacre beaucoup de temps aux chevaux. Elle adore choisir les futurs champions, aider les mères à mettre bas, tout ce qui touche la vie des chevaux est aussi sa vie.

Grâce aux enseignements de Gunnar, Vittorio est devenu un cavalier, tous les habitants de Värt Liv le sont. Partir au galop dans la campagne est un plaisir, dont l’intensité ne faiblit pas, au contraire, il s’intensifie. Anna et Maria, ont abordé depuis quelques temps, le temps qui les incitent aux découvertes amoureuses, elles regardent les jeunes gens de très près. En Suède, le sexe n’est pas un tabou. Anna à choisi un amour local, elle est très attachée à Gunnar. Maria trouve son bonheur ailleurs, en tous cas, elle est rayonnante. Ses nombreux va et vient à Malmö, sont le signe émergeant de cette passion.

 Vittorio, a fait la connaissance de Kristian, un ami très proche de Karl, il est à la tête d’un important cabinet d’expertise comptable. Ensemble, ils préparent les comptes destinés au bilan. Karl et Kristian sont nés la même année, ils ont étudié ensembles. Kristian est grand et massif, franc et direct, leur entente est très bonne.

Douchka voudrait savoir si certains membres de sa famille ou de son groupe, sont encore de ce monde. Nous en avons parlé longuement à Friedrichshafen. Au cours d’une discussion avec Karl, il lui fait part de leur désir d’effectuer cette recherche.

- Vittorio, depuis notre entretien d’il y a un peu plus de deux années, je n’ai plus fait état de ma santé. Le pronostic d’alors, concernant ma survie, était problématique. Aujourd’hui mon état de santé s’est transformé de manière inattendue, c’est une surprise agréable pour le corps médical, et surtout pour moi. Aucune explication médicale connue, n’étaye ce revirement. Les médecins sont très surpris. Cette rémission est une aubaine dont je jouis le plus possible. Il y a deux ans, j’ai choisi de ne pas alarmer Ulrika, encore moins, Anna et Maria. Je ne regrette pas, ce mensonge par omission.

Vittorio, nous allons organiser ensembles tous les détails concernant votre voyage, la durée en sera ad libitum. Si vous retrouvez des membres de la famille de Douchka, ce sera une grande joie. Dès demain, nous allons préparer tout ça. Douchka, à l’image de ses chevaux, piaffe d’impatience, elle est excitée à l’idée de partir à la recherche de sa famille. De retrouver éventuellement des parents, ou des membres de sa communauté. Ce voyage sera notre première intrusion, dans un monde que nous ne connaissons pas.

 Karl, a préparé leur voyage dans les moindres détails, leur première destination sera l’Espagne. Douchka à communiqué quelques indications à Karl. Il s’est livré à de nombreuses recherches plus ou moins fructueuses, en cette période d’après guerre, il n’est pas facile de localiser les personnes. C’est encore plus incertain, lorsqu’il s’agit de tziganes. L’URSS et les pays de l’Est, sont inaccessibles. Douchka sait que certains de ses parents ont séjourné en France, en Espagne, également en Italie du nord, dans la région de Trieste, également, dans de petits villages du Frioul, une région située au nord de l’Italie.

 

-                                                                    J’ai obtenu des passeports suédois à votre nom, ceci ne modifie en rien les prérogatives concernant votre nationalité israélienne, la double nationalité est acceptée par Israël. Voici vos permis de conduire, vous voyagerez en avion, j’y ai joint une somme en dollars, cette monnaie est acceptée partout. Les billets d’avions sont tous modifiables et négociables, rien n’est figé, vous disposez d’une liberté totale, indispensable pour ce type de recherche. J’ai mis à contribution les ambassades et les consulats suédois, des régions concernées. Vous serez reçus et logés dans les villes où il existe des représentations diplomatiques de notre pays. Voici une carte officielle, qui vous accrédite auprès de tous les services officiels suédois, en cas de besoin ils vous faciliteront les démarches. Votre avion quittera notre territoire demain à 15:30, en cas de difficulté, téléphonez moi, j’agirai au mieux.

 

Chapitre XXXV:                                      Voyage.

 

Après avoir salué joyeusement et chaleureusement toute la maisonnée, Karl, en compagnie d’Anna et Maria les conduisent à l’aéroport. Ils embarquent à bord d’un bimoteur, leur première escale sera Séville, via Madrid. Survoler les nuages est spectaculaire, dans quelques heures, ils seront à destination.

 Jan, le consul de Suède les accueille à l’aéroport, ils rejoignent la maison du consulat de suède, à Séville, ils y seront logés. Le bâtiment est situé au milieu du centre historique, une construction magnifique du seizième siècle. Il est bâti sur une petite place de forme carrée, dont le sol est constitué de pavés. Cet endroit n’est accessible qu’aux piétons, à deux pas de « la Giralda », la cathédrale qui trône entourée de petits bars à « tapas », des hors d’œuvres, qui favorisent la convivialité, et calme l’appétit de façon informelle. Ce consulat est un ravissement, toutes ces ruelles, ces habitations, ces mélanges de pierre et de fer forgé. Les fenêtres ornées de grilles bombées en fer forgé. Le style andalou est charmeur, magnifique, les contrastes, ombre et lumière des patios, les grilles, qui laissent entrevoir des endroits protégés, ou les fontaines bruissent, elles ajoutent une musique qui berce le calme monastique. Il est tard, Jan est agréable, très enjoué, il connaît juste ce qu’il faut de leur histoire. Ils sont logés dans un appartement indépendant au second étage, les fenêtres donnent sur la cour carrée. Jan leur indique qu’une troupe de gitans se produit tous les soirs dans un local situé à deux pas, le spectacle commence tard, comparé aux habitudes suédoises. Les horaires andalous sont décalés, la vie nocturne est active, ils décident d’assister au spectacle. Le cabaret dans lequel les gitans se produisent, se trouve sur une place voisine, ils y arrivent un peu en avance, le spectacle n’est pas commencé. Jan fait les présentations, tous les artistes présents se préparent. Ils accèdent aux coulisses. Douchka et lui, maitrisent l’espagnol. Douchka, parle longuement avec les musiciens, ils ne savent pas grand-chose des Dimitrievitch. Leur approche, leur philosophie de l’existence est semblable, les coutumes diffèrent quelque peu. Pendant la période de la guerre, les communications ont été réduites à néant. Vittorio fait la connaissance de Manuel, un homme très brun aux cheveux dotés de reflets bleutés, Manuel, possède une grande maitrise de la guitare flamenca, ils discutent longuement. Manuel, propose de les inviter chez lui, il habite dans le quartier de La Barca.

Rendez vous est pris pour le lendemain, en fin d’après midi. La Barca, est un très vieux quartier de Séville, il s’est développé près du pont du même nom, c’est le quartier des Grandes Forges. Les gitans étaient de très habiles forgerons, de cette coutume, il reste un style de chant flamenco, le « martinete », chant à capella, dont les improvisations au cours du travail du forgeron, sont rythmées par le bruit d’un marteau sur l’enclume. Ce style est né ici, ainsi que les Soléa, Tonà, et Sigiriya, typiques de Séville. Les Grandes Forges, sont un trésor d’architecture andalouse, les balcons ouvragés ornent les fenêtres protégées par les grilles bombées. Les portes d’entrée des patios, sont également en fer forgé, le fer règne en maitre à Séville, La Barca, s’est développé, en bordure du Guadalquivir, il est habité en majorité par des gitans.

Ils arrivent comme convenu à la maison de Manuel, il les accueille. Sa maison est splendide, très ancienne, blanchie à la chaud, fraiche et lumineuse à la fois. La maison est construite autour d’un patio de grande taille, une fontaine coule, des balcons l’entourent, la plupart des musiciens rencontrés hier sont présents. Les communautés gitanes, fonctionnent de cette manière, Mario les invite, en fait, c’est toute la communauté qui les reçoit. Il y a foule, les personnes âgées sont assises, les guitares résonnent, le flamenco bat son plein, le patio amplifie le son des guitares, elles expédient des roulades vigoureuses, avec cette sonorité brillante et sèche, typique du flamenco. Tout le monde participe joyeusement, toutes les générations sans exception, les jeunes enfants, les grands parents. Cette réunion est informelle, ils se montrent, ils participent, chacun selon ses capacités, ses envies, ses goûts, sans aucune vergogne. Les regards ne jugent pas, il est question d’être bien, de le faire savoir, de vivre, de passer un moment agréable. Chaque personne présente participe selon son envie, les improvisations du « cante jondo », permettent d’exprimer leur état d’âme, une suite de thèmes mi amoureux, mi moqueurs, le tout, enveloppé dans une forme d’humour très prisée, qu’ils cultivent depuis les origines. Au cours de cette réunion, Paco « el lucero » Garcia, un gitan aux cheveux blancs, lui dit qu’il serait bon d’aller faire un tour à Huelva, il a ouïe dire que quelques gitans des pays de l’Est, sont passés à Huelva au début de la guerre. Ils se sont mêlés à la communauté locale, il est possible que certains d’entre eux soient restés dans le quartier Del Torrejón.

Ils décident de se rendre à Huelva, Jan, téléphone au maire de la ville, Huelva est le nom de la province et aussi celui de sa capitale. Le maire leur à trouvé de quoi loger, auprès d’une dame qui vit seule dans une grande maison. Le téléphone de la mairie sera à leur disposition, c’est un appareil très rare dans la région. Celui qui les conduit c’est Manolo Delgado, un andalou râblé, tout en rondeurs, il arbore une barbe noire, vieille de huit jours, un homme truculent s’il en est, sympathique en diable. Il les conduit, consciencieusement affairé, au volant de sa grosse berline noire, il est heureux de pouvoir louer ses services. Il restera avec eux le temps nécessaire, une chambre est prévue pour lui dans la maison ou ils sont attendus. Cent kilomètres les séparent Huelva, cette région est très pauvre, les paysages sont de plus en plus arides, la végétation se fait rare, les routes sont défoncées. Manolo conduit avec prudence, il ménage les suspensions de son véhicule, et eux, par la même occasion. Ils croisent quelques carrioles, tirées par des attelages faméliques. Après avoir soulevé quelques tonnes de poussière, ils arrivent à Huelva. La maison de la Señora Dona Maria Lopez, leur tend les bras. Une maison claire, bien entretenue, qui fait la fierté de cette dame d’un âge indéterminé, souriante et très loquace, Manolo n’est pas un inconnu pour cette dame.

 Huelva, est une ville très étendue, divisée en quartiers, la pauvreté y règne, en particulier pour les gitans. Dans la maison de Dona Maria, tout le premier étage est à leur disposition, quatre grandes pièces, Manolo est logé au ré de chaussée, pour les sanitaires, c’est un peu plus compliqué, ils s’arrangent, ils en ont vu d’autres. Dona Maria prépare à diner, son repas est excellent, il est composé d’omelettes de pommes de terre sublimes, les pommes sont rissolées coupées en tranches fines, mêlées à des œufs battus et des champignons. La magie, le savoir faire de Dona Maria, vient de transformer un plat populaire, en véritable festin. Un excellent vin rouge vient soutenir sans réserve, ces libations roboratives, le vin leur a caché pudiquement son degré d’alcool. Il agit comme un bonnet pour la nuit molletonné, ils s’endorment dans un lit très haut perché. Bien calés dans des édredons, les oreilles dans de gros oreillers bourrés de plumes d’oie. Leurs rêves sont imprégnés, par le souvenir de la route chaotique, une réminiscence têtue qui les berce, cahin-caha jusqu’au lendemain. Après un copieux petit déjeuner, Manolo les conduit auprès de Don Alfonso, l’alcalde, le maire, il est vêtu d’un costume andalou, tout ce qu’il y a de traditionnel. Une large ceinture de flanelle lui ceint les reins, dans cet étui improvisé, s’est glissée une navaja à manche de corne de taille impressionnante, sur sa tête, un couvre chef noir, à bord plat, légèrement incliné sur le côté, il ne le quitte pas, même à l’intérieur de sa mairie. Don Alfonso est accueillant et souriant, très grand, de forte corpulence, loquace, il s’informe immédiatement du confort de leur logement, ils le rassurent sur tous les points.

- Señores, mon téléphone est à votre disposition, vous pouvez l’utiliser à volonté.

- Merci beaucoup señor alcalde, il sera surement très utile.

- Como quieras Uds., j’ai été très heureux de vous rencontrer, je souhaite que vos recherches soient fructueuses, hasta luego señores.

 Manolo les conduit en direction du quartier Del Torrejón. Cet endroit est triste, caillouteux, misérable, Douchka est un peu émue. Ils frappent à la porte d’une maison, une dame ouvre la porte, elle est vêtue de bleu foncé, un foulard rouge sur les cheveux, souriante à souhait,

- Bonjour madame, nous sommes à la recherche de gitans auxquels nous serions apparentés. Hier « El Lucero » Garcia, nous à conseillé de chercher à Huelva, leur nom est Dimitrievitch, cela vous dit quelque chose ?

- Claro, vale ! Oui bien sur ! Un couple d’entre eux habite ici, ils faisaient partie d’un groupe de calos venus d’Europe centrale, ils sont arrivés au début de la guerre. Lui est ferronnier, c’est Miguel Ferrer. Ils habitent un peu plus haut dans leur caravane, c’est à deux minutes d’ici, sur le terrain qui fait face à l’école. En montant cette rue vous ne pouvez pas les manquer.

Ils arrivent à l’emplacement indiqué, vingt ou trente caravanes sont installées sur le terrain, un très grand terrain. Des femmes lavent du linge, d’autres cuisinent, autour d’un feu de bois, des enfants jouent, poussent des cris joyeux en les apercevant. Aussitôt, ils forment une ronde autour d’eux, ils les observent, leurs vêtements attisent leur curiosité. Ils sont devenus l’attraction du jour, toutes les personnes présentent les détaillent.

Soudain, Douchka part en courant, mue par une énergie extraordinaire, dix secondes plus tard, elle est dans les bras d’une gitane, elles s’enlacent, éloignent leurs visages pour se contempler, puis s’enlacent à nouveau, il est facile de déduire qu’elles se connaissent. Elles sont là, toutes les deux, à proximité d’un feu de bois, dont les flammes réchauffent un grand chaudron noirci. Un homme très mince, de grande taille, est occupé à réparer des chaudrons, il laisse son ouvrage et vient se joindre aux deux femmes. Douchka et cette femme s’étreignent en silence, elles se regardent, des larmes coulent sans bruit, se revoir fait resurgir toutes sortes de souvenirs, agréables ou non. Ces larmes sont un mélange de joies et de peines, accumulé au cours des années de guerre, d’épreuves, de séparation, du démembrement de leur famille, de leur communauté. Rapidement, toutes les personnes du campement sont autour d’eux. Les enfants sont intrigués par cette scène, les habitants des maisons voisines, viennent voir en curieux. Cette rencontre extraordinaire, est fortement ressentie par toute la communauté. C’est un évènement important et rare. Ce peuple, discrimine fortement les moments d’allégresse. Cette femme, c’est Nana, elle est l’une des sœurs de la mère de Douchka, son mari c’est Miguel, il a bien connu la maman de Douchka. Vittorio s’éloigne un peu à l’écart de cette foule, Nana, Miguel et Douchka, sont en pleurs, ils racontent, ils s’expriment en romani. De nombreuses femmes les entourent. Elles écoutent ce qui est dit avec curiosité. Ici c’est l’indifférence qui est considérée comme une attitude négative, offensive, insultante. Ce rassemblement spontané, effectué en un clin d’œil, donne une image palpable de l’attachement de ce peuple, les uns envers les autres. Quelques minutes plus tard, toutes les personnes connaissent la raison de leur présence parmi eux. Une fête s’impose, le groupe se disperse, toutes les personnes s’affairent, qui, dans leur caravane ou dans leur maison. Les hommes bougent aussi, ils ont délaissé leurs occupations. Un véritable branle bas de combat est initié, il y a de la fête dans l’air. Au centre du terrain, un grand espace est dégagé entre les caravanes, les femmes et les enfants préparent un grand feu de bois, ils en empilent une grande réserve. Des sièges de toutes sortes sont disposés autour. Les voisins amènent quelques petites tables pliantes, des plateaux surgissent de toutes parts, couverts de victuailles, de charcuterie, de pain, de beurre, d’énormes jarres recouvertes de paille tressée, remplies de vin. En quelques minutes le campement est transformé en une aire de fête. Les enfants sont excités, ils poussent des cris de joie, ils courent, ils s’agitent dans toutes les directions. Ils savent qu’ils vont s’amuser, nul ne les enverra se coucher à l’heure des poules. Quelques hommes ont apporté leur guitare. Le groupe de musiciens est formé, des tambourins à grelots, des castagnettes, ces instruments sont venus rejoindre les guitares. La musique commence, spontanément, les choses se font comme ça, sans directive, une routine de liberté. Ils sont tziganes, gitans, Calos, des personnes avides d’affranchissement, la liberté est l’oxygène, ils la respirent en permanence. Toute cette agitation, vient de transformer un endroit tranquille, en une fête improvisée magistrale. Tous les voisins, tout le quartier, en garderont le souvenir. Les guitaristes se relaient, le flamenco résonne. La musique franchit allègrement les limites du terrain, elle se répand sur les toits avoisinants. Fait éclater sa gaité, ses harmonies, s’étale, sur toute la vallée environnante. Les vallonnements font office d’amplificateur naturel, ils font résonner, retentir, les chants et les cris, loin, loin. Les maisons et roulottes des alentours, sont désertées, toutes les personnes sont ici. Le terrain, à changé d’aspect en quelques instants. Une foule active et joyeuse, compacte, se tient presque au coude à coude, en a prit possession. De nombreuses personnes sont assises en cercle autour du feu, proches des musiciens. La nourriture, le vin, circulent, les chants « flamenco » fusent sans discontinuer. Toutes les personnes y participent, tous sont acteurs, les voix vous tirent littéralement les tripes, elles vous font vibrer l’âme. Les chants expriment tous les sentiments, ils racontent les joies, les peines de ces gitans. Le moment parle de retrouvailles, les chants s’en inspirent, ils improvisent à propos de cet évènement, chacun des participants l’exprime à sa manière. Les nuances sont sensibles, innombrables, elles varient en fonction de celui qui les exprime. Les couleurs, la fantaisie des vêtements, soulignent les goûts de cette communauté, tout en reflétant la personnalité et l’imagination de chacun. Seules, quelques femmes âgées sont vêtues de couleur sombre, en hommage à un deuil qu’elles perpétuent. Les sentiments sont exprimés, sans ordre, sans aucune règle apparente. La gaité du  » jaleo », entraine les participants qui se joignent aux musiciens. En scandant, improvisant avec des claquements rythmés et syncopés des paumes de la main, las palmas. Le « cante jondo », nait au fond de l’âme, il part des tripes, ces chants vous entrainent au cœur de l’émotion humaine. Ils sont vrais, réels, pertinents, ces modulations ne suivent aucune mode.

Douchka, rejoint Vittorio, en compagnie de Nana et Miguel. Les présentations sont rapides, elle est troublée, elle lui parle en romani. Nana est âgée de cinquante ans, elle se tient très droite, une stature empreinte de noblesse. Elle est mince, presque filiforme, des pommettes très hautes, les joues creuses, le teint mat, des cheveux noir parsemés de gris, très longs et fins. Elle les porte nattés sur le côté, des yeux gris clair ou bleu, il ne distingue pas très bien. Elle est vêtue de manière traditionnelle, longs jupons et jupe superposés, de très fines et longues boucles d’or pendent à ses oreilles, ses mains sont longues et fines. Elle est de taille moyenne, elle sourit, découvrant des dents bien rangées qui étincellent à la lumière des flammes. On s’embrasse, ils sont très émus, un mélange de joie, de souvenirs dont on ne parle pas, qui remontent en catimini à la surface. Miguel, pourrait être le frère de son épouse, il doit être âgé d’une cinquantaine d’années, même taille, même allure, des yeux identiques, il est très mince, sec. Il porte une fine moustache noire, il est vêtu de façon traditionnelle. Un pantalon très pincé à la taille, avec une ceinture de tissus qui boutonne très haut à la mode andalouse, une chemise claire et ample, aux manches bouffantes, un petit foulard rouge noué autour du cou. Un chapeau noir, plat à bord large, complète l’ensemble. Son allure est très élégante, son regard est rempli d’intelligence, de curiosité. Son sourire découvre des dents bien plantées, sa chemise largement entrouverte, laisse apparaître une fine chaine en or qui retient un médaillon oblong.

Les guitaristes se remplacent tour à tour, ils s’adaptent instantanément à l’atmosphère exprimée par la musique. C’est une espèce de combat inoffensif, l’arme choisie, est la virtuosité, les gammes véloces. Ils ne se ménagent pas, la musique, ils la distribuent généreusement. Miguel lui adresse un petit signe en inclinant la tête, qui signifie, suis moi, il le suit. Ils s’éloignent en direction de sa verdine, placée un peu plus loin, prennent place sur de tout petits sièges en bois. Tranquillement, avec des gestes lents, Miguel sort une pipe équipée d’un long tuyau, la bourre de tabac, l’allume, sans un mot. Il ne cherche pas à combler le silence, la musique qui leur arrive le fait amplement. Les mots de courtoisie, les remplissages, sont inconnus des gitans. Miguel fume tranquillement, pendant ce temps, Nana et Douchka peuvent échanger à satiété, tous les souvenirs en retard, toutes les informations manquées, sans avoir à les traduire du romani en espagnol. Ils sont assis le dos appuyé contre la caravane, leurs visages tournés vers le spectacle, qui fuse sans discontinuer, avec une énergie qui ne faibli pas. La foule va et vient, se renouvelle, de nouveaux visages apparaissent de façon incessante. Les discussions à voix forte, les cris se sont calmés, ils font place aux chants, aux danses. Les guitares se jumellent avec les chanteurs et chanteuses de flamenco, les rythmes se succèdent. Les chanteurs communiquent, ils échangent des coplas. Les danseurs jeunes et vieux, font des prouesses, chacun en fonction de son âge, de son expérience, de son énergie. Le chant des guitares les portent à l’aide de rythmes vifs et percutants. Les castagnettes endiablées, se mêlent au rythme des palmas.

 

                                        *****

Une jeune femme très brune, mince, aux cheveux longs et noir, prend place près des guitaristes, elle attire les regards. Cette femme possède une allure, un visage qui dégage une force, une volonté, une détermination, qui est palpable par toutes les personnes présentes, une emprise, quelque chose d’hypnotique. Avant qu’elle ne lance la première note, le silence se fait, un silence rare, tendu, qui attend la suite avec respect, un maximum d’attention. Ses cheveux noirs roulent sur ses épaules, eux aussi semblent sauvages, indomptés, indomptables. Cette jeune femme est élancée, son visage est émacié, expressif, il parle en silence. Une seule guitare entame quelques notes, quelques accords en tonalité de mineur. Les notes emplissent la vallée, résonnent comme une prière, comme des pleurs. Elle chante un fandango de Huelva, sa voix est profonde, d’une puissance peu commune, éraillée. Elle chante le désespoir, l’injustice, les discriminations, le mépris journalier, dont souffre son ethnie, depuis la nuit des temps. Encore aujourd’hui, ici à Huelva capital. Sa voix transmet une émotion qui se situe au paroxysme de l’expression humaine, de ce qu’il est possible d’offrir aux autres. Tout le monde est attentif, pas le moindre bruit. Les enfants ont fait silence, ils ne bougent plus, ils écoutent, ils sont subjugués. Elle termine son chant, un silence perdure pendant de longues secondes, tous les auditeurs sont encore imprégnés par son chant. Comment lui montrer de la reconnaissance, comment la remercier sans manifester, sans bruit ? Ensemble, les Olé, les vivats fusent, les cris se déchainent, les gitans crient des adjectifs flatteurs, qui sont sensés décrire par le menu, les qualités de cette femme, les sensations qu’elle vient de leur procurer. Puis c’est le déchainement général, hurlements, applaudissements, tout le monde veut la remercier, lui exprimer combien le plaisir qu’elle a apporté a été grand, a touché les cœurs.

- Miguel, qui est cette femme qui vient de chanter ?

- C’est La Chunga, de la famille Vargas.

Miguel se lève, entre dans la roulotte, revient avec un flacon et deux verres, il lui tend la bouteille, lui passe un couteau de poche pointu, équipé d’un tire bouchon.

- Vittorio, ouvre cette bouteille, c’est le moment juste.

Vittorio, regarde le flacon plat et rond, il est scellé avec de la cire rouge sang, il ôte le bouchon de cire, la débouche. Approche le goulot près de ses narines, c’est un très vieil Armagnac. Il repasse le flacon à Miguel, qui remplit les verres. Ils boivent tranquillement, la bouteille se vide doucement, l’alcool est bercé par le son de la musique, qui semble disposer de ressources inépuisables, qui honore les retrouvailles de Nana, Miguel et Douchka.

Le jour commence à poindre timidement, quelques petits groupes discutent encore, assis ça et la, autour d’un monceau de braises rouges, elles ont remplacé les flammes. Douchka et Vittorio regagnent la maison de Dona Maria, à peine allongés, ils sombrent dans un sommeil réparateur.

Au matin, la lumière filtre à travers les interstices des volets de bois. Ils restent allongés, ils paressent, ils sont bien dans les édredons profonds, moelleux, doux et confortables. Ils ne parlent pas, ils s’expriment à l’aide d’attouchements subtils, remplis de tendresse. Les gestes deviennent de plus en plus précis, leurs corps sont disponibles, leurs esprits aussi. Ils s’étreignent avec force, une passion étonnante, une imagination exceptionnelle. Lors de ces étreintes, ils se découvrent un peu plus. Leurs deux imaginations semblent sublimées par leur amour, le sentiment puissant qui les lie. Ils fusionnent, leurs enlacements sont parfois si violents, qu’il semble qu’il soit impossible de les dénouer jamais, qu’ils ne forment plus qu’un seul être. Plus tard épuisés, ils s’endorment embrassés, éprouvant une sensation de bien être et de plénitude.

 Vers dix sept heures, ils déjeunent copieusement. Dona Maria est souriante, la fête de cette nuit, a tenu en éveil tout le quartier, elle est fière d’être notre hôte. Douchka et lui, n’ont pas encore échangé un mot à propos des retrouvailles, avec sa tante et son oncle.

- Douchka, as-tu recueilli quelques informations concernant d’autres membres de ta famille ?

Douchka le regarde en souriant, ils avalent la nourriture à la manière d’ogres affamés. La fête, les émotions, la fatigue, l’amour, tout ça remet les pendules à l’heure de l’existence, ce miracle unique, si précieux.

- Des parents de ma mère vivent en France. D’autres sont en Italie, à la frontière slovène, mes cousins et parents les plus proches sont à Paris, ils sont sédentarisés. Je possède les adresses de ceux qui sont à Paris, pour les autres, il sera nécessaire de nous rendre sur place.

- Sans problème Douchka, la fête te réussi, tu es splendide.

- Tu n’es pas mal non plus !

Maria et Manolo écoutent en souriant.

Manolo les conduit au campement, Douchka reste avec Nana et Miguel, ils ont des années de discussion à combler. Il va retrouver La Chunga, elle vit dans une petite maison près du campement, dans le même barrio. Vittorio trouve facilement sa maison, elle est située en hauteur. Chunga est là, elle l’accueille avec gentillesse, son sourire est séduisant. Son teint mat, met en valeur des dents fortes et larges, bien implantées, exemptes de la moindre carie. Ses yeux sont étonnamment clairs, sa chevelure court sur ses épaules.

-Salut Chunga, je voudrais que tu m’enseignes un de tes fandangos, celui que tu as interprété hier, j’ai une guitare avec moi.                                                                                  

- Pas de problème Vittorio.

 Chunga est directe, elle ne joue pas à vivre, elle est, notre contact est bon, je le sens, c’est une évidence, elle sait qui sont les gens, elle sait que ma demande n’est pas le fruit d’un caprice.

 Elle chante jusqu’à que je sois prêt pour un essai, petit à petit le fandango devient familier, il se met en place.

- Vittorio, c’est assez pour aujourd’hui, reviens demain, ce sera bien.

Il retrouve Douchka, ils discutent tous ensemble calmement. Nana et Miguel sont des gens simples, sans hypocrisie, ils ne cherchent aucune complication, leurs simplicité se voit, elle parle comme une vérité. Ils vivent, ils adorent leur style de vie, ils n’en connaissent pas d’autre, ils ne jalousent rien. Douchka souhaite rester un jour de plus avec Nana. Ils passent saluer Don Alfonso l’alcade, il est heureux, la gaité se lit sur son visage. Bien entendu, il a assisté à la fête, ses administrés lui parlent de la soirée. Il se délecte des échos qui lui parviennent à propos de cette nuit agitée. Ils appellent la Suède, Karl est bout du fil. Il lui résume leur voyage, il transmettra ces nouvelles à tous la famille de Värt Liv. Ils ressentent l’absence de leur famille, Värt Liv, leur manque.

 La journée du lendemain passe très vite, Douchka passe la journée avec Nana et Miguel. La Chunga l’attend, ils travaillent le fandango.

Cet air, ce texte, il l’interprète encore aujourd’hui, de tous les cante jondo, il reste celui qu’il préfère. Il le chante pour lui, ou en présence de quelques amis tziganes russes. Des cousins de Douchka, qui se produisent dans des cabarets parisiens. La Chunga lui a fait ce cadeau, elle ne l’ignorait pas.

Le retour est sans histoire, ils passent la nuit à Séville, au consulat. Jan est curieux de connaître les progrès de notre quête. Au cours du repas, Douchka lui raconte notre voyage en détails, sa joie des retrouvailles, la fête.

 

Chapitre XXXVI :                Navarrons en Italie.

 

 

Le lendemain c’est le départ pour Trieste en Italie, Jan les accompagne à l’aérodrome. Ils rejoignent Madrid, puis, en quelques heures de vol, ils arrivent à Trieste, une ville portuaire. Un énorme porte avions américain est à l’ancre dans le port, une vraie ville flottante, il est là, il garde cet endroit stratégique. Au cours de leur entretien, Karl lui à indiqué qu’une voiture de l’armée américaine serait à l’aéroport, un soldat nous attend, il nous reconnaît facilement. C’est Bill Green, le nom est visible sur son badge. Il les conduit à Aviano, une base de l’aviation de l’armée américaine, ou ils seront logés. Ils rencontreront le colonel Harry Halleck, qui commande de la base. Tout se passe comme prévu, ils disposent d’un bungalow, c’est fonctionnel et confortable. Le colonel Harry, est un homme blond, la cinquantaine, les cheveux coupés en brosse, il est grand, très grand, originaire de Houston au Texas. Il met une voiture à leur disposition, pour toute la durée de leur séjour, pas de date limite fixée. Karl lui a longuement détaillé l’objet de leur voyage, il est tout à fait disposé à nous aider. Douchka précise que les informations qu’elle a recueillies à propos de ses parents, indiquent qu’ils seraient passés ou auraient séjourné dans un petit village de montagne, Nana, lui en a indiqué le nom, il s’agit de Navarrons. C’est à cet endroit qu’ils vont commencer leurs recherches. L’auto, prêtée par Harry est de couleur marron kaki, les couleurs de l’armée de l’air, une grosse Packard. Le réservoir est grand, les pompes à essence sont plus que rares dans cette région. Harry leur confie une carte d’état major, leur fait de grands signes d’encouragement. Les voilà lancés en direction de la vallée qui abrite le village.

Douchka conduit, Navarrons est un petit village un peu retiré, accroché aux premiers confins du début de la chaine des Dolomites. Une vallée enserrée par des montagnes abruptes, certaines d’entre elles dépassent deux milles cinq cent mètres. Le torrent Meduna a fait son lit au fond de cette vallée. Ils parcourent soixante kilomètres, un panneau indique Meduno. C’est le nom du village voisin, ils s’arrêtent sur une place carrée, afin de se renseigner. Les habitants sont vêtus de couleurs sombres, pas un seul véhicule dans le village, la vaste place, trône devant une superbe église romane, le clocher de forme carrée est construit à quelques mètres de l’église, c’est la coutume en Italie. Un bar épicerie est ouvert, ils entrent et commandent une boisson, un homme assez jeune, souriant et affable les sert,  

- S’il vous plait, nous cherchons la route afin de nous rendre au village de Navarrons,

Le jeune homme a remarqué la grosse voiture militaire, qui n’est pas un modèle de discrétion, il doit s’interroger à propos de l’usage qu’ils font d’un véhicule de l’armée de l’air.

- Vous poursuivez sur cette route, à un kilomètre il y a un embranchement, vous prenez à votre gauche, puis vous passez le pont qui enjambe la Meduna. Remontez de l’autre côté, un kilomètre plus loin, vous arrivez à Navarrons. L’église se trouve juste à l’entrée du village vous ne pouvez pas la manquer.

Ils quittent Meduno pour Navarrons, exactement comme le jeune homme à dit, trois minutes plus tard, ils y sont. L’église est à sa place, avec à sa gauche, un superbe clocher de forme carrée, bâtit séparément, la tradition est respectée. Le clocher est imposant, en haut de celui-ci, quelques pigeons les observent, ils se méfient un peu, le clocher leur sert de domicile, des étrangers peuvent venir troubler leur quiétude, leur demander un loyer, qui sait ? Ce village est plus petit que Meduno, accroché à flanc de montagne, l’espace libre y est rare. Le moindre terrain plat, a été creusé par la main de l’homme, toutes les parties plates sont occupées par des constructions. À l’exception de l’unique rue, qui fait le tour du village, sans omettre la petite place située près de l’église, ils ont rangé leur véhicule à cet endroit. A quelques mètres de là, ils repèrent une épicerie buvette, qui leur tend les bras. En se baladant, ils font le tour du village, la route unique en fait le tour complet. À l’autre extrémité un embranchement conduit en direction d’un autre village, plus éloigné et plus haut. Les maisons sont toutes bâties en pierres taillées, ajustées et posées sans ciment. Ce sont des constructions anciennes, les entrées, bâties en bois, sont incluses dans de grandes portes cochères voutées, qui doivent laisser le passage, aux charrettes chargées de fourrage. En faisant le tour, ils croisent quatre personnes, quatre hommes qui discutent, appuyés nonchalamment contre un mur. L’un d’entre eux porte des lunettes noires, il est vêtu d’une chemise à manches courtes. Il lui manque les deux mains, elles sont amputées derrière les poignets, il semble aveugle, une grenade probablement. Vittorio a déjà vu ce genre de blessure en Pologne. Un homme en pantalon de coutil et maillot de corps blanc, se tient debout à ses côtés, il est mince, musclé, de très grande taille, le teint pale, les cheveux très clairs. Ils tournent la tête et les saluent au passage, les voyageurs rendent la politesse. La route du village fait une boucle, passe sous un porche long d’une vingtaine de mètres, et débouche face à l’entrée de l’église et son clocher-pigeonnier, ils sont revenus à leur point de départ. La boucle est bouclée, l’épicerie restaurant n’a pas bougé, nous entrons. A l’intérieur il fait frais, la pénombre règne grâce aux volets presque clos. Tout y est très net et propre, le sol est en carrelage, constitué de gros carrés assemblés. Cinq petites tables carrées entourées de chaises de bois, sont à leur disposition. Une autre table est placée devant la seule fenêtre de cette salle. Côté fenêtre, une banquette en molesquine est adossée contre le mur, deux chaises sont placées de l’autre côté de la table, cette table fait face au bar. Ils prennent place sur la banquette en molesquine, c’est un emplacement stratégique, il permet d’observer les mouvements de l’endroit. Un peu plus loin, dans une pièce attenante, sont stockées toutes les victuailles, les bouteilles, les objets et articles divers. Le bar est à droite de l’entrée, ce lieu, fait office de bar, de petit bazar, d’épicerie, et d’auberge à l’occasion, tout y est net et rustique. Le patron, un homme très grand, très mince, pourvu de longs bras, de longues jambes qui n’en finissent pas. Il porte un long tablier en coutil blanc accroché au cou et à la ceinture, qui descend jusqu’au dessous de ses genoux. Son visage est maigre, presque émacié, de forme allongée, sous son nez il porte de très longues moustaches, fournies et recourbées. C’est sans doute le patron de l’endroit. Ils lui demandent de la bière et deux sandwiches au jambon. Il disparaît en direction de l’arrière boutique, pour préparer nos panini qui seront nos deux spuntini. Il s’agit de pains de forme carrée, assez volumineux, que l’on ouvre en deux, dans lesquels on introduit l’accompagnement souhaité, le plus souvent, à base de charcuterie ou de fromage. A peine a-t-il disparu, qu’une quinzaine d’hommes affluent, ils remplissent le bar, apportent avec eux un flot de voix, ils s’expriment à voix forte, dans un dialecte inconnu. Ces hommes se situent dans la force de l’âge, ils sont bâtis comme des lutteurs. Ils sont d’une taille qui dépasse le mètre quatre vingt, leur âge oscille entre vingt cinq et quarante ans. Leurs torses puissants, sont recouverts, qui, d’un maillot de corps en laine écrue, qui, d’une chemise avec les manches roulées sur les avant bras. Visiblement, ils reviennent d’une journée de travail, c’est la période des foins. Ce foin qui nourrira les bêtes pendant la saison froide, un travail pénible dans les régions de montagnes. Douchka et Vittorio, observent cet essaim de costauds, d’un gabarit surprenant. Beaucoup d’entre eux, sont blonds ou roux. Certains prennent place aux tables voisines, la plupart ont choisi de rester debout, le coude appuyé sur le zinc du comptoir. Douchka attire les regards, des regards furtifs l’examinent, c’est normal, Douchka est un superbe échantillon de l’espèce féminine. Le patron, après leur avoir apporté les boissons et panini, s’active à servir les nouveaux arrivants. Ils boivent du vin rouge ou blanc, souvent mélangé avec de l’eau gazeuse, dans ce cas demandent un Spritz. Ce mot ne sonne pas très italien, c’est une des réminiscences de l’empire austro-hongrois. Cette région était partie intégrante de cet empire, les influences réciproques, expliquent à elles seules la stature avantageuse de ces personnes. Les tournées se suivent sans temps mort, le patron coupe quelques tranches de saucisson, accompagnées de grosses olives vertes, de piments. Les tournées continuent, les verres sont peu capacitifs, ils se vident très rapidement.

 

Chapitre XXXVII :                        Primo.

 

 L’un d’entre eux, un grand gaillard blond, en maillot de corps blanc écru, ce maillot semble faire partie d’un uniforme local. La plupart d’entre eux, portent ce type de maillot, en laine écrue, tricotée à la main. Le grand blond en question, souriant, athlétique, doté d’une voix puissante, les regarde en affichant un sourire sympathique, quelque peu amusé. Dans ce petit village perdu, l’arrivée d’étrangers, est sans doute un évènement rare. Ils n’ont pas manqué de voir le véhicule de l’armée, la couleur les intriguent peut être. Ce jeune homme doit être âgé d’environ vingt cinq ans, peut être moins, il mesure un mètre quatre vingt quinze, comme ça à vue de nez. Il est admirablement proportionné, il est le plus grand des hommes présents au bar. Il plaisante, en utilisant cette langue ou dialecte incompréhensible pour les deux visiteurs. Une langue aux consonances gutturales, les personnes au bar, éclatent de rire, des rires puissants, joyeux. La plupart continuent de photographier Douchka du regard. Douchka est superbe, Vittorio le sait bien, il ne me lasse pas de l’admirer. Il se lève, et se dirige vers ce jeune homme,

- Signore, per piacere, leí ha due o tre minuti per. parlare un atimo con noi?  

Il lui demande s’il veut bien converser avec nous un instant.

- Certo ! Come no ! Ma il « Signore » e qua su, io non sono il »Signore » sono Primo, piacere di conocervi

Primo, c’est son nom, répond par une plaisanterie pour dire qu’il ne souhaite pas qu’on l’appelle « Signore », que le mot Seigneur est réservé à Dieu. Il demande de l’appeler plus simplement Primo.

Primo prend place à leur table, quelques courbettes sont échangées, entre Douchka et cet athlète. Ils demandent au patron de leur servir du vin blanc. Vittorio questionne à propos des tziganes, qui ont stationné dans le village pendant la guerre.

- En effet, il y a eu trois caravanes, qui sont resté plus d’une année au début de la guerre, puis les évènements les ont obligé à partir. Ils étaient bien acceptés dans ce village, mais la police de l’époque n’était pas du tout conciliante à l’égard des nomades.

Mussolini a répandu la même idéologie que son ami Hitler, ici à Navarrons, tous les habitants, sont depuis toujours contre le fascisme, ils sont tous des garibaldiens anarchistes, à l’italienne bien entendu. Le village est une place forte de cette gauche, dont nous représentons un des derniers bastions. Beaucoup de nos parents ont perdu la vie durant le dernier conflit

 - Primo, Est-il possible que des personnes de ce village, aient le souvenir des noms ou des prénoms, de quelques une de ces personnes que nous recherchons ?

- Je me souviens de les avoir aperçu, nous autres, nous étions jeunes, il est possible que certaines personnes plus âgées se souviennent de détails plus précis.

 

Primo, s’exprime en maniant l’humour en permanence, il est souriant, son regard bleu clair est expressif et malicieux, il réplique à la vitesse de l’éclair, il pétille d’intelligence. Les tournées défilent, les verres sont petits d’accord, mais très nombreux. Ils sont bien dans cet endroit hors du commun, isolé, à l’écart des réalités courantes. Vittorio fait office de traducteur pour Douchka, elle ne s’ennuie pas. Ce lieu est si particulier, une espèce de petit monde à part. D’autres personnes arrivent, ils sont plus âgés. Claudio, un des frères de Primo se joint à eux, il a des cheveux noir jais, les yeux de même, à peine plus petit que Primo, moins massif. Les deux frères pratiquent le même humour, ils plaisantent en permanence. La présence de Douchka, n’est pas étrangère à tous ces traits d’humour, qui fusent sans discontinuer. La salle est pleine du bruit des discussions et de fumée, ils fument presque tous, le voile de fumée bleutée, qui flotte dans le bar en témoigne. Quelques minutes plus tard, le père de ces deux gaillards se joint à eux, il est de la taille de Claudio, la ressemblance est frappante. Il porte des pantalons courts bleu foncé, un maillot sans manche en laine, sa peau est mate. Il est mince, son visage est un peu émacié, les pommettes hautes et saillantes, ses yeux sont bleu clair, ils éclairent son visage, comme deux petites fenêtres. Il est doté d’une musculature puissante, constituée de muscles longs, c’est Luigi. Luigi est très souriant, il découvre des dents blanches bien rangées, une dent latérale ne répond plus à l’appel, elle a déserté les lieux. Luigi a l’esprit vif, l’humour, les plaisanteries arrivent en jet continu. Primo lui explique le but de leur présence, Luigi devient sérieux et pensif,

-  Je me souviens très bien de ces zingari, de très braves personnes, ils étaient trois couples, avec un enfant de huit ou dix ans, prénommé Mihaï, il jouait avec les enfants du village.

Pour ce qui concerne les autres personnes, nous n’avons jamais su leurs noms ou prénoms, ils étaient très discrets, une des femmes qui parlait bien l’italien venait nous acheter des œufs, un peu de farine, du lait, ses visites étaient brèves. Douchka a entendu le prénom, elle connait bien Mihaï, c’est un cousin germain, le fils d’une sœur de sa mère. Douchka ne dit rien, il se fait tard, nous devons retourner à Aviano,

- Luigi, demain c’est dimanche, est-il possible de se revoir, si tu veux bien t’informer à propos de ces personnes ce serait vraiment bien.

- Certo Vittorio ! Certainement ! Demain, c’est la fête de la madone du village, une commémoration aura lieu devant la petite chapelle, située un peu avant la fourche de Frizanco, elle abrite une statuette de la madone, les femmes participent à la procession, les hommes attendent patiemment au bar.

                                    *****

En fin d’après midi, nous avons notre grand match de football, les célibataires jouent contre les hommes mariés, un match épique, les célibataires, sont vainqueurs à chaque rencontre. Ils préparent une énorme paire de cornes de bœufs, c’est un hommage qu’ils offrent à la fin de la partie, en Italie les cornes sont le symbole des cornutti, des cocus. Cette offrande est faite sans intention malicieuse, elle est traditionnelle en quelque sorte. Ils éclatent de rire, Primo et Claudio, sont des célibataires, qui ont l’avantage de ne pas vivre seuls, lui, le papa, vit avec la mère de Claudio, Primo est son fils, mais pas de la même maman. Quand à Luigi, il n’est pas marié avec cette femme, en Italie le divorce n’existe pas.

Le lendemain, il retourne seul à Navarrons, Douchka reste à Aviano, elle ne pratique pas l’italien, elle sa journée à la base, en profitera pour effectuer un peu de shopping au PX de la base. Elle pourra téléphoner en Suède, prendre des nouvelles de tous, sans oublier ses amis les chevaux.

A l’ instant où il arrive à Navarrons la procession sort de l’église. Il est dix heures, les cloches sonnent à pleines volées, le prêtre est vêtu d’une chasuble rutilante, devant lui, les enfants de chœur portent divers objets de culte, dont il ignore la signification et leur fonction. A l’exception d’un Christ en croix qui surplombe la foule, perché à l’extrémité d’un support rond et doré de trois mètres de long, tenu fermement par un enfant de chœur. Cet enfant le brandit en direction du ciel, il garde la tête levée, il est comme subjugué, presque en état d’hypnose. Il surveille avec fierté le bien qui lui a été confié, très heureux d’assumer cette responsabilité. Ils se dirigent lentement en direction de la petite chapelle située à l’autre extrémité du village, c’est l’occasion de parcourir trois cent mètres, la foule se déplace très lentement, il est indispensable de ralentir la procession, afin que les chœurs et la foule puisse interpréter les deux cantiques prévus. Le prêtre donne le ton, il est entouré de quelques enfants de chœur, eux aussi vêtus de manière spectaculaire. Tous les villageois présents entonnent le premier cantique, les voix sont essentiellement féminines, beaucoup de femmes âgées vêtues de noir, d’autres plus jeunes portent des couleurs plus vives. Les enfants suivent en chantant, ils se demandent un peu ce qu’ils font dans cette file, comme ils sont vêtus de leurs plus beaux habits, ils sont tout fiers de défiler dans la rue en étant exposés aux yeux de tous, les mamans admirent leurs enfants, elles sourient comme toutes les mamans du monde. Comme convenu, je me dirige vers l’épicerie, bazar, hôtel, café, l’espace café est bondé, l’accès en est difficile. Il faut se frayer littéralement un passage, entre les chemises blanches à manches courtes immaculées, qui recouvrent les torses bombés et athlétiques de tous ces gaillards. Des pilosités s’en échappent allègrement ça et là, les cols sont largement ouverts. Parmi ces montagnards qui mesurent presque tous près de deux mètres de haut, il est relégué dans la catégorie taille moyenne. La fumée est abondante, le bruit des conversations crée un bruit de fond, qui résonne dans cet espace réduit, ils s’expriment avec force souffle, des voix puissantes. Ils n’épargnent pas leurs cordes vocales, leur dialecte est incompréhensible, les mots se transforment en bruit de fond. Primo est debout près du bar, il l’accueille en souriant largement, un accueil franc et direct, sans manière, comme s’ils se connaissaient depuis des lustres. En guise de préambule, Primo lui propose un verre de vin blanc. Ils se tassent, ils se sardinent, chacun fait un effort, rentre les bras, son ventre, essaye de se faire plus petit. Comment se faire petit, dans un environnement saturé par des gabarits de ce calibre, dont le poids moyen qui oscille entre cent dix et cent trente kilos ? Les hommes présents, savent pourquoi il est ici, ils observent, les montagnards sont méfiants, ils tiennent à se faire une idée avant d’effectuer le moindre mouvement, hors de leur champ de connaissances. Ils n’accordent pas facilement le préjugé favorable. Primo fait exception, il a apprécié son approche, une véritable sympathie s’est établie entre eux. Primo a du faire office d’avocat, auprès de la plupart de ces armoires à glace, qui se poussent, se tassent, afin de lui laisser un passage, sans rechigner. Ils lui souhaitent le bonjour avec de petits signes de tête, l’ambiance est bonne, ils savent qu’il ne vient pas pour enlever une des jeunes filles du sérail. Vittorio n’atteint pas le comptoir, à l’impossible nul n’est tenu, seule sa main, arrive à saisir le verre qui lui est destiné,

- Vittorio, Luigi va arriver d’un instant à l’autre, hier soir il est sorti mener sa petite enquête auprès de certains villageois, je ne l’ai pas vu depuis, viva ! Salute !

- Salute !

Le vin blanc humidifie sa luette, ce sont des verres à pied, très peu capacitifs. La tradition est de multiplier les tournées servies dans de petits verres, on peut les multiplier, sans se retrouver trop vite sous la table. Claudio entre dans le bar en compagnie de son père Luigi, et hop ! Une autre tournée de vin blanc, finalement il vaut mieux opter pour le fameux Spritz, un mélange d’eau gazeuse et de vin. Les tournées sont innombrables, elles arrivent en rafales, impossible de savoir qui offre quoi et à qui. On rend la politesse, on boit, puis on recommence, sans se poser de question. Le bar est plein, tous les impétrants sont au coude à coude, il faut calculer juste pour amener un verre à ses lèvres. Luigi explique qu’il est allé rendre visite aux personnes propriétaires du terrain sur lequel les tziganes se sont arrêtés. Ils ne connaissent pas de nom, pas même de prénom, à aucune occasion, les noms ont été prononcés. Ils se saluaient cordialement, rien de plus, il confirme que seule une femme parlait l’italien.

- Merci pour ton aide Luigi.

- Vittorio, reste avec nous pour le déjeuner, tu es le bienvenu chez moi, après, c’est le fameux match de football, cette rencontre peut paraître fantaisiste, pourtant nous la prenons très au sérieux sans vouloir trop le montrer. Les perdants doivent avaler leur déception jusqu’à l’année suivante, c’est long une année pour des perdants !

C’est Primo qui l’invite, il accepte volontiers. La valse des verres de vin blanc continue, la plupart des joueurs qui constituent les équipes sont présents. La préparation du match à lieu dans ce bar, l’entrainement est sévère, le foie est mis à rude épreuve, les deux équipes ont choisi le même endroit, il n’en existe pas d’autre. Vers treize heures, Primo lui montre le chemin de sa maison, c’est à deux pas, ils passent sous un porche qui s’ouvre sur une cour, une construction ancienne, la cour est pavée, de forme rectangulaire, vient ensuite, l’entrée de l’habitation, abritée par une superbe véranda. Une très belle femme les accueille, souriante, le cheveu noir jais, les yeux bleu, au regard intelligent. C’est Lucia, elle est de taille moyenne, elle semble petite comparée au mastodonte Primo. Lucia vit avec Primo, ils ne sont pas mariés, ils n’en ont pas l’intention, les habitants de Navarrons sont rebelles, ils défient les règles strictes qui règnent en Italie. Une cheminée monumentale orne une vaste pièce qui fait office de cuisine, salon, salle à manger, ces vieilles maisons sont assez petites, les anciens se contentaient de surfaces réduites. Le repas est un régal, des tomates accompagnées de mozzarella, assaisonnées avec une huile d’olives extraordinaire, de petites escalopes de veau, cuites au vin de Marsala, un plat de pâtes préparées avec des palourdes. Ce plat de pâtes, en y songeant, il en goûte encore les saveurs merveilleuses autant qu’inoubliables. Ils terminent avec un fromage local, un fromage cuit que l’on a laissé vieillir à dessein. Le repas est accompagné d’un sublime vin piémontais, un Barolo, plus précisément un Bussia, un cru élevé par Dyonisios en personne. Le repas se termine joyeusement. Aux alentours de dix sept heures, ils se trouvent sur le site ou les navarronçains ont excavé le terrain de football.

 

Chapitre XXXVIII :                 Le match, le nazi  Paolo.

 

Ce terrain de football, mérite une description de la manière dont il a été implanté. Appeler cet endroit un site, n’est pas un mot trop fort, il s’agit d’une chose extraordinaire, hors du commun, réalisée par tous les hommes valides et de bonne volonté de Navarrons. Ils ont travaillé sans relâche pendant plus de trois années, consacrant tout leur temps libre, leur inventivité, leur énergie, afin de réaliser leur rêve : posséder un terrain de football. Les habitants de Navarrons, aiment passionnément le football, ils ont formé plusieurs équipes. Ils ne pouvaient ni jouer, ni s’entrainer. Les parties avaient lieu sur le terrain de Meduno. Les relations avec Meduno, ont toujours été houleuses. Meduno est en plaine, Navarrons est en montagne, les mentalités sont différentes, les coutumes varient, les montagnards sont indépendants. Quémander en permanence l’autorisation pour jouer, ils ne le supportaient pas. Navarrons étant bâti à flanc de montagnes abruptes, aucune possibilité de trouver un terrain plat qui permette de l’aménager à cet effet. Un terrain de football, et les annexes, représente une surface considérable, surtout quand on habite un village, accroché à des versants montagneux plus ou moins abrupts. Les navarronçains ont décidé qu’ils construiraient leur propre terrain de football, coute que coute. Ils ont choisi un flanc de montagne orienté aux adrets, ils ont taillé dans le flanc, une surface plane de près de deux hectares. Quand cette opération a été terminée, ils ont excavé la partie plane obtenue, sur une hauteur de quinze mètres, le terrain est niché en creux dans cette excavation. Des parties planes ont été prévues tout autour, pour accueillir spectateurs. On assiste aux matchs debout, pas de siège, pas de tribune. Sur trois côtés, le terrain est bordé de talus très hauts, seul le côté amont, est aménagé avec des systèmes anti-éboulis, ce côté du terrain est plus large, une vaste surface plane accueille la majeur partie des spectateurs. Une grande cabane en bois abrite les vestiaires, les douches et les sanitaires, l’électricité fait partie des aménagements. L’accès au terrain se fait par un chemin côté amont, les autres côtés sont parfaitement stabilisés et couverts d’herbe. Si l’on grimpe en haut du talus qui borde le côté aval, on se trouve à peu près dans la position d’un bouquetin de haute montagne, qui admire le torrent Meduna, qui coule au fond de la vallée, six cents mètres plus bas. On sait que les bouquetins ne sont pas sujets au vertige, la vue à cet endroit est impressionnante. Cette réalisation est un défit à toutes les règles élémentaires de sécurité, ce que montagnard veut, dieu lui-même ne peut pas le refuser. L’étude de cette implantation a été conçue par deux navarronçains, deux ingénieurs, ils occupent des postes auprès de sociétés qui percent les tunnels routiers, ou construisent des barrages, ils sont familiers avec ce type de problèmes. Il n’empêche que pour le risque, ils sont de Navarrons, ingénieurs ou pas, ils se comportent comme tels, c’est une référence dans la région, leurs exactions sont proverbiales. Aucun garde chasse ou garde pèche, n’aurait l’idée de s’aventurer sur leur traces, bien au contraire. Quand ils sont informés, que les navarronçains braconnent, et à quel endroit. Ils vont exercer leurs prérogatives, sur une autre partie du territoire, la plus éloignée possible. Les montagnards ont une conception personnelle de la prise de risque, elle se situe très haut dessus des normes courantes. Ils pèchent de nuit dans des torrents difficiles d’accès, ils braconnent à flanc de montagne dans des conditions périlleuses. Le risque fait partie de leur existence, ils en sont conscients, ils en sont fiers.

Le coup d’envoi approche, les spectateurs remplissent l’espace qui leur est consacré. Ils sont venus d’un peu partout, surtout des villages encore plus hauts perchés. Peu ou prou de spectateurs de Meduno, les gens des plaines ne se risquent pas dans ce coin, cette rencontre, s’est fait une réputation au fil des années. Les joueurs en tenues, s’échauffent sur le terrain, autour des embut. Les hommes mariés sont en maillot noir et blanc, les célibataires en rouge et blanc. Ces montagnards, sont réellement impressionnants, voir arriver des joueurs bâtis comme des taureaux de combat, qui vous chargent, doit donner envie d’aller jouer sur un autre terrain. Ce sont des joueurs que l’on peut qualifier de massifs, des cuisses énormes, pourtant, ils se déplacent avec une grande agilité. Toutes les activités plus ou moins légales qu’ils pratiquent en montagne, les maintiennent en forme. Nul n’a la moindre pensée pour le ballon de cuir, dont la vocation est d’encaisser de formidables coups de pied dans les coutures, les tirs, claquent comme des coups de tonnerre. Ces coups de pieds sont si violents, qu’il n’est pas rare de remplacer deux ou trois fois le ballon, au cours d’une partie. Les spectateurs téméraires qui se positionnent aux limites du tracé, qui délimite le jeu, sont très exposés. Ils sont sous le coup de tirs intempestifs. Ils guettent les trajectoires avec un intérêt, mêlé à un peu d’angoisse. Autour du terrain, les spectateurs sont au coude à coude, la partie commence. Le public n’est pas déçu, les frappes de balle sont d’une puissance exceptionnelle, elles claquent comme des coups de canon, émettant un bruit sourd. De plus, le terrain étant encaissé, les sons résonnent, ils sont amplifiés, les talus les dirigent vers le haut. Les passes sont très précises, ça joue très bien, deux arbitres essayent de tempérer les excès fréquents, les joueurs en arrivent facilement, à des arguments non homologués. Les deux équipes se valent, les célibataires sont avantagés, parmi eux figure un joueur professionnel, Gianni, il est sous contrat avec l’équipe d’Udine. Il parait frêle, comparé à ses coéquipiers du jour. Il joue au poste d’avant centre, il est partout à la fois, à lui seul, il fait la différence. L’équipe composée des hommes mariés se fatiguent plus rapidement, ils sont plus âgés, plus lourds, ils vont perdre une fois de plus. Depuis que ce match a été instauré, « I sposati », les hommes mariés, n’ont jamais remporté une victoire.

Le match se termine, sur un score final de trois buts à un. Les célibataires, les vainqueurs, effectuent une ronde autour du terrain. Gianni est porté en triomphe, assis sur des épaules larges et confortables. Gianni est de Meduno, néanmoins, il a accepté de participer à cette rencontre, tout le monde voulait le voir jouer. C’est un régal de voir évoluer Gianni, cette dérogation démontre, que cette partie n’est pas vraiment prise sérieusement. Le divertissement, la joie de se frotter aux autres, prime sur toutes les autres contingences. Heureux d’avoir vaincu une fois de plus, deux célibataires caracolent en tête du groupe, en brandissant à bout de bras une énorme paire de cornes, ornées de longs rubans écarlates qui flottent joyeusement. Les cornes sont le symbole des trahisons et autres entorses matrimoniales, elles soulignent la qualité de cocus, attribuée d’office aux hommes ayant commis l’erreur de prendre femme. La fin du match ne sonne pas le glas de cette journée, c’est le moment des libations in situ. Les canettes de bière circulent, nombre de spectateurs craignant d’être privés de leur boisson favorite, ont apporté leurs réserves par caisses entières, c’est la boisson de référence en ces lieux. D’autres ont prévus des panini, du vin, des fruits, des caissettes entières pleines de victuailles. On discute, on rit, on mange, on boit beaucoup, les enfants peuvent enfin s’ébattre courir sur le terrain, crier, inventer toutes sortes de jeux. Ça et là des groupes se forment, c’est l’occasion d’échanger des nouvelles, de médire un peu sur le voisin, de répandre des rumeurs, l’endroit idéal pour concevoir une sorte de gazette régionale vivante. Primo a joué avec les célibataires, eh oui, Lucia et lui ne sont pas mariés, à Navarrons, ils se moquent de l’opinion d’autrui, et bien plus encore des règles établies, ils vivent comme ils l’entendent. Vivre maritalement, n’est pas la bonne méthode pour être apprécié par les notables, ils s’en moquent. Primo est revenu des douches, le match ne l’a pas du tout marqué. Ils font un sort à leurs canettes de bière, en compagnie de deux frères, Sylvano et Bassoto qui habitent Navarrons. Bassoto, est un surnom qui signifie basset, il endure cette appellation depuis l’école élémentaire, son petit mètre soixante douze, lui a valu le surnom de Bassoto, un nain en quelque sorte. Ces deux frères, sont l’exception de Navarrons, ce sont eux qui confirment la règle, ils sont plus petit que tous les autres. Ils mesurent autour d’un mètre soixante dix, les pauvres ! Cette particularité vient en droite ligne de leur père, qui lui est vraiment de petite taille.

 Un homme grand et fort, doté d’une voix puissante, vient se joindre à leur petit groupe, il n’est pas de Navarrons, il n’est pas de la région, il ne parle pas le frioulan, le dialecte en vigueur, c’est Paolo. Il fréquente Navarrons, il est en relation avec quelques chasseurs un peu braconniers, avec qui il va de temps à autres pister des chamois. Sans leur aide, il n’en verrait jamais la queue d’un, les braconniers, pisteurs conseillers, perçoivent sa reconnaissance en espèces sonnantes et trébuchantes. Paolo est de grande taille, il frise la cinquantaine, il est très brun, les cheveux coupés en brosse ultra courte, ce qui souligne son visage carré. Il est à la limite de l’obésité, doté d’une panse conséquente, sur la balance, l’aiguille doit afficher cent dix ou cent vingt kilos. Il est vêtu de vêtements de chasse, à l’aspect plus ou moins militaire.

 Est-ce l’euphorie due à la bière, une trainée d’atmosphère combative laissée par ce match plus que viril, cet homme tout à trac, amène les juifs, au centre de la discussion. Dans cette région, les juifs sont une référence anecdotique, liée à l’éducation religieuse, ils sont rarissimes, voire inexistants.

 Dans ces lieux reculés, un racisme traditionnel existe, lié à la culture. Les gens n’apprécient pas ce qui ne leur ressemble pas trait pour trait, tout ce qui n’est pas de leur région est suspect. Paolo poursuit son monologue qui s’annonce très long, d’abord Mussolini, les nazis, le fascisme, il ne se contente pas d’exprimer ses opinions. Il semble convaincu, que dans ce coin reculé, il peut se laisser aller à étaler des sentiments pour le moins extrêmes. Il n’imagine pas, que Vittorio n’est pas d’ici. Il a déduit, qu’il est un ami ou un parent, des personnes qui l’accompagnent. Paolo en arrive à une énumération de souvenirs, qu’il expose avec moult détails. Il décrit des faits précis. Il détaille la fonction qu’il occupait auprès des fascistes italiens, et ensuite auprès de nazis et SS de l’armée allemande. Il est fier d’avoir participé à des exécutions de masse en Ukraine. Il donne force détails. Ce ne sont pas des évocations très agréables à entendre pour le juif qu’il est, ex pensionnaire d’Auschwitz. Paolo continue, parle des sélections qu’il a effectuées, il décrit les critères de discrimination morphologique qui permettent de distinguer « le juif » à coup sur. Il le fait avec un aplomb surprenant. L’auditoire est-il accoutumé à ce type de récit ? Approuvent-ils ce type d’arguments, étant de passage, Vittorio l’ignore. Les positions politiques en Italie sont ambiguës, qui était partisan résistant, qui était pro Mussolini ou pire. La défaite de ces idéologies, à modulé certaines opinions en apparences. Sur le fond, il n’est pas possible de connaître ce que des villageois pensent. Etant ici en tant qu’invité, il écoute le discours de Paolo, il est déjà très antipathique à ses yeux. En quelques minutes, il vient de se positionner au rang de ses pires ennemis, il continue à égrener ses souvenirs, il lui dit,

- Paolo, il y a peut être des juifs parmi nous.

Il est quelque peu surpris, il choisit d’en rire, il opte pour l’option plaisanterie.

- Des juifs, ici, à Navarrons ? Impossible !

Il l’observe, il cherche à détecter les stigmates du juif, ils ne sont pas aussi évidents que ce qu’il affirme. Vittorio, ne cadre pas avec ses références, sa pseudo-culture nazie, de plus, il constate qu’il est apparemment bien accepté à Navarrons, il n’imagine pas que c’est tout à fait fortuit.

- Paolo, je ne suis pas de Navarrons, je suis juif.

Cette affirmation vient heurter tous les esprits présents, Primo, Sylvano, Bassoto, sont surpris. Ils viennent d’entendre de sa bouche, qu’ils hébergeaient un fils de Sion, un exemplaire décrit par Paolo, qui ne l’a pourtant pas reconnu comme tel. Paolo essaye de se sortir de l’impasse,

     – Vittorio, n’est pas un nom juif.

      – Je t’affirme que je suis juif.

              Une petite voix lui dit, laisse tomber, c’est sans importance. Mais voilà, il n’en est pas capable, son affirmation répétée, ne fait pas très couleur locale. Les juifs par ici on en parle parfois, on n’en voit jamais. Ils ne savent pas comment c’est fait, ils savent qu’ils ont tué Jésus, qu’il est ressuscité, mais quand même, ils l’ont tué.

Primo et lui échangent quelques regards, qui décrivent clairement la situation. Depuis le premier instant de leur rencontre, Primo se montre intuitif, compréhensif, la réciproque est vraie. Bassoto,  a choisi la neutralité, il détourne le regard, ses yeux sont perdus dans le vague, en direction de choses ou d’objets, que lui seul peut percevoir. Sylvano, lui a choisi de se perdre dans des pensées intérieures, ses yeux n’expriment plus rien. Les deux frères ont décidé d’agir comme s’ils étaient ailleurs, en fait, ils désirent ardemment rester neutres. Paolo comprend qu’il a commis une bourde, il l’observe, il essaye de trouver une tangente, qui lui éviterait de perdre la face. Il choisit de s’esclaffer bruyamment à nouveau, il tient absolument à reprendre la main, l’initiative qui le sortira de cette situation embarrassante. Il était certain que ses confidences détaillées, seraient appréciées par tous les auditeurs présents.               

        – Vittorio, je ne crois pas que tu sois juif, tu l’as dit par bravade, si tu le permets, je vais vérifier certains points.

                Vérifier ? Vérifier quoi ? Mon tatouage ? Me demander de baisser culotte ?

         Sans attendre sa réponse, ce type répugnant s’approche de lui, commence à lui palper la nuque, tout en commentant ses gestes à voix haute, à la manière d’un maquignon. Il explique que les juifs sont dotés d’une forme de crane, qui comporte certaines particularités, des circonvolutions qu’il ne constate pas chez Vittorio. Il examine ses oreilles, elles sont petites, pas décollées, ses lobes aussi, sont bien trop petits pour appartenir à un juif, son front non plus, n’est pas du tout celui d’un juif. Ses mains le palpent, le contact de ses doigts est répugnant, il le fait frissonner. Il résiste à l’envie de réagir violemment. Il se contrôle.

 Primo le regarde, il s’étonne que Vittorio ne réagisse pas, qu’il se prête à cette pantalonnade, lui, Primo, il aurait réglé le différend illico presto. Paolo, continue pendant quelques instants ses palpations scientifiques et ses commentaires. Vittorio se tiens bien droit, il ne bronche pas, Paolo affirme qu’il est impossible qu’il soit juif. L’examen est terminé, les conclusions tombent, il n’est pas juif.

 Ils abandonnent le sujet dérangeant. Paolo est soulagé, la discussion reprend à propos du match, l’atmosphère se détend, ils boivent, ils mangent. Le temps passe, petit à petit le terrain se vide, le jour baisse d’intensité, les derniers visiteurs quittent l’endroit. Il regarde Primo, qui affiche toujours un calme olympien. Les deux frères, Bassoto et Sylvano, nous saluent, ils ont du lait sur le feu. La nuit commence à poindre, ils sont les dernières personnes présentes sur le terrain, machinalement, ils se dirigent vers le chemin de sortie. Ils longent le talus qui masque la pente vertigineuse, exposée aux adrets.

Primo le regarde, il s’exprime à l’aide de mimiques, tout son visage y participe, ses yeux, ses sourcils, ses cils, envoient des signaux comme un sémaphore de marine. Une expression vaut plus qu’un millier de mots. Primo désigne clairement le haut du talus, au pied duquel ils se trouvent. Il reçoit le message cinq sur cinq, il grimpe rapidement en haut du talus, arrivé sur la crête il se penche, il crie, afin d’attirer l’attention de Paolo, tout tenant l’index pointé en direction du torrent Méduna, qui rugit, quelques cinq cent mètres plus bas. D’une voix forte et excitée, il appelle Paolo, lui crie de venir voir cette chose extraordinaire. Paolo accourt au triple galop, il grimpe le talus avec une célérité surprenante, compte tenu de sa corpulence. Il s’approche de l’endroit ou Vittorio se tient, ils sont épaule contre épaule. Paolo, se penche dangereusement au bord cette pente vertigineuse, il veut absolument apercevoir cette chose que Vittorio lui désigne instamment.

 Une fraction de seconde plus tard, Paolo dévale la pente en effectuant des roulades, agrémentées de rebonds désordonnés. Il diminue de grosseur, sa course s’achève dans les tourbillons impétueux de la Méduna. Le torrent l’absorbe avec générosité, sans broncher. La Meduna, a peut être émis une espèce d’éructation, après avoir avalé cette bouchée inattendue. Nul n’a entendu.

 Il rejoint Primo, en bas du talus, seuls leurs regards s’expriment, ils laissent cet endroit, marchent tranquillement, en direction le village. Primo et lui, échangent un regard chargé de sens, ils savent que c’est le dernier.

 

 

 

-                                                                     

Chapitre XXXIX : LA PROPOSITION DE BABIK,

Posté : 7 mars, 2015 @ 12:22 dans poliakov | Pas de commentaires »

 

 

Après cette journée, il a hâte de rejoindre Douchka à la base d’Aviano. Ils n’ont pas de nouvelles informations susceptibles de les conduire vers une rencontre des trois couples de gitans, et du petit Mihaï. Ils décident de quitter Aviano pour Paris.

Harry les conduit à l’aéroport de Ronchi, leur avion les dépose à l’aéroport du Bourget. Karl, a réservé une suite à l’Hôtel Crillon, les fenêtres s’ouvrent sur la place de la concorde, la vue est enchanteresse. L’atmosphère est curieuse, la moitié de l’hôtel est occupée par des officiers de l’armée américaine, qui stationnent à Paris. Le temps est magnifique, ils effectuent une promenade en taxi, un taxi G7, vaste, et confortable, dans lequel les passagers sont assis sur des fauteuils très confortables, recouverts de velours rouge. Le trafic automobile est plus que fluide, les véhicules sont rares, ils regardent défiler les endroits les plus caractéristiques, les plus spectaculaires de la capitale. Douchka l’observe avec attention, elle se rend compte qu’il est familier avec cette ville. La situation, les circonstances, lui donnent l’envie de lui narrer brièvement quelques anecdotes concernant son enfance passée dans cette ville, le dernier épisode étant tragique, très pénible pour lui, il ne tient pas à gâcher l’atmosphère agréable, qui règne à l’arrière du taxi, il choisit de s’abstenir.

Le lendemain, un taxi les conduit à la porte de Vanves. C’est aux alentours de ce quartier, que vivent les familles appartenant à ce groupe de gitans sédentarisés dont on leur a parlé. Certains d’entre eux sont logés dans des HLM. Ils se rendent à l’adresse, qui leur a été indiquée en Espagne. Ils sont dans l’une des cours d’une cité HLM, bâtie en bordure la porte de Vanves. Les immeubles sont en briques rouges et beige clair. Ils repèrent l’escalier, l’ascenseur les conduit à l’étage indiqué. Une femme les accueille. Elle de petite taille, assez forte, le cheveu noir jais, ses sourcils noirs, soulignent ses yeux très foncés, le teint mat, enjouée, très hospitalière. C’est Tavi, pour les tsiganes, le prénom ou le surnom, sont plus importants que le patronyme, il définit la personnalité, il colle au plus près de la personne en question. Trois de ses garçons sont présents, des notes de guitare s’échappent d’une pièce voisine dont la porte est ouverte. Les visiteurs, n’ont pas pu les prévenir de leur arrivée, chez les tziganes cette formalité n’existe pas, un visiteur arrive quand il en a envie, s’il ne trouve personne, il revient. Douchka est en conversation animée avec Tavi et ses deux filles, elles s’expriment en romani. Il se dirige vers la chambre dans laquelle on entend le son de guitares. Les trois garçons de Tavi jouent. Kanot, une copie de sa mère, très mince, presque maigre, de petite taille, cheveux noir, aile de corbeau, les yeux aux orbites enfoncées, le regard ténébreux. Il porte une fine moustache noire, vêtu d’un costume impeccable, une chemise claire et cravate sombre. Il joue, ses yeux sont clos, une cigarette se consume au coin de ses lèvres, un sourire à peine esquissé, éclaire son visage. Baba, est également vêtu très soigneusement, de taille moyenne, très brun, ses yeux ont la même forme que ceux de sa mère. Il est très mince, de la même taille que ses frères, coiffé avec une raie sur le côté, ses cheveux sont gominés, ils envoient des reflets bleutés, à chaque mouvement de tête. Le troisième, visiblement le cadet, Chrisso, à des cheveux châtain clair, des yeux, identiques à ceux de sa mère, il est de la même taille, très mince, les attaches fines et élégantes, il esquisse un sourire de bienvenue, sans dire un mot.

 Sur le lit une guitare est là, désœuvrée, il la saisit et se joint à eux. Baba est un guitariste spécialiste de l’accompagnement, il est excellent, Chrisso et Vittorio, croisent des mélodies, sur lesquelles ils improvisent. En un instant, ils ont fait connaissance, la musique les a présentés. Kanot utilise une petite guitare noire, cet instrument ressemble à un jouet pour enfant. Il en tire des sons extraordinaires, ses notes sont précises, claires comme des gouttes de rosée. Les notes quittent l’instrument sans difficulté apparente, les paupières de Kanot sont closes. En quelques secondes, c’est lui qui mène le jeu, qui oriente, qui choisi les thèmes. Il fait preuve d’une dextérité, d’une vélocité époustouflante, et surtout d’une imagination incroyable. Les notes fusent en chapelets, elles sont le reflet de sa créativité. La cendre s’allonge au bout de sa cigarette, il joue. Par le truchement de la musique, le temps à passé très vite, combien de temps ? Le visage de Douchka apparait dans l’encoignure de la porte, elle fait un petit signe de tête, nous partons.

 L’hôtel Crillon, ce territoire mi américain, mi français, les attend, la façade leur adresse un clin d’œil. Ils n’ont pas envie de bouger, ils dinent dans leur chambre. Douchka a composé le menu, et même un peu plus. Le hasard est un monsieur plein de ressources qui ne cesse réserver des surprises. Il a installé une jeune femme superbe, qui se promène dans cette chambre complètement dévêtue. Douchka souris, elle fourbi ses armes favorites de manière suggestive. Il ne se lasse pas de Douchka, toujours surprenante, toujours différente. Chaque instant, chaque minute, est un étonnement, il rend grâce à la providence, cette dame qui a concocté la rencontre de deux êtres fabriqués pour être imbriqués, inséparables, à l’image de quelques oiseaux des iles. Pendant quelques instants, ils mesurent leur capacité à soutenir un corps à corps sans merci, qui va mettre en œuvre toute l’imagination dont ils disposent. Un duel amoureux, qui fera table rase de tous ceux qui ont précédé, une rencontre, digne des meilleurs gladiateurs. De héros de lites amoureuses, d’enlacements instinctifs, parfois complexes. La nuit s’annonce longue, très longue. Les discussions et commentaires concernant cette journée sont reportés au lendemain.

                                                *****

 L’après midi du jour suivant, ils reviennent chez Tavi. La communauté tzigane qui réside dans ce quartier, organise une fête en fin de journée, ce sera l’occasion d’entrer en contact avec des personnes qui détiennent peut être des informations à propos de la famille Dimitrievitch. Les personnes présentes sont exclusivement des femmes, accompagnées de leurs enfants les plus jeunes. Qui jouent, qui rient, qui crient, courent dans toutes les directions possibles. Il salue à la cantonade, puis se dirige vers les autres pièces, il espère y rencontrer un des garçons. Ils sont là tous les trois. Attentifs, l’oreille tendue, ils écoutent un enregistrement gravé sur un grand disque de vinyle. Ils me saluent d’un petit signe de tête, ils passent et repassent une phrase musicale qu’ils souhaitent retenir. Ils la jouent, encore et encore, ensuite, ils reproduisent le phrasé sur leur guitare. Un autre jeune homme est présent, c’est Néné, une paire d’yeux très vifs, les cheveux blond roux, frisés, mince, habillé d’un costume droit, gris clair, très élégant. Il est de la même taille que ses cousins, la tête penchée, lui aussi écoute attentivement le passage en question. Ils ne lisent pas la musique, ils doivent mémoriser les mélodies. Ils y consacrent beaucoup de temps. Néné est un de leurs cousins germain, il est très bon guitariste, son style est différent. Il pratique un jazz, qui provient en droite ligne d’outre atlantique, de la côte Est des Etats-Unis. C’est le be-bop, plus lent, plus cool, plus intellectualisé, moins rythmique que le swing, en vigueur auprès de ses cousins. Ils quittent l’appartement, en compagnie de Kanot, Baba et Néné, ils se rendent vers un café voisin, qui a été loué pour la soirée. Chrisso viendra plus tard, le temps est très doux, ils marchent tranquillement, à quelques mètres de l’entrée du café, ils croisent deux hommes et une femme, l’un des hommes, dit intentionnellement à voix haute,

- Encore une fête pour les voleurs de poules.

 Sans un mot, Kanot marche en direction de cet homme, un bruit sec se fait entendre, comme si on venait de casser un morceau de bois sec. L’homme est étendu au sol, il s’est endormi instantanément, grâce à l’anesthésique dosé avec soins, à la pointe du menton, par le docteur Kanot. Il revient vers nous, sans aucune hâte, pas un de ses cheveux n’a bougé. Aucun commentaire de notre part, sa démonstration parle d’elle même, l’incident est clos.

Le café est situé à deux pas de la gare ferroviaire de la petite ceinture, station de la porte de Vanves. Les portes vitrées s’ouvrent sur une grande salle avec un bar. Une autre porte, donne accès à une vaste salle de forme rectangulaire, capable d’accueillir ceux qui viendront à cette fête. La salle voit arriver, plus de deux cent personnes, des musiciens jouent, on boit, on mange, un nuage de fumée flotte, ça et là les personnes sont installées par petits groupes. Un peu partout, sans ordre précis, le centre de la pièce est dégagé, des femmes et des hommes viennent s’exprimer en chantant ou en dansant. De tout jeunes enfants dansent, sous le regard attendri de leur mère. L’ambiance est celle d’une fête gitane, comparable à celle à laquelle nous avons assisté à Huelva. Certains sont vêtus de façon traditionnelle, d’autres, portent des costumes classiques très élégants. Les visages sont mats, les cheveux sont noirs. A travers les siècles, ils ont conservé les traits ancestraux, des diasporas venues du Pendjab. Les musiciens se succèdent, la musique flamenca réveille, fouette les énergies. Les guitares répandent cette musique en trilles sèches, rapides, brillantes, qui caractérisent le flamenco. Les chanteurs, les chanteuses, se donnent joyeusement sans compter, la musique rend heureux. La joie, ils en distribuent généreusement, en exprimant la leur. Le centre de la piste voit défiler toutes sortes de danseurs. Les gitans assis, participent au rythme en l’animant avec des palmas. Rien n’est apprêté, personne n’a préparé, ou répété quelque chose de particulier. L’envie de jouer, de participer, de danser ou de chanter, tout ça compose la fête. Kanot et Baba prennent place pour jouer, immédiatement, le brouhaha cesse, le silence se fait. Quand Kanot joue, on l’écoute attentivement, ses qualités sont connues, tout le monde tient à écouter ce musicien hors pair. Kanot, ne joue dans aucun club, il ne veut pas être tenu par des obligations, encore moins par un contrat, il n’a jamais gravé de disque, il ne tient pas à être connu, parfois, il accepte de faire partie de l’orchestre qui joue en plein air, à côté de chez lui.

 Les deux frères nous embarquent à bord de leurs harmonies, nous font profiter de leurs vagues imaginatives. De Gus Wieser à Django Reinhardt, Kanot joue, les notes s’égrènent, les mélodies s’échappent de sa guitare. Sa cigarette est en place au coin de ses lèvres, sa virtuosité aussi, paupières baissées. Il semble jouer pour lui, peu importe, il est généreux, nous en profitons tous, nous sommes sous le charme. Quand Kanot joue, il n’est plus introverti, il est lui, il le dit avec des notes, il l’exprime, sans avoir rien à prouver.

 Les guitares flamenca viennent remplacer Kanot et Baba, elles viennent pétiller, frétiller, ajouter des couleurs, des rythmes endiablés, joyeux, des seguedillas, sevillanas, fandangos. Ce soir pas de tristesse, pas de mélancolie, le jaleo gitano, et son rythme endiablé, est la synthèse de la joie collective. Des chants auxquels tout le monde participe, simplement pour dire, je suis là, j’aime la vie, j’aime vivre.

 Tous les sens de Douchka sont en éveil, Douchka voit défiler les souvenirs d’une enfance perturbée. Elle est au centre de l’attention des gitanes de tous calibres, bigarrées ou non, jeunes ou moins jeunes, elles veulent lui montrer combien sa présence compte pour elles. Elles racontent, elles rient aux éclats, les rires découvrent des dents éclatantes, qui luisent dans la pénombre, en fulgurances de couleur claire. Les hommes forment un clan à part, c’est la tradition, ils boivent, ils fument, ils discutent entre eux, ils se comportent comme s’ils n’étaient pas concernés par les discussions animées des femmes, de leurs épouses. Ils seront très rapidement informés de tout ce qui se dit, tout, dans le moindre détail. Les femmes sont le pilier social de la communauté, surtout les femmes mariées d’un certain âge. Elles assument tout, tous les évènements importants de la communauté. Dans ce monde en réduction, toute la comédie humaine est présente. Certaines d’entre elles fument et boivent, quelques femmes plus âgées fument la pipe. Cette fête, cette réunion, ce mini branle bas de combat, est le moyen le plus efficace d’obtenir les avis de la communauté. A cette occasion, toutes les familles sont présentes, le bouche à oreilles transmet les nouvelles. La transmission est largement assurée par les femmes, elle est rapide et efficace. Ce sont elles qui se chargent de toutes le taches routinières, les clefs de voute de ce temple, le plus souvent, elles font vivre leur famille. Elles sont très habiles dans tous les domaines, lorsqu’il s’agit de vivre, ou de survivre. Les hommes, jouent un peu les matamores en apparences, ils semblent jouer une partition qui appartient à un autre registre.

 Douchka apprend que des membres de la famille Dimitrievitch, ont vécu ici durant une année, au cours de la guerre, en compagnie d’autres tziganes. Ils étaient installés dans ce quartier, sur la bande de terrain vague qui sépare Paris des banlieues. Ils sont arrivés en 1939, ils ont ressenti un sentiment d’insécurité, ils sont allés voir ailleurs, c’est le lot des nomades.

Debout près du bar, Vittorio discute avec Néné, ils sont du même âge, il est enjoué, souvent un peu moqueur, à la manière d’un enfant turbulent. Néné est passionné par le Jazz moderne, il lui explique qu’il gagne sa « vie matérielle », en récupérant des métaux, sous l’égide d’un de ses oncles plus âgé. Celui-ci, possède un chantier important, tout près d’ici, à Malakoff, la banlieue située de l’autre côté des fortifications. Depuis quelques instants, Néné lui parle de son oncle Saran, il est parmi eux ce soir. C’est un homme de cinquante ans, habillé avec goût. Les deux frères de son oncle sont présents également, ce sont Babik et Guigui, tous deux très bruns. Babik est un homme de très haute stature, mince, très bel homme, il est vêtu avec gout et raffinement. Guigui est petit, râblé, taillé comme un lutteur, ils travaillent ensemble. Vittorio a eu une longue conversation avec Babik, en apparences ils ont parlé de tout et de rien. Une espèce de conversation test, c’est la sensation qu’il a ressenti. Ils tâtent délicatement le terrain, dans quel but ? Mystère. Il écoute l’approche dithyrambique de Néné, un véritable labyrinthe.

 

 

Chapitre XL :               La proposition de Babik.

 

 

- Babik et moi, nous aimerions que tu viennes visiter notre chantier, Babik voudrait te parler, tu as le temps de passer nous voir ?

Ca y est, ils sont dans le concret, la demande est directe, elle n’est pas beaucoup plus explicite pour autant,

- D’accord Néné, je serai très heureux de voir ce chantier, demain à dix heures à la porte de Vanves, ça te va ?

Néné, va consulter rapidement Babik, visiblement, il ne souhaite pas se déplacer jusqu’à eux. Il s’agit donc bien d’une combinaison entre l’oncle et le neveu. Babik le regarde en souriant, il lève son verre dans sa direction, va pour le lendemain. Le lendemain, il part seul, Douchka passera cette journée à visiter les boutiques ou ailleurs, Paris offre des perspectives plus agréables, qu’un chantier de ferraille.

 Vittorio et Néné se retrouvent porte de Vanves, à l’heure dite. Néné l’a précédé. Chez les gitans, quand la ponctualité est présente, le motif sous jacent est très, très sérieux. Un instant après, Babik arrive au volant d’une Chevrolet rutilante, bleu clair et crème, ils grimpent à bord. Le chantier n’est pas loin.

L’endroit est vaste, une grande surface est dégagée, elle permet de stocker et manipuler des métaux. Trois grues manœuvrent, elles chargent des camions, plusieurs employés s’activent. A l’extrême gauche du terrain, une maison en meulières fait office de bureaux. Ils entrent, le bureau de Babik est surprenant de luxe, et de confort. Le contraste avec l’extérieur du chantier est saisissant, fauteuils profonds, en cuir clair, tapis, un meuble bureau. Tout est de pur style art déco, cette pièce pourrait servir de référence pour un magazine spécialisé. Babik prend place dans son fauteuil, propose des cigarettes, Néné fume, Vittorio s’abstient.

-Vittorio, tu prendras du café, du thé, ou un alcool ?

-  Un peu de thé s’il te plait.

Babik appelle une jeune femme, une jeune gitane, très brune, discrète, elle sourit aimablement, elle va leur apporter tout ça. Le vocabulaire de Babik est choisi, il s’exprime en utilisant de nombreuses références, sa culture est surprenante, il le note, sans aucune arrière pensée, c’est une surprise, un peu comme le mobilier de bureau. Babik, sort une boite de cigares, il lui en propose. Cigare ? Il doit s’agir d’un sujet important et délicat, Vittorio, décline cette offre. Néné et Babik, s’occupent avec leur barreau de chaise respectif. Le bureau s’empli de fumée, l’odeur est agréable. Visiblement, Babik, cherche par quel bout commencer, lui expliquer pourquoi il est là, Vittorio attend, observe, il ne s’ennuie pas une seconde.

- Vittorio, je t’ai aperçu chez Kanot et à la fête, Tavi confirme mon sentiment, c’est pourquoi, je me suis décidé à te parler de certains points concernant mes affaires. Il y a un an, j’ai été sollicité par une importante société allemande, pour la fourniture d’importantes quantités, de toutes sortes de métaux de récupération. Les tonnages demandés sont considérables. Les transactions ont commencé, ces marchandises sont expédiées par train entier en Allemagne, le client, est une filiale d’un très gros groupe, il s’agit d’IG. Werk, la filiale en question, est IG.Metal. La communication, avec cette société est difficile, les personnes avec qui nous sommes en contact, se montrent très rigides. Nous avons de grandes difficultés pour trouver, et fournir, les tonnages demandés afin de satisfaire les exigences de cette société. La perte de ce client serait catastrophique pour nous. Vittorio, je pense que tu peux nous apporter une aide considérable, mettre de l’ordre, organiser les ventes à IG.Metal, c’est une chose qui serait très profitable pour nous deux.

Nous pouvons convenir d’un arrangement à la fois équitable et substantiel, sans une aide de ce type, à terme, je ne pourrais plus faire face aux demandes de ce groupe. Depuis la fin de la guerre, ils ont des besoins énormes, ils doivent relancer leur industrie, les métaux sont rares. Babik continue, il expose ses soucis, ses problèmes d’organisation, de communication avec IG.Metal.

A la seconde ou Babik a prononcé le nom de cette firme, des images défilent, à Auschwitz, les bourreaux nazis, Vittorio revoit les visages des bourreaux impitoyables, qui dirigeaient l’unité de Buna-Monowitz. Effectuant des tests sur des internés utilisés comme cobayes, voués à la mort, cobayes hommes ou femmes, fournis par les SS, ils facturent chaque personne à IG.Farben, quinze Deutsch Mark.

 A cet instant, Vittorio entend une voix qui lui murmure, que c’est l’occasion de tenter une extorsion, concomitante avec une rétorsion magistrale, à l’encontre du groupe IG. Werk. Mentalement, il saute à pieds joints sur la proposition, il s’abstient d’en expliquer les raisons à Babik. 

- Babik, ta proposition m’intéresse, est-il possible d’en parler plus en détails demain ?

- Entendu comme ça Vittorio, demain on se verra chez moi, si tu le veux bien, ce sera plus calme pour parler, nous ne serons pas dérangés, d’accord ?

Babik habite dans le quinzième arrondissement, tout près du marché aux chevaux, certains gitans connaissent bien les chevaux, ils vivent de ce commerce.

                                       *****

                              

Le lendemain, à l’heure dite, un taxi le dépose à l’entrée d’un bel immeuble haussmannien, en pierre de taille, sis place Vallé dans le quinzième. Porte en fer forgé, une entrée recouverte de dessins exécutés en faïences de couleurs, une seconde porte en verre, ouvre sur un ascenseur. C’est Babik qui ouvre la porte, son appartement ressemble à une immense caravane de cinq cent mètres carrés, dans laquelle on aurait réparti quelques meubles. Babik ne manque pas de moyens, il est bien dans ce type d’atmosphère. Ils entrent dans une immense pièce, trois grandes fenêtres donnent sur l’extérieur, très simplement meublée, quelques fauteuils en cuir, une table basse, rien d’autre. L’épouse de Babik, Tany, lui adresse un bonjour, sert des boissons, puis s’efface. Vittorio va directement au but,

- Babik, j’ai besoin que tu me décrives de manière très précise comment s’effectue le suivi d’une commande type, en provenance d’IG.Metal. Toutes les étapes, depuis la réception de la commande à la livraison, cela me permettra de savoir si mon idée est réalisable.

- D’accord, ma société reçoit des commandes ouvertes, dont les quantités couvrent des livraisons pour six mois ou une année. Je dois réunir les quantités des différents métaux demandés, en respectant les cadences qui figurent sur les commandes. Quand c’est réalisé, j’avertis les responsables de l’embranchement SNCF, en leur indiquant le nombre de wagons nécessaires, et à quelle date le train doit arriver chez le client en Allemagne. Les wagons sont numérotés et pesés à vide, c’est-à-dire, la tare, le poids de chaque wagon est confirmé par un ticket. Ce ticket est imprimé par une machine automatique, connectée à la bascule. Ensuite les wagons sont pesés après les chargements. La machine imprime les poids des wagons en charge, sur les tickets.

 - Bien, voila ce qu’il est possible de réaliser. Ce que je vais t’exposer diffère quelque peu des échanges commerciaux traditionnels, c’est réalisable, sans dommage pour nous.

Il est indispensable de se procurer un appareil identique à celui qui imprime les tickets de pesées. Nous devons impérativement, obtenir la possibilité d’échanger les tickets de pesées par d’autres imprimés par nos soins, avec notre machine. Cela ne peut se réaliser, qu’en étant de connivence avec la, ou les personnes qui gèrent les tickets de pesées, sans oublier ceux qui les placent sur les wagons. Dès mon retour en Suède, je peux créer une société hors de France. Ta société me vendra les marchandises destinées à IG.Metal, de cette façon, toi et ta société, serez à l’écart de complications éventuelles. Ma société sera responsable juridiquement des transactions. Si ces paramètres sont réalisables, les profits seront énormes. En ce qui concerne tes soucis, le problème relationnel, la langue, le suivi des commandes, de développement du chiffre d’affaire, tous les problèmes relationnels, que tu as avec IG.Metal, je m’en charge, tu auras accès à la comptabilité de ma société, qui ne traitera que cet unique et énorme client, ma part, sera de 50% des bénéfices nets réalisés, qu’en penses tu ?

- Vittorio, les responsables d’IG.Metal ne vont-ils pas se rendre compte de l’inexactitude des chiffres ?

  – Babik, le risque est faible, en comparaison des sommes que nous allons gagner. Leurs usines sont énormes, ce type de comportement échappe complètement au protocole habituel de contrôle, celui-ci est basé sur les tickets de pesage. Ces tickets dépendent de la SNCF, IG.Metal, accorde sa confiance aux chiffres indiqués sur les tickets. Les dirigeants allemands sont incapables d’imaginer d’emblée un montage semblable. Ils ne s’en rendront compte qu’après avoir contrôlé les résultats obtenus par leurs usines. Le rapprochement de plusieurs bilans est indispensable. Leurs diverses usines, ont un besoin drastique de matières premières, c’est ce point qui domine tout actuellement. Ils manquent désespérément de fonderies et de minerais, cette situation va perdurer pendant quelques années. Les contrôles à l’allemande, ces contrôles méticuleux, ne sont pas encore en place, il s’en faut.

  Babik réfléchit, il hésite, cette offre le surprend, ce n’est pas exactement ce qu’il avait imaginé. Il n’est pas un enfant de cœur, il est intelligent. D’autre part, dans ce montage, il est à l’abri des risques légaux, Babik, fait fonctionner ses neurones quelques instants,

  -C’est d’accord Vittorio, je me charge des employés des chemins de fer, j’entretiens d’excellents rapports avec eux, ce montage, ne présente pas de difficultés insurmontables.

Babik est satisfait, il est rompu aux négociations d’un certain type, il ne peut pas assumer le relationnel avec les employés d’IG.Metal. Ils sont habitués à des interlocuteurs différends, la pénurie de cette période d’après guerre, a créé ce genre de situation paradoxale. Vis-à-vis du groupe I.G.Werk, son type de structure n’est pas un désavantage, bien au contraire. IG.Metal a volontairement choisi des ferrailleurs, afin que cette recherche de métaux, s’effectue de la façon la plus anonyme possible. Cette fourniture de métaux récupérés est vitale pour eux. L’Allemagne manque de tout, les fonderies ont été détruites. IG.Metal, confie volontairement ces approvisionnements, à des structures qui ne sont pas reliées aux industriels de la métallurgie. Les dirigeants de ces petites structures sont d’habiles négociateurs. De cette manière, les contacts ne sont pas faits au nom d’IG.Metal. Ce groupe, ne souhaite pas officialiser les fournitures en métaux de récupération, ils y perdraient en prestige. De plus, les fournisseurs occasionnels ne présentent aucun danger commercial pour le futur, ils ne deviendront jamais des concurrents.

Ils se séparent, Babik est conscient que cette proposition représente, beaucoup de profits, énormément de profits. Vittorio va s’occuper des documents nécessaires. Babik et lui, sont convenus de se revoir dès que tout sera prêt. Il retourne à l’hôtel Crillon, Douchka n’est pas rentrée. Il se douche, puis s’étend sur le lit, il rêve en somnolant, il songe à cette coïncidence, qui va permettre de faire un gros trou dans les caisses d’IG.Metal, cette perspective le rend heureux. Douchka le réveille, en imposant un baiser sur le coin de l’œil, penchée au dessus de lui. Il la redécouvre à chaque fois, la voir, l’apercevoir, est un spectacle sans cesse renouvelé. Douchka est belle, très belle, excitante en diable, pas un seul mot n’est échangé, les regards suffisent. Ils ne souhaitent pas informer leur ami Cupidon, il est revenu les visiter, il  est là, assis tranquillement sur le haut du baldaquin. Cupidon observe, en imaginant quelques facéties nouvelles, quel est celui qui aurait l’audace de s’opposer aux desseins du rejeton de Vénus ?

 Douchka se transforme à l’instant en liane tropicale, son imagination inépuisable, surprenante, le stimule, ils se rejoignent sur ce terrain toujours en friche. Cet accord majeur se prolonge, ils confrontent leurs arguments, qui sont le moteur de leurs désirs, jusqu’à épuisement ponctuel du sujet.

 

Nonnina, le courage personnifié,

Posté : 23 novembre, 2014 @ 1:11 dans poliakov | Pas de commentaires »

 

Le destin ne m’a pas permis de connaître mes grands parents, cependant la providence m’a accordé une immense faveur, celle de rencontrer, de connaître Nonnina, une extraordinaire grand-mère, qui a vécu toute sa longue vie, au sein d’une bourgade, située au Nord-Est de l’Italie, bourgade nommée Meduno.

Elle habitait dans un groupe de maisons appelé rio-Maggiore, qui abritait ses trois enfants, trois garçons, qui, à cette époque étaient tous largement adultes.

La vie dans cette région était très pénible, il est possible de la nommer survie, tous les habitants étaient devenus fatalistes, c’était la seule façon de résister aux mauvais coups du sort.

Les souvenirs de la guerre étaient encore très présents, Nonnina, n’abordait jamais ce sujet, je ne lui ai jamais posé la moindre question, jamais fait allusion concernant la seconde guerre mondiale, pendant des décennies, je suis resté muet à ce sujet.

Je n’ai jamais su l’âge exact de Nonnina, c’était une petite femme, menue très mince, très douce, avec des yeux gris-bleus, qui reflétaient et transmettaient, une empathie instantanée, un flot de gentillesse, une tolérance sans limite, nous ne ressentions pas la nécessité, le besoin d’étaler nos épreuves réciproques, nous le savions sans les exprimer avec des mots, c’était une sensation extraordinaire, un être si proche de toi, que nous n’avions pas besoin de chercher des sujets précis, ni de s’efforcer de se perdre en explications inutiles.

Elle était toujours vêtue de la même manière des vêtements traditionnels, correspondant à sa génération, qui était antérieure à l’influence de la mode, elle a traversé le temps, en se préoccupant d’assurer le bien être, et la survie de ses enfants, qu’ils résistent aux famines, c’était là, son souci numéro un.

La famille m’a accueilli chez eux, à l’occasion d’une rencontre avec l’un des petits enfants de Nonnina, Silvano, celui-ci a beaucoup insisté afin que je l’accompagne, ceci, afin de me remercier de l’avoir fait progresser en ce qui concerne l’étude de la guitare.

Je dors très peu, deux ou trois heures, parfois quatre, au maximum.

le matin, Nonnina et moi étions les premiers levés, j’allais m’installer dans la pièce essentielle, pleine de souvenirs, de cette présence silencieuse des générations passées.

Je m’installait assis sur le bord de cette cheminée monumentale qui trônait dans la cuisine, une table massive en chêne pouvant accueillir toutes la famille, occupait le centre de cette pièce, aux proportions plus que confortables, pour une personne accoutumée aux dimensions citadines.

Nonnina s’exprimait en dialecte appelé « Veneto », c’est à dire de la région de Venise et des environs, à cette époque, visiblement, elle ne connaissait pas l’italien, ce n’était pas un problème, par chance le dialecte de la région vénitienne, ne diffère pas beaucoup de la langue officielle, cela me permettait de m’exprimer en italien, Vittorio, me l’ayant enseigné à Auschwitz, mais voilà, je me trouvais dans une région ou chaque village possède une forme dialectale verbale, transmise de bouche à oreille, en région de montagnes, la communication était très réduite, avant l’avènement de l’automobile, pour des raisons historiques.

Dans cette région les habitants s’expriment le plus souvent en Frioulan, il s’agit d’une langue, assez complexe, à l’époque je ne la comprenais pas, pas grave, les gens du cru, sont tous capables de s’exprimer en italien. 

En l’occurrence, rien de bien compliqué entre elle et moi, après quelques instants de conversation, nous nous comprenions à merveille, les silences ne nous gênaient pas, au contraire, ils étaient un viatique, un moyen parfait de communication, d’échanges merveilleux.

Chaque matin, Nonnina plaçait un œuf sous les cendres tièdes, elle le sortait,  elle retirait une petite  aiguille du col de sa blouse, afin de le percer pour le déguster, puis, nous parlions, j’avais noté que cette très vieille femme très active, parlait très peu avec ses fils, ou même ses petits fils, nous profitions de ces deux heures d’intimité, avant que n’arrive la famille, c’était un temps magique, un temps hors du temps, nous étions heureux, nous flottions dans une plénitude rare, qui ne peut exister que lorsque deux êtres sont immédiatement connectés, les questions inutiles, les curiosités banales, n’ont pas lieu d’être.

Nonnina n’a jamais exprimé une remarque négative à propos de sa condition d’existence, à propos de cette vie passée à se battre avec toutes sortes d’ennemis visibles ou pas, elle n’a jamais eu le temps de se laisser aller à la philosophie, il est question d’agir afin de survivre, en s’adaptant aux conditions imprévisibles, toujours difficiles, qui ne laissent pas de temps, afin de se regarder le nombril.

En dehors de notre « trêve » matinale, et son sommeil très court, Nonnina, ne s’offrait que peu ou prou de repos supplémentaire, bien qu’en cette région, la sieste est une tradition bien ancrée, en été, les températures sont souvent très élevées,

Petit à petit, nos rapports ont évolués, nous n’avons jamais, au grand jamais fait la moindre allusion concernant le fait évident, que nous étions devenus des familiers, comme si nous étions liés par une parenté, ou quelque chose d’encore plus proche, plus fort, d’indéfinissable. qui nous a habités instantanément, ceux qui  ont vécu une expérience semblable, en connaissent la valeur..

Nous nous comportions comme si nous nous connaissions depuis toujours, jamais Nonnina, ne s’est adressé à moi, en exprimant une question personnelle.
Petit à petit, nous sommes devenus si proches, que Nonnina, exprimait des sentiments introspectifs, pas une espèce de délire, non, elle faisait allusion à elle même, son état d’âme, sa vérité pure à l’instar d’un diamant blanc-bleu, classe G, me transportait littéralement, son regard ne quittait pas le mien, pas du tout comme une personne qui change d’attitude lorsqu’elle parle de son « moi », j’avais observé que ses fils, ses brus, ses petits enfants, ne lui adressaient pas souvent la parole, pratiquement jamais, ils ne cherchaient pas à la connaître, ils ne voulaient pas savoir, les femmes de sa génération, ainsi que sa bru, prenaient leur repas debout, ce n’était pas une coutume spécifique à cette famille, dans ces petits bourgs reculés, éloignés de tout, toutes les personnes allaient à l’essentiel, la survie, lorsqu’elle est présente, est l’élément obsédant, essentiel, elle était L’Objectif, survivre aux famines, aux maladies intempestives, à la fatigue, être présent, et assumer les taches, que chacun s’attribuait comme ça, en étant là, ou il serait le plus utile.

L’empathie, est un sentiment qui peut se palper, se toucher du doigt, il est là, on le sait, c’est ce sentiment, qui fait qu’une rencontre, devient un moment exceptionnel, qui vous marque, qui vous change, qui vient ajouter quelques souvenirs précieux, auxquels il fait bon de se référer.

Entre nous, Nonnina et moi, un non-dit, une espèce d’entente tacite, naturelle, a existé immédiatement, Nonnina  exprimait à l’aide de paraboles, parlait de sa lassitude extrême, du poids, devenu trop lourd de son existence, de cette routine de chaque jour, qui ne la motivait plus du tout. ses espoirs étaient ailleurs.
Nonnina, disait simplement, qu’elle avait vécu trop longtemps, beaucoup trop, elle espérait, elle attendait d’être délivrée de son enveloppe charnelle, qui lui en imposait trop…

Nonnina s’est en allée sans un bruit, je pense à elle très souvent, ces quelques heures matinales passées ensemble, font partie de ces souvenirs qui ne s’effaceront qu’avec moi, c’est là, une des plus belles leçons de courage qui m’a été offerte par cette femme dotée de qualités extraordinaires, de l’abnégation nécessaire afin de traverser la période de la guerre, Nonnina a regardé la mort en face, sans aucun frémissement, sans aucune plainte, sans le moindre regret, sans la moindre crainte, uniquement de la lassitude…..

L’ Ecole Nationale des Beaux Arts, Jean, étudiant venu d’Abidjan.

Posté : 9 novembre, 2014 @ 11:15 dans poliakov | Pas de commentaires »

En ce temps là, la vie était plus douce, avant de me décider à effectuer une « tournée » mondiale, je le suis inscrit aux beaux arts, tout d’abord en « sculpture », puis en classe de « peinture ».et terminé par la réalisation d’eaux fortes.
l’endroit consacré à la sculpture, était magnifique, grandiose, certains d’entre nous pensaient que nous étions dans un rêve, un rêve très agréable.

Deux personnes étaient en charge de « l’enseignement », concernant la classe de sculpture, un homme et une femme,

l’homme en question, autrement dit, le professeur, était le sculpteur César, son assistante, dont j’ai oublié le nom, et pour cause, nous ne l’avons jamais vue de près, elle occupait un local vitré, de dimensions réduites.

Occupée à y « construire » des « sculptures » gigantesques, les élèves étaient le dernier de ses soucis, César, lui, apparaissait une fois ou deux, le plus souvent, une seule fois, en début d’année, il faisait acte de présence, et venait examiner la nouvelle fournée.

Cette classe, se composait de 15 à 20 élèves, certains d’entre eux, étaient inscrits aux beaux arts, afin de justifier leur permis de séjour en France,

15 à 25 étudiants, en début d’année, un mois plus tard, nous pouvions jouer au foot dans l’espace qui nous était consacré, les quelques personnes résiduelles, étaient les plus déterminées, les plus concernées, les plus passionnées..
Au tout début de la première année, César daigne nous rendre visite, après nous avoir fait l’honneur d’un speech très bref, il nous demande de réaliser un buste, en modelant de la glaise,
Nous nous mettons tous au travail, parmi les vingt ou vingt cinq personnes présentes, un jeune africain était présent, je ne me souvient plus de son prénom, un garçon très agréable, très souriant, nous avions sympathisé immédiatement.

Nous devions terminer le buste en question pour seize heures, dixit César, qui y jetterait un coup d’œil avant de nous quitter.
Aux beaux arts, l’autorité est différente de ce que vous avez pu constater dans les autres écoles,chacun agit selon ses goûts.
Le jeune africain, disons Jean afin de simplifier, Jean, s’était installé à ma gauche, bien entendu, nous jetions quelques regards curieux, quelque peu inquiets, interrogateurs, à droite et à gauche, afin de nous rassurer, de voir, comment le travail des autres avançait.
L’heure du regard expert du maître approche, les bustes, sont pratiquement tous terminés.
Jean, a exécuté une superbe représentation d’un jeune africain, nous n’avions pas de modèle, les critères, lorsque seule l’imagination joue, proviennent en direct de notre mémoire, de notre vécu, de notre culture.
Çà y est ! César, commence sa revue, il va de l’un à l’autre, en donnant son appréciation à voix haute et très intelligible.
César arrive à la hauteur de Jean, il regarde et lui dit :
 » Si tu ne t’adapte pas aux canons européens, tu n’as aucune chance de réussir. »
Jean est estomaqué, comme s’il venait de recevoir un coup de massue sur la tête, il regarde César, sans comprendre, sans rien dire, le maître a jaugé, a joué son rôle d’expert arrogant, il ne se rend pas compte, des dégâts qu’il vient de provoquer dans le mental de ce jeune homme, âgé de vingt ans.

Toutes les personnes présentes, ont entendu cette déclaration impérieuse, sont restées comme deux ronds de flanc.

César, en quelques secondes, avec quelques mots, César a dégringolé de plusieurs étages dans notre estime, il a donné la définition de deux adjectifs, correspondants à deux défauts majeurs : Arrogance et intolérance, pour un professeur sont rédhibitoires, ils ne nous est pas utile, nous nous retrouvons seuls, ou presque.

Life has promised me a life, that was a lie

Posté : 22 octobre, 2014 @ 9:13 dans poliakov | Pas de commentaires »

Lorsque l’on ouvre les yeux sur le monde qui vous entoure, on vous aime, les dangers sont loin, vous êtes l’attention majeure de quelques personnes, pour qui vous êtes important, pour qui vous représentez un événement considérable, précieux, comme la prunelle de leurs yeux. Quelques temps après, la réalité arrive au galop, il faut déchanter, tout se présentait confortablement, aujourd’hui, la palette a insidieusement modifié ses couleurs. Les voix, les regards, varient considérablement, mon instinct me murmure de ne pas attribuer ma confiance  facilement.
Devant les épreuves variées, que la providence réserve, afin de casser la monotonie de notre existence, ces surprises inattendues, qui remettent en question votre perspective d’existence,

Vous, madame l’ Existence, madame la Vie, vous m’avez berluré, arnaqué, dans les petites et les grandes longueurs, le compte n’y est pas, mais alors, pas du tout !
J’entendais, sans comprendre les mots que mes parents me murmuraient à l’oreille, ils me rassuraient, je n’en comprenais pas toujours le sens, les intonations étaient si douces, si tendres, elles me distillaient une douce musique, qui faisait naître un espoir, espoir que cette vie serait douce et agréable, remplie de douceur et d’amour.

Mon père, artiste peintre, interdit d’exercer son métier, trouva un travail d’ajusteur mécanicien, auprès de la société Citroën, située sur les bords de la Seine, quai de Javel.

Mon existence proprement dite, a commencé lorsque je suis miraculeusement revenu de l’enfer, et ce, dans l’indifférence totale.

Ma mère, chanteuse d’opéra, soprano lyrique, interdite également, se mis à coudre à la machine, elle confectionnait des modèles, que lui confiait un couturier, qui n’a jamais été inquiété.
Le chagrin, les soucis s’installent petit à petit, mais voilà, les peines, quelles qu’elles soient, ne se négocient pas, elles ne valent rien, toutes les réalités disparaissent avec la vie d’un individu, celui là, lorsqu’il a disparu, il est peut être présent dans les souvenirs de certains, rien de plus.

Les seuls trésors que j’ai acquis, à l’exception de mes voyages incessants, autour de la planète, sont avant tout, les contacts avec certaines personnes, avec qui l’entente, la compréhension, les échanges, sont d’emblée des évidences, ce sont des instants merveilleux, ceux, que l’on n’oublie pas, qui vous encouragent à vivre.

Le temps a passé,

UNE HISTOIRE DE NOËL DEROUTANTE ET TRISTE

Posté : 26 avril, 2014 @ 9:46 dans poliakov | Pas de commentaires »

Cette histoire ne date pas de cette année, au moment ou j’écris, Noël n’est pas encore parmi nous,

Ma compagne et moi, nous nous connaissons depuis plus de trente ans, depuis ce temps,

Chaque année, nous attendons le père Noël, ce fameux barbu, de rouge vêtu,

Il y a déjà deux années, nous attendions le père Noël comme chaque année,

Pendant les vingt Noël précédents, l’attente fut vaine, cela ne nous découragea pas,

Cette année là, vers une heure du matin, voici que le père Noël apparaît, comme dans les livres d’images,

Le bonnet, le manteau rouge, le col de fourrure, la hotte, tout y était, tout,

Ma compagne est ma cadette de vingt cinq ans, eh oui, c’est arrivé comme ça,

Dame nature a voulu protéger mon aspect, l’âge ne m’a pas encore affecté,

Elle est blonde aux yeux bleu, de longs cheveux, un vrai Tanagra, même davantage,

Le père Noël et mon amie, croisent le regard, ils ne se quittent plus des yeux, lui, ne me remarque pas du tout,

Ils se regardent encore, ils se rapprochent, puis ils s’en vont bras dessus, bras dessous,

Joli cadeau de Noël, papa Noël  est parti avec mon épouse, salaud de père Noël !

Inutile de vous dire, que depuis ce jour, il ne sera pas facile,

de me faire croire au père Noël…

 

 

Départ de la Krassnaïa Armiia.

Posté : 18 décembre, 2013 @ 11:36 dans poliakov | Pas de commentaires »

De retour à sa chambre, Vittorio commence le bref inventaire des quelques objets qui vont le suivre. Il emporte un unique bagage, son sac de cuir, les quelques livres qui lui ont permis de rencontrer le sublime Pouchkine.

A la nuit tombée, Ekaterina le rejoint, il la regarde franchir la porte de la chambre, cette vision de rêve, cette apparition génère à chaque fois, une sensation identique, le même désir, les mêmes désirs, c’est la première image qui revient.

Il la revoit, le visage enfoui sous sa chapka, descendant de son camion, ce regard vert, cette nuance emprunté à l’émeraude, cette couleur vient ajouter deux points mobiles, qui pétillent de vie, dans le roux flamboyant de ses cheveux, cette nuit, il y aura deux pilotes en lisse.

Les longs cheveux de feu d’Ekaterina tombent en vagues, qui s’étalent jusqu’à ses hanches, ondulant sur ses épaules, affleurent son abdomen en ondes intermittentes. Les nuances de couleurs, forment un mélange qui semble avoir été créé sur mesures, étudié par un génie de l’évolution, doté d’une imagination, d’une créativité inégalable, le résultat est proche de la perfection. Ces couleurs sont un spectacle dont il ne me lasse pas, sa peau pale, douce et lisse comme un succédané de satin, parsemée d’éphélides, ces petites taches ajoutent une touche, un raffinement subtil à ce ravissement permanent. Cette vision active le désir en une fraction de seconde, le plaisir impatient accourt à chaque rendez vous, il est plus grand, plus fort, plus efficace. Ekaterina exprime son plaisir par une symphonie de gémissements, une musique qui accompagne leurs ébats. Il veut la satisfaire, il sait ce qu’elle préfère, quelles sont les caresses qui la font glisser dans l’océan des plaisirs. Vittorio se dirige lentement vers l’endroit de son corps qui l’attend, l’endroit qui s’impatiente, qui mérite et réclame des attentions très particulières, ce bourgeon dissimulé au milieu d’une fragrance qui l’enchante, l’enivre, ce petit bout de chair rose a sa vie propre.

Il existe par lui-même, capable de procurer un plaisir extrême à ce corps qui lui plait tant. Il s’en imprègne, il veut découvrir ses secrets, tout connaître de lui, ou presque. Ekaterina, ne manque pas d’initiative, dans ces moments, elle est incapable d’être ailleurs que dans le royaume du plaisir. Elle est la source d’une fougue impressionnante, inattendue, qui vous fait voyager jusqu’aux au tréfonds de ce sentiment exacerbé, la passion de l’autre. Ils sont isolés dans leurs vagues de plaisir, à cet instant, d’autres doigts effleurent doucement l’épaule de Vittorio, il redresse la tête, une main lui palpe le visage, une bouche s’approche de son oreille en disant,

- Vittorienkele, tu sembles très occupé.

Tamara ! Cette nuit est décidément surprenante, pleine de promesses, de prouesses à venir. Après quelques secondes il devient évident qu’Ekaterina partage leur ravissement. Tamara vient le rejoindre au point stratégique, Ekaterina gémit, elle est à nouveau à cheval sur le fil du plaisir, les imbrications de leurs corps autorisent une nouvelle gamme de sources, de nouvelles combinaisons, une multitude de possibilités générées par leur imaginaire, l’expérience de ces deux jeunes femmes est surprenante. Cela dure jusqu’à l’épuisement, la satiété de leurs corps, détendus, ils ne répondent plus, leurs sens sont apaisés, saturés, ils restent immobiles, littéralement anesthésiés par ce sommeil particulier qui fait suite à ce type d’ébats. Ils sont épuisés, enlacés, enamourés.

Ces relations amoureuses rassurent, tranquillisent, elles sont devenues nécessaires, Vittorio était devenu transparent, invisible, aux yeux de Tamara depuis plusieurs semaines. Il ignore s’il est amoureux, il sait que Tamara lui manque terriblement quand elle disparaît. Ce qu’il éprouve pour Tamara est complexe, plusieurs sortes de sentiments sont imbriqués, il a besoin d’elle, de leur merveilleuse entente sexuelle, également, de sa présence, de son amitié. Vittorio attrape au vol les moments privilégiés sans le moindre état d’âme. Tamara sait, et ce, depuis l’arrivée de Vittorio, elle connait sa volonté farouche, son désir de passer à l’ouest, l’attitude adoptée par elle depuis leur arrivée à Zielona Góra, est vraisemblablement un comportement, qui devrait les aider à assumer plus sereinement une séparation imminente et définitive.

Tamara est très proche de Nicolaï, elle connaît certains détails avant nous tous, elle sait que Vittorio s’en va, sait-elle combien elle va lui manquer ?

Le soir venu, la salle du réfectoire est bondée, les soldats hommes et femmes composent une foule bruyante, divisée en groupes. Le brouhaha des conversations, le bruit des verres que l’on choque, emplissent la salle. Vittorio, est à la veille de tenter le grand saut, de plonger vers un monde différent. Un verre à la main, il s’entretient avec Igor et Nicolaï. La conversation est amicale, ils n’abordent pas de sujet sérieux. Quelques soldats préposés au service, s’activent autour d’innombrables bouteilles de vodka, et de verres placés sur des tables. Les tables sont disposées en deux arcs de cercle qui se font face. Vittorio n’a pas eu l’occasion d’assister à une réunion aussi conséquente, depuis leur arrivée à Zielona Góra. Trois régiments composent les pensionnaires de cette caserne, soit plus de dix milles personnes. Le périple de Vittorio est connu, ici, les nouvelles se répandent à grande vitesse, le bouche à oreille fonctionne sans faillir.

Quitter la Krassnia Armiia, pour s’en aller rejoindre les américains, n’est pas la chose la plus courante qui peut advenir à un ex interné, qui vaque, habillé en militaire, depuis plusieurs mois. On boit, on discute, on commente la guerre qui se termine, les sujets ne manquent pas. Aucun d’entre eux n’a reçu de bristol, ils sont venus pour saluer celui qui les quitte, lui dire adieu, à la manière russe. Vittorio est heureux de pouvoir montrer à ses amis qu’il est reconnaissant, combien il apprécie ce qu’ils ont fait, cette chaleur, cette amitié dont il a bénéficié pendant plusieurs mois, lui a permis de se retrouver.

La majeure partie des personnes présentes, sont de tout jeunes soldats, ils participent volontiers, les moments de réjouissance ne sont pas légion. La vodka coule généreusement, ils boivent, ils plaisantent bruyamment, ils se congratulent, ils rient. Quelques regards se posent sur lui, de temps à autre. Après avoir participé à quelques toasts, cette sensation se trouve annihilée, par les vapeurs salutaires de la vodka. Dame vodka est l’invitée de marque, elle efface les inhibitions, elle s’épanche dans leurs verres, coule dans les veines, grimpe courageusement en direction des circonvolutions. Échauffe les esprits, c’est une amie qui les côtoie, les aides souvent. Ils boivent à leur avenir, pas de larme à l’œil, on boit à la vie, on choque les verres.

La coutume veut qu’à la suite, d’un vœu important, ou considéré comme  tel, les verres soient jetés en arrière par dessus les épaules, ils se brisent. Quand il éclate bruyamment en morceaux, il scelle définitivement le souhait exprimé, qui est instantanément repris en chœur pas tous. Ils sont bruyants, tonitruants, assourdissants les vœux à la russe ! Vittorio cherche les regards de ses amis les plus proches, ils échangent peu de paroles. Ils s’expriment sans détour, sans fioriture, ils disent qu’ils sont heureux d’être vivants. Sergei, Igor et Nicolaï sont à ses côtés, ils savent que cet événement l’intimide, avec leur amitié, leurs boutades, être placé sous la loupe devient supportable. Sergei, tapote sur son verre avec une cuillère, il désire prendre la parole, le silence se fait,

 

-Vittorio tu as gagné notre amitié, ton passage parmi nous, restera inscrit dans le livre de nos souvenirs.

Je suis chargé de te remettre une distinction de la part du camarade commandant Vassily Chuikov, en son nom, aussi au notre, je te remets l’ordre de L’Etoile Rouge.

 

Alors la ! Vittorio est sidéré ! Sergeï a fait fort, c’est disproportionné, hors de la réalité. Sergeï à inclus cette pantomime, sans doute pour favoriser son passage à l’ouest, cette annonce lui fait l’effet d’être s’adressée à quelqu’un d’autre. Sergei sort la décoration de sa boite, il s’agit bel et bien d’une étoile rouge, un morceau de métal émaillé dont les bords sont recouverts de dorure. Sergei l’accroche à sa chemise, on s’embrasse à la russe, vous savez, un baiser bref, appliqué avec force sur les lèvres. Vittorio l’observe, les regards sont braqués sur lui, il doit répondre, remercier, dire quelques mots, quelque chose. Il en est incapable, il ne sait pas répondre à un geste de ce type.

Il cherche le regard d’Igor, Igor va l’aider à franchir ce moment délicat. Igor l’encourage d’un sourire en effectuant un mouvement rotatif avec ses mains, un moulinet rapide, qui signifie ne t’inquiète pas, c’est sans importance, ça tourne, on continue, la fête continue. Vittorio regarde ses amis, ces trois hommes qui l’ont accompagné, soutenu, aujourd’hui, ils lui ouvrent le passage d’une étape importante.

A cet instant précis, des claquements puissants, Boum ! Boum ! Boum ! Et reBoum ! Eclatent à leurs oreilles, une multitude de petites explosions emplissent la salle. En fait, il s’agit d’une attaque réalisée par une armée, de bouteilles de champagne de Crimée. Les baïonnettes glissent d’un coup sec, le long du goulot, le plat de leur lame percute violemment le renflement de celui ci, qui se désolidarise, et va terminer sa course par une ballade dans les airs, on sabre sans aucun quartier ! Le champagne coule dans tous les verres, les goulots embouchonnés s’envolent, les coups éclatent. Le champagne libéré, prend la fuite sous forme de gerbe dorée. Les bouteilles de champagne jaillissent de toutes parts. Elles sont rapidement décapitées, le liquide clair pétille, s’échappe joyeusement des bouteilles étêtées. Les accolades se multiplient, les embrassades se succèdent, cette boisson magique, vive, chantante, pétillante, à la capacité de transformer l’atmosphère. Le liquide bruisse, chante dans les verres, qui continuent de s’envoler de plus belle par-dessus les épaules. Ils terminent leur course en éclatant sur le sol, et vont rejoindre les morceaux des verres précédents. Tous ces rires, cette gaité, les esprits se rencontrent, s’entrechoquent comme des silex qui font jaillir des étincelles de joie. Demain, Vittorio quittera cet endroit, ses amis, ses amies son humeur est mitigée, un mélange hétéroclite de tristesse et de joie.

En route pour le DPs de Wetzlar, ( camp pour personnes déplacées) en Allemagne..

Posté : 17 décembre, 2013 @ 6:33 dans poliakov | Pas de commentaires »

Je suis seul dans une vaste chambre qui contient six lits. Je tente de réaliser ce qui vient de se passer, impossible, je ressens une joie si intense, indescriptible, elle occulte tout le reste. Le contre coup de la tension subie au cours de cet entretien pénible, me tombe sur les épaules

C’est fait, je suis à l’ouest ! Je me demande encore si je ne rêve pas, les soviets, n’apprécient pas trop, ceux qui reviennent, ou qui passent à l’ouest.

Je me dirige vers la douche en esquissant quelques petits pas de danse, une petite célébration privée.

Je paresse un long moment sous l’eau chaude, m’efforce de faire le vide.

Je m’allonge, les images se bousculent, elles défilent rapidement, trop rapidement, le sommeil, me prend dans ses bras instantanément.

Le lendemain, un planton vient le chercher au réfectoire, Vittorio est aux prises avec un breakfast géant, œufs, bacon, pan-cake, céréales diverses, miel, confiture, lait, thé, café, chocolat, tout ça et plus encore ! Plus qu’on ne peut avaler, il n’a jamais vu une telle quantité de nourriture, réunie en une seule fois ! Cette abondance étalée est tentante, il effectue une razzia sur tous les petits pains présents sur la table, ses poches les accueillent généreusement.

Le planton l’accompagne jusqu’à un petit van qui attend, les autres passagers sont déjà à bord. Il grimpe, le chauffeur est au volant, flanqué d’un MP, on se salue brièvement. Un seul siège est vacant, situé coté couloir, une très jeune femme occupe le siège côté vitre, son visage est ostensiblement tourné vers l’extérieur. Il prend place, cette jeune fille est très jolie, très, cela le réjouit, trois cent cinquante miles aux côtés d’une jolie jeune fille, c’est un heureux présage. Il mastique consciencieusement un des petits pains au lait, c’est un régal, une saveur nouvelle, c’est moelleux, léger, c’est bon ! Ses poches en sont pleines à ras bord. Les poches de son manteau sont vastes, il n’en a laissé aucun, il a vidé les trois corbeilles. Certains d’entre eux se montrent impatients d’être croqués, ils pointent le bout de leur nez mordoré. Les plus audacieux osent soulever les parements de ses poches, gonflées comme la vessie d’une cornemuse. Vittorio salue tout le monde à la cantonade, en retour, il a droit à quelques petits signes de têtes, rien d’autre, pas un mot, seul le chauffeur lui dit en version originale :  » Hi ! Welcome on board ! », puis reprend la conversation avec son voisin de MP. Vittorio est bien, il déborde d’une joie, qu’il a beaucoup de difficulté à contenir. Il comprend la réserve des personnes présentes. Son séjour au sein de l’armée soviétique, lui a permis d’avoir de nombreux contacts, une activité, une vie sexuelle, qui fut une fabuleuse découverte. Les inoubliables camarades secrétaires, Tamara, Ekaterina ont été très didactiques, participatives, généreuses, il leur adresse une pensée chargée de remerciements. Sa voisine redresse son visage, elle ne boude plus, elle le voit sans en avoir l’air, en vision latérale. Il se penche vers elle, en s’inclinant exagérément, sa nuque frôle ses genoux, il la regarde au dessous de son menton, pratiquement sous son nez.

- Bonjour je suis Vittorio, heureux de vous rencontrer, qui êtes vous ?

Il a prononcé cette phrase très rapidement en trois langues différentes, en Anglais, Russe, puis en Yiddish, elle baisse légèrement la tête vers lui, un sourire découvre des dents superbes, d’adorables petites pattes d’oies se forment aux coins de ses yeux. Les yeux qui l’observent sont verts, elle est blonde, très blonde, un blond très clair presque blanc, sa peau ressemble à un satin délicat, ses attaches sont fines, aristocratiques, elle est très mince.

- Bonjour je suis Chantse, vous êtes bien joyeux.

Elle lui a répondu en Yiddish, la revue de détails effectuée la veille avec Avigdor a été utile, cette remise en mémoire, ce rodage, il l’utilise ce matin. La voix de Chantse est harmonieuse, son regard dit oui à sa plaisanterie, elle l’accepte simplement comme une petite chose amusante. Il la regarde, cette jeune femme l’émeut, il ne sait rien d’elle, il peut imaginer, il fait un effort pour ne rien imaginer.

A bord de ce véhicule, tous sont des survivants, des « cas spéciaux », la règle d’or qui s’impose instinctivement, est de ne poser aucune question. La marge de communication est très étroite, ne rien demander, ne pas remuer les souvenirs en sommeil, ils alimentent de terribles cauchemars.

Il saisit quelques petits pains dans l’une de mes poches, il lui propose d’en consommer avec lui, il est tellement heureux d’être ici, dans ce combi. Chantse le regarde, le vert lumineux et clair de ses yeux est à lui seul un poème, une ode à la création, son regard s’est animé, elle baisse les yeux sur son offrande, elle prend un petit pain sans façon, le remercie avec un sourire, le petit pain est entamé de bon cœur. Il y en a suffisamment pour toutes les personnes présentes, même davantage.

Vittorio se lève, fait le tour des sièges, en proposant cette manne à tout le monde, militaires inclus. La plupart des personnes sourient, ils ont écouté son petit numéro. Tout le monde accepte les petits pains, ils sont amusés, en constatant la quantité éhontée, qui quitte ses poches un à un. Cet interlude-distribution a détendu un peu l’atmosphère, les militaires apprécient ce petit supplément de régime impromptu, les mandibules s’agitent joyeusement.

Dans ses poches, quelques petits pains ont échappé à la distribution. Il en présente un à Chantse en singeant le geste d’un prestidigitateur maladroit, elle rit et croque le petit pain. Il cligne de l’œil, puis en extrait un autre de sa poche, ils éclatent de rire comme s’ils étaient complices, complices de quoi ? De rien, d’être jeunes, d’en avoir vu, subi beaucoup trop, beaucoup trop tôt, heureux d’être là, heureux d’être en vie.

Le voyage se prolonge, les militaires sont les seuls qui s’expriment à voix haute. Les paysages sont magnifiques, ils roulent en direction du sud-ouest, la température devient plus douce.

Le combi s’arrête, le chauffeur annonce qu’ils vont déjeuner, se détendre. Une petite base militaire fait office de relais, tout près d’Erfurt. Un comptoir expose des plats variés, ils se servent puis s’assoient. La salle de réfectoire est vaste, des militaires déjeunent. Le bruit des voix, l’animation, les met à l’aise. Chantse a prit place à sa gauche, la voisine de droite est une femme à peine plus âgée qu’eux, c’est Bela, elle n’est pas loquace, elle écoute, elle observe, elle tente de sourire, un sourire péniblement esquissé.

Le chauffeur et le MP.ne sont pas à leur table, ils discutent, ils boivent de la bière au bar, un bar aménagé pour les militaires. Le repas est vite terminé, ils sont tous habitués à avaler la nourriture le plus rapidement possible.

Le minibus roule à nouveau, Chantse s’appuie sur son épaule, elle s’endort, le poids de sa tête lui procure une sensation agréable, pour un moment, elle devient un peu sa protégée. Le temps est au beau, le soleil ajoute une note d’optimisme.

Vittorio tente de mettre un peu d’ordre dans ses pensées, elles ne veulent pas, elles virevoltent, elles vagabondent, toutes ces choses nouvelles, prennent la pas sur la réflexion. Chantse sort du sommeil, Vittorio était bien, sans bouger, sa tempe contre la sienne, la joue de sa voisine appuyée sur son épaule. Elle se redresse, elle est définitivement très agréable à regarder.

Examen de passage,sous le regard du comité « d’accueil » américain, incontournable, pour rejoindre l’Ouest.

Posté : 17 décembre, 2013 @ 6:31 dans poliakov | Pas de commentaires »

Chapitre XVIII :        Examen de passage pour l’Ouest.

 

Vittorio quitte l’ultime poste soviétique, en direction de celui des américains. Le poste est distant d’environ deux cent mètres. Son pas est ferme, chaque pas l’éloigne physiquement et mentalement de son passé récent, l’émotion se ressent dans tout son être, il a la sensation de vivre un rêve, de le réaliser enfin, après toutes ces épreuves, il espère que cette période est en bonne voie d’être définitivement écoulée, qu’elle s’effacera de ses rêves, qu’il parviendra à oublier toutes ces chose indicibles auxquelles il a assisté.

Le poste de garde américain se détache clairement dans la brume, il est plus volumineux que celui qu’il vient de quitter, il parait plus solide, plus confortable, un peu plus tout. Un MP, nonchalamment appuyé sur une balustrade, pointe une énorme paire de jumelles dans sa direction. Vittorio approche, ils échangent un salut, un signe de tête, le MP marmonne quelques mots inintelligibles, il ne bouge pas, il garde les yeux collés à ses jumelles, pointées sur le poste d’en face. Deux MP le font entrer dans la baraque, il y fait chaud, six soldats sont présents, deux énormes paires de jumelles identiques sont posées debout sur la table.

Le sergent lui annonce qu’une jeep va venir le chercher, il lui propose du café. Ils boivent du café mélangé avec lait concentré sucré, contenu dans de petites boites.

À sa grande surprise, ils ne procèdent à aucune vérification de son bagage ou de ses poches, ils ne posent aucune question, rien. Ils échangent quelques banalités en affichant une attitude sympathique. Le café au lait et les biscuits secs qui l’accompagnent sont excellents, ce goût nouveau, est doux et savoureux.

La jeep attendue arrive quelques minutes plus tard, deux MP sont à bord, Vittorio salue, grimpe à l’arrière de la jeep. Il jette un coup d’œil à sa montre qui indique neuf heures quarante cinq, ils roulent pendant une demi heure sur diverses routes chaotique bordées de ruines, pas un immeuble debout, des carcasses de véhicules militaires jonchent le sol. Il n’a jamais eu l’occasion de voir une ville aussi dévastée. La jeep s’arrête devant le perron d’un énorme bâtiment en pierre miraculeusement épargné. Des MP sont en faction devant une entrée monumentale. Le soldat côté chauffeur descend, grimpe les marches, échange quelques mots avec une des sentinelles en poste, ils redescendent. Vittorio grimpe les marches aux côtés de ce policier militaire, après avoir salué amicalement ses accompagnateurs.

La porte d’entrée est énorme, un grand escalier de pierre conduit au premier étage, il suit le MP, qui ouvre un battant d’une grande porte en bois, lui fait signe d’entrer. Quatre personnes sont assises derrière une longue table en bois, qui trône au milieu de cette pièce éclairée par trois portes fenêtres, le plafond est très haut perché.

Trois hommes portent des uniformes, dont les épaulettes sont bardées de gallons, le quatrième est en civil. Vittorio adresse de petits signes de tête, en guise de salutations, ils lui répondent par un bonjour exprimé plus clairement que le sien. Le militaire assis au centre, visiblement celui qui dirige, désigne un siège situé en face d’eux, Vittorio prend place. La table est large, les dossiers des sièges grimpent plus haut que le sommet de nos cranes, cet endroit respire la solennité, il se veut impressionnant, il l’est. Les trois militaires portent des badges indiquant leurs noms et grades, la distance l’empêche de lire les indication, leur casquettes sont posées à leur gauche, à plat sur la table, bien en évidence.

Le militaire assis au centre, prend la parole, :

 

- Bonjour, je suis le colonel Edwards McComb, mes deux adjoints sont respectivement le capitaine John Pass et le lieutenant Larry Comber. La personne en civil, est un interprète, qui outre l’anglais, maitrise le Russe et l’Allemand. C’est Mr. Avigdor Kruger. Vous êtes Vittorio Conte, êtes vous en possession d’un document qui confirme votre identité ?

 

Cette demande est surprenante, aucun survivant n’est en possession de document quel qu’il soit, en ce qui concerne les internés d’Auschwitz, l’unique pièce d’identité, consiste en un numéro tatoué, sur la partie externe de l’avant bras gauche. Si des archives existent, ce sont les soviétiques qui les possèdent. En cette période de tension, ils ont d’autres priorités que de les consulter.

Vittorio regarde les trois officiers, il doit les convaincre, être au plus proche de leurs attentes, n’éveiller aucune suspicion. Il réfléchit quelques secondes, être soi même, est la meilleure attitude, ne pas jouer de comédie, ne pas s’opposer à cette autorité. Cet examen est déterminant, cette scène qui se déroule devant lui, il l’a rêvée, espérée, attendue pendant des mois, surtout, ne pas retourner en Union Soviétique.

Il présente la lettre du commandant Georgi Chuikov, il espère que ce document sera utile. Il l’a lu et relu, ce qui y figure est exact, le texte résume ses pérégrinations, ses premiers contacts avec les soldats soviétiques. Certains détails sont pompeusement catalogués « faits d’armes », c’est volontairement exagéré, lui, il sait qu’il s’agit de survie, rien de plus. Un certificat joint, décrit en quelques lignes, les motifs concernant l’attribution de l’étoile rouge. Cette distinction est assez banale, elle a été très largement attribuée.

Vittorio connaît le texte par cœur. Ce texte prétend résumer une période de son existence, comme çà, avec des mots alignés, bien rangés sur du papier. En les parcourant, il lui semble que ces lignes racontent l’histoire, d’une autre personne.

Les documents sont rédigés en russe, le capitaine McComb examine les cachets, les paraphes, son visage reste impassible, il est de marbre. Il observe les noms des signataires un court instant, puis transmet les documents à ses deux collègues, ensuite, ils terminent leur course, entre les mains de Mr. Avigdor Kruger. Mr. Kruger traduit le texte, d’une voix forte, intelligible. Les militaires écoutent attentivement le résumé. Kruger pose les documents devant lui. Le capitaine McComb me fixe de son regard gris clair,

 

- Vittorio, cette commission est chargée de vérifier soigneusement les intentions, et les motivations des personnes qui arrivent du secteur soviétique. Il est difficile, voir impossible, de savoir qui est qui, ces deux textes vous concernant, sont vraisemblablement le reflet de la vérité, cependant nous devons en vérifier certains points afin de nous forger la conviction que les faits rapportés ne sont pas des inventions pures et simples.

 

Vittorio hésite un bref instant avant de répondre, répondre en anglais est risqué, il ne maîtrise pas suffisamment cette langue.

-Capitaine McComb, ma pratique de l’anglais est insuffisante, la langue que je pratique depuis plusieurs mois est le russe, je peux m’exprimer aussi en allemand et en italien.

 

Le capitaine McComb opte pour le russe, Mr.kruger est mis à contribution. Un entretien nécessitant un traducteur, confère une fraction de temps supplémentaire dédié à la réflexion.

 

- Vittorio, quel est votre pays d’origine ?

 

-Je suis né en Pologne le huit octobre 1928, à proximité de Lublin, dans un petit village appelé Grabowiecz, un « Schtetl » regroupant des familles juives, ce village à été brûlé par les nazis, il est entièrement détruit.

Cette réponse est inexacte, c’est la seule façon d’éviter de citer mon pays d’origine, pays, qui n’a pas hésité à m’expédier à Auschwitz.

- Vittorio Conte, ce n’est pas un nom Polonais, plutôt italien n’est-ce pas ?

 

- Capitaine, ma famille et moi, faisions partie du même convoi qui nous a amenés à Auschwitz. Mes parents, mes sœurs, mes oncles, tantes, cousins, tous ont été gazés le jour de notre arrivée. Je suis le seul survivant, j’ai été sélectionné pour le travail. J’ai choisi cette identité, en mémoire d’un interné Italien, un être très cher, qui m’a aidé à traverser l’enfer de l’internement, il m’a enseigné sa langue. Au cours de la marche forcée, sensée nous amener vers l’ouest, et surtout nous éliminer, il s’est effondré, un garde letton l’a achevé. Je me suis échappé quelques minutes plus tard.

 

- Pourquoi ne pas retourner en Pologne ?

 

- Capitaine, certains polonais sont très hostiles vis-à-vis des survivants, surtout ceux qui en ont accaparé les biens. Quelques survivants d’Auschwitz sont revenus dans leur village d’origine, à Kielce,

en guise d’accueil, ils ont été pendus à des réverbères, sous le regard goguenard et approbateur de la police polonaise locale. Étant le seul survivant de ma famille, quelle sorte d’avenir pourrais-je espérer dans un pays hostile, annexé et occupé par les troupes soviétiques.

 

Le capitaine McComb ne répond rien, il se penche successivement vers ses deux collègues, ils chuchotent, ils échangent quelques mots, de ce conciliabule, de ces murmures, dépend la décision qui déterminera le reste de mon existence, ils se redressent,

 

- Pour quels motifs, les autorités militaires soviétiques se montrent-elles aussi favorables à votre transfert, comme ces documents le démontrent ?

 

-Capitaine, quatre officiers soviétiques ont mis tout en œuvre, afin que je puisse obtenir cette reconnaissance officielle, provenant de la plus haute autorité possible, dans le but que celle-ci soit une aide auprès de vous. Ces trois officiers m’ont accordé le privilège de rester au sein de leur régiment. Le règlement de l’armée Rouge, en ce qui concerne les survivants des camps, implique que ceux-ci soient regroupés, dans des endroits réglementés, dans lesquels règne une atmosphère carcérale. J’aurais volontiers accepté de combattre dans les zones à risques, plutôt que d’être enfermé dans l’un de ces centres.

Aujourd’hui je prends toute la mesure de la faveur qui m’a été accordée. Mon comportement, m’a permis de bénéficier de la sympathie et de l’estime, de l’officier qui commande les soldats qui m’ont découvert dans la forêt, il s’agit du colonel Igor Alianov. L’éventualité de me laisser rester dans ce régiment a été envisagée d’emblée par lui.

Ensuite, le capitaine Leonid Arkaïev, un médecin en charge d’un de ces mouroir, que l’on nomme pudiquement, centre de regroupement, dans lequel je n’ai séjourné qu’une seule nuit.

C’est le colonel Nicolaï Mnouchkine, qui m’a confié une tache à réaliser au sein de son équipe.

Enfin, c’est le chef-colonel, Sergei Iassoff, en poste à l’état major, qui m’a permis officiellement de rester au sein du régiment. Au cours d’une réunion récente, présidée par le commandant d’armée Vassily Chuikov, le colonel Sergeï Iassoff à eu une discussion amicale avec celui-ci. Il a plaidé ma cause, lui a fait part de mon désir de passer du côté américain. Le commandant Chuikov, a décidé de rédiger ce texte, dans le but de faciliter ma démarche auprès de vous. Pour ce qui est de l’étoile rouge, elle ne signifie pas grand-chose à mes yeux. Par contre, de savoir que ce sont mes amis qui sont à l’origine de cette décision, m’est très précieux.

Le capitaine McComb reprend la parole,

 

-Vittorio, la situation avec nos alliés d’hier s’est inversée, nos relations avec les soviétiques se sont rapidement dégradées, nous sommes aux limites d’un nouveau conflit. Nous sommes contraints de vérifier si les soviétiques procèdent à des exfiltrations de toutes sortes, en envoyant parmi nous des agents à la recherche d’informations.

 

Le capitaine McComb, évite pudiquement de prononcer le mot espion, les américains ont également dans leurs rangs des agents de ce type, de toutes sortes, y compris d’anciens nazis, qui ont eu des contacts privilégiés avec les forces soviétiques, pendant la période aout 1939 à juin 1941. Ces anciens nazis sont très utiles. Ils connaissent énormément de choses apprises au cours du pacte Molotov-Ribbentrop, en vigueur jusqu’au début de l’opération Barbarossa.

 

-Capitaine McComb, je n’ai jamais songé à la politique, les circonstances ne m’en ont pas laissé le loisir. Aujourd’hui je suis âgé de dix sept ans dont trois années d’internement. Dès mon arrivée à Zielona Góra, dès le premier contact avec le capitaine Nicolaï Mnouchkine, je lui ai exprimé mon désir, ma volonté, de rejoindre les troupes américaines. J’aurais aimé pouvoir réaliser ce souhait avant la fin des conflits, les combats interdisaient tout contact.

Deux jours avant mon départ le chef-colonel Sergeï Iassoff, m’a proposé la nationalité soviétique, accompagnée du grade de lieutenant- traducteur, j’ai décliné cette proposition.

 

-Vittorio, parlez-vous Polonais ?

 

- Quelques mots appris à Auschwitz avec des internés polonais, mes parents s’exprimaient en russe ou en yiddish.

 

C’est Avigdor Kruger qui prend le relais, il s’adresse à lui en Yiddish,

 

- Vittorio, je voudrais connaître les prénoms des principaux membres de ta famille, peut-tu les énumérer je te prie ?

 

La sonorité du yiddish le détend, elle agit comme un baume, elle l’apaise. Les sons de cette langue, le ramène quatre ans en arrière, il en entend la musique, la voix des siens, ce passé dont il ne reste rien, disparu à jamais, cette langue réveille des souvenirs perdurent, qui ne lui laissent pas de paix.

 

- Mon père Aaron, ma mère Rivkele, ma sœur ainée Fufe, ma sœur cadette Gitil, ma tante Ester mon oncle Tsadik, mon cousin Yakov, Rachel son épouse. Pardonnez-moi, je ne peux pas continuer, Capitaine McComb, vous devez être conscient que vous m’imposez là une épreuve très rude. J’ai occulté tous ces noms que Mr. Kruger me demande d’énumérer, énoncer cette liste de noms, est à la limite de mes forces.

En énumérant les noms de mes proches disparus, quelques larmes ont jailli, elles troublent ma vision, je revois les visages aimés. Je ressens un mélange de chagrin et d’une violente colère, pourtant je dois me contrôler, canaliser. Je ne dois pas céder, ne pas gâcher cette unique opportunité, une voix intérieure me dit clairement, : calme-toi Vittorio, n’oublie pas que tu es là pour être accepté, tu dois passer à l’ouest.

Cette comédie macabre, n’est pas un prix trop élevé. Les trois militaires ne semblent pas surpris par sa réaction, ils n’ont pas été choisis pour ce poste par hasard. Ils connaissent tous les types de réactions, cette tâche délicate réclame des gens endurcis, aguerris, ils le sont,

 

- Vittorio cette période est chaotique, nous rencontrons des personnes qui sont dans l’incapacité de prouver quoi que ce soit, ces entretiens représentent la seule manière pour nous, d’avoir une opinion. Il est nécessaire de prolonger cet entretien avec Mr.kruger quelques instants, jusqu’au moment ou il pourra nous faire part de sa conviction.

-D’accord, capitaine.

L’entretien se prolonge en yiddish avec Kruger, ce yiddish qu’il aime, refait surface, au cours de cet échange, Kruger insère habilement quelques pièges, il introduit des détails, quelques petites particularités, d’infimes précisions, qui font partie des coutumes, des habitudes, intimement liées à leur ethnie, plus particulièrement à la communauté polonaise. Les parents de Vittorio sont nés en Pologne, ces us et coutumes, il ne les ignore pas. Le ton employé par Kruger s’adoucit, il s’exprime avec plus de sollicitude, il souligne en passant qu’il se prénomme Avigdor, le ton devient plus amène.

  Cette soi-disant gentillesse soudaine ne touche pas Vittorio. Il ne cherche pas à comprendre quelles sont les raisons, qui font que Kruger occupe cette fonction auprès des américains. Peu importe, son objectif est de franchir la frontière qui sépare deux mondes. Après quelques minutes d’entretien, Kruger tourne la tête vers le capitaine McComb,

 

- Ce jeune homme est sincère, c’est ma conviction.

 

Pendant quelques instants, les trois militaires se livrent à un conciliabule. Kruger le regarde, lui adresse un signe de tête imperceptible, un signe complice, une espèce d’acquiescement prémonitoire, un signal d’apaisement. Le Capitaine McComb se redresse, se replace en position d’orateur,

 

- Vittorio nous sommes convaincus de votre bonne foi, vous allez être dirigé immédiatement vers un camp pour DPs, nous y regroupons les « personnes déplacées ». Ce terme désigne toutes les personnes qui n’ont plus de pays d’accueil. L’occupation de nombreux pays par les soviétiques, génère beaucoup de cas délicats. Ce camp est situé près de Wetzlar, il est distant d’environ trois cent cinquante miles plus au sud. Pour cette nuit, une voiture va vous conduire vers un de nos bâtiments, ou vous serez accueilli. Demain matin, un véhicule vous conduira au DPs de Wetzlar avec une dizaine d’autres survivants. Le DPs de Wetzlar accueille en moyenne cinq mille personnes, parfois plus, c’est une véritable petite ville. Voila Vittorio, c’en est terminé de cette épreuve, elle était indispensable, nous vous souhaitons bonne chance pour le futur.

Vittorio les salue du mieux qu’il peut, il échange quelques mots d’adieu en Yiddish avec Avigdor, qui fait quelques efforts d’amabilité. Vittorio vient d’obtenir son diplôme pour l’Ouest un peu grâce à lui, peut être aussi grâce au Yiddish. Une voiture le conduit à l’endroit ou il va passer la nuit, deux M.P. l’accompagnent jusqu’au planton chargé de la réception.

 

Réponse ultime,

Posté : 29 novembre, 2012 @ 7:10 dans poliakov | Pas de commentaires »

relégué, planton de cagibi,

vieille malle béante,

expectore rancœurs, regrets,

fausses intuitions,                                            

authentiques bourdes,

vraies conneries,

certifiées,

au poinçon de Genève—

 

pourquoi

aujourd’hui ?

aucune arrogance

pénombre protectrice

foire de l’inexpérience

inculture imposée

destin grevé

les autres, pire

fumée noire, acre

pestilences—

 

reprendre goût

le goût à quoi ?

  tabou,

nul ne savait,

innocents tous,

 pas de larmes,

complices aucun

le grand mufti de Jérusalem,

alla pleurer sa haine, dans le giron d’ Hitler,

réclamant l’installation de camps d’extermination,

au Moyen Orient, quelle superbe religion,

il créa des super tueurs, les oustachis,

plus cruels, que les pires SS —

 

 

Âgé de quatorze ans,

je me retrouve au milieu d’internés,

aussi désespérés que je l’étais,

plus d’horizon, plus d’espoir, rien,

des ordres, des coups,

les kapos frappent fort, ils tiennent à leur peau,

rêves absents de nos courtes nuits,

nous tombions de fatigue, sommeil trop court,

les cauchemars, n’osaient pas envahir notre repos,

aucun d’entre nous, n’avait encore la force de rêver,

sommeil de plomb, césure sans poésie autour,

anesthésie accidentelle, sans prescripteur —-

 

Céline Louis-Ferdinand Destouches

besogneux de haine,

aujourd’hui,

collabo adulé,

passé gommé

pamphlets sordides,

prescrits par son épouse,

colloqués coffrés

triple tour

précaution familiale

ne rien dire, l’honneur sera sauf —

 

redevient vierge 

héros au style

tarabiscoté,  concocté

Juifs ennemi idéal

toutes les sauces—

 

 

de Gaulle

son hochet

doré sur tranche

pardonne tout

amnistie bienveillante

priorité régner

Amen—.

 

un camp

te fait vivre

l’autre

veut t’éliminer-

le méchant

vainqueur

situation inversée

en boucle—

 

 

1936, Léon Blum, ne faisait pas l’unanimité,

j’entendais autour de moi,

les juifs, renvoyons les en Palestine,

je suis né en Palestine,

sur des terres, que nous avons achetées aux turcs,

mon père est né en Palestine, ainsi que son père,

devons-nous, rendre des comptes,

façon Carnets de Goebbels ?

la référence Nazi, sera-t-elle à jamais,

celle privilégiée par les Français ?  —-

 

Virtualité,

Posté : 29 novembre, 2012 @ 7:08 dans poliakov | Pas de commentaires »

la frontière existe,

   filigrane imperceptible,

   ligne Siegfried,

   réformée,

   bunkers pour

   collectionneurs nostalgiques,

   ectoplasmiques,

            pompiers,

               courage endormi

               carabiniers timorés,

               vocation hésitante,

               chaussés de plomb,

                             durs de la feuille,

                             presque muets,

        7ème de cavalerie,

        rescousse galopante,

        cadrée dans un espace,

                         protecteur,

                             confort,

                             rassurant, —-

 

          risque voisin,

                 de  zéro,

                 la foule, n’ira

                 jamais, au grand

                                jamais,

                voir l’autre côté,

                           ego tourmenté,

                           agité,

                              soufflé de fromage,

                              effondré, aplati,

                              manière de courtisans obséquieux

               comblés,

               voyeurs passifs,

               vivre par procuration,

                       oisillons attendant,

                                   la becquée,

                                   rassasiés, gavés,

                                   images, transmises

                                   par les stars, 

                                   figées dans,

                                      des décors de

                                                   rêve —-

 

                    ce jeu là,

                    ne mouille pas,

                    les chemises,

                    oscille selon l’humeur

                                  du moment,

                      remaniement

                                  numérique,

                             des visages,

                             souriez !

                             vous êtes photographiés !

                            décors mensongers

                            tout le monde,

                            potage complexe,

                            kyrielle de

                            neo-spécialistes,

                            manipulateurs émérites,

                            sorciers de l’image,

                                        Alexandros d’Antioche,

                                        sa vénus,

                                        oeuvrent à prix d’or

                                   étonner, surprendre,

                                   surprendre encore,

                                   vendre, vendre,

                                   vendre son âme,

                                   si nécessaire,

                                    plusieurs fois,

                                           foire d’empoigne,

                                                  éthique absente,

                                                ignorent

                                                que l’absence,

                                                c’est l’enfer —-

 

                        aucun esprit,

                        au creux des rêves

                        les plus délirants,

                        en avant, ou arrière,

                             la masse suit,

                             admirative

                                      bouche bée,

                          mandibule pendante,

                   yeux écarquillés,

                   rêve éveillée, 

               tuer l’ennui

               par procuration,

                   tourne le bouton,

                   la dose déferle,

                         fascine, anesthésie,

                                laisse place, 

                                un grand vide,

                                        s’installe,

                             compensé,

                             en attendant,

                                    la suite,  

                           l’alcool,

                             beuze,

                             lignes extasiantes,

                             sunlight,

                             insémine,

                             un ersatz

                                 illusion de vivre —-

 

 

                    dissimulent

                    un secret,

                    sont déjà morts,

                      comme les autres.

                      la plupart des existences,

                      assistent à leur pauvre

                      prestation furtive,

                      spectateurs passifs,

                                        pas fait le choix

                                                       de vivre,

                               rassasiés d’images

                               saisissent au vol,

                                        un grain

                              d’amour,

                              quand il passe,

                                      anneau de

                                      merry go round,

                                         denrée rarissime,

                                                   éphémère,

                                                        rassure, pour un temps,

                                                        très court,

                                                        trop court, ce temps —

 

Marécage pestilentiel,

Posté : 29 novembre, 2012 @ 7:05 dans poliakov | Pas de commentaires »

 

la nuit passée, mes démons favoris, sont venus me tirer par les pieds,

ils savent que les grandes joies, quand on les observe avec attention,

la monnaie courante, en est la tristesse, la déconvenue, le chagrin,

elles sont auréolées par une multitude de nuages sombres, c’est le prix à payer,

ils disent que la vie est une école, dont les cours sont sanctionnés,

pour tout un chacun, par la remise d’un diplôme en forme de faire-part,

tamponné avec une date hypothétique, variable, imprévisible,

faire-part antipathique, excepté pour ceux dont les croyances,

laissent espérer un endroit mirifique, aménagé pour une éternité de joie et de bonheur,

à ce jour, nul n’en est revenu pour en témoigner, —-

 

suis déjà décédé une fois, une longue agonie de trois années, 

la mort me touchait du doigt à chaque instant, à chaque seconde,

je voulais ne plus la voir, ne plus savoir, je voulais vivre encore, survivre encore un peu,

le soir, allongé, épuisé, j’osais imaginer, parfois, je me prenais à rêver,

qu’un jour, je serai libre, que je pourrais retrouver quelque uns de ces bourreaux,

que le monde allait réagir, qu’il ne laisserait pas toutes ces horreurs impunies,

mais voilà, ils n’ont pas réagi, les juifs, les tziganes, les francs maçons,

les communistes, les homosexuels, les opposants, tout ça, le monde s’en moque,

les voies ferrées, n’ont jamais été bombardées, ni aucun camp —-

 

si l’on compte les camps et les subdivisions, il en existait mille deux cent !

bloquer les trains, les ralentir, aurait épargné des centaines de milliers de vies,

les soviétiques, sont passés à côté d’Auschwitz sans même voir le camp,

ils sont revenus une semaine plus tard, mettre en scène une “fausse vraie libération” filmée,

libération ? Libération de qui ? De quoi ? Dans les baraquements,

il ne restait que quelques morts-vivants, la plupart d’entre eux sont morts,

quelques jours après cette “libération”, il n’y avait rien à libérer, que des fantômes,

des laissés pour compte pour la camarde, les SS, les ont abandonnés volontiers —-

 

 

certains plus combinards, prospective en tête,

se sont fait photographier parmi les internés,

ou, raconté que c’était leur frimousse, qui figurait sur la photo,

celui-là, sans tatouage, à fait une grande carrière, à l’aide de ces photographies,

et du roman écrit par un interné hongrois, prénommé Làzar, un véritable malheureux celui-là !

si un jour vous regardez ces photographies, remarquez ceci :

cet homme n’est pas maigre, il a tous ses cheveux, et pourtant,

il nous a tous trompés, de plus, je sais, qu’il n’a pas de numéro tatoué,

le monde, les humains, n’ont pas fait grand chose, ils se sont contentés,

d’un procès filmé, ont pendu quelques humains inhumains,

épargné l’un des plus nocifs, le “meilleur ami” d’Hitler, Albert Speer, pourquoi ?

Albert, communiqua aux américains, les plans stratégiques,

de sites industriels japonnais, de cette manière,

il pu jouer les repentis, de cette manière il échappa à la pendaison,

la vie de milliers d’internés, pendus sur son ordre, n’ont pas pesés lourd dans la balance

de la justice, il fut traité royalement, il est encore de ce monde,

lui, faisait pendre de pauvres humains internés, devant tous les esclaves réunis,

le mot fatidique était : Sabotage ! Sabotieren !

quand cette accusation résonnait dans les haut-parleurs, le soir, avant le repos sur place,

 il y avait ordre de rassemblement, afin d’assister aux pendaisons,

cette méthode, maintenait la terreur à son plus haut niveau,

de cette manière, Speer, obtenait un “rendement” supérieur—-

 

la vie des internés ne comptait pas, ils étaient vite remplacés,

il a fait mourir d’épuisement, des milliers de ces esclaves, pauvres hères, menacés,

en permanence, seul, l’instinct de survie, les faisait travailler jusqu’à la mort,

ils mouraient sur place, ils dormaient à même le sol, là, à l’endroit ou ils travaillaient,

comme les chevaux que l’on descendait dans les mines de charbon,

la survie dans ces usines, était en moyenne de trois semaines,

trois semaines, qui étaient un martyre intolérable en continu,

les chrétiens compatissent à propos de Jésus, imaginez les souffrances de ces internés,

combien de nazis ont été acceptés “amicalement” par les soviétiques et les américains,

en échange de leurs compétences techniques ou psycho-politiques —-

 

les moments de joie, sont entourés d’une multitude de déconvenues parfois insupportables,

à tout moment, ils peuvent se laisser aller en une crise de tristesse infinie,

ces chagrins, sont le prix à payer, en contrepartie du miracle de la vie,

je ne partirai pas en paix, je le sais, je ne peux pas pardonner,

Douchka, ma Basherta, l’unique amour véritable,

complémentaire inconditionnel de mon existence, 

Douchka et moi, n’avons jamais ressenti le moindre désir de procréer,

vous, vous tous, nous faites courir de trop grands risques,

la propagande millénaire, modernisée par Josef Goebbels,

a atteint son but, relancé la haine, justifié l’extermination,

cette trame est encore imprimée en vos esprits,

impossible de les faire encourir à de jeunes bébés innocents—-

 

je n’ai pas de progéniture, aucune trace à laisser à ce monde décadent,

les bébés, ne vous ont pas stoppés, vous jouiez au ball-trap avec eux,

ils ont été jetés vivants dans les flammes,

vos crimes indescriptibles, trop injustes, monstrueux, calculés froidement,

jamais je n’ai entendu articuler le moindre regret, la moindre compassion,

sinon, constater votre déception, en voyant que certains d’entre nous,

ont échappé à l’extermination, les antisémites de tous bords,

ne pouvaient plus s’exprimer au lendemain de l’extermination,

se sont engouffrés dans une brèche nouvelle, ils sont devenus les soi-disant défenseurs 

des palestiniens, ce conflit est l’occasion idéale, il permet d’extérioriser,

les opinions ancrées en eux, depuis des lustres, Israël en est le prétexte, —-

 

les politiques savent que le temps, est une arme inexorable,

il enveloppe tous les crimes, dans une épaisse couche d’oubli,

on montre des films relatant certains faits, ces archives sont tronquées,

il existe des documents d’archives, confisquées aux allemands,

je les ai vus, aujourd’hui, ils sont inaccessibles, enfermés à triple tour,

on peut y voir des images horribles, très peu d’entre vous les supporteraient, 

tortures infligées aux bébés, injections de produits divers,

et autres expériences, qui me font frémir, vomir de haine,

on ne les montre jamais, il ne faut pas traumatiser les allemands,

les diffuser aux intéressés,

est considéré comme contre-productif, voilà le mot :

                 Contre-Productif,

ne pas vexer les allemands, ils ont massacré, et alors ?

d’aucuns pensent que la mort est une porte, une étape, vers autre chose,

bienheureux, ceux qui n’ont pas vu s’ouvrir, la porte d’une chambre à gaz,

qui vomit des monceaux de cadavres imbriqués, soudés par la souffrance,

ces morts là, les plus faibles en dessous, crispés dans l’ultime moment de douleur extrême,

en tendant un peu l’oreille, on entend nettement les cris d’une agonie horrible,

non, ces morts là, ne sont pas mort en paix,

les démons savent, que les peopleries en vogue,

ne sont qu’un masque posé sur les réalités,

ils souhaitent passer le relais en douceur, équipés d’oeillères,

personne ne m’assistera avec empathie, lors de mon départ,

ils sont absents, visages imprimés dans ma mémoire,

tous rangés dans des neurones souvenirs,

qui se refusent à devenir flous,—-

 

       les démons, je les connais trop bien, je ne désire pas voir leurs caboches de près,

surtout quand ils sont affublés de tenues camouflées, style Rambo-Clown, 

ils deviennent de plus en plus agressifs, ces chacals piaffants, 

tout à coup, à ma grande surprise, les démons forment un vaste cercle,

           ils connaissent les faiblesses humaines, ils les exploitent,

ils déclenchent le film, puis concluent, en une sarabande effrénée,

ils s’en vont bras dessus, bras dessous, comme des tarlouzes en folies, 

ils partent, incommoder un autre gogo,figurant sur leurs tablettes,

par instant, une lumière jaunâtre éclaire leur faciès repoussants,

ils me tapent sur le système, ils me font bouillir—-

 

la porte de ma chambre s’ouvre comme par enchantement,

une espèce de charrette entre, poussée par deux démons,

elle est recouverte de gâteaux, de nourritures exotiques, de toutes sortes,

de fruits, dans des boites, ils exposent des pétards prêts à l’emploi,

par curiosité, j’ingurgite une part d’un gâteau, couleur vert bouteille,

peu après, la pièce s’illumine, toute la chambre se colore, rose bonbon anglais,

ces parts de gâteau, sont visiblement renforcées beuze premier choix,

de la pakistanaise, les plus raffinés pour ce genre de produits,

du naturel, du pur, du bon, du roulé main,

je flotte dans un océan de gaz bleu et rose,

les démons ont changé de couleur, ils ressemblent à des enseignes,

de coiffeur, enseignes qui tournent à une vitesse folle—-

 

              j’aimerais agir de manière à inhiber leurs velléités malfaisantes,

j’ignore de quelle manière agir, je cherche, je cherche,

il faut que je trouve vite fait, je dois trouver,

j’ai déjà essayé une multitude d’astuces,

je vais les escagasser, les estranciner sévère,

leur coller une nausée permanente, indélébile,

eux ? Ils me rient au nez, ils se tapent sur leur bedon rebondi,

ces vilains succubes, dansent groupés en farandoles,

leurs yeux inamicaux, jettent des éclairs colorés,

je les arrose, à l’aide de deux pistolets mitrailleurs,

Uzi est tu là ? Poinçonnés à Jérusalem,

j’envoie la partition, je leur joue la valse des tac-tac-tac !—-

 

               quand je n’y tiens plus, les doses de plomb chaud, s’étalent dans toute la pièce,

balance une série de rafales, les plâtres hurlent de douleur,

en vain, seuls, les murs se souviennent, ils ne peuvent pas nier,

ils sont au bord de l’affaissement, du collapsus fracassant,

bientôt, les voisins vont se retrouver la tête plantée,

jusqu’aux narines, dans le parquet à la française de ma chambre,

je ne perds pas espoir de contrecarrer ces malfaisants,

tous les jours, j’étudie des grimoires anciens,

vieux de plusieurs siècles, dérobés aux puces de saint Ouen,

instinctivement, je sais qu’ils renferment la solution espérée.—-

 

              la camarde repoussée à moultes reprises, depuis si longtemps,

je suis arrivé à me persuader qu’elle m’avait oublié,

que j’avais gagné une ou deux parties gratuites,

                                                          mais……

ce matin, au réveil, mon reflet dans le miroir, affiche,

deux superbes ailes blanches, elles se déploient majestueusement dans mon dos,

c’est bien, je n’en attendais pas moins de la providence, 

je vais pouvoir rejoindre tous ceux qui me manquent tellement, à chaque instant,

ceux, que je n’ai pas eu le temps de connaître,

pouvoir mêler enfin, mes particules aux leurs, —-

Amour fulgurant, comme un Haïku japonais

Posté : 24 novembre, 2012 @ 7:08 dans poliakov | Pas de commentaires »

Un matin vers onze heures, je me dirige vers la station de métro Tolbiac

afin de me rendre dans le quartier de la Bastille, le Marais,

j’étais très jeune, costumé en Scout Unioniste, jeune, insouciant, bêtement fier,

fier de me distinguer par l’apparence, comparé aux personnes que je croisais,

Deux ou trois stations après, les portes du wagon s’ouvrent,

une quinzaine d’enfants âgés de sept ou huit ans, prennent place à bord,

ils sont accompagnés par une jeune fille de seize ans, elle les guide,

je suis irrésistiblement attiré, par le visage de cette jeune personne,

qui consacre une partie de son temps, à se dévouer pour ces enfants,

elle est africaine, son visage est magnifique, ses yeux sont superbes, profonds, immenses,

c’était en 1946, pourtant, je peux dessiner ce visage avec précision encore aujourd’hui,

nos regards se croisent, ils restent connectés, à cette seconde, nous entrons dans une éternité,

le temps s’arrête, une porte s’ouvre sur un univers inconnu,

nos regards deviennent un viatique télépathique, installé en une fraction de seconde,

ce moment, se situe hors du temps, nos existences défilent,

nous échangeons mille choses à la vitesse de la lumière,

elle lit dans mon regard à livre ouvert, nous ne nous cachons rien, aucun secret,

nous nous sommes compris et aimés, avons vécu, une histoire d’amour,

en quelques fractions de secondes, à l’instar de deux jumeaux,

qui se retrouvent après une longue absence,

un contact complet, intense, en quelques secondes, 

nous sommes devenus, ou redevenus des amis, qui sait ?

sans éprouver le besoin, d’articuler le moindre mot,

cet incident, a ouvert un peu plus mon esprit,

 en amour, à l’instar de l’existence,

la durée n’est pas le critère essentiel, l’intensité oui.

Les orteils torturés, de Rudolph Noureev,

Posté : 24 novembre, 2012 @ 7:04 dans poliakov | Pas de commentaires »

Il y a trois ou quatre jours, j’ai regardé un documentaire qui traitait de la vie et du parcours de Rudolph Noureev, c’est lui qui est filmé, il fait office de narrateur.

Ce récit est entrecoupé par des extraits filmés, qui illustrent son récit, je l’ai trouvé passionnant.

  A la fin de ce film, on peut apercevoir, filmés intentionnellement en plans rapprochés, les orteils torturés de ce danseur, orteils qui évoquent son histoire, déformés par les amortissements de milliers de sauts, de bonds, qu’il a effectués au cours de sa carrière, ces orteil, aux articulations démolies, à la structure osseuse tassée, littéralement écrasée, ces orteils parlent, ils racontent les efforts , les souffrances, les peines que doit endurer un danseur, afin de s’exprimer par son art, atteindre son Nirvana privé, réservé à lui seul. 

 Le destin, ne m’a pas donné l’éducation ni le loisir, d’assimiler, de ressentir, la beauté des représentations de ballets, en toutes choses, en plus de l’attirance d’un art, d’une discipline, une initiation est nécessaire.

Je trouve les danseurs très esthétiques, leurs capacités physiques élégantes et prodigieuses, pourtant, il ne m’est pas possible d’entrer dans l’histoire, celles que nous racontent les livrets, qui sont l’ossature de ces spectacles.

 Il y a plusieurs décennies je me trouvais à Milan, et venais d’assister à une représentation du “Piccolo Teatro”, une pièce est intitulée “L’orage”, mise en scène par Giorgio Strehler, d’Alexandre Ostrovski.C’est une actrice italienne, une « star » très renommée, une amie très chère qui avait choisi ce spectacle, elle se prénomme Léa.

Léa, me réservait quelques surprises très agréables, très gentiment, je peux dire avec amour, elle choisissait des expériences artistiques, afin de m’initier à celles-ci.

  A la fin du spectacle, Léa et moi, nous nous quittons, rendez-vous est pris pour le lendemain.

    La température est idéale, je prends tranquillement la direction l’hôtel qui m’abrite, il se trouve à cinq minutes à pieds, de la rue Rovello ou niche le théâtre.

  Nous sommes au centre de la ville historique de Milan, à un jet de pierre du Dôme.

 Il est deux heures du matin, peut être plus, l’architecture italienne comporte de nombreuses arcades, à cette heure, la ville est endormie, les passants se font rares, il fait doux, on se sent bien.

 Dans l’ombre d’une arcade appuyé contre un pied de voûte, j’aperçois Rudolph Noureev, nous nous regardons droit dans les pupilles, ce regard s’est prolongé pendant quelques secondes, il était rempli de peine, de chagrin, il m’a transmis ces sentiments, d’un seul coup mon humeur s’est modifiée, ce danseur, cet homme, n’est pas une vision banale, visiblement il attendait une personne qui ne venait pas, lui, le génie de la danse, celui qui bondit sur la scène comme nul autre, était là, qui attendait attristé, résigné, à la merci de la déception provoquée par ce rendez vous qui tarde, ou qui fera défaut, ce soir là.

Lui, Noureev, dont le nom est connu de presque tous, il résonne d’un bout à l’autre de la planète, lui, compte tenu de sa préférence sexuelle, cette société qui refuse d’admettre les différences, contraint les homosexuels à devenir invisibles, on sait, on suppose, mais officiellement, rien n’est dit.

 Cette vision s’est imprimée dans ma boite à souvenirs, elle y est encore très nette.

Mon patronyme a été rayé, gommé, effacé, pas important, la vie, l’existence, c’est quand on se trouve sur le fil, le reste, n’est que de l’attente….

Posté : 3 novembre, 2012 @ 11:57 dans poliakov | Pas de commentaires »

 

     Mon nom est Personne, dans le langage de la Perfide Albion et celui de mes potes, mes frères, mes compagnons, qui risquent leur peau au cours de nos missions, m’ont affublé du surnom de Nobody, c’est plus cool, comme l’expriment nos jeunes héritiers.

     Les franchouilles, les coincés sévère du bulbe, détenteurs des innombrables fromages qui puent, se désolent, ils gémissent, ils regrettent que le français, ne soit plus, et ce, depuis belle Lurette, la langue internationale, ou la langue utilisée par les diplomates, c’est du passé ! Les roast beef, nous ont grillé sur la ligne, ils nous ont bouffé la laine sur le râble !

       Bon, passons, allez roule Abdul, t’auras de la semoule, ou du manioc et des boulettes !
Cette historiette, je vais vous a susurrer dans la langue de Molière, rectifiée Voltaire, deux chefs de chez chef !

   Voilà, je suis un agent spécial de chez très spécial, recruté pour des missions hyper-secrètes, du même métal, dont on fait les flûtes, vous mordez le tableau ?

N’allez pas imaginer que j’en suis fier, ce job me convient, pourtant je le dois en grande partie au hasard, qui parfois, quand il le veut bien, lorsqu’il est de bonne humeur, arrange tous les plans, même les plus tordus, les plus improbables.

 L’ANPE, au vu et au su, de la mauvaise volonté évidente dont j’ai fait preuve en permanence, attitude, qui me poussait à ne pas accepter les boulots idiots, répétitifs, genre robot du futur, en un mot, de merde, qui m’étaient proposés, genres d’occupations stupides, qui te font regretter le temps qui passe, morne, plat comme un désert, sans excitation, sans aucune sollicitation de l’adrénaline, une vie est sans intérêt, tu es d’ores et déjà entre quatre planches, mais tu ne le sais pas; tes meilleurs amis, sont les aiguilles de ta tocante, que tu lorgne sans cesse, qui te narguent fixement, elles paraissent se moquer, elles tournent au ralenti, pourtant, nous n’avons qu’une seule et unique existence, remember !

    Le personnel de cette agence, au bord du désespoir à mon sujet, m’accuse d’avoir répandu un virus, une crise de nerf généralisée, une espèce de tsunami moral dans leurs bureaux, dès que je pose mes ripatons dans leurs locaux, nazes de chez nazes.

Des têtes se relèvent, me sourient, m’expédient un salut amical, seuls, les petits chefaillons, les ceusses qui, obsédés par leur avancement, craignent se se manifester, tremblent à l’idée que leur moitié, leur gouvernement, leurs épouses, ne les accueillent à coup de rouleau à pâtisserie, ou de sac à main plombé, s’ils n’obtiennent pas la promotion qu’ils espèrent, dont ils se sont vantés, ils ont déjà vendu plusieurs fois, la peau d’un ours dont les poils sont du genre baladeurs, fugueurs en diable.

   Tous ces ronds de cuir, en avait assez de mater ma tronche, et surtout mon dossier. Rassurez-vous, il n’y eu aucune vague de suicides, les fonctionnaires, sont du genre conservateur, lorsque leur bulletin de naissance est sur la balance, et socialo-gaucho, lorsqu’il s’agit de leur bulletin de vote, ya pas photo.

    Le directeur du site, timoré s’il en est, redoutant une vague de suicides collectifs, imaginaires, plus qu’hypothétiques, craignant pour son avancement, et qu’ils fissent tache sur son lieu de travail, comme dans son dossier de carrière. 

Le directeur, soupçonneux, tremblant dans son slip Kangourou, a fait parvenir en douce mon dossier complet, au personnage éminent qui est à la tête de services très secrets, place Beauvau, endroit ou se trouve l’outil privilégié des chefs d’états et de leurs sous-fifres, oui, oui ! C’est vrai ! Il m’a balancé avec l’idée clairement définie de me créer quelques ennuis irréversibles avec les autorités, ah le chacal !

     Si vous ne le croyez pas, changer de site, ou allez bouffer illico, un McDo, farci à la carne de vache de réforme ! ça vous fera des gencives saines. 

      Ici c’est moi qui mène la danse ! Paroles et musique! Je roule pour méziguos, je n’ingurgite pas goulûment du porridge ou de la Blédine dès potron minet, en faisant une grosse bise sonore à mon épouse, qui reste bien au chaud dans le lit conjugal, pendant que son mari va au charbon, au trimard.

    Ne me demandez pas de vous décrire la tronche du directeur, malgré une journée entièrement consacrée à du face à face, un défilé de gusses plus ou moins sympathiques, aucun d’entre eux n’a daigné décliner son blase, ils cultivent tous le virus de l’ultra secret, du dissimulé d’office, ils tournent leur langue dans les baveuses, ils pèsent leurs mots avec une balance de laboratoire, ils ne les crachent qu’une fois triés, si tu serre une pogne, tu as intérêt à compter tes doigts, parfois, au retour, ya pas le compte.

    Le directeur/ministre, je connais son pédigrée, interdiction formelle de dire un seul mot à ce sujet, pas même d’esquisser un soupir sous le pont du même nom, si tu bavardes tu te retrouves noyé jusqu’à l’os dans les vingt cinq centimètres d’eau, d’une mare sise dans la forêt de Rambouillet, ou ailleurs, ce n’est pas encore mon heure, comme dit monsieur Nespresso, je tiens à mes osselets, je me tiens à l’écart de toutes ces fluctuations saisonnières, des registres des personnes qui ne possèdent pas d’identité officielle, tu meurs ? Nul ne le sait, et c’est très bien comme ça !

    Le grand manitou, celui dont on ne prononce jamais le nom, m’a conféré, une nouvelle mission, en même temps qu’une carte immaculée.

J’ai le loisir, l’honneur insigne de choisir mes équipiers, le budget qui m’est attribué est plus que confortable, ne figure dans aucun registre de comptabilité, nos blases n’apparaissent nulle part, en cas de malchance, aucun d’entre nous ne sera inhumé au Père Lachaise, c’est clair, on se retrouvera chez les têtes en os, incognito.

    Depuis deux jours je constitue mon équipe, j’ai contacté Jack Lewis, il vit aux states, un mec très capable, nous avons baroudé ensembles à plusieurs reprises, on peut compter sur lui en toutes occasions, ce type est bourré de talents divers, il est fort en presque tout, explosifs, armes diverses, astuces en tous genres, poisons façon Borgia, très difficile à battre, que ce soit à la belote coinchée, ou au poker menteur.

   Un peu plus loin, je vous présenterai par le menu mes compagnons, une équipe constituée avec soin, des gus choisis pour ce boulot, selon leurs aptitudes et leurs spécialités diverses, nous avons tous un point en commun, nous ne descendons pas du singe, nous descendons plutôt de l’homme.

    Nous sommes onze en tout, mézigue, Jack, tout d’abord les français : René dit Nénesse, Henri dit Riton, deux mecs de la Butte aux cailles, Pierre, dit Pierrot le violoneux, puis deux mexicains :  Pedro, dit « el Matador, Juan-Luis, dit la boutonnière, deux autres, sont du pays des spaghettis : Luciano, dit poire d’angoisse, Claudio, dit frappe en sourdine, sans oublier notre gente féminine, deux vietnamiennes : Deux sœurs, Anh Thu et Bao Tho,  frêles en apparence, plus dangereuses qu’un panier de cobras royaux privés de souris depuis six mois. Faux culs, vraies jumelles, ces deux nanas sont bourrées de talents divers, leurs prestations se terminent régulièrement très mal, pour leurs interlocuteurs malfaisants.

   Les gaziers ont été un peu surpris de m’entendre leur dire que nous récitions le « Notre Père » du baroudeur, avant de quitter la base, à la manière de Madonna avant son spectacle.

    Nous n’y croyons pas, en fait, on ne sait jamais, toutes les chances « hypothétiques », sont bonnes à prendre, lorsqu’il s’agit de croyances, il est préférable de ne contrarier personne.

    Comme vous êtes dotés d’une bonne tronche, je vais vous en écrire le texte, vous n’aurez pas à l’apprendre par cœur, la probabilité que nous nous retrouvions dans le même bateau est infime, voire inexistante, un peu comme ramasser le gros lot au Loto quand on ne joue pas :

                 

       Notre père, qui êtes peut être planqué la haut dans les cumulus et les nimbus,

       Si ça serait comme un effet de votre magnanimité, si c’est pas trop vous demander,

       Voulez vous faire en sorte que nous conservions l’usage normal de notre trachée,

       Empêcher le destin de nous faire le fameux  »sourire kabyle », 

       Celui qui est permanent, et va d’une d’une oreille à l’autre.

       S’il vous plaît, protégez nos petites roubignoles, auxquelles nous sommes attachés,

       Si nous devons y laisser notre peau, ne soyez pas sadique,

       Ne nous faites pas traîner dans un cul de basse fosse, ou un égout nauséabond,

       Ne nous oubliez pas dans une rizière, garnie de bambous taillés en pointe,

       Débrouillez-vous au mieux, afin que nous puissions revoir la Normandie,

       Reluquer à nouveau nos femmes et nos enfants, en incluant les illégitimes,

       Ne nous abandonnez pas dans un coinstaud loquedu, naze, désertique,

       Ou les corbeaux passent avec une musette, la larme aux chasses,

       Que ta volonté soit faite, amène ta paye avec la notre,

       ça fera une bonne quinzaine, nous pourrons partir ensemble,

       Pour le Walhalla, ou claquer nos brouzoufs, sur les tapis verts de Las Vegas.

                                                   ***********

          Après avoir consciencieusement écouté la prière, ils m’ont maté avec des yeux dans lesquels je pouvais lire une espèce de sourire contrôlé, accompagné d’un doute naissant, et à la fois, grandissant, comme si cette demande émanait d’un mec tout juste bon pour le genre de camisole, attachée très près du corps, que l’on vous fourni à Henri Rousselle, quand vous y bénéficiez d’un bail à durée indéterminée.

           J’attends au bar de l’aérodrome privé de Toussus, le coucou, une gamelle digne de Mermoz, quadriplace, bimoteur, doit me conduire vers un autre aéroport plus important, désolé, impossible de vous dire lequel, on vient de m’y emmener les yeux bandés, il s’agit d’un endroit moderne, pourvu d’un véritable tarmac, les aéronefs sont tous militaires ou déguisés comac.

Ils ont une allure plus engageante que celui que je viens de quitter, dans lequel j’avais de la peine à allonger mes guibolles, ni vu ni connu je t’embrouille ! Il semble que ces aéronefs soient pourvus de réacteurs, dont l’antériorité ne remonte pas forcément à la guerre de Sécession.

               J’ai pris connaissance de ma mission secrète, à vous, les zyeuteurs, posés sur vos petites miches, garnies de ronds de cuir, de sédentaires, je peux vous faire la confidence, notre destination est l’Afghanistan, on va en villégiature du côté de Kaboul, Kandahar, Machhad, Herat et surtout Peshawar, Peshawar sera notre base arrière, elle est située au Pakistan Nord, ça vous parle, ou nib de nib ?

    Peshawar est une ville qui ne m’est pas étrangère, j’ai eu l’occasion d’y laisser plusieurs paires de rangers, sur les trottoirs pourris de cette charmante cité, cité, ou après le couvre feu, tu as intérêt à faire très attention à tes roubignoles, si toutefois, tu souhaites les conserver intactes.

          Je vais aller me manger du Pachtoune du côté des monts Suleyman, la bas, les Talibans sont toujours un peu énervés, un mot de trop, et hop! Tu te retrouves avec tes glaouis façonnées en pendentif décoratif autour de ton cou, achtung minen !

       Nous sommes arrivés ce matin très tôt à l’aéroport de Kaboul, les regards qui se posent sur nous, ne sont pas franchement amicaux, pas de problème, on fera avec.

         Nous sommes une équipe de douze gaziers, hommes ou femmes, chacun d’entre nous en plus du tout-venant, maîtrise une spécialité bien précise.

           Ces gus là, je ne les connais pas, jamais vus, c’est Lewis qui à choisi soigneusement chacun des membres de cette équipe, Lewis je le connais bien, quand il choisi un gus, c’est qu’il convient pour la portion du boulot que nous avons à faire, Lewis est une vraie mine d’or en ce qui concerne le choix des participants, hommes ou femmes. 

Il n’a jamais commis d’erreur de casting, normal, ce genre de bévues, généralement, tu ne les refais pas deux fois.

          A l’exception de  Jack Lewis et moi, les autres, ne connaissent pas les détails de la mission, cette mesure de sécurité est indispensable, dans cette région, on découpe facilement le Yankee en tranches, je tiens à garder ma peau sur les endosses, par ici le terrain n’est pas stable, tu marches tranquille, et hop! Tu te retrouve éparpillé chez Dieu le père ou le fils, maman! Ou suis-je ? Tu es chez les têtes en os, eh banane ! Un endroit qui n’a pas d’adresse précise, personne n’en est revenu, pour confirmer ou il se trouve, on imagine, on suppose, on suppute, rien de précis, chacun son film.

           Vous, blottis bien au chaud dans vos édredons et autres coussins anti escarres, vous croyez vivre, en fait, vos vies sont ennuyeuses et vaines, vous serez tout ridés avant d’avoir pu vous faire rigoler, ne serait-ce que les cuisses.

          Même si je me ramasse une bastos, mon existence aura été plus rigolote que la votre, vous êtes morts depuis longtemps, le problème, c’est que vous l’ignorez, ou que vous vous voilez la face.

        Vous prenez votre panard en envoyant vos feuilles d’impôts, à ceux qui vous font suer le burnous, un genre d’esclaves influencés par une génétique défaillante.

Les Tcherkesses, des mecs qui ne sentent pas le moisi, disent :

« Le sage, n’est pas celui qui vit très vieux, c’est celui qui voyage. »

        Nous arrivons tout près de la baraque, que Jack a réussi à dégoter, une espèce de truc en bois, sur pilotis, nous avons intérêt à nous en souvenir le matin au réveil, sinon, c’est la marche gigantesque, le saut de l’ange maousse, le nez planté dans cette terre rougeâtre, ingrate, ou se mêlent la glaise et les cailloux.

         Cette maison est pourvue du style local, c’est à dire un confort est inexistant, nous allons camper, mais en moins bien, je n’ai pas envie de vous décrire cet endroit, vous pourriez mourir de rire, vous faire éclater la rate, ou un organe encore plus utile, c’est endroit est au dessous de toute description possible, et pis c’est tout!

           La maison se trouve en plein centre de Peshawar, nous posons nos balluchons pour trois ou quatre jours, demain, j’ai rendez vous avec un Pachtoune, un très good, il possède des gonades renforcées nylon, un prénommé Abasin, il est répertorié comme étant cool, il confectionne des burqas sur mesures, sa clientèle est nombreuse et très classe, un job en or, les burqas ça se fourgue comme des petits pains, un vêtement indémodable et parfois obligatoire.

Les nanas des mecs les plus riches, ont droit à une collection de burqas brodées noir sur noir, c’est chic, et ça ne se remarque pas, un peu à la manière d’une signature discrète, presque invisible.

            Les plus luxueuses, sont coupées dans de la flanelle anglaise, importée directement de chez les Roast-beef, Savile Row de London, s’il vous plaît, si ça ne vous plaît pas c’est du kif au même. Dans le coinstaud, on a intérêt à ne pas attirer l’attention des susdits fous d’Allah, ils ont le réflexe « gâchette meurtrière » au possible, ils manipulent les détonateurs comme des stylos à bille, ils rêvent de C4, ou pire. Nous espérons tous, qu’ils n’auront jamais à leur disposition de pétard plus gros, genre, je te désintègre, je te pulvérise, en un mot, je t’atomise en particules très élémentaires, de cette façon tu es prêt pour rejoindre les poussières universelles, attention aux trous noirs, dotés d’une aspiration démentielle, brrrrrrr !

          Abasin doit me briffer, à propos d’un autre trou à rats un peu plus discret, que nous allons occuper après celui la, nous y seront un peu plus en sécurité, façon de parler, ici, ça pète dans tous les endroits, aux moments les plus inattendus, les caisses de tous les modèles volent en l’air, comme des oiseaux effarouchés, puis retombent en petite pluie, incluant souvent des morceaux de chair et autres bouts d’ossement divers et variés.

Nous avons affaire à des gaziers qui ne tiennent pas plus que ça à l’existence, ils manipulent les explosifs comme des chefs ! Ce sont des rois de la nitro, du C4, ils bricolent, ils inventent, ils appliquent des astuces transmises gentiment par le fameux téléphone arabe. Le principal danger, c’est qu’ils sont persuadés qu’un paradis les attend ailleurs, de l’autre côté de notre enfer.

           De surcroît, nos tronches ne font pas vraiment couleur locale, on peut nous repérer, comme une mouche tombée sans le vouloir, dans un verre de lait, nous n’avons pas trop le temps de mettre nos complexions à niveau, les bains de soleil, c’est pour plus tard.

            Riton et ma pomme, sommes allés au rencart avec Abasin, c’est un grand type sympathique, habillé couleur locale comme il se doit, nous aussi, nous avons fait un effort vestimentaire, de cette manière, pour nous retapisser c’est un peu plus long.

Cette précaution basique, peut nous concéder le temps qu’il faut, pour saisir les Uzis planqué sous nos djellabas. Abasin est un homme de grande taille, mince, la quarantaine, il n’a pas vraiment l’attitude d’un type 100% tranquille, il y a de quoi, nous sommes dans un endroit isolé, difficile d’appeler au secours, seules les chèvres pourraient venir à notre aide, et encore, pas certain.

            Abasin, me tend un papier sur lequel il a inscrit l’endroit de notre nouvelle résidence comme convenu, nous avons intérêt à faire fissa, le coin est très malsain, nous n’avons pas échangé un seul mot, il n’est pas du tout prévu de discuter.

             A la seconde ou je saisis le papier, un coup de feu claque, Abasin s’écroule, il est touché à la tête, le sniper ne prend pas de risque, il envoie du projectile explosif de gros calibre.

Riton et moi, sommes bariolés, le sang d’Abasin a décoré nos vêtements, pas beau à voir, inutile de vérifier s’il n’est que blessé, il est plus mort que mort, Abasin n’aura plus jamais mal aux quenottes, le projectile du sniper, a emporté la moitié de son crane.

           Tout en courant, je fourre le papier dans ma poche, nous allons retrouver Anh Thu, qui fait la planque, le mord aux dents, au volant du quatre quatre nippon, une caisse passe partout, qui nous fait l’honneur de nous propulser dans des artères qui n’ont jamais connu la moindre trace de goudron, trouées comme un gruyère suisse.

           Anh Thu, surnommée, la Fangio de l’Orient, se faufile dans les rues qui n’en sont pas vraiment, il faut avoir un œil infaillible, pour choisir une trajectoire dans ce fatras, ce dédale de chemin poussiéreux, le Toyota fait des merveilles, hier, nous avons installé des vitres blindées, ça nous protège un tant soi peu du plomb chaud, que les gens d’ici ont la propension de nous faire parvenir sans préavis.

           Anh Thu, signifie héroïne, dans le patois qui a cours par chez elle, la bas au Viêt-Nam, ses parents ont bien choisi son prénom, elle est toute menue, elle semble perdue dans son siège, ses deux nattes sont ballottées d’un côté à l’autre, pourtant, elle ne commet pas la moindre erreur d’estimation de trajectoire, ici, pas le choix, ou tu passes avec un pilote doué, ou tu te retrouves ad pâtres.

          La camarde, ne nous effraye pas les uns et les autres, reste seulement les regrets de ne plus avoir connaissance de ce que vous tous, allez devenir, l’idée de ne plus voir vos tronches de cake, est attristante.

          Anh Thu au volant de cette relique de chez Nippons and Co, ne se sent plus, elle doit s’imaginer au volant d’une formule 1, nous empruntons des artères de tous calibres, aucune d’entre elles ne possède la moindre plaque en arabe ou anglais, rien de chez rien. Nous fonctionnons à la boussole, manière Vasco  da  Gamma, lui, il cherchait quelque chose, nous trois, nous cherchons la sortie de ce merdier.

          Anh Thu s’affale la tête la première sur le volant, j’attrape le frein à main,  je le serre autant que faire se peut, Anh Thu a levé le pied de l’accélérateur, la caisse s’arrête, je  la dirige vers le côté droit du chemin, nous sommes en pleine ville et en plein merdier.

           Je mate vite fait autour de nous, rien, pour le moment, pas de danger immédiat, personne aux fenêtres, il faut que l’on se tire d’ici et en vitesse.

          Anh Thu est sans connaissance, je la passe en revue, elle a pris une bastos dans le gras du biceps gauche, ça saigne à tout va, je chope un foulard, je lui bricole un garrot, doucement, avec l’aide de Riton, nous l’installons le plus commodément possible sur le siège arrière, la vitre de gauche n’existe plus, envolée ! Aaaah les malfaisants ! Ils s’équipent avec des produits de première bourre, souvent des trucs que nous n’avons jamais vus, le top de chez top. Le projectile qui a atteint Anh Thu, est du genre explosif, enfin, à quelque chose malheur est bon, c’est la vitre blindée qui à fait office de fusible, elle à tout prit dans la tronche.

         Riton prend le manche, nous repartons dare-dare, sans consulter le service des renseignements pour baroudeurs.

       Nous arrivons sans autre incident à la turne, nous transportons Anh Thu à l’étage, les gars sont contrariés de constater que Anh Thu a morflé, sa sœur reste auprès d’elle, Jack et ma pomme, allons ramener vite fait la cantine métallique dans laquelle les trousses  médicales sont colloquées, nous disposons d’un matériel portatif très complet, à l’exception d’un chirurgien-médecin à tout faire, en chair et en os, nous disposons de tout ce qui est nécessaire pour pallier aux incidents désagréables inhérents à notre job, ils sont assez fréquents.

       Lewis et moi, avons déjà rafistolé quelques gusses, bon, rien à voir avec le docteur Barnard, mais dans l’urgence, on a évité d’en perdre quelques uns.

       Nous ne faisons pas de longs discours, notre job, ne laissa pas beaucoup de place pour la démonstration affective, elle se détecte entre nous par de petits signes imperceptibles pour une personne qui ne fait pas partie de l’équipe, dans l’action, il n’y a pas de place pour un étalage détaillé, tout est condensé, et c’est bien. Je tiens beaucoup à ces deux nanas, nous avons d’ores et déjà un paquet de souvenirs en commun, elles m’ont sorti de situations pas possibles, ces deux sœurs sont un exemple de courage pur, du Blanc-Bleu, classe G.

    Je rassure gentiment sa frangine, Bao Tho, en ce qui concerne l’état et l’avenir proche de sa sœur, elle m’adresse un charmant sourire en guise de remerciement, tous les équipiers qui sont là, sont plus solides que le Pont Neuf, questions nerfs, ils en remontreraient à un fakir Birman ayant quarante ans de métier.

    Anh Thu est rafistolée, sa blessure est recousue façon grand couturier, pour le moment elle se repose, une injection d’antalgique la fera dormir pendant deux ou trois heures, elle devra se ménager pendant quelques jours.

       Lewis, Jack de son prénom, et moi, formons une équipe chirurgicale de « campagne », capable de faire du tort au Pr Benzé, surtout ne lui dites rien, il pourrait s’inquiéter pour sa clientèle. 

     Un petit briefing  est improvisé dans la grande pièce du ré de chaussée, Pierrot s’est débrouillé afin de nous approvisionner en alcool et d’autres trucs genre amuse gueules, l’alcool n’est pas à la mode dans le coinstaud, pas si facile à trouver, avec des brouzoufs ça aide, les réticences s’estompent, à la vitesse d’un prestidigitateur qui planque des cartes à la vitesse de la lumière, dans toutes les planques de son costard.

 Nous changerons de crèmerie dès le lendemain , les choses un peu plus agitées vont commencer,  j’espère que Anh Thu sera requinquée, qu’elle aura récupéré toutes ses capacités, en particulier, celles de reine du volant.

Ce matin, Anh Thu a récupéré de l’énergie, cette jeune femme, est vraiment dotée de qualités hors du commun. j’ai songé un moment, à ce que nous utilisions des gilets pare balles.

Lorsque j’ai soumis cette idée à mes compagnons, le refus à été unanime. 

Discrètement, nous quittons notre repère pakistanais, afin de nous diriger vers l’un des paradis terrestre actuel : le Pachto, c’est à dire, l’Afghanistan. L’adresse que m’a communiqué le défunt Abasin, se trouve au cœur d’un petit bled situé à proximité de Kaboul : Bagrâm, nous allons découvrir notre résidence future, pour les quelques jours à venir.

Nous arrivons à Bagrâm, quelques minutes plus tard, nous sommes installés dans notre nouveau palace. Cette maison est placée astucieusement au fond d’une petite impasse, très étroite, cette situation nous protège de certaines velléités de nos amis les Talibans, les mêmes qui ont fait déguerpir les soviétiques à coup de pompes au badaboum, et de Stinger, ajustés pile poil, dans leurs hélicoptères maousses.

Bagrâm, est un tout petit village, ce qui implique des risques supplémentaires et inutiles, nous nous déplacerons à Jalâlâbâd, un autre bled, plus près de la frontière pakistanaise, l’air y sera un peu plus respirable, et surtout, en cas d’urgence vitale, nous serons tout près de la frontière pakistanaise, ce qui représente une chance supplémentaire, non négligeable, de sauver nos miches.

     Notre cahute de Bagrâm, n’ a pas été pensée en fonction d’un minimum de luxe, même l’abbé Pierre, n’au rait pas homologué une résidence aussi minable. Nous, nous sommes habitués à ce genre de refuge précaire, avoir un toit capable de contenir la pluie, est un privilège, c’est le cas, le toit ne fuit pas.

     Ce soir, briefing général, demain, nous devons voir en détail, par le menu menu, les conditions à réaliser afin de réussir sans casse, une opération programmée sur le Hari Rud, il s’agit pratiquement du seul fleuve qui s’écoule en Afghanistan, nous allons vérifier tous les détails de cette opération, et ce, avec toute l’équipe.

    L’eau est rare dans ce pays, il s’agit là d’un paradoxe, le pays contient en son centre un massif montagneux qui culmine à plus de 7000 mètres d’altitude, on l’appelle Hindou-Kouch. Ce massif montagneux, contient des milliers de milliards de mètres cubes d’eau gelée en neiges éternelles, de quoi rafraîchir une infinité de whiskys et autres petits jaunes. Malheureusement, l’Afghanistan, ne dispose pas d’un système d’irrigation efficace, cet état de fait, génère les problèmes de sécheresse, la population subit cette situation, avec le fatalisme, qui caractérise les indigènes musulmans, inch’Allah, metkoub.

   Demain, une partie de l’équipe partira avant le lever du jour, elle se compose de Riton, Pierrot, Nenesse, Pedro, Claudio, mézigue, et Bao Tho. Jack et les autres, restent en contact permanent par radio, ils peuvent agir si besoin est.

  Cette ballade, n’a rien de vraiment extraordinaire, mis à part un deux détails, premièrement, nous serons contraints de nous mouiller, pas au sens figuré, au sens propre. Toutefois, les opérations sur l’eau, sont presque toujours plus complexes. Secundo, une précision nous a été communiquée, elle vaut son pesant s’assurance sur la vie :  Parmi les engins que nous devons détruire, se trouvent quinze ogives nucléaires de moyenne puissance, à la tienne Etienne !

Rassurez-vous bande de naves, les ogives seront mises hors d’usage, c’est tout, il n’est pas question d’initier la réaction nucléaire, d’ailleurs nous ne disposons pas du matos indispensable, ces joujoux seront cassés, menu,menu, c’est l’essentiel.

 les objets flottants, que nous allons visiter, sont de véritables pièges, nous devons nous approcher, le plus discrètement possible, tout en évitant de nous offrir un voyage gratos et définitif, dans les airs, le tout, offert par la maison Taliban &Co.

 Deux possibilités se présentent à nous afin de d’aboutir au résultat espéré. Soit, couler les trois barges, en perçant les coques, coques à fond plat, ou faire sauter le toutim. Nous avons opté pour la seconde solution, l’avantage, c’est que ça va réveiller en sursaut les talibans du coinstaud, ça va saturer sec, du côté de leurs esgourdes, ils risquent d’y laisser quelque peu de leur perception auditive, un pétard maousse, style mémorial commémoratif, d’un centenaire du quatorze juillet, le tout, garanti sur facture ! 

De plus, en cas de pépin vraiment important, tout le monde, et ce, dans un rayon de trois kilomètres, aura droit à un bronzage garanti à vie, et indélébile, façon hydrogène sulfuré. Le vrai malfaisant de cette histoire, c’est le vilain vénal, qui a fourgué ces pétards maousses, potentiellement mortels, aux talibans, mais bon, ça c’est une histoire qui dure depuis que les armes existent, il y a ceux qui les fabriquent, et ceux qui les fourguent à tout va, en fin de chaîne.

On trouve des orthodoxes fanatiques, qui nous les balancent sur la tronche. Le génie humain n’a pas de limite lorsqu’il s’agit de détruire, il se mord la queue, jusqu’au jour ou il se bouffera lui même. Les humains, sont convaincus qu’ils sont supérieurs à la gente animale, pourtant, ils cultivent quelques caractéristiques majeures, qui ne sont pas à leur honneur, mais l’honneur ils s’en tamponnent, ils sont envieux, jaloux, avides de tout, ils ne souhaitent pas de bien à leurs congénères, au contraire.

Ce soir, c’est le moment de la « revue de détails », faire le choix de ce qui est indispensable et nécessaire à la fois, ça peut paraître simple, en fait, ça ne l’est pas.

Lorsque nous nous déplaçons, nous n’emportons avec nous, que le strict nécessaire, pas un pélo de plus.

Après avoir réglé leur compte aux trois barges, nous changerons de crèmerie, nous partirons pour Jalàlàbad, une espèce de paradis, ou tu te prends une bastos, avant même d’avoir le temps de comprendre, c’est le seul avantage.

Nous avons progressé dès la nuit tombée, au creux d’une gorge étroite qui donne le vertige, les paysages sont magnifiques, impressionnants, le bruit de l’eau est un peu assourdissant,

Nous avons choisi un emplacement en amont, de cette manière, nous pouvons descendre le courant, de manière à arriver peinards jusqu’aux barges, à qui nous devons faire un sort définitif.

Nous avions les photographies de ces trois engins, de toutes les façons, il n’est pas possible de les confondre, avec quelque autre objet égaré sur le Hari Rud, moitié fleuve, moitié torrent, en ce moment, comme ça, à vue d’œil, dans la nuit noire, il ressemble davantage, à un fleuve en crise de croissance.

Pédro, est le roi de la pagaie « artistique », il prend la tête des trois canots, nous nous approchons le plus discrètement possible.

Nous avions imaginé que ces barges seraient gardées, et très bien gardées, c’est le cas, il fait nuit noire, avec nos lunettes à infra rouge, nous apercevons quatre gardiens en armes, impossible d’en connaître le nombre exact, on s’en passera.

Nous nous sommes posté en amont des barges, afin de pouvoir adapter notre manière d’agir, c’est immédiatement décidé, les deux canots sont bourrés de C4, une quantité suffisante, capable de modifier le paysage ambiant.

Nous plaçons les deux canots bourrés d’explosifs, à l’arrière de la barge la plus en amont, le seul point délicat, est que nous ne profitions pas de l’explosion trop tôt.

Pas de problème, nous avons équipé nos explosifs de minuteries, et  de déclenchement télécommandés, ça va être une espèce de quatorze juillet avant l’heure.

Cette action a été calculée de manière à ce que nous puissions tous grimper à bord du troisième canot, qui nous accueille tous, en bonne et due forme.

Le courant nous entraîne rapidement, nous contrôlons les mouvement du canot à l’aide de nos pagaies,

nos trois experts, Pedro, Claudio et Luciano, sont comme chez eux, ils dirigent le canot à merveille, pas la moindre fausse manœuvre, ils enroulent à la fois la progression, et contrôlent la direction, comme s’il s’agissait d’une balade romantique  sur le bassin du bois de Boulogne.

Dans la pénombre, j’aperçois les silhouettes de mes trois potes qui dirigent le volumineux canot gonflable, comme s’ils étaient en vacances, c’est bien de se trouver avec des gaziers de ce type.

Le canot est suffisamment  éloigné des trois barges, nous descendons le courant, depuis plus de 15 minutes, nous avons franchi plusieurs courbes, il est temps de faire un peu de bruit, j’essaye les trois télécommandes, elles ne répondent pas, ce fleuve est encaissé, au fond d’une vallée étroite, ce n’est pas l’idéal pour ce type de signal, à mon chrono, les charges à déclenchements temporisés, vont se faire entendre, dans quatre minutes.

Le Hari Rud, est un fleuve très bruyant, en cette période de l’année, il serait à classifier, dans la catégorie des « fleuves du genre énervés », mais ça, nous le savions, ce n’est pas une surprise.

La temporisation, est pile à l’heure, normal, nous utilisons le matos le plus fiable, au loin, nous apercevons une lueur jaunâtre, le grondement énorme, le bruit, nous parvient avec deux ou trois seconde de décalage.

C’est énorme, la faune de la région, doit nous en vouloir, les oiseaux, ont du migrer avant la date, certains arbres, ont du se retrouver déshabillés, nus comme des vers, je leur demande humblement pardon à tous.

Pédro, Claudio et Luciano, tous trois, ont entendu le bruit énorme, signifiant que la mission est réussie, ils ne font pas un geste, signifiant que c’est OK, ils ne se préoccupent que de diriger correctement le Zodiac, et croyez moi ou pas, ce n’est pas un petit boulot tranquille !

Avec les autres participants, bien que secoués comme des pruniers, au moment de la récolte, nous trouvons cette seconde magique, qui autorise l’échange d’un petit signe de satisfaction, un pouce levé, indique parfaitement ce sentiment de réussite, aucun d’entre nous n’a songé au V de la victoire, nous avons apprécié Churchill, juste ce qu’il faut, pas plus.

Nous avons rejoint notre « résidence » de Bâgram, en « bonne santé », rien à déplorer, nous sommes tous en parfait état de marche,

 

to be continued, if providence wills

Aujourd’hui, le turbo de mon existence, n’apprécie plus beaucoup les surrégimes, pourtant le temps lui, continue de s’écouler, l’adrénaline ne fait plus très souvent des bises à mes neurones, elle se fait rare, trop rare…

Vous l’ignorez, pourtant j’ai envie de vous dire que j’éprouve une passion pour la musique, les musiques, toutes sans exception, j’ai eu l’occasion de jouer en public, télévision, radio, j’y ai croisé des noms très connus aujourd’hui, mais ça je m’en tamponne, il n’y a rien à gagner avec la célébrité des autres, je ne la recherchais pas, tous ceux qui me connaissaient le savaient, certains étaient étonnés, ils me demandaient parfois « mais pourquoi ? » pourquoi, je ne le sais pas encore aujourd’hui, ou plutôt en partie, l’égoïsme, l’égocentrisme ambiant, ne me convenait pas du tout, je l’ai observé pendant un certain temps.

  L’important selon moi, c’est de savoir qui on est, pourquoi nous respirons, être en bonne santé, si notre destin nous veut du bien, et ce, avant que l’usure de la vieillesse ne vienne nous coller des bâtons dans les roues….Amen. 

 

 

  

 

 

 

 

Comment Charles Petitpont, grouillot, a rejoint l’incompétence….

Posté : 3 novembre, 2012 @ 11:45 dans poliakov | Pas de commentaires »

 

               Charles Petitpont, est un autodidacte, autodidacte ne désigne pas systématiquement,  une personne qui n’a pas accumulé un grand nombre de connaissances, le cas de Charles est ambigu, avec les années, il est parvenu à comprendre une grande partie des mécanismes, des astuces, des ruses, des écueils, des bourdes grossières à éviter comme la peste, il nage à la perfection, dans des eaux qui sont troubles pour la plupart des individus.

         Charles, ne désire plus parler de cet état de fait, ses capacités, il les met en œuvre tous les jours, jamais, au grand jamais, on ne le mettra en position de répondre à un questionnaire de culture générale, ça il le sait, il ne veut plus faire mention de son parcours scolaire inexistant, jamais il ne le précise, le temps aidant, il s’est constitué une espèce de « pédigrée » qui repose sur une accumulation de « presque mensonges », cette situation peut s’expliquer partiellement,  compte tenu des responsabilités acquises sur le tas, il a été propulsé au pinacle, sa réussite est suffisante, elle lui sert de référence, c’est son université à lui, point barre ! Comment a-t-il réussi ce tour de passe, passe ?  Mystère conjoncturel sans doute, laxisme éhonté des cadres supérieurs en place, qui ne regardent que les résultats, pour le reste, ils s’en remettent aux subordonnés, ils préfèrent le golf aux colonnes de chiffres.

Le poste qu’il occupe au sein de cette banque tentaculaire, applique en permanence, un baume sur son ego, pour le reste, il ne constate autour de lui, que des courbettes hypocrites, mais obséquieuses, c’est le second adjectif qui l’intéresse, la sincérité, il y a belle lurette qu’il sait qu’elle est superflue, mensongère, et inutile, seul, le pouvoir compte.

Dès l’âge de treize ans, grâce à un ami de sa mère, il est entré au palais Brongniart au plus bas de l’échelle, il y a occupé le poste de grouillot, c’est-à-dire à peu près l’équivalent d’assistant de metteur en scène, celui qui se rend utile, qui fait office de boniche, qui est chargé de missions importantes, comme d’aller chercher les cafés, ou les sandwiches, et autres petits détails, qui lui font aimer son poste, avec l’espoir qu’un jour proche, il pourra enfin apprendre, toucher du doigt certains éléments qui concernent réellement ce métier.

Charles, on peut encore l’appeler par son prénom, plus tard, certains n’oseront plus, ceux qui ressentent profondément, la trouille du courtisan, Charles, disais-je, court en tous sens, il va il vient, il est partout, il s’efforce d’être aimable avec tous, il veut satisfaire tous ceux qui le sollicitent, il sourit en permanence, de petites ridules se forment déjà autour de ses zygomatiques qui sont anormalement sollicités.

Il ne songe qu’à  son avenir, à l’instar d’une souris affamée,  il veut les bouffer tous, il sait qu’il est plus malin qu’eux tous réunis, il est surtout plus courageux, plus travailleur. Il croit en son Karma, son destin doit le mener vers les plus hautes sphères, un jour prochain, il sera assis aux premières loges, du spectacle de la vie, de sa vie, elle est étroitement liée à sa banque, il sait tout ça, lui qui sait à peine lire et écrire.

     Son salaire est presque inexistant, il l’utilise afin de régler en partie son habillement, il a compris qu’il était indispensable d’être impeccablement vêtu, et ce, en toutes circonstances, sa mère n’est pas exigeante en ce qui concerne la destinée de son salaire, bien au contraire, c’est elle qui lui a conseillé de soigner son apparence, elle participe au choix et à l’achat de tous ses vêtements.

    Aujourd’hui, Charles est plus que satisfait, quand il songe à ses débuts, il est prit de vertiges, il est conscient qu’il a vécu une époque bénie des dieux, à quarante ans, il est devenu acheteur principal, c’est-à-dire qu’il est actuellement le responsable de toutes les transactions effectuées par sa banque, donc, par lui. Il redoute les équipements en informatique qui sont prévus, il ne connaît rien à l’informatique, il ne sait pas utiliser une simple calculette.

       Il ne lit pas, à l’exception des articles et autres télex, qui traitent de l’évolution instantanée des « marchés », il a conservé son caractère enjoué, sa bonhomie, son comportement est strictement calqué, sur celui de la veille, quelles que soient les circonstances, les imprévus du jour, il a appris à masquer ses véritables émotions, c’est pour lui, une attitude essentielle, ne jamais ouvrir cette porte à personne, ce serait comme laisser pénétrer un autre esprit dans la pièce de « Barbe Bleue », et ça, il se l’est interdit à jamais. 

       Désormais, tout est clair pour lui, ou presque, il est conscient que le poste qu’il occupe actuellement, est son bâton de maréchal, l’époque, les circonstances, la fameuse « promotion interne », pour qui est patient, ajoutez une bonne dose de providence, tout ça lui a permis de pousser les murs, afin de pouvoir y loger son ego, compte tenu de sa réussite, incontestable, quel qu’en soit le mécanisme mystérieux, sa vanité, ne peut plus se loger dans des dimensions du commun.

        Il est logé avenue Foch, la banque lui a réservé un hôtel particulier, pour lui seul, sans oublier la voiture de fonction avec, une vaste et superbe berline, livrée avec le chauffeur de maître, sans laquelle elle serait incomplète. Le chauffeur se prénomme Paul, il fait pratiquement partie de la famille de Charles, étant utilisé pour de « l’assistance » totalement hors contrat professionnel, depuis quelques années Charles a développé une propension concernant les liquides de toutes sortes, pourvu qu’ils contiennent la proportion d’alcool qui lui procure cet état second auquel il est désormais habitué, d’ailleurs, il se complaît dans cette situation, son épouse très effacée, ne fait aucun commentaire, elle sait qu’elle bénéficie d’une situation, qui tient du miracle journalier.

   Paul, discret et dévoué, se charge et ce, très fréquemment, de conduire, ou plutôt de « raccompagner » Charles, en le soutenant fermement, au delà de la porte d’entrée monumentale, de ce superbe hôtel particulier qui lui a été attribué. 

       Charles est un homme de taille moyenne, d’ailleurs, il sait qu’il est moyen en toutes choses, ça le rassure.

           Il est brun, très brun, sa lèvre supérieure s’orne d’une fine moustache, à la « Clark Gable », il ne sourit presque jamais, quand il doit être affable, il esquisse une espèce de grimace qui peut passer pour un sourire, il a conscience de la mauvaise implantation de sa dentition, malgré les moyens pratiquement illimités dont il dispose, il n’a jamais souhaité, ou fait l’effort de rectifier ce défaut, il préfère éluder ce problème, peut être craint-il de confier sa bouche à un praticien, même émérite, en fait, c’est un trouillard,  il éprouve une peur bleue à l’idée des tribulations des instruments de dentisterie, il ne veut même pas y songer, cela lui donne la chair de poule.

          Son aspect physique, il s’en moque totalement, en vérité, il en souffre, son épouse est quelconque, il rêve d’avoir ne serait-ce qu’un seul succès auprès d’une autre femme, qu’il l’apprécierait simplement pour ce qu’il est, hélas, il est lourd, dénué d’humour, les femmes adorent l’humour, celui qui les fait sourire ou mieux rire, a fait plus de la moitié du chemin qu’il souhaite parcourir.

En vérité, il s’est fabriqué une histoire, qu’il se raconte à lui même, quand il est sobre. Il y a bien longtemps qu’il a compris, que ce qui le sauve en toutes circonstances, ce sont les milliards qu’il manipule journellement, les bénéfices qu’il apporte au conseil d’administration, ou ceux qu’on a l’obligeance de lui attribuer, il ne génère pas vraiment tout ces bénéfices, les dirigeants, jouent au golf, ou à la poupée, ils ne connaissent rien des mécanismes complexes de la bourse et des marchés.

 La direction, les actionnaires, s’en tapent de son raffinement inexistant, de ses défauts d’aspect, ils ne s’intéressent qu’à une seule chose, le fric qu’il rapporte à la pelle, pas une pelle de jardin, non,non, une grosse pelle mécanique qui tourne jour et nuit, les marchés ne s’arrêtent jamais, quand l’un se repose, un autre ouvre à l’autre bout du monde.

 Charles, n’est pas doté d’un courage excessif, il ne l’avouera jamais, ou alors, c’est qu’il sera sous la menace d’une torture physique quelconque, c’est un couard, il le sait. 

Les fées, ne lui ont pas non plus conféré une intelligence vive et brillante, dans son métier, ce n’est d’ailleurs pas absolument requis, les dirigeants suprêmes, n’exigent et ne jugent que sur les résultats , c’est clair, quand il s’agit d’énormes sommes d’argent, l’unique préoccupation, concerne les chiffres, il faut qu’ils soient positifs, le reste, les moyens, la technique, les astuces, ça ne les concernent pas vraiment. 

Pendant ses heures de présence au palais Brongniart, Charles s’abstient de boire, il sait que s’il prêtait le flanc à quelques critiques générées par son comportement, il serait sans doute désavoué par le conseil d’administration.

Non, il se réserve pour les soirées, il passe toutes ses soirées à l’extérieur de chez lui, ses supérieurs le connaissent, ils l’apprécient pour ses résultats, pourtant, ils ont le bon goût, la délicatesse, de ne jamais au grand jamais l’inviter à dîner, quel qu’il soit, ou toute autre manifestation qui le placerait dans une situation délicate.

Il en va de même de nos jours, en ce qui concerne les « traders », ces employés, exposés en première ligne, et c’est d’eux que dépendent les résultats, pourtant, beaucoup d’entre eux, ne savent pas rédiger correctement, leur culture générale, s’inscrit au verso d’un timbre poste.

Charles s’est organisé afin de « vivre la nuit », il s’est composé un parcours de lieux ou l’on peut boire, son carnet d’adresses « mental », est connu de Paul, plus les visites se prolongent, plus Charles, se rapproche de son Nirvana, il veut faire croire qu’il est quelqu’un d’autre, Charles est rusé, souvent il exagère son ébriété, cette méthode, lui permet de tester ses interlocuteurs réguliers, d’essayer de « voir », ce qu’ils ont dans le ventre, il procède de cette manière avec ceux qu’ il revoit fréquemment, au cours de ses pérégrinations nocturnes.

Au moment ou Charles franchit la porte d’un de ces établissement de nuit, peu importe que ce soit le premier ou le vingtième, il est possible qu’il ait bu un tout petit peu plus que de raison, ou rien du tout, pas une goutte.

Il a découvert ce jeu, il le pratique depuis plusieurs années, certains le savent, ils n’y prêtent pas attention, Charles, est une espèce de passant qui passe, il n’est pas la star, la vedette, qui fait tourner les têtes, quand il entre dans un bar, ou un de ces club, ou généralement on boit, souvent, on s’y ennuie.

Lui, Charles, il est naïvement persuadé qu’il peut tuer le temps, et se divertir avec certaines personnes triées sur le volet, il les choisit, dans cette faune de noctambules, qu’il ne cherche pas vraiment à comprendre, il veut attirer l’attention, rien d’autre.

Lui, Marcel, est naïvement persuadé qu’il peut tuer le temps, et se divertir avec certaines personnes triées sur le volet, il les choisit, dans cette faune de noctambules, qu’il ne cherche pas vraiment à comprendre, il veut attirer l’attention, rien d’autre.

              Les patrons, de ces lieux ou il vagabonde la nuit, le voient arriver avec un plaisir non dissimulé, ce n’est pas sa personnalité ni son humour qui provoque cette satisfaction.

             Marcel est généreux, très généreux, il ne respecte aucune convenance, quand l’idée lui traverse l’esprit, il ordonne au patron de l’endroit, de servir une tournée générale, Marcel, ne tient pas à savoir si son offre est de bon aloi ou pas, le patron lui, est tout content de doubler la recette de la soirée, avec un seul client.

               Marcel, règle tout cash, il se complaît à sortir une liasse de gros billet neufs, avec laquelle un éléphant d’Afrique, pourrait s’étouffer,  il règle ostensiblement, il laisse des pourboires impériaux, ceux qui l’acceptent dans leur bar ou boite, ne songe plus depuis longtemps, de lui dire d’aller voir ailleurs, il a acheté le confort qui lui convient, il a imposé ses « petits écarts », il en a fixé lui même un prix tel, qu’il est devenu indispensable, tous pensent à lui, pour ce qui concerne la recette.

            Quand Marcel n’est pas passé « faire sa tournée », on peut entendre le patron penser comme s’il s’exprimait à voix haute,  » j’espère que Marcel va passer ce soir, cela serait bien pour mes bénéfices. »

           La nuit venue, Marcel est une autre personne, ce n’est pas l’influence de l’alcool, non, pas du tout, ou pas fréquemment, Marcel, joue à être ivre, de cette manière, il ose un comportement un peu outrancier, il sait pertinemment que l’on l’attribuera à l’alcool, ce qui est inexact la plupart du temps.

        Quand il a l’occasion d’entamer une discussion avec une personne ou une autre, qui le connaît « de vue », il entame une litanie, qui ressemble à s’y méprendre à une obsession schizophrénique, mais qui ne l’est pas, c’est un numéro qu’il a mis au point, qui fait partie de son jeu, quelque peu ennuyeux à la longue.

        Il aime raconter que Jacques Brel, a plagié plusieurs de ses textes, venant de lui, qui ne maitrise pas la syntaxe, encore moins l’orthographe, il est difficile d’imaginer qu’il ait pu écrire le moindre texte cohérent, encore bien moins, maitriser la poésie.

          Marcel, lui, ça ne le gêne en rien, les interlocuteurs qu’il ennuie, ça il en est parfaitement conscient, il prend un malin plaisir, à jouer de son soi disant éthylisme, attitude qui permet d’abuser de leur temps, de leur patience, malheur à celui sur lequel il a jeté son dévolu.

         De temps à autres, Marcel se livre à un jeu quelque peu répugnant, son attitude est la preuve formelle qu’il a beau être « logé » comme un prince de sang, avenue Foch, il n’en a pas pour autant acquis la culture, et rien de la génétique qui devrait aller de pair avec le lieu.

        La clef de sa personnalité tient dans le fait que l’argent il en dispose en telle quantité, que cela ne lui procure plus aucun plaisir, quand il veut se divertir, il invente des jeux infantiles et pervers, qui flattent son ego.

       Marcel, se présente parfois en compagnie de deux femmes, les deux accompagnatrices-comparses pratiquent une profession que l’on devine au premier coup d’œil, elles n’appartiennent pas à la catégorie des accompagnatrices de haut vol, elles affichent bravement leur état, comme si elles portaient un panneau revendicatif.

  Il est flagrant que notre ami Marcel, à conclu quelques arrangements, concernant le scénario qu’il désire, tout ça bien entendu, contre espèces sonnantes et trébuchantes. Dès qu’il aperçoit une personne qui se trouve à portée de voix, il commence un numéro plutôt de genre infâme, afin de montrer qu’il est vraiment le chef, comportement totalement différend comparé à celui qu’il affiche habituellement.

 

 Il a élaboré quelques règles bien précises, qu’il explique avec soin, avant de partir accompagné de deux ou trois dames à la vertu très légère, qui sont intégrées pour la nuit, actrices bien rémunérées, qui participent à l’élaboration de son défoulement nocturne.

Un soir, j’attendais une amie, j’étais assis à la table voisine de celle de Marcel, quand il est arrivé, en compagnie des deux femmes, bien entendu je les ai vus, j’ai préféré ne pas prêter attention à la scène, ne pas croiser le regard avec Marcel, de cette manière, j’avais une chance d’échapper à l’obligation, de jouer au faire valoir, role de  témoin, enrôlé systématiquement par Marcel.

 Marcel, me connaît, j’ai eu la faiblesse de l’accompagner dans ses délires à plusieurs reprises, sans rechigner, depuis, parfois, à charge de revanche, il m’utilise. 

 Il n’a pas commencé son « numéro » de reproches à l’attention de Jacques Brel, qui lui a volé quelques unes de ses œuvres, non, non, ce soir, il s’est fabriqué un scénario dans lequel les deux prostituées sont incluses.

Il commence à exiger des « attitudes » particulières des deux femmes, le thème qu’il a choisi, est qu’il est un « dur dominateur, exigeant, » ce qui est le contraire absolu de ce qu’il est, il est surtout un couard patenté.

  Ce soir là, sciemment ou non, il déborde des limites qu’il a lui même fixées avec elles, il se laisse aller à ses pulsions sadiques, il n’a pas d’autre opportunité de les mettre en œuvre, il ordonne : « Janine, fais voir ta culotte », puis s’adressant à l’autre jeune femme,   »Jennifer, quelle est la couleur de ton slip, montre le moi, montre le aussi à mon voisin » mais voilà, les filles qui l’accompagnent, en dépit de « l’arrangement » financier, sont loin d’être aussi veules qu’il pourrait le penser. Visiblement, elles rechignent à se laisser humilier de la sorte, ça, il ne l’avait pas prévu.

  Marcel, leur parle à l’oreille, et les voilà qui partent tous les trois, en direction des toilettes, non sans avoir jeté un regard appuyé qu’il veut complice dans ma direction, il agit comme s’il ignorait que son manège est répugnant.

    Ils disparaissent tous les trois pendant un laps de temps assez court, trois ou quatre minutes, puis, le trio revient, le visage de Marcel, ne semble pas respirer le contentement espéré.

    Il ne sait rien des humains, en dehors de son travail, il a appris à nager comme un poisson dans l’eau, lorsqu’il s’agit de ménager ses intérêts, en l’occurrence, il est persuadé que son argent peut tout, ou presque.

   Il vient de prendre une claque sur son vilain nez, et ce, par deux « gagneuses », qui refusent de se laisser humilier comme il l’avait imaginé.

  Les filles le quittent, elles ne font pas d’esclandre, elles se dirigent dignement vers la sortie, laissant derrière elles, une trainée de patchouli presque nauséabond, mêlée à une gêne qui retombe sur le costume de Marcel, lui, gêné, reste là, sans moufter, sans faire un geste, il ne sait pas comment retourner cet incident à son avantage, quelques clients se sont rendu compte de la scène, visiblement, sa cote d’amour n’est pas au beau fixe, seul, Paul, le patron de l’établissement, fait l’effort de lui adresser un mouvement d’épaules, qui peut signifier, cela n’a pas d’importance, bien entendu, Paul éprouve une affection de type ‘tiroir- caisse », pour lui, il s’agit de son sentiment le plus important.

  Marcel, reste encore un moment, seul, pantois, ridicule, dans l’incapacité d’attirer l’attention sur lui, il ne présente plus le moindre intérêt, les filles sorties, il n’est plus rien, tout à coup, il s’est transformé en ce qu’il est, en dehors de son autorité au travail : un ectoplasme insipide.

  Il se lève, règle généreusement ce qu’il doit, puis quitte l’endroit sans saluer, après son départ, toutes les personnes présentes, à l’exception de Paul, ressentent une espèce de soulagement presque palpable, l’atmosphère de l’endroit redevient plus coutumière, la tension est évacuée, Marcel, l’a emportée avec lui, ailleurs.

  

 

J’ai appris l’italien à Auschwitz,

Posté : 13 septembre, 2012 @ 10:27 dans poliakov | Pas de commentaires »

 

      Je suis une relique, une espèce de bibelot ancien, un bijou de famille, un zombie, conservé dans une urne virtuelle, mystérieuse, taboue, dont jamais on ne parle.

       Oublié depuis 1942, ladite famille, a été transformée en fumée âcre et noire, en compagnie de six millions d’autres fantômes, qui hantent de nombreux pays, des lieux aux noms horribles, toutes mes racines ont brûlé à Auschwitz, avec la bénédiction, et l’indifférence totale des dirigeants, de ces pays qui « savaient ».

       Le numéro tatoué, sur mon avant bras gauche, dont la couleur bleu-vert, a fini par s’atténuer, me dit, à chaque jour qui passe, que je ne dois rien oublier.

     De nombreux médecins français, ont eu l’occasion de l’apercevoir, aucun, je dis bien, aucun d’entre eux, n’a osé, ou eut « l’envie », d’exprimer le moindre mot, ce qui me convient parfaitement. Je sais, et ce, depuis for longtemps, que toute empathie est absente dans ce pays sous influence de l’immigration musulmane, qui n’est disposée à aucune concession

 

 

L’exception à ce propos fut à New York, il y a cinq années, un médecin gastro-entérologue, jeta par hasard un œil empli  de curiosité sur ce tatouage, il exprima simplement son empathie par une expression amicale, sans aucun commentaire, de sa part ni de la mienne, l’alerte aux souvenir était éloignée, ce fut parfait.

      On m’a colloqué, abandonné là, comme un souvenir honteux, qu’il faut oublier, l’oubli est l’attitude des couards, qui s’achètent quelques moments paisibles, en gommant leurs méfaits, ils regrettent amèrement, de s’être fait prendre la main dans le sac.

      Je me délite sur une étagère, au fond d’un placard sombre et poussiéreux, ignoré de  tous, il est probable, que je finisse vendu à l’étal d’un marché aux puces, saint Ouen, ou ailleurs. 

     Je ne suis qu’un recueil de souvenirs dont les épreuves sont indicibles, l’énoncé de celles-ci, rend l’auditoire sourd, il ne veut pas savoir, mieux, il sait, il ne veut surtout pas qu’on lui rappelle qu’il sait! 

     De nos jours, la vie réelle, évolue lentement mais sûrement vers le virtuel, certains humoristes se moquent des personnes âgées, leurs « gags », déclenchent des rires, auprès de ceux qui oublient qu’ils seront sans doute, les objets de ces moqueries, si dieu leur prête vie.

     Je ne serai jamais l’objet de recherche anthropologiques, tout au plus, j’aurai une place, dans le livre des histoires, que l’on raconte le soir à Los Angeles.

      Je suis une des ultimes personnes de ma génération, pour laquelle le destin a décidé, que je ne devais pas  recevoir encore la visite définitive, l’ultime clin d’œil inquisiteur de l’éteignoir imperfectible, magistral, avec lequel, il est impossible de tergiverser.

      Après ? Après, nous devenons tous de l’histoire, cette histoire, nous ne sommes plus présents pour l’entendre, éventuellement la contester; chacun peut raconter toutes les carabistouilles qu’il souhaite, il n’existe plus de témoin, plus aucun contradicteur.

      La Camarde, ne me fait pas les yeux doux, j’essaye vainement de l’ignorer, ces temps ci, je sais qu’elle est là, elle vient me humer, prendre mes mesures, son flair est indéfectible, il détecte les vieilles peaux, à distance.

      Après avoir miraculeusement recouvré la liberté, au cours d’une évasion réussie, ayant retrouvé la vie, après une mort permanente, pendant une période de près de trois années, une fin, à laquelle il était possible d’assister à chaque instant.

       J’ai été contraint de ne plus songer à elle, à cette finalité désagréable. Quelques années m’ont été nécessaires afin de rectifier cette erreur infantile, constater, que cette astuce était un leurre, qu’elle ne fonctionnait pas du tout. Le temps, est notre paramètre le plus précieux, il nous concerne tous, nul ne peut ralentir le sable qui s’écoule, quoi qu’il arrive. 

      La peur ne fait pas partie de mon comportement, mes tribulations allemandes et polonaises, ont gommé toute trace de ce sentiment inutile et négatif, qui ne change rien en ce qui concerne la finalité. Par contre, je ressens une immense tristesse, à l’idée d’avoir à quitter la vie, ce miracle extraordinaire, invisible pour certains, pour tous ceux qui en bénéficient, la durée en est hypothétique et variable. La Camarde se doit de vérifier, à quelle période elle pourra enfin m’ajouter à sa liste incommensurable, liste du boulevard des gisants.

       Au cours de mes vingt sept mois d’internement, j’ai assisté à une hécatombe parmi les internés « choisis pour le travail », tous les autres, étaient dirigés, exécutés directement dans les chambres à gaz, en passant dans un couloir, appelé selon la manière compassionnelle et poétique des allemands, »Weg zum himmel », « chemin du ciel », très peu d’entre nous ont résisté aux diverses sollicitations barbares.

      Je veux vous parler de ce que nous nommions, « un petit numéro ». Les internés, à qui nous attribuions ce surnom, c’est à dire ceux qui ont été tatoués au tout début d’une série, sont très rares. Ces exceptions parmi les internés, ayant été sélectionnés pour le “travail”, ces petits numéros, ont réussi à résister deux, parfois trois années et plus, alors que la “moyenne” est de trois ou quatre mois, souvent moins, selon l’affectation.

     Les kapos eux mêmes, ont une attitude nuancée vis à vis des “petits numéros”, certains SS également, quand ils se laissent aller à peser, évaluer, la « sportivité » de l’acte de survie.

    Vittorio Conte, interné depuis 1939 à Sachsenhausen, Vittorio était italien, juif, syndicaliste et communiste, trois raisons, dont chacune d’entre elles, le condamnait à mort. aux yeux des allemands, il n’appartenait plus au monde des vivants.

     Il a été transféré à Auschwitz dès 1941, juste après la « visite » d’ Himmler, qui a été séduit, subjugué, par cet endroit isolé de tout, à l’aspect macabre.

 Vittorio, a été « sélectionné, au moment ou l’on a choisi quelques équipes, chargées d’effectuer les travaux de transformations, qui transformeraient cette vieille caserne polonaise, une usine de mort.

 Vittorio, était ma nouvelle famille, il était plus que mon frère, une partie de moi, un « mensch » extraordinaire, le regard bleu, toujours droit et direct.

      Après mon évasion, aucune personne au monde, aucun document ne pouvait confirmer mon identité, j’ai choisi l’identité de Vittorio en souvenir de lui, Vittorio, je l’ai vu mourir, épuisé, à bout de force, il s’est effondré sur le sol, un garde letton, lui a logé une balle dans la nuque, en entendant le claquement de cette détonation j’ai décidé, si la Providence, voulait bien m’accorder de rester en vie, je ne resterai pas les bras croisés, je consacrerai le reste de mon existence à « retrouver » certains de ces bourreaux.

     Vittorio et moi, avons été séparés à jamais, au cours de cette funeste marche à la mort, marche destinée à nous épuiser jusqu’à ce que la mort advienne.

      Les cadavres, ainsi disséminés, ne pas laissent pas d’amoncellements de corps, s’ils nous abattent au même endroit, les traces sont évidentes, Vittorio était un petit numéro, dans les 3500, rarissime.

     Lutter, lutter, résister jour après jour, entêtement instinctif, volonté de ne pas abandonner, survivre un jour de plus, retrouver sa paillasse le lendemain, sans passer par la case fumée acre et noire, tristesse à la disparition des amis, compagnons d’infortune, assassinés de toutes les façons imaginables, torture, sadisme, les coups, le froid, la faim, maladies exacerbées par la sous alimentation, et les mauvais traitements permanents.

     Allemands, allemands, propension à la barbarie, barbarie incisée dans votre culture, souvent, les nazis sont et demeurent vos héros.

    Appels interminables, internés punis, arrosés avec un jet d’eau glacée par moins vingt degrés, d’autres que l’on a laissé mourir de faim, une mort horrible et barbare, certains que l’on a accrochés vivants à des crochets de boucher, montés sur un tourniquet.

   Extirpé enfin de ce véritable enfer, j’ai écarté l’idée de mourir, la mort, connais pas,

   j’ai fait ce que je m’étais promis de faire, œil pour œil, préparation longue, délicate, complexe,

  besoin d’argent, beaucoup d’argent, ne possédait, juste un peu moins que rien,

 ce fric, je l’ai “emprunté”, subtilisé, à un groupe sidérurgique teutonique, sommes très importantes,

un de ces groupes pour dont nous étions esclaves, installé à Monowitz-Buna ou Auschwitz III,

 je les ai arnaqué comme à la lisière d’un bois touffu, ils n’ont rien vu pendant trois années,

les teutons, ne sont pas uniquement antisémites,

 ils possèdent également le gène de l’exactitude, « Genauigkeit »,

ils comptent, ils comptent, recomptent, numérotent, classent, vérifient,

incapables d’imaginer, de penser, un montage aussi astucieux, énorme, impossible à leurs yeux,

les responsables Sauerkraut, ont intenté un procès, décision : Non lieu, la cours de La Haye à jugé,

il y avait lieu d’avoir lieu, ils n’ont pas eu ce plaisir, en l’écrivant, le plaisir m’envahit encore aujourd’hui.

Je suis devenu une machine à chercher, afin de localiser des cibles,

méticuleusement, patiemment, je me suis mis à tisser une toile à la trame très serrée, imparable,

tous les jours, je remerciais la providence, de m’avoir accordé le privilège du Talion,

suis devenu impitoyable, tout sentiment barricadé dans un placard blindé,

il suffisait de fermer les yeux, revoir les images de mes ex compagnons, de tous ces pauvres hères, que l’on torturait, traitait à l’instar de nuisibles, selon des théories établies par quelques personnes irrationnelles, démentes. toutes ces colonnes de victimes, qui appartenaient à une ethnie,

qui ne convenait pas aux allemands, et à leurs chefs qu’ils ont élus, 

à une majorité écrasante, cette barbarie, justifie ces actes, et plus —-

 

 l’amour et le vin, ne seront plus au rendez vous, mon temps est écoulé,

un idiome s’est emparé de mon âme, aucun doute à ce sujet, l’italien,

langue de l’amour, des amoureux, sonne comme une musique de vie,

Vittorio, mon alter ego, mon frère, compagnon de chaîne me l’a enseigné,

lui, est resté étendu, sans vie, quelque part dans la forêt, que l’on surnomme “petite Pologne”,

abattu d’une balle dans la nuque par un garde letton, c’est là que nous devions tous mourir,

l’italien est devenu définitivement, mieux qu’une seconde langue maternelle, elle m’est indispensable,

elle a envahi irrémédiablement mes neurones, et ce, de manière fulgurante, ils en ronronnent de plaisir,

ni le don, ni le travail, ni la génétique, toutes fadaises discriminatoires, que l’on nous attribue,

depuis plus de deux millénaires, compliments contre productifs à la Josef Goebbels,

rien n’explique ce phénomène, à l’exception d’un intérêt, d’une attirance irrépressible,

cette langue s’est infiltré, bravant l’interdiction létale des gardes SS,: « Italien Sprache, Verboten » !

en Italie, je suis italien, nul ne peut me caractériser, me différencier,

cette affinité ressentie, comme une histoire d’amour paroxystique qui dure, qui dure,

sentiment devant lequel il est impossible de tergiverser,

attirance gravitationnelle, digne d’un super trou noir,

coup au cœur, semblable à la foudre, percute, inonde mon esprit,

certains crient au miracle, c’est vrai, l’amour en est un, le plus absolu,

le seul, pour qui le croise,  cet autre, celui qui sublime l’existence,

s’oublier enfin, vivre au souffle de l’autre, son complément,

être aimé, aimer en retour, faire face à deux, savoir enfin pourquoi on est là,

sans lui, tout est insipide, fade, comme les recettes de viandes bouillies de la perfide Albion. —-

 

Aujourd’hui, les états commencent à rendre publique, une partie de certaines archives,

tous ceux qui ont profité de l’Allemagne et de ses largesses, sont ravis que ce soit si tard,

ils sont à l’abri, nul ne viendra leur demander pourquoi ils ont vendu ceci ou cela,

les petits documentaires très édulcorés que l’on montre ici ou là,

ne sont que des échantillons très choisis, très modérés,

il ne faut pas contrarier nos amis allemands, 

Tout ça, ça a réellement eu lieu, a-t-on rendu justice aux victimes ? ça intéresse qui ? Quelques cinéastes

 repentis…Soixante quinze années d’eaux troubles, ont coulé sous les ponts,

pourtant cette monstruosité me colle aux neurones.

souvent je fais un rêve, le même rêve, je rêve qu’un dieu juste et puissant, existe,

il vient armé d’une grande balance, afin de mesurer les crimes, les erreurs commises,

plus ou moins volontairement, par le genre humain,

Ce n’est qu’un rêve récurrent, dès le petit matin, la réalité est là —-

 

 

 

Juliette,

Posté : 30 août, 2012 @ 8:03 dans poliakov | Pas de commentaires »

 

                      

           Juliette, une superbe jeune fille de 16 ans, élancée, vive, rieuse, déterminée, elle a d’ores et déjà fixé les grandes lignes de son existence.

Juliette, est un épisode de mon existence qui s’est imprimé de manière étonnante, ce souvenir a conservé toute sa fraîcheur, les moindres détails sont encore présents, bruits, odeurs, images, tout y est, à l’instar d’une bobine d’un vieux film, colloqué dans sa boite de métal, que l’on a rangée sur une étagère d’un placard.

Il m’est possible de revoir à volonté ses expressions, son visage, en particulier son sourire, ses yeux qui pétillent d’intelligence, notre connivence était était telle, que les expressions de politesse conventionnelle, les mots superflus étaient inutiles,  je la revois à volonté, je peux même décider d’orienter un rêve, choisir les moments, les épisodes qui me sont si précieux, ils contribuent, ils m’aident à supporter le temps qui s’écoule sans pitié.

                 Est-ce du à la période très particulière, à laquelle il correspond, période, au cours de laquelle ma survie était mise en question.

         Juliette, est la toute première personne dont j’ai fait la connaissance ici, planqué au cœur du Cantal, à La Devèze, hormis les métayers qui m’ont accueilli, c’est à dire les membres de la famille Martory,

       En quelques semaines, nous sommes devenus de très bons copains, des amis, en quelque sorte. Elle est plus âgée de quelques années, environ, trois ou quatre années nous séparent de la parité, combien exactement ? Je ne l’ai jamais su, cette question ne m’a jamais tracassé. De son côté Juliette, ne m’a jamais posé la question pourtant classique : « Quel âge as tu ? », D’emblée, nous avions dépassé ce genre de banalités infantiles. Il arrive parfois, que l’aspect physique, l’âge indiqué sur un bout de papier, soi disant officiel, énumère des repères, qui ne sont pas pris en compte, dans les relations humaines.

   Il faut dire que ces trois ou quatre années de différence, recouvrent des expériences importantes, parfois décisives, à l’âge de l’adolescence, nous ne sommes pas tous réglés à l’heure de la même horloge, pourtant, à quelques détails près, nous sommes l’objet des même sollicitations, plus ou moins impérieuses, de dame nature.

     Aujourd’hui, la compagnie de Juliette, compte beaucoup pour moi, à en juger part nos attitudes, je crois que la réciproque est vraie, il s’agit là d’un sentiment ressenti, pas d’une certitude absolue.

      Mon prénom est Léo, ici, je suis Jean-Pierre, je commence à m’habituer à ce prénom, il ne me déplaît pas, au contraire, de plus, il est plus passe partout, moins risqué.

     Le dimanche, j’accompagne la famille Martory à la messe, pas toute la famille au complet, je me dois d’adopter les usages les plus répandus, les plus conventionnels.

     Je ne suis pas très à l’aise dans ce lieu de culte, mes parents ne nous ont inculqué aucun précepte religieux, s’ils en avaient ressenti quelque velléités, la période actuelle, n’est pas vraiment celle qui convient. Ici, j’ai appris les gestes les plus courants, afin d’avoir un comportement banal, ne pas éveiller les soupçons, d’une population qui, globalement est plutôt bon enfant, en apparences. Jean Martory, le grand père, sa femme et son fils, ne nous accompagnent pas à la messe, ils se contentent de respecter les traditions, pourtant, ils ne sont pas passionnés par la religion, la grand mère, et son fils Pierrot, restent à la ferme. Il n’est pas possible de laisser la ferme, sans une ou deux personnes qui  s’occupent des bêtes et et autres obligations. Le grand père Jean, lui, nous accompagne tout le long du chemin, puis, il nous quitte, quand nous arrivons en vue du parvis de l’église, sans mot dire, il bifurque en direction  du café situé sur la place, « chez Mario », c’est là, ou Mario joue de l’accordéon en fin de semaine, et les jours de fête. 

     Je suis arrivé dans cette région, le Cantal, il y a de ça, un peu plus de cinq mois, c’était pendant l’hiver, l’hiver est très rigoureux dans cette région. Je ne savais rien de la vie à la campagne, les circonstances m’ont plongé tout à coup, dans une espèce de potage, dont j’ignorais tout de la saveur, dont la composition m’était inconnue, ce fut une découverte totale, j’en ai pris plein les mirettes, une véritable leçon de choses, à la campagne, la naïveté n’est pas du même ordre que dans les villes. Ici, les gens se connaissent, ils assument tous ou presque certaines responsabilités, que les citadins n’imaginent même pas, les liens sont forts, ils dépendent les uns des autres.

   J’ai appris une foule de choses nouvelles, la nature, la faune, la flore, les forêts mystérieuses, immenses, les différents arbres, le vent qui les secoue majestueusement, les fleurs, les oiseaux, les animaux sauvages, ceux de la basse-cour, comment on laboure, on ensemence, le froment, le seigle, la luzerne, comment on cuit les grosses miches de pains, que l’on place une après l’autre dans le grand tiroir situé en bout de la table, les hommes adultes « font chabrot » avec ce pain, qu’ils ajoutent à la soupe, en ajoutant un peu de vin, quand l’assiette est presque terminée. Comment on confectionne le fromage du Cantal, ces énormes fourmes rondes , qui semblent ne jamais disparaitre, ne jamais vouloir se terminer, et pourtant, petit à petit, une fourme toute entière, vient remplacer, celle qui a disparu dans nos estomacs.

    Les leçons sont journalières, incessantes, instructives, comment se tailler et fabriquer un aiguillon, apprendre les champignons, ou ils se dissimulent dans la mousse, sous quelles espèces d’arbres.

  Tout le monde communique en patois, ces sonorités nouvelles ont envahit mes tympans, au début, ce n’était que du bruit, petit à petit, c’est devenu des expressions des mots, aujourd’hui, j’arrive à décrypter la plupart de ce qui se dit.

    Les fêtes sont collectives, joyeuses, à l’instar des danses, qui s’exécutent en groupe pour la plupart, la bourrée auvergnate est un véritable test de santé, pour tous ceux qui s’y frottent, les anciens, ceux qui ne dansent plus, observent cette jeunesse, qui dépense son énergie, en effectuant ces danses sportives, avec élégance. Pendant ce temps, eux, les vieux, observent sans mot dire, ils en déduisent le bulletin de santé des filles et garçons, qui s’agitent, transpirent, sur le plateau ou l’on danse, préfigurent parfois, les prochaines alliances.

    Aujourd’hui, nous sommes en mai, le climat est doux, la nature se réveille, les oiseaux s’agitent en tous sens, l’environnement est magnifique. Tout est nouveau pour moi, auparavant,  je n’ai pas eu l’occasion de séjourner aussi longtemps à la campagne.

     Je suis né à Paris, mes parents ont décidé qu’il était plus prudent, de trouver un endroit ou ma sœur cadette et moi, serions moins exposés aux nouvelles lois raciales, je réside à Calvinet, auprès de la famille Martory, ma sœur cadette Lucie, âgée de huit ans, habite dans un petit village, nommé Cassaniouze, situé à trois kilomètres d’ici, la famille Leslavergnes l’a accueillie.

      Mes parents et ma sœur ainée, sont restés à Paris, je suis dans l’impossibilité de communiquer avec eux, cette situation génère beaucoup d’amertume, de tristesse en moi, je ne comprends pas pourquoi nous sommes traités, menacés de cette manière, cela me semble très injuste, inhumain.

     La ferme ou je suis colloqué, stocké là, non sans risque, pour les Martory, et pour moi, et ce, depuis les décrets pris en urgence par le maréchal Pétain, n’étant  pas conforme aux « critères » exigés par Hitler, que Philippe Pétain s’est empressé d’appliquer en urgence. Nous sommes au mois de mai 1941, pas vraiment une bonne période pour les personnes de mon style, le lieu dit sur lequel la ferme est bâtie, se nomme  »La Devèze », un endroit attachant et magnifique.

         Les Martory, m’ont accueilli, leur décision est loin d’être un acte innocent, ils risquent leur vie, cela vous donne une idée de quel bois ils sont faits. Dès que possible, j’irai rejoindre le maquis, je suis âgé de quatorze ans et demie, je suis déterminé, pour moi, il n’existe qu’un seul choix. Un jour prochain, dès qu’on me le  fera savoir, j’irai rejoindre les FTP-MOI, c’est à dire un maquis, composé principalement de communistes, de francs-maçons, de juifs, de tous ceux qui ont décidé de se battre plutôt que de se laisser embarquer par les miliciens, et autres volontaire du « Maréchal nous voilà. »

          J’irai me joindre aux attiré FTP-MOI, comme ça, simplement par naïveté et quelques similitudes. en ce qui concerne les discriminations et autres persécutions, ils nous acceptent à bras ouverts, sans rechigner, avec eux, je ne risque pas de remarques désagréables.

         Jean Martory le grand père, Pierrot Martory son fils, et moi, allons régulièrement nous promener dans la forêt,  ils m’enseignent le maniement et l’entretien d’un fusil de chasse, je me familiarise également avec un Lebel, un fusil de guerre, utilisé au cours de la  guerre, de 1914, j’apprécie beaucoup ces moments là, le maniement des armes ne me déplaît pas, au contraire, je sais que je dois me familiariser avec le maximum d’entre elles.

       Je n’ai pas réellement conscience de ce qu’est la mort, cette notion est encore abstraite en mon esprit. pour le moment, aucun adulte ne m’a inculqué les choses basiques et souvent horribles, que l’on acquiert, en fonction de sa destinée, un peu plus tard, je n’ai pas été épargné, je les ai touchées du doigt, bien avant l’heure. 

     Jean Martory, le grand père, est doté de qualités humaines hors du commun, dans la vie de tous les jours ou en dehors, il fait montre d’une volonté, d’un courage extraordinaire, physiquement, il est plus grand que son fils, une bonne dizaine de centimètres les séparent, Pierrot lui, aime converser, Jean, son père, ne dit que le strict nécessaire, pas un mot de plus, ce qui ne signifie pas qu’il ne réfléchisse pas, bien au contraire.

       La Devèze, abrite une maison simple, une construction traditionnelle de cette région, la couverture est constitué de « lauzes », dont l’épaisseur, et le poids sont considérables, les lauzes comportent un trou, qui permet de les clouer afin de les fixer.

      La Devèze est bâtie sur un terrain en pente, la partie basse, qui constitue une espèce de faux sous-sol, épouse la pente du terrain, cette partie fait office de cave, on accède à l’étage par un escalier extérieur en pierre, qui se prolonge par un balcon de bois, qui lui, sert de terrasse.

         Il n’existe qu’une seule pièce principale, en entrant, une grande cheminée traditionnelle se trouve à droite, ainsi que le lit ou dorment les grands parents.

           A gauche, l’espace est divisé en trois parties par des cloisons  de deux mètres cinquante de haut, elles n’épousent pas la forme du toit, il existe donc des espaces entre le toit et le reste de la pièce principale, parfois, il nous est donné, d’entendre les ébats de Pierrot et de son épouse. Je me suis habitué à ces éclats de voix, composés d’un mélange de la voix grave de Pierrot, à laquelle viennent s’ajouter, des chapelets de rires féminins, je me suis rapidement habitué à cette particularité, au début, toute nouvelle pour moi, la norme, c’est quand on y porte plus aucune attention.

         Nous nous levons et nous couchons avec le soleil, quand il arrive d’avoir besoin de lumière, on allume des lampes à pétrole, de plus, la grande table ou l’on prend nos repas du matin et du soir, cette grande table monumentale, est placée assez près de la cheminée, qui possède deux bancs, installés de chaque côtés, en hiver, on peut s’y asseoir, écouter les anciens qui parfois racontent, ils parlent de certains évènements qui ont marqué leur existence, pendant que l’on fait griller des châtaignes.

    Cette cheminée est l’âme de la maison, c’est l’épouse de Pierrot Martory, Jeanne, qui en est la fourmi ouvrière, elle prépare tout, s’occupe de tout, vers dix heures, quand les autres sont aux champs, elle prépare un panier rempli de bonnes choses traditionnelles, crêpes, viande séchée, pain, graisse d’oie, sans oublier une ou deux boissons.

          Les hommes qui travaillent aux champs,dépensent énormément d’énergie, de calories, dans ces petites métairies, on y rencontre très rarement de personnes en surpoids, je n’en ai jamais vu, à l’exception des patrons qui font travailler autrui.

        A gauche de la cheminée, un évier de grande taille, massif, taillée dans de la pierre, est inséré dans le mur, l’eau versée, s’écoule à l’extérieur, à l’arrière de la maison.

          Il n’existe pas d’eau courante, pas plus que de toilettes, nous nous en accommodons très bien, je n’ai jamais rencontré de situation gênante, pas une seule fois, c’est un détail notoire, remarquable.

           Les métayers, ont pour patronyme, Martory, la famille se composent du grand père paternel, de son épouse, de son fils Pierre, que l’on appelle Pierrot, de son épouse, Jeanne, surnommée Jeannette, de leurs deux enfants, deux garçons, Raymond et Jean, plus jeunes que moi, un peu trop jeune pour que je prenne plaisir à partager leurs jeux, ma préférence est nettement en faveur de Juliette.

           Ma relation avec cette famille,est chaleureuse, ils se comportent naturellement de façon très humaine, sans aucun formalisme, je le ressent à chaque instant, petit à petit, je suis devenu un membre de leur famille. De plus, je ne suis pas sans ignorer, qu’ils encourent un risque majeur, contrairement aux adultes, les deux garçons ignorent les raisons qui m’ont amené à vivre au sein de leur famille.

          Juliette est une jeune fille de dix sept ans environ, mince, élancée, sa peau est claire, laiteuse, un véritable Tanagra, des rondeurs bien en place, elle pourrait postuler pour le titre de « Miss Cantal », et l’emporter haut la main; Juliette est grande, un mètre soixante quinze, ce n’est pas très commun dans la région du Cantal, ses cheveux sont noir jais, mâtiné aile de corbeau, selon la lumière, ils dispensent des reflets  qui diffusent une foule de nuances de bleu.

          J’ai fait sa connaissance en gardant les vaches, cette fonction, ne nécessite que quelques explications, ce faisant, je soulage un peu la famille Martory. Nous sommes deux qui nous occupons à garder les vaches, la grand-mère et moi. Milou, le chien de berger préfère suivre la grand mère, il en a l’habitude, en ce qui me concerne, on me réserve des pâturages bien clos, dans ce cas, le chien n’est pas vraiment utile. Je suis incapable de définir l’âge de la grand mère, elle est petite, mince, toujours vêtue de vêtements de couleur gris foncé, ou noir.

           Elle est l’objet d’un goitre, cette anomalie est assez fréquente dans cette région, elle est due à une carence d’iode, celui qui l’affecte, est de petite taille, elle le dissimule à l’aide d’une petite pièce de tissus, elle entend très bien, sa vision est excellente, son caractère est très enjoué, elle aussi, observe beaucoup, parle très peu.

          Les terres, les prés, les habitations, tout appartient au baron de La Motte, il les loue à des métayers, il se trouve que certaines parcelles sont mitoyennes avec celles des Delmas, c’est le patronyme de la famille de Juliette.

           La toute première vision de Juliette, je ne l’oublierai jamais, l’image est gravée en ma mémoire, elle était assise sous un châtaigner, avant de franchir la haie afin d’aller la voir, je l’ai observée quelques instants, bien entendu, elle savait que j’étais là, de plus, la petite chienne qui l’accompagne, n’a pas daigné manifester le moindre avertissement sonore, elle remuait joyeusement la queue, en regardant dans ma direction

           Juliette, calme et posée, m’a observé tandis que je m’approchais, son regard clair, gris-vert, me fixait, nous étions en contact direct, mes pupilles, connectées aux siennes, un sourire de style « Joconde », très avenant, bienveillant, éclairait son visage, elle savait, la curiosité était bel et bien réciproque, elle m’attendait.

         Elle était vétue d’une simple blouse en pilou bleu et blanc, assez courte, fermée devant par des boutons, avec pas grand chose en dessous, la transparence de la blouse, expose une petite culotte bateau, qui épouse ses formes à ravir.

        Ne vous méprenez pas, Juliette, n’est pas en train d’effectuer un numéro particulier de séduction, à mon intention, elle est comme ça, moi le citadin, je ne suis pas habitué à ces comportements naturels.

       Notre différence d’âge, ces deux ou trois années, recouvrent une multitude d’expériences, dont j’ignore tout. Juliette connaît probablement certaines choses, qui m’échappent totalement, j’ignore la masturbation. Cette vision m’a mis en émoi instantanément, des frissons se sont emparé de mon corps, j’ai eu la sensation d’avoir les cheveux qui se dressaient sur ma tête. En ce qui me concerne, c’était une première. L’un des avantages incontournables de la campagne, on y adapte les vêtement selon la saison, nul ne cherche à parader, comme le font parfois les citadins, qui cherchent à s’épater les uns les autres.

            Les gens de la ville, lorsqu’ils se trouvent à la campagne, deviennent de véritables enfants, comparés aux personnes du cru, surtout à Juliette, dotée d’une intelligence particulièrement affutée, perspicace.

            Juliette est vraiment belle, ses yeux clairs, filtrent, diffusent, une lumière peu commune, le contraste avec ses cheveux noir, est magnifique, séduisant en diable, ses yeux analysent tout, en une fraction de seconde, ils reflètent une intelligence vive, guettant en permanence les informations qui intéressent son propriétaire.

            Son visage est fin, les pommettes très hautes, à la manière des slaves, des mains longues et fines, à l’instar de ses attaches, elle me séduit vraiment beaucoup, il s’agit d’un sentiment instinctif, sans aucune analyse rationnelle de ma part, je suis par trop néophyte pour avoir une opinion très arrêtée. 

              Ses gestes sont emprunts d’une élégance innée, elle s’habille de manière simple et fonctionnelle, pourtant, son allure dénote sans conteste, une certaine noblesse, ses parents également, nos aptitudes, développées ou pas, nous viennent en grande partie de nos parents.

             Juliette, n’éprouve aucun désir de s’éloigner, de quitter la région, d’aller voir ailleurs ce qu’il s’y passe, comme beaucoup de jeunes gens le font.

             Elle aime l’Auvergne, par-dessus tout, son Cantal, elle a décidé de passer son existence, là ou elle est née, pas du tout par chauvinisme, elle s’y sent bien, l’environnement la séduit, les bois et ses grands arbres, elle dit qu’elle ne quittera jamais cette région, elle a d’ores et déjà estimé, calculé les directives qui guideront son existence, elle construira sa vie ici.

              Juliette, n’éprouve pas la curiosité d’aller voir ailleurs, son bonheur, sa joie de vivre, sont ici, à mis chemin, entre Maurs et Aurillac, Calvinet, les terres louées autour du village, appartiennent en majorité au baron de la Motte, son château, est à trois kilomètres de Calvinet, Mr de La Motte, est un homme doux et cultivé, il est très proche de ses quelques métayers, il n’exige rien brutalement, quand un problème surgit, ils le règlent ensemble en douceur, c’est un homme de bien.

            Les gens de la campagne, apprennent certaines choses plus rapidement que les gens de la ville, en particulier, tout ce qui concerne le sexe.

           A vivre dans une ferme, on assiste fréquemment à la visite du vétérinaire, qui vient afin de soigner un animal, ou de castrer les veaux ou les porcelets.

             Lorsqu’il s’agit de reproduction, ils sont aux premières loges, une vache excitée, se met à « cabaletse, c’est à dire  grimper sur le croupion » d’une de ses copines, c’est le signal clair et net, qu’il est temps de l’amener voir le taureau, un spécimen pourvu de gonades volumineuses, le reproducteur réputé des alentours.

           Cette école de la ferme, enseigne de façon plus ou moins directe, une espèce d’éducation sexuelle, qui forme les jeunes filles et les jeunes hommes, ce ne sont pas les occasions qui font défaut.

           J’ai fait sa connaissance en gardant les vaches,  les terres, les prés, sont loués à des métayers, ils appartiennent tous au baron de La Motte, il se trouve que certaines parcelles sont mitoyennes avec celles des Delmas, c’est le patronyme de la famille de Juliette.

             La toute première vision de Juliette, je ne l’oublierai jamais, l’image est gravée en ma mémoire, elle était assise sous un châtaigner, avant de franchir la haie afin d’aller la voir, je l’ai observée quelques instants, bien entendu, elle savait que j’étais là, de plus la petite chienne qui l’accompagne, n’a pas daigné manifester le moindre avertissement sonore.

              Elle m’a regardé m’approcher, son regard clair, gris-vert, me fixait, nous étions en contact direct,  mes pupilles, connectées aux siennes, un sourire de style « Joconde », très avenant, bienveillant, éclairait son visage, elle savait, elle m’attendait.

             Les citadins, quand ils se trouvent à la compagne, sont de véritables enfants, comparés aux personnes du cru, surtout à Juliette, dotée d’une intelligence particulièrement affûtée.

                                    Les campagnards, apprennent certaines choses plus rapidement que les gens de la ville, quand on vit dans une ferme, on assiste fréquemment à la visite du vétérinaire, qui vient afin de soigner un animal, ou de castrer les veaux ou les cochonnets.

             Lorsqu’il s’agit de reproduction, ils sont aux premières loges, une vache excitée, se met à « monter » sur une de ses copines, c’est le signal clair et net, qu’il est temps de l’amener voir le taureau, un spécimen très  gonadé, le reproducteur du coin.

      Juliette, est brillante, elle est vraiment dotée d’une analyse, d’une perception des choses, très au dessus de la moyenne, elle aurait mérité de poursuivre des études, mais voilà, ses parents tirent le diable, par l’extrême bout de sa queue, et ce, depuis qu’ils sont nés, malgré les conseils et encouragements de l’instituteur, qu’ils ont attentivement écouté.

          Les parents de Juliette, sont également très clairvoyants, les chiens font rarement des chats, leur ferme, est une des exploitations parmi les plus petites, voire minuscule, impossible de générer les moyens nécessaires, afin de faire face aux exigences potentielles de Juliette, et sa sœur Mariette, son aînée de cinq ou six ans.

          Parfois, le temps daigne faire son office, dans le sens espéré, Juliette et moi, somme devenus d’excellents copains, ce que l’on nomme aujourd’hui, des amis.

          A chaque fois que nous nous rencontrons, c’est à dire, tous les jours, sauf exception, nous éprouvons tous les deux une satisfaction, que nous ne nous dissimulons pas, la spontanéité réciproque est la règle, sans que nous en ayons aucunement fixé quelque règle que ce soit.

            Lorsque une compatibilité, une espèce d’osmose de ce type, advient à deux adolescents, il s’agit là, de circonstances et d’un évènement mémorable, ils resteront gravés dans nos mémoires, pourtant, dans l’instant, nul de nous deux n’en est conscient, nous avons l’avenir pour nous, quoique le mien est plutôt menacé, mais ça, nous n’en avons jamais, au grand jamais parlé.

           Savait-elle, connaissait-elle, les raisons qui m’ont amené dans cette région, je ne l’ai jamais su, aujourd’hui je ne le saurai jamais. Nous étions bien, nous n’avons jamais abordé de sujet grave, attristant, c’était hors propos, tout à fait inutile, nous qui nous trouvions à l’orée de l’âge adulte, tout en laissant derrière nous, une enfance encore très présente.

            Au cours de nos gardes de bétail, concomitantes, nous échangions des idées, des réflexions, pendant des heures, le temps, paraissait s’écouler anormalement rapidement, les heures, se raccourcissaient comme par magie, aujourd’hui, je le sais, l’ennui, allonge artificiellement le temps.

           La ferme ou habite Juliette et sa famille, les Delmas, est située à environ un kilomètre de La Devèze, en prenant une petite route en direction d’une grosse ferme, un peu plus éloignée, qui appartient à la famille Monternal, une famille très à l’aise matériellement, il y a là, une jeune fille, fille unique, du même âge que Juliette, elle se prénomme Maria, je l’ai aperçue par hasard, je ne reconnais pas mon chemin, je suis passé sous le porche monumental, qui ferme une immense cour rectangulaire, Maria était là, assise près d’un énorme et magnifique chien de berger allemand, Maria, elle aussi pourrait obtenir facilement la palme, elle est brune aux yeux bleus, les cheveux, plus noir que noir, son comportement est totalement opposé, comparé à Juliette, Maria, est une bombe, elle possède un tempérament de dominatrice, elle veut diriger, donner des ordres, commander en permanence, elle déborde de vitalité, son père, un homme grand, brun, élancé, d’une force peu commune, en le voyant, son autorité naturelle transpire par tous les pores de sa peau, eh bien, même lui, n’a aucune autorité sur Maria, il n’a aucune emprise sur elle, elle est comme ça, indomptable, tout d’un bloc. 

           Une après midi, je m’en souviens aujourd’hui, je me suis trouvé  nez à nez avec son père, que je ne connaissais pas, que je n’ai pas eu le loisir de le rencontrer, d’ailleurs, je n’ai jamais songé aux parents de Juliette.

             Nous nous saluons réciproquement, son physique est très agréable, il est habillé comme les paysans ou métayers de cette région, un pantalon de velours, une veste de coutil, un foulard rouge, noué autour du cou.

            Sans ambages, il me dit, avec cet accent chaleureux de la région :

       »Tu sais tu ne devrais pas venir demander la Juliette aussi souvent, je pense que tu lui fais tort. »

                 Bien entendu, j’ai compris que cette phrase, même dite  avec toute la bonhommie voulue, cette phrase contenait un reproche dont je ne comprenais pas du tout le motif, qui pouvait le justifier,  en fait, au lieu de craindre quelque chose d’inconnu, j’ai décidé de ne pas en tenir compte, ce que je fis inconsciemment, comme une chose naturelle, je n’étais pas concerné par ce mystérieux reproche.

               Parfois, le temps daigne faire son office, dans le sens espéré, Juliette et moi, somme devenu d’excellent copains, presque des amis.

              Encore aujourd’hui, j’ignore si Juliette savait que son père m’avait adressé un « avertissement » plutôt gratuit, mon expérience, mon âge, ne correspondaient pas à ce qu’il craignait à ce moment précis, j’étais totalement innocent, ignorant, de l’approche qu’il redoutait.

               Toutefois, son attitude, en ce qui concerne nos comportements respectifs,  n’a pas varié d’un iota, elle est restée très agréable, une espèce de connivence de courant particulier passe entre nous, cette état des lieux, nous le connaissons tous les deux parfaitement, sans éprouver la nécessité de le spécifier.

             Quelques jours plus tard, je suis occupé à rechercher un serpent que j’ai vu se faufiler entre les interstices de la grande, construite en pierres sèches, je suis resté impressionné par la longueur et la taille de ce reptile, il s’est glissé tranquillement, puis a disparu entre les pierres.

             J’entends des pas, se tenant à quelques  mètres de moi, j’aperçois la soeur aînée de Juliette, la fringante Mariette, j’ai fais sa connaissance le dimanche précédant, le baron de La Motte, qui est un homme très social, autorise l’accès d’un bassin situé devant le château, nous pouvons nous allonger dans l’herbe, et nager, les jeunes gens des environs, ne manquent  pas ce rendez vous, pour un empire, c’est un des lieux privilégiés afin de faire plus ample connaissance.

           Mariette, ce dimanche là, m’adresse la parole pour la toute première fois, j’ignorais qui elle était, elle prend la précaution de me le dire instantanément, je la vois entourée par deux ou trois jeunes gens, qui s’empressent autour d’elle, comme le font les garçons de son âge, cette jeune femme est, à l’instar de sa sœur, pleine d’humour et de réparties, elle ne s’est pas gêné afin de me le faire savoir.

             Mariette, est plus petite que Juliette, plus charpentée, sa vivacité et son humour, ressemblent à s’y méprendre à ceux de sa sœur cadette.

             Mariette, m’entraîne un peu à l’écart, je suis un peu surpris, peu après, à entendre la série de questions qu’elle m’adresse, je comprends qu’il s’agit là, d’une vérification en règle, que l’on a confié à l’aînée.

              Je n’éprouve aucune envie de faire obstruction, de jouer au chat et à la souris avec Mariette, je réponds comme je le ferai avec une autre personne, qui ne soit pas apparentée avec Juliette. Je ne comprends pas ce que l’on recherche, je suis par trop naïf pour ça.

            Aujourd’hui, à cet instant, Mariette est là, plantée devant moi, depuis que je vis ici, je ne l’ai jamais aperçue, jamais vue dans les parages de La Devèze, de plus, nous sommes en juin, le soleil fait savoir qu’il existe, qu’il est nécessaire d’en tenir compte, les travailleurs des champs, s’accordent une sieste bien méritée.

             Je raconte à Mariette ma rencontre fortuite avec le serpent brun et jaune, long comme ça, que je viens de voir disparaître dans le mur.

            Mariette, m’écoute attentivement, elle veut découvrir si je suis vraiment un naïf, ou si je dissimule des capacités, des performances physiques, qui peuvent confirmer les doutes, les craintes de ses parents à mon sujet.

             Nous papotons quelques minutes, je constate que le ton qu’elle emploie, se fait de plus en plus amical, il s’agit peut être que d’une impression personnelle, ça m’est égal, elle peut penser ce qu’elle veut, elle ne m’obligera pas à jouer une comédie, que je considère un peu inquisitrice et dégradante.

            Je ne me pose pas même la question d’imaginer ce qu’elle va pourra dire ou pas,  à ses parents, j’espère seulement que ces investigations, ne vont pas amener des contraintes, des interdictions désagréables, à propos de Juliette et moi, ne plus la voir, ne plus lui parler, serait à notre égard,  une décision démesurée et triste.

 

 

 

 

 

Survivre,

Posté : 3 juillet, 2012 @ 1:06 dans poliakov | Pas de commentaires »

 

       La survie de Léo Poliakov.   Chapitre I

                  Ce jour de janvier 1945, la totalité de notre commando, composé de huit cents internés, destinés au « travail », au sein d’une « unité » installée à « La Buna-Monowitz », Auschwitz III, filiale du groupe tentaculaire IG.Farben, qui apporta un soutien matériel indéfectible, à Hitler.

           A la « BUNA »; nous sommes contraints de procéder à des essais variés, concernant des gaz neurotoxiques, produits extrêmement dangereux, ils sont volatils et instables. Nous sommes là, alignés, prêts à subir les volontés de l’Oberschaftführer, Wilhelm Boger.

     Wilhelm Boger, est la synthèse absolue, de la brute sadique, du bourreau atavique, sanguinaire, ici, il a été surnommé Le Rouge, ce sobriquet a été inspiré par le sang qu’il fait couler, sans aucune réserve, comme ça, c’est sa nature, rien de ce qui concerne la torture ne l’émeut. Il n’est pas le seul à appliquer cette méthode, occulter la compassion, la pitié, comportement qui a été recommandé au plus haut point, souligné, dans les discours d’Adolf Hitler, les allemands, disciplinés par nature l’appliquent, sans état d’âme. 

     Nous sommes en hiver, le froid nous transperce,  il ne fait pas encore jour, la lumière jaune et blafarde, diffusée par les projecteurs est sinistre. Nous connaissons le rite des appels interminables, ils peuvent durer trois ou quatre heures, au cours desquelles, chaque interné doit attendre sans faire un mouvement, être attentif, surtout, ne pas manquer le moment ou il doit égrener son numéro en allemand, dans le cas contraire, la punition est plus que sévère, souvent définitive.

    En cette saison, le froid est intense, plusieurs d’entre nous, ne verront pas la fin de cet appel, ils s’affaisseront au sol, vaincus par l’épuisement et le froid.

     Le Rouge a exprimé le souhait, et ce, avec sa gentillesse habituelle, de nous voir rassemblés sans délai sur l’esplanade, ce qui fut fait avec la célérité requise, sous les coups répétés, et les injonctions énergiques des kapos.               

    Juché sur son estrade de bois, entouré par quatre gardes lettons et deux chiens loups, Le Rouge est conscient qu’il s’agit de l’une de ses dernières prestations spectaculaires, un de ses derniers one man show, sur cette estrade. Il s’époumone afin de couvrir un bruit de fond, composé de hurlements d’orgues de Staline, mêlés aux grondements des canonnades de l’artillerie de gros calibre, depuis trois jours, tous les internés espèrent que les obus bombarderont Auschwitz. 

   Les sifflements des Katiouchas, contraignent Boger, à hurler d’une voix éraillée. Il annonce que le commando part immédiatement et à pieds, en direction de l’ouest.                 

    Nous ne sommes pas surpris, depuis quelques jours toutes les installations dispensatrices de mort, ont été dynamitées. La défaite est proche, le mot d’ordre est ne laisser aucune preuve de la barbarie ambiante. Nous nous posons la question de savoir, si nous sommes partie intégrante de ces preuves vouées à disparaître, nous savons depuis notre arrivée dans cet enfer, que nous ne représentons rien, excepté notre capacité de travail. Depuis quelques jours, certains d’entre nous, sans doute, ceux considérés plus utiles, sont partis rejoindre d’autres sites, par convois ferroviaires. 

   Les SS sont très nerveux, la façade habituelle de courage arrogant s’estompe, ils tremblent à l’idée de se trouver nez à nez avec les soldats russes, ceux ci présenteront la note, ils ne feront aucune concession, une lourde facture les attend, celle concernant les exactions, les massacres horribles, innombrables qu’ils ont perpétrés en URSS.               

   Après avoir reçu la ration habituelle d’ersatz de café, suivie d’une distribution exceptionnelle de trois cent grammes de pain noir, nous formons une colonne de huit cents internés qui franchit la porte principale du camp. Une œuvre d’art en fer forgé surmontée d’un slogan qui dit: “ARBEIT MACHT FREI”, “le travail rend libre”, phrase d’humour teuton, qui encourage au travail et à la liberté. Alignés en rang de cinq, nous nous dirigeons vers l’ouest, en empruntant un chemin forestier qui traverse le sud de la forêt polonaise, dénommée “Petite Pologne”.                       

     Mario et Vittorio marchent côte à côte. Mario est ce que l’on appelle un “petit numéro”, son avant bras gauche porte le N° 3941, c’est rarissime de résister aussi longtemps, on n’en compte que quatre ou cinq parmi l’effectif du camp. 

    Mario Conti, est un italien né à Rome, il étudiait à Berlin, étant juif et syndicaliste, il a été interné en 1939 au camp de Sachsenhausen, puis transféré à Auschwitz en avril 1940, en compagnie d’une centaine d’autres internés.

    Ce sont eux qui ont formé les équipes de travail, chargées de transformer cette vieille caserne polonaise d’Auschwitz, en camp d’extermination. Mario a survécu plusieurs années, dans un univers ou la moyenne de survie est de trois à six mois, selon l’affectation.        

   Les nouveaux arrivants cherchent désespérément à établir un contact avec ceux qui sont déjà présents, ils essayent de comprendre, la plupart des internés, ne prêtent pas la moindre attention à eux, ici, c’est une attitude banale, un détachement qui, petit à petit, envahit la plupart d’entre nous, l’esprit, l’énergie qui nous reste, sont entièrement consacrés aux réflexes de survie, rien d’autre.       

     Je croise le regard de Mario, l’amitié est née instantanément, comme ça, inexplicable. Bravant l’interdiction formelle, punie de mort, Mario m’instruit, il m’indique comment me comporter vis-à-vis des produits toxiques que nous aurons à manipuler. Il ajoute quelques conseils et astuces indispensables, qui augmentent les chances de survie, certaines erreurs à ne pas commettre face aux kapos et aux SS.  

   La langue maternelle de Mario est l’Italien. Au début, nous nous parlons en allemand. En ces lieux, celui qui ne comprend pas les ordres donnés en allemand, disparaît très rapidement.  

    Je demande à Mario de me traduire ce qu’il dit en italien, à l’insu des kapos et des SS, à chaque occasion possible; après quelques temps, nous pouvons communiquer dans la langue de Dante. 

    Mario m’avise, que je dois me montrer d’une extrême prudence au cours des premières manipulations effectuées avec les neurotoxiques, et autres gaz de combat, c’est parmi les nouveaux arrivants, que l’on compte la grande majorité des décès, qui ont lieu lors de la première journée de travail. 

   Tout contact avec la peau est fatal, une inhalation intempestive provoque une mort fulgurante. Ces liquides sont extrêmement volatiles, beaucoup plus toxiques que le cyanure d’hydrogène, la mort frappe en deux secondes.    

   Mon internement a commencé au début du mois de juin 1942, j’ai été expédié en compagnie de toute ma famille à Auschwitz, à bord d’un train composé de wagons pour bestiaux, ce train  provenait de Drancy.  

    Ma famille disparaît le jour même dans les chambres à gaz, après un bref passage devant un SS, chargé de trier les nouveaux arrivants, je suis sélectionné pour le travail, je deviens le N° A27436.  

    Je suis affecté au commando concerné par les essais de neurotoxiques, en particulier des organo-phosphorés, des produits qui peuvent vous tuer rien qu’en lisant l’étiquette. 

  Les manipulations de ces produits ont lieu dans des cabines sécurisées, installées dans les locaux du complexe IG.Farben de Buna-Monowitz.        

  Dans cette salle, chaque cabine accueille quatre internés. Les cabines sont hermétiques, les flux d’air sont filtrés en circuit fermé. Les cabines sont maintenues en légère dépression, afin de réduire les risques de fuites.

  De grandes vitres doubles très épaisses, hermétiquement scellées, composent les cloisons. Les kapos, les SS, observent à loisir, on a jamais vu aucun d’entre eux, s’aventurer dans ces cabines.      

  Quatre jours auparavant, j’ai reçu l’ordre de procéder aux premiers essais de remplissages de petits tubes, je dois les remplir de gaz liquide mortel. Il s’agit de petits tubes expérimentaux, cette manipulation est délicate. 

   Ces tubes ont l’apparence d’inoffensifs crayons, l’enveloppe est constituée d’un nouveau polymère moulé par injection, sous haute pression, une technique nouvelle. Ce polymère résiste à toutes les agressions chimiques et physiques, chaque tube permet d’effectuer une dizaine d’injections. Une valve autorise l’usage multiple, l’étanchéité du mécanisme est parfaite.

   Quand on actionne le tiers supérieur du tube un trocart émerge, l’injection se produit au moment de la pénétration du trocart dans le derme, la mort survient en moins de deux secondes. Au cours de cette opération. J’ai subtilisé une vingtaine de ces tubes. Aucun SS ne peut imaginer qu’un interné soit capable d’un tel geste. Dans l’urgence actuelle, les produits en cours d’essais seront abandonnés sur place.  

      Pour les Gentils Organisateurs du camp, le temps presse, les troupes soviétiques sont à quelques kilomètres des limites du camp, le bruit des canonnades se rapproche. Ce sujet alimente les conversations, un espoir tant espéré renaît au sein des internés, certains espèrent que les soviétiques bombardent le camp, ils aimeraient tant voir leurs bourreaux monstrueux, périr sous les bombes.

     Les SS sont nerveux, les kapos soucieux pour leur avenir. L’usine Buna-Monowitz doit être démantelée, tout ce qui peut être démonté sera emporté, les équipes d’artificiers détruiront le reste.           

     La colonne progresse au sein de la forêt, elle n’a de colonne que le nom. Sa forme varie, s’adapte, à la manière d’un lombric géant, qui tente de se conformer aux caprices du chemin tortueux.

     Cette cohorte s’efforce de satisfaire au mieux les souhaits des gardes SS ukrainiens ou lettons, qui hurlent que nous devons rester groupés et alignés. Nous sommes accoutumés à ces commandements stupides et aberrants.            

     Mario est épuisé, il ne tiendra pas, j’essaye de le soutenir, je place un bras sous son aisselle, hélas, c’est inutile. Mario et moi, échangeons un ultime regard, puis il s’effondre. Le claquement de la détonation qui l’achève résonne, ce bruit me transperce de part en part. Mes mâchoires se contractent, des larmes de rage s’écoulent, je décide de tenter l’évasion.

    Machinalement, je fouille dans mes poches, mes doigts palpent les trois morceaux de pain noir, distribués avant de quitter Auschwitz, dans l’autre poche, mes doigts effleurent les tubes.          

    La vigilance des gardes décroît, le convoyage les ennuient, ils aimeraient faire passer le goût du pain noir, à tous les participants de cette marche, illico presto.  Ils ne le peuvent pas, ils ont reçu des consignes, leur ordonnant formellement, de ne pas laisser de traces attestant d’exécutions de masse. 

    La cadence des coups de grâce s’accélère, les détonations confirment que l’annonce faite par Le Rouge était mensongère, cette marche ne mène nulle part, sinon vers la mort.        

    Je me glisse progressivement sur le bord droit de ma rangée, le chemin sur lequel nous marchons est sinueux et irrégulier, la colonne s’allonge considérablement, le champ de surveillance des gardes est réduit, leur positionnement devient aléatoire. La colonne traverse une succession de méandres bordés de buissons épais.

    La file des internés s’allonge de manière anarchique. Il n’y aura pas de meilleure opportunité, je plonge tête baissée au travers des buissons, me reçois à plat ventre. À l’aide de reptations qui sollicitent mes dernières ressources d’énergie, je progresse, à l’instar d’une proie, jouant son dernier va tout, tente d’échapper à la menace létale d’un prédateur impitoyable.                 

    Je m’arrête épuisé, effondré au sol, à bout de souffle, je n’ai plus l’énergie pour penser,  une rafale va-t-elle claquer ? Interrompre ma velléité de liberté ? Mes pulsations ont transformé mes tympans en tambour, ma poitrine s’actionne en un mouvement digne d’une pompe qui se désespère, je n’ai pas le choix, il me faut patienter, attendre que ma respiration veuille bien retrouver un rythme plus serein. Aux aguets, j’écoute, rien, aucune réaction de la part des gardes. La colonne s’éloigne, emportant le danger avec elle.   

   La menace écartée, je me relève, me met en marche au sein de la forêt polonaise, je me dirige en direction des canonnades, avec l’espoir de rencontrer des soldats soviétiques.

Une forme humaine vêtue de noir, git sur le sol, c’est un waffen SS, la camarde l’a visité récemment. Trois impacts de balles de gros calibre l’ont frappé en pleine poitrine, elles lui ont fait passer le goût des bretzels.

   Je m’agenouille auprès de cette découverte inattendue, je prends le temps d’écouter pendant une minute ou deux, je distingue nettement un son de voix, mêlées au vrombissement d’un moteur. Il s’agit de bribes de conversation en allemand, peu après, le bruit de moteur s’interrompt, les voix continuent, elles proviennent d’un endroit mal défini, assez éloigné.

  Le défunt est déshabillé consciencieusement, une plaque militaire orne son cou, je passe le cordon autour du mien, enfile l’uniforme par dessus sa tenue rayée, chausse les bottes, la taille convient. Les armes sont absentes, la nudité révèle trois trous bordés de sang noir coagulé, qui ornent la poitrine du SS. je reprends la marche.

  Je suis vêtu de pied en cap en waffen SS, tout y est, le pantalon suspendu aux bretelles, le ceinturon bien en place, le froid mord un peu moins.  

 J’avale un morceau de pain avec avidité, le jour pointe son nez mollement. Le bruit des voix résonne à nouveau, je redouble d’attention. Devant moi, une cabane en rondins apparait entre les arbres, nichée au cœur d’une petite clairière, un Kübelwagen est arrêté auprès d’elle. Je m’en approche avec précaution, un genou à terre, j’observe.

Deux SS vont et viennent entre le Kübelwagen et la cabane, ils transbordent le contenu du véhicule, tout en discutant. Il est question d’accrochages avec des soviétiques. Ils sont grands, jeunes, élancés. La quantité de matériels qu’ils manipulent est étonnante, des armes, des explosifs, des sacoches, des bobines de fil. Ils transportent tout à l’intérieur de la cabane. Accroupi, j’observe leur manège, je  dois m’assurer qu’ils ne sont que deux.

L’activité se prolonge quelques instants, ensuite, ils replacent la capote sur le Kübel, puis s’enferment dans la cabane.

 Plus le moindre bruit ne parvient de cet endroit, je m’approche en me tenant masqué dans l’alignement du Kübelwagen, me tapis derrière le véhicule, rien ne bouge, plus un bruit.

Doucement, je prends place contre la porte, aucun bruit, aucune conversation, rien. La porte n’est pas bloquée, je l’entre ouvre délicatement, jusqu’à obtenir un mince entrebâillement, qui permet d’apercevoir les deux Waffen SS allongés sur le sol. Ils sont enveloppés dans des sacs de couchage, le plus proche de la porte est allongé sur le dos, seul le haut de son visage est apparent, l’autre est couché sur le coté en chien de fusil, il tourne le dos à l’entrée.

La partie droite de la cabane est masquée, je passe du côté opposé, découvre une petite ouverture carrée taillée dans les rondins, elle permet d’observer l’intérieur, je n’aperçois qu’un tas de matériels divers entassé sur le sol.

    Je saisis un de mes tubes, j’en actionne le mécanisme, le trocart se libère. Accroupi contre la porte d’entrée, l’épaule en contact avec le battant, d’un mouvement rapide, je pousse la porte, plaque fermement ma main droite sur la bouche du premier SS, dans le même temps, je lui enfonce le trocart dans le cou, saisis le second sous le menton, le tire violement en arrière, le second SS, subi le même traitement. Ce doublé n’a duré que trois secondes, peut être moins. Les deux SS sont littéralement pétrifiés, ils offrent une vision étonnante.

   J’extrais les deux trépassés de leur sac de couchage respectif, ils sont habillés. En les observant, une sensation skizophrénique m’envahit, est-ce bien moi l’interné, le sous-homme, qui vient de faire passer le goût du schnaps, à ces deux promoteurs, de la sélection arbitraire et immédiate, ces surhommes qui ne respectent rien, pas même monsieur Darwin. Mon séjour en enfer ne m’a pas perverti, je n’éprouve aucune propension pour la barbarie.  

 Je les dévêt intégralement, récupère les deux plaques, passe les lanières autour de mon cou, deux superbes chronomètres suisses changent de propriétaire. Moi qui vient de vivre presque trois années au rythme des ordres hurlés par les kapos, ces deux luxueux garde-temps, certifiés au poinçon de Genève, sont accueillis avec satisfaction. 

    Le froid pince, intimant l’ordre de me couvrir, je procède à un échange de vêtements, les trois trous ensanglantés qui ornent les vêtements récoltés sur le premier défunt, sont inesthétiques.

  Mon statut change, cette fois, je dispose d’armes bien réelles, un Lüger à la ceinture, je  ne fais plus partie des volailles vouées à l’abattoir, sans aucune possibilité de rétorsion. Ces uniformes sont de très bonne facture, pas vraiment de la ,marque, ni de mon style préféré.

   J’actionne l’interrupteur de Bakélite de deux grosses torches électriques, la cabane s’éclaire à giorno.

 La lumière indiscrète révèle certains objets dissimulés dans l’ombre, en particulier un porte document noir mat, son aspect austère inspire le respect, il a l’air d’être là, en visite officielle.

 Il doit contenir des choses importantes, il n’est pas le premier venu, son rabat est orné d’un poinçon figurant un aigle d’argent, dont les griffes enserrent fermement un cercle contenant un svastika. Ce porte document est de très bonne facture, solide, luxueux dans sa simplicité.

  A l’intérieur, je trouve des documents portent les signatures et les cachets de hautes autorités du Reich, il s’agit de confirmations de promotions, de changement de postes, d’attributions de distinctions militaires.

    Un compartiment contient des documents qui traitent d’évacuations envisagées par voie maritime, elles concernent de nombreux officiers SS et leur famille, ainsi que les références des U-Boat chargés de cette opération.

    Tout y figure, noms, grades, fonctions, le nom des épouses, des enfants, des parents qui feront partie du voyage, dates et lieux d’embarquements, destinations.

    Les allemands ne supportent pas le désordre, ils ne peuvent pas subsister sans nommer, compter, classifier, numéroter, repérer, ficher, dater, rédiger des rapports. Ils sont un peuple parmi les plus doués pour rédiger des textes, des rapports, qui alimentent des monceaux d’archives, et ce, dans les domaines les plus divers, par exemple, tatouer un numéro sur l’avant bras des internés pour les comptabiliser et suivre leur trace.

   Les listes de noms sont longues, les U-boat débarqueront leurs passagers dans des ports de pays amis, en Amérique Latine, Costa-Rica, Venezuela ou d’Argentine, je range ces feuilles dans mes poches.  

    Au sol, trois grandes sacoches de cuir contiennent une multitude de conserves, toutes sortes de fromages, du jambon, du pâté, des dizaines de paquets de biscuits salés, des pains de mie, des barres de chocolat, quelques bouteilles de schnaps, de nombreuses bouteilles d’Armagnac et de Cognac.

     L’activité précédente, a pris le pas sur la faim et la soif pendant quelques minutes. Je ne résiste plus, je décide de faire honneur à toutes ces choses nouvelles et délicieuses.

     J’ingurgite goulument un mélange de pain de mie et de chocolat, du pâté, du fromage, baptise le tout avec de larges rasades de Cognac. Baptiser est le terme exact, avant ces libations, ma luette était vierge de tout contact avec l’alcool. Une douce chaleur euphorisante envahit mon corps et mon esprit.

     Le repas est anarchique, mais roboratif, il se termine avec une boite métallique contenant du fromage hollandais, accompagné de délicieux biscuits salés. Le tout, arrosé de généreuses lampées d’Armagnac, le vin rouge est absent de ces provisions de bouche.

     La faim apaisée je reprends l’inventaire de cette cabane d’Ali Baba. Sucre en poudre, café soluble, je remarque un grand sac de cuir clair, d’aspect cossu, pourvu d’une bandoulière, il contient un nécessaire de toilette de grand luxe. Cette sacoche est immédiatement promue au rang de bagage personnel, cette motion est adoptée à l’unanimité, les anciens propriétaires ne s’y opposent pas. Un troisième chronomètre Genevoix, va rejoindre les deux autres à ses poignets, plus d’excuse pour les retards.   

  Ce pactole rassemblé en vrac sur le sol, paquets de cigarettes, cigares, fume-cigarettes, couteaux de poche, plusieurs boussoles militaires, des cartes d’état major, briquets et l’essence qui va avec, quelques savonnettes, de gros morceaux de savon, des boites d’allumettes.

    Ce n’est pas tout, de nombreuses armes sont entassées sur le sol, avec une quantité de chargeurs de rechange. Des grenades à manche, munitions pour les pistolets mitrailleurs, bâtons de dynamite, pains de TNT, détonateurs, plusieurs grosses boite de poudre rapide, de longs rouleaux de fil électrique double, quatre petites dynamo à entrainement manuel, de grosses bobines de cordon Bickford. En résumé, un arsenal complet, tout ça représente un gros tas de matériel !

 Ces waffen SS, n’étaient pas dépourvus d’arguments dissuasifs, j’ai là, à mes pieds, de quoi modifier la topographie des environs. Les SS revenaient probablement d’effectuer leur marché, auprès de leur fournisseur habituel.

    Je prends place sur l’un des sièges du Kübel, un fume cigarette collé aux lèvres, je m’accorde un moment de réfléxion, relaxé, j’observe les volutes bleutées de tabac, qui se promènent lentement devant mes yeux, une bouteille de Cognac à portée de main, négligemment posée sur le siège voisin.

                                                                                      *********             

    Je suis à la tête de trois défunts, et d’un Kübelwagen, j’en conclue, que je dois me débarrasser sans attendre des trois cadavres, d’autre part, costumé en SS, au volant d’un véhicule du même label, me dirigeant tout droit en direction des canonnades soviétiques, en cas de rencontre avec des soldats russes, c’est le suicide assuré.  Je  pourrais être l’objet d’une confusion de genre. Je serais réduit en un clin d’oeil à l’état de souvenir, avant de pouvoir articuler le moindre signe amical.

 Je consulte mes cadrans suisses, tous attachés à mon poignet droit, je suis gaucher; ils indiquent que la nuit ne va pas tarder à s’immiscer au cœur de mes projets immédiats.

 Je positionne le Kübel devant la porte, ôte la capote, apporte à l’intérieur de la cabane deux des quatre bidons d’essence, transborde dans le Kübel de copieuses réserves pour les jours à venir, nourriture, armes, munitions, explosifs, tout ça sans lésiner.

Il n’est pas à exclure que d’autres visiteurs inamicaux et malintentionnés, tout de noir vêtus, ne passent à ma résidence, pendant le temps que je règle le problème posé par les trois défunts.

  Les deux cadavres et leurs vêtements, trouvent place à l’arrière du Kübel, vient le moment de choisir le matériel destiné à faire disparaitre ces trois ex passionnés du troisième Reich, je n’ai que l’embarras du choix.

   J’opte pour un attirail plutôt classique, quelques grenades à manche, un pistolet mitrailleur, un Lüger, des chargeurs, une vingtaine de bâtons de dynamite. Deux grosses boites de poudre rapide, trois pains de cinq kilogrammes de TNT, fourrés aux détonateurs, du fil électrique double. Sans oublier deux petites dynamos, accessoire indispensable, elles feront exploser de joie les détonateurs. Pour compléter tout ça, de la nourriture à profusion, sacs de couchage et ponchos.

  Je conduis le Kübel jusqu’à l’endroit ou git le troisième membre du club, celui-ci, ne rechigne pas à l’idée de se joindre à ses camarades pour une ultime ballade.

 Boussole en main, je choisis l’orientation plein Nord, le Kübel est vraiment chez lui sur ce type de terrain, il est léger, il avale les obstacles. j’effectue quelques brefs arrêts, afin d’entailler l’écorce de quelques gros arbres, ces repères peuvent être utiles lors du retour, si je suis surpris par l’obscurité, qui arrive très tôt en cette saison.

 Après avoir parcouru deux kilomètres, je creuse quelques trous assez profonds, dans lesquels je loge les bâtons de dynamite, plusieurs pains de TNT, les boites de poudre, tout ça, accompagné de quelques échantillons, estampillés par monsieur Nobel.

  Détonateurs raccordés, les trois défunts disposés au dessus de cette préparation, en intercalant des grenades et quelques bâtons de dynamite, c’est prêt, le Kübel est positionné à distance de sécurité.

 Installé dans le Kübel, j’enfonce fermement le levier de la dynamo, le bruit de l’explosion est assourdissant, les trois corps, sont l’objet de la plus violente et détonante autopsie collective, jamais effectuée sous les ramures de cette forêt, ils sont dispersés tous azimuts, sous forme d’échantillons micronisés. 

  Le souffle de l’explosion ne fait montre d’aucun respect pour les arbres situés à proximité, les branches arrachées s’envolent, le Kübel s’agite sur ses suspensions. je me rends à l’endroit  de l’explosion, il ne reste qu’un énorme cratère noirci, rien d’autre.

  Le soleil montre quelques signes de faiblesse, je retourne à la cabane sans encombre, apparemment, celle-ci, ne présente aucun signe de visite intempestive.

Toute cette activité guerrière a occulté la fatigue, elle par contre, ne se gêne pas pour m’assaillir sans vergogne. Persister à séjourner dans cette cabane, n’est pas la décision idéale. Cette forêt est potentiellement chargée de nombreuses surprises, qui peuvent s’avérer définitivement désagréables. La froidure et la nuit se sont installées, ces deux éléments, m’obligent à prendre le risque de rester en ces lieux jusqu’au matin.

  Le contentement vient titiller mon âme naissante de guerrier, Vittorio Conte, un juif, affublé d’un uniforme de waffen SS, vient de pulvériser trois malfaisants notoires, trois criminels odieux, trois promoteurs de la sélection définitive. C’est tragi-comique, étant le seul témoin, je compose à moi seul le jury, qui me décerne des félicitations. Le Cognac, et son proche parent l’Armagnac, ne sont pas étrangers à cette allégresse. J’abuse un tantinet de ses nouvelles relations éthylo-empathiques, en leur multipliant les démonstrations d’affection. Ces deux nouveaux amis, me concèdent une euphorie agréable, accompagnée d’une sensation de chaleur bienfaisante.

La nuit apporte avec elle une température, qui frise le manque de courtoisie. Le froid se montre très antipathique, il est neutralisé à l’aide de quelques rasades d’Armagnac, ce merveilleux liquide, dont la robe dispense des reflets mordorés.

 Je bloque l’ouverture de la porte, à l’aide de poignards enfoncés jusqu’à la garde dans le sol de terre battue. Dispose un pistolet mitrailleur et quelques grenades à portée de main, étends deux sacs de couchage sur la paillasse. Je me glisse tout habillé dans un troisième, en prenant soin de garder les bras à l’extérieur. Morphée vient immédiatement me solliciter, sans user de ses mascarades habituelles.

J’ouvre les yeux bien avant le lever du soleil, je suis perplexe, toutes ces armes me crient à voix haute que cet endroit est connu, fréquenté, par d’autres membres de la confrérie des Waffen SS. De plus les documents trouvés, sont attendus par leurs récipiendaires. Leurs amis et confrères, risquent de s’inquiéter du sort de leurs camarades.

   Je remets la cabane en ordre avec le plus de précaution possible, fait disparaitre les traces, susceptibles de faire naitre une méfiance inutile, dès le premier coup d’œil. Il dissimule tout ce qui pourrait donner quelque indication à propos du bulletin de santé des trois défunts.

 L’ensemble du matériel rassemblé au centre de la cabane, constitue un monceau considérable d’objets hétéroclites. Je prépare deux pains de TNT, garnis de détonateurs pré connectés, les glisses au dessous de l’éminence. Les deux bidons d’essence, placés tout près, apporteront sans trop rechigner une contribution supplémentaire. Je procède à un dernier rangement, enlève les traces de pas, maquille consciencieusement les traces du Kübel.

  Un fil de connexion double est passé à l’extérieur de la cabane, je déroule la bobine sur une longueur qui confère la sécurité, le Kübel revêt sa capote, je l’amène derrière d’épais buissons, quelques branchages le camouflent parfaitement, les fils connectés à ses bornes, la dynamo patiente sagement sur mes genoux.

 Je m’autorise une gorgée de Cognac de temps à autres, ne fume pas. Je suis positionné de manière à distinguer les deux côtés de la cabane en enfilade, le côté gauche me fait face, seul le pignon opposé n’est pas visible.

    Je trompe l’attente en parcourant les documents trouvés, cette lecture est des plus instructive, ces malfaisants vont s’expatrier, vivre confortablement, à l’abri de tout reproche.

   Un bruit de moteur se fait entendre, un Kübelwagen approche, il s’arrête devant la cabane, trois Waffen SS en descendent. Ils se méfient, ils tiennent leur pistolet mitrailleur, placé à hauteur de la hanche, prêt à faire feu.

 Ils appellent leurs collègues, observent minutieusement les alentours, s’approchent de la cabane, appellent encore, l’un d’entre d’eux, pousse violement la porte d’un coup de botte, ils pénètrent à l’intérieur.

 J’enfonce le piston de la dynamo, l’explosion est cataclysmique, la déflagration arrache les branches des arbres les plus proches, en secoue violement d’autres, la forêt est parcourue par une onde destructrice. La cabane disparaît dans un épais nuage de poussière, elle est plus que pulvérisée, elle est sublimée. Le Kübel des visiteurs, est lui aussi transformé en souvenir, une fumée noirâtre, monte lentement au dessus du site de l’explosion.

  Il ne reste rien, un profond cratère de plusieurs mètres de diamètre, témoigne de la puissance de cette explosion. Aucune trace d’objet métallique ou autre, rien, tout a été littéralement pulvérisé. Le résultat dépasse largement mon attente, visiblement la quantité d’explosifs a été calculée trop généreusement, le manque d’expérience, sans doute.

La disparition de cette résidence provisoire et sylvestre, ne me laisse aucun regret, le bail en était trop précaire. Il est urgent de s’éloigner de cet endroit un peu trop fréquenté par les membres hostiles de cette confrérie. Le bruit de l’explosion risque d’alerter certains adhérents. Ils pourraient éprouver quelque rancœur, la vision déprimante du cratère résiduel, n’y serait pas étrangère.

Survivre, Chapitre I et II,

Posté : 3 juillet, 2012 @ 12:56 dans poliakov | Pas de commentaires »

 

Ce jour de janvier 1945, la totalité de notre commando d’internés, impliqués dans les essais de neurotoxiques, se retrouve aligné devant l’Oberschaftführer, Wilhelm Boger ; Wilhelm Boger, est une espèce de brute sadique, un bourreau inné, nous l’avons surnommé Le Rouge, rouge, comme le sang qu’il répand à flots, sans motif, sans aucun état d’âme, comme ça, simplement pour se faire plaisir.

C’est l’ hiver, le froid nous transperce,  il ne fait pas encore jour, la lumière blafarde, diffusée par les  projecteurs, placés en haut des lampadaires est sinistre. Nous connaissons le rite des appels interminables, au cours desquels, chaque interné doit égrener son numéro, en cette saison, plusieurs d’entre nous, ne verront pas la fin de cet appel, ils s’affaisseront au sol, vaincus par l’épuisement, le manque de nourriture, le froid, est mortel pour la plupart des internés.

Le Rouge, a exprimé le souhait, et ce, avec sa gentillesse habituelle, de nous voir rassemblés sans délai sur l’esplanade, ce qui fut éxécuté avec la célérité requise, sans délai, signifie sous les coups, et les injonctions très énergiques, des kapos, qui frappent fort, très fort, ils espèrent prolonger leur survie.

Juché sur son estrade de bois, entouré par quatre gardes lettons et deux chiens loups, Le Rouge est conscient qu’il s’agit de l’une de ses dernières prestations spectaculaires sur cette estrade. Il s’époumone afin de couvrir un bruit de fond, composé de hurlements d’orgues de Staline, mêlés aux grondements des canonnades de l’artillerie de gros calibre, depuis trois jours, tous les internés espèrent que les canonnades bombarderont Auschwitz.

Les sifflements des Katiouchas, qui se rapprochent, le contraignent à hurler d’une voix éraillée. Il annonce que le commando part immédiatement et à pieds, en direction de l’ouest.

Nous ne sommes pas surpris, depuis quelques jours toutes les installations dispendieuses de mort, ont été dynamitées. La défaite est proche, le mot d’ordre, est ne laisser aucune preuve de cette monstrueuse barbarie ambiante. Nous nous posons la question de savoir, si nous sommes partie intégrante de ces preuves vouées à disparaître, nous savons depuis notre arrivée dans cet enfer, que nous ne représentons rien, excepté notre capacité de travail. Depuis quelques jours, certains d’entre nous, sans doute, ceux considérés en tant « qu’utiles », sont partis rejoindre d’autres sites par convois ferroviaires.

Les SS sont très nerveux, leur façade habituelle, affichant une espèce de courage arrogant, s’estompe, ils tremblent à l’idée de se trouver nez à nez avec des soldats russes, ceux ci présenteront la note, ils ne feront aucune concession, une lourde facture les attend, celle concernant les exactions, les massacres horribles, innombrables qu’ils ont perpétrés en URSS.

Après avoir reçu la ration habituelle d’ersatz de café, suivie d’une distribution exceptionnelle de trois cent grammes, d’un mélange que nous nommons du pain noir, nous formons une colonne de huit cents internés qui franchit la porte principale du camp. Une œuvre d’art en fer forgé surmontée d’un slogan qui dit: “ARBEIT MACHT FREI”, “le travail rend libre”, phrase d’humour teuton cynique, qui encourage au travail et à la liberté. Alignés en rang de cinq, nous nous dirigeons vers l’ouest, en empruntant un chemin forestier qui traverse le sud de la forêt polonaise, dénommée “Petite Pologne”.

Mario et Vittorio marchent côte à côte. Mario est ce que l’on appelle un “petit numéro”, son avant bras gauche porte le N° 3941, c’est rarissime de résister aussi longtemps, on n’en compte que quatre ou cinq parmi l’effectif du camp.

Mario Conti, est un italien né à Rome, il étudiait à Berlin, étant juif et syndicaliste, il a été interné en 1939 au camp de Sachsenhausen, puis transféré à Auschwitz en avril 1940, en compagnie d’une centaine d’autres internés.

Ce sont eux qui ont formé les équipes de travail, chargées de transformer cette vieille caserne polonaise d’Auschwitz, en camp d’extermination. Mario a survécu plusieurs années, dans un univers ou la moyenne de la survie est de deux à six mois, selon l’affectation.

Les nouveaux arrivants cherchent désespérément à établir un contact avec ceux qui sont déjà présents, ils essayent de comprendre, la plupart des internés, ne prêtent pas la moindre attention à eux, ici, c’est une attitude banale, un détachement qui, petit à petit, envahit la plupart d’entre nous, l’esprit qui nous reste, est occupé par les réflexes de survie, rien d’autre.

Je croise le regard de Mario, l’amitié est née instantanément, comme ça, inexplicable. Bravant l’interdiction formelle, punie de mort, Mario m’instruit, il m’indique comment me comporter vis-à-vis des produits toxiques qu’ils manipulent. Il ajoute quelques conseils et astuces indispensables, qui augmentent les chances de durée, dans cet enfer, certaines erreurs à ne pas commettre, face aux kapos et aux SS.

La langue maternelle de Mario est l’Italien. Au début, nous nous parlons en allemand. En ces lieux, celui qui ne comprend pas les ordres donnés en allemand, disparaît presque immédiatement.

Je demande à Mario de me traduire ce qu’il dit en italien, à l’insu des kapos et des SS, à chaque occasion possible; après quelques temps, nous pouvons communiquer dans la langue de Dante.

Mario m’avise, que je dois me montrer d’une extrême prudence au cours des premières manipulations, effectuées avec les neurotoxiques et autres gaz de combat, c’est parmi les nouveaux arrivants, que l’on compte la grande majorité des décès, qui ont lieu lors de la première journée de travail.

Tout contact avec la peau est fatal, une inhalation intempestive provoque une mort fulgurante. Ces liquides sont extrêmement volatiles, beaucoup plus toxiques que le cyanure d’hydrogène, la mort frappe en deux secondes.

Mon internement a commencé au début du mois de juin 1942, j’ai été expédié en compagnie de toute ma famille à Auschwitz, à bord d’un train composé de wagons pour bestiaux, ce train  provenait de Drancy.

Ma famille disparaît le jour même dans les chambres à gaz, après un bref passage devant un SS, chargé de trier les nouveaux arrivants, je suis sélectionné pour le travail, je deviens le N° A27436.

Je suis affecté au commando concerné par les essais de neurotoxiques, en particulier des organophosphorés, des produits capables de te tuer, simplement en lisant l’étiquette.

Les manipulations de ces produits ont lieu dans des cabines sécurisées, installées dans les locaux du complexe IG.Farben de Buna-Monowitz, ou Auschwitz III.

Dans cette salle, chaque cabine accueille quatre internés. Les cabines sont hermétiques, les flux d’air sont filtrés en circuit fermé. Les cabines sont maintenues en légère dépression, afin de réduire les risques de fuites.

De grandes vitres doubles très épaisses, hermétiquement scellées, composent les cloisons. Les kapos, les SS, observent à loisir, aucun d’entre eux, ne s’est jamais aventuré dans ces cabines.

Quatre jours auparavant, j’ai reçu l’ordre de procéder aux premiers essais de remplissages de petits tubes, je dois les remplir de gaz liquide mortel. Il s’agit de petits tubes expérimentaux, cette manipulation est risquée et délicate.

Ces tubes ont l’apparence d’inoffensifs crayons, l’enveloppe est constituée d’un nouveau polymère moulé par injection, sous haute pression, une technique nouvelle. Ce polymère résiste à toutes les agressions chimiques et physiques, chaque tube permet d’effectuer une dizaine d’injections. Une valve autorise l’usage multiple, l’étanchéité du mécanisme est parfaite.

Quand on actionne le tiers supérieur du tube un trocart émerge, l’injection se produit au moment de la pénétration du trocart dans le derme, la mort survient en moins de deux secondes. Au cours de cette opération. J’ai subtilisé une vingtaine de ces tubes. Aucun SS ne peut imaginer qu’un interné soit capable d’un tel geste. Dans l’urgence actuelle, les produits en cours d’essais seront abandonnés.

             Vittorio est arrivé au début du mois de juin 1942, il était à bord d’un train en provenance de Drancy.  

    Toute sa famille disparaît le jour même dans les chambres à gaz, il est sélectionné pour le travail, il devient le N° 27436.  

 Il rejoint le commando concerné par les essais de neurotoxiques, en particulier des organophosphorés, des produits qui peuvent vous tuer rien qu’en lisant l’étiquette. 

  Les manipulations de ces produits ont lieu dans des cabines sécurisées, installées dans les locaux du complexe IG.Farben de Buna-Monowitz.        

  Dans cette salle, chaque cabine accueille quatre internés. Les cabines sont hermétiques, les flux d’air sont filtrés en circuit fermé. Les cabines sont maintenues en légère dépression, afin de réduire les risques de fuites.

  De grandes vitres doubles très épaisses, hermétiquement scellées, composent les cloisons. Les kapos, les SS, observent à loisir, aucun d’entre eux ne s’aventure jamais dans les cabines.      

  Quatre jours auparavant, il a reçu l’ordre de procéder aux premiers essais de remplissages de petits tubes, il doit les remplir de gaz liquide mortel. Il s’agit de petits tubes expérimentaux, cette manipulation est délicate. 

   Ces tubes ont l’apparence d’inoffensifs crayons, l’enveloppe est constituée d’un nouveau polymère moulé par injection sous haute pression, une technique nouvelle. Ce polymère résiste à toutes les agressions chimiques et physiques, chaque tube permet d’effectuer une dizaine d’injections. Une valve autorise l’usage multiple, l’étanchéité du mécanisme est parfaite.

   Quand on actionne le tiers supérieur du tube un trocart émerge, l’injection se produit au moment de la pénétration du trocart dans le derme, la mort survient en moins de deux secondes. Au cours de cette opération.  il à subtilisé une vingtaine de ces tubes. Aucun SS ne peut imaginer qu’un interné soit capable d’un tel geste. Dans l’urgence actuelle, les produits en cours d’essais seront abandonnés.    

     Pour les Gentils Organisateurs du camp, le temps presse, les troupes soviétiques sont à quelques kilomètres des limites du camp, le bruit des canonnades se rapproche. Ce sujet alimente les conversations, dans le camp tout se sait.

     Les SS sont nerveux, les kapos soucieux pour leur avenir. L’usine Buna-Monowitz doit être démantelée, tout ce qui peut être démonté sera emporté, les équipes d’artificiers détruiront le reste.           

     La colonne progresse au sein de la forêt, elle n’a de colonne que le nom. Sa forme varie, s’adapte, à la manière d’un lombric géant, qui tente de se conformer aux caprices du chemin.

     Cette cohorte s’efforce de satisfaire au mieux les souhaits des gardes SS ukrainiens, qui hurlent aux internés qu’ils doivent rester groupés et alignés. Les prisonniers sont accoutumés à ces commandements aberrants.            

     Mario est épuisé, il ne tiendra pas, il essaye de le soutenir, il place un bras sous son aisselle, hélas, c’est inutile. Mario échange un ultime regard avec lui, puis s’effondre. Le claquement de la détonation qui l’achève résonne, ce bruit  le transperce de part en part. Ses mâchoires se contractent, des larmes de rage s’écoulent, il décide de tenter l’évasion.

    Machinalement, il fouille dans ses poches, ses doigts palpent les trois morceaux de pain noir, distribués avant de quitter Auschwitz, dans l’autre poche, ses doigts effleurent les tubes.          

    La vigilance des gardes décroît, le convoyage les ennuient, ils aimeraient faire passer le goût du pain noir, à tous les participants de cette marche, illico presto.  Ils ne le peuvent pas, ils ont reçu des consignes, leur ordonnant formellement, de ne pas laisser de traces attestant d’exécutions de masse. 

    La cadence des coups de grâce s’accélère, les détonations confirment que l’annonce faite par Le Rouge était mensongère, cette marche ne mène nulle part, sinon vers la mort.        

    Il se glisse progressivement sur le bord droit de sa rangée, le chemin est irrégulier, la colonne s’allonge considérablement, le champ de surveillance des gardes est réduit, leur positionnement est aléatoire. La colonne traverse une succession de méandres bordés de buissons épais.

    La file des internés s’allonge de manière anarchique. Il n’y aura pas de meilleure opportunité, il plonge tête baissée au travers des buissons, il se reçoit à plat ventre. À l’aide de reptations qui sollicitent toutes ses ressources, il progresse, à l’instar d’une proie qui tente d’échapper à un prédateur.                 

    Il s’arrête épuisé, allongé sur le sol, à bout de souffle, il attend que la cadence de sa respiration veuille bien retrouver un rythme plus serein. Aux aguets, j’ écoute, rien, aucune réaction de la part des gardes. La colonne s’éloigne, emportant avec elle le danger.    

    La menace écartée, il se relève, se met en marche au sein de la forêt polonaise, il se dirige en direction des canonnades, avec l’espoir de rencontrer des soldats soviétiques. 

 

                                                             *******

               

          Chapitre II -  Dans la forêt polonaise.

    Une forme humaine vêtue de noir, gît sur le sol, c’est un waffen SS, la camarde l’a visité récemment. Trois impacts de balles de gros calibre l’ont frappé en pleine poitrine, elles lui ont fait passer le goût des bretzels.          

    Il s’agenouille auprès de cette découverte inattendue, il écoute, il distingue nettement le son de voix, mêlées au vrombissement d’un moteur. Il s’agit de bribes de conversation en allemand, peu après, le bruit de moteur s’interrompt, les voix continuent, elles proviennent d’un endroit mal défini, assez éloigné.        

    Le défunt est déshabillé consciencieusement, une plaque militaire orne son cou, Vittorio passe le cordon autour du sien, enfile l’uniforme par dessus sa tenue rayée, il chausse les bottes, la taille convient. Les armes sont absentes, la nudité révèle trois trous bordés de sang noir coagulé, qui ornent la poitrine du SS. Il reprend sa marche.       

    Maintenant il est vêtu de pied en cap en waffen SS, tout y est, le pantalon suspendu aux bretelles réglementaires, le ceinturon bien en place, le froid mord un peu moins.      

    Il avale un morceau de pain avec avidité, le jour pointe son nez mollement.

    Le bruit des voix résonne à nouveau, il redouble d’attention. Devant lui, une cabane en rondins apparaît entre les arbres, nichée au cœur d’une petite clairière, un Kübelwagen est arrêté auprès d’elle. Il s’en approche avec précaution, il observe les deux SS vont et viennent entre le Kübelwagen et la cabane, ils transbordent le contenu du véhicule, tout en discutant.

    Il est question d’accrochages avec des soviétiques. Ils sont grands, jeunes, élancés. La quantité de matériels qu’ils manipulent est étonnante, des armes, des explosifs, des sacoches, des bobines de fil. Ils transportent tout à l’intérieur de la cabane. Accroupi, il observe leur manège, il doit s’assurer qu’ils ne sont que deux.       

    L’activité se prolonge quelques instants, ensuite, ils replacent la capote sur le Kübel, puis s’enferment dans la cabane.  Plus le moindre bruit ne parvient de cet endroit, il s’approche en se tenant masqué dans l’alignement du Kübelwagen, il se tapie derrière le véhicule, rien ne bouge, plus un bruit.  

     Doucement, il prend place contre la porte, son coeur bat la chamade, il écoute, aucun bruit, aucune conversation, rien.

    La porte n’est pas bloquée, il l’entre ouvre délicatement, jusqu’à obtenir un mince entrebâillement, qui permet d’apercevoir les deux Waffen SS allongés sur le sol. Ils sont enveloppés dans des sacs de couchage, le plus proche de la porte est allongé sur le dos, seul le haut de son visage est apparent, l’autre est couché sur le coté en chien de fusil, il tourne le dos à l’entrée. 

    La partie droite de la cabane est masquée, il passe du côté opposé, découvre une petite ouverture carrée taillée dans les rondins, elle permet d’observer l’intérieur, il n’aperçoit qu’un tas de matériels divers entassé sur le sol. Il saisi un de ses tubes, il en actionne le mécanisme, le trocart se libère.   

    Accroupi contre la porte d’entrée, l’épaule en contact avec le battant, d’un mouvement rapide, il pousse la porte, plaque fermement sa main droite sur la bouche du premier SS, dans le même temps, il lui enfonce le trocart dans le cou, il saisit le second sous le menton, le tire violemment en arrière, le second subi le même traitement.

    Ce doublé n’a duré que trois secondes, peut être moins. Les deux SS sont littéralement pétrifiés, ils offrent une vision étonnante.  

    Il extrait les deux trépassés de leur sac de couchage respectif, ils sont habillés. En les observant, une sensation skizophrénique l’envahit, est-ce bien lui l’interné, le sous-homme, qui a fait passer le goût du schnaps, à ces deux promoteurs de la sélection arbitraire et immédiate, ces surhommes qui ne respectent rien, pas même monsieur Darwin.     

    Il les dévêt intégralement, récupère les deux plaques, passe les lanières autour de son cou, deux superbes chronomètres suisses changent de propriétaire. Vittorio a vécu au rythme des ordres hurlés par les kapos, ces deux luxueux garde-temps, certifiés au poinçon de Genève, sont accueillis avec satisfaction.      

     Le froid pince, intimant l’ordre de se couvrir, il procède à un échange de vêtements, les trois trous ensanglantés qui ornent ceux qu’il a récoltés sur le premier défunt, sont inesthétiques.         

     Son statut vient de changer, il dispose d’armes, un Lüger à la ceinture, il ne fait plus partie des volailles vouées à l’abattoir, sans aucune possibilité de rétorsion. Ces uniformes sont de très bonne facture, pas vraiment de son style préféré.          

    Il actionne l’interrupteur de Bakélite de deux grosses torches électriques, la cabane s’éclaire à giorno.  La lumière indiscrète révèle certains objets dissimulés dans l’ombre, en particulier un porte document noir mat, son aspect austère inspire le respect, il a l’air d’être en visite officielle.    

    Il doit contenir des choses importantes, il n’est pas le premier venu, son rabat est orné d’un poinçon figurant un aigle d’argent, dont les griffes enserrent fermement un cercle contenant un svastika. Ce porte document est de très bonne facture, solide, luxueux dans sa simplicité.   

    A l’intérieur, des documents portent les signatures et les cachets de hautes autorités du Reich, il s’agit de confirmations de promotions, de changement de postes, d’attributions de distinctions militaires. Un compartiment contient des documents qui traitent d’évacuations envisagées par voie maritime, elles concernent de nombreux officiers SS et leur famille, ainsi que les références des U-Boat chargés de cette opération.         

    Tout y figure, noms, grades, fonctions, le nom des épouses, des enfants, des parents qui feront partie du voyage, dates et lieux d’embarquements, destinations.   

    Les allemands ne supportent pas le désordre, ils ne peuvent pas subsister sans nommer, compter, classifier, numéroter, repérer, ficher, dater, rédiger des rapports. Ils sont un peuple parmi les plus doués pour rédiger des textes, des rapports, qui alimentent des monceaux d’archives, et ce, dans les domaines les plus divers, par exemple, tatouer un numéro sur l’avant bras des internés pour les comptabiliser et suivre leur trace.               

    Les listes de noms sont longues, les U-boat débarqueront leurs passagers dans des ports de pays amis, en Amérique Latine, Costa-Rica, Venezuela ou d’Argentine, il range ces feuilles dans ses poches.               

     Au sol, trois grandes sacoches de cuir contiennent une multitude de conserves, toutes sortes de fromages, du jambon, du pâté, des dizaines de paquets de biscuits salés, des pains de mie, des barres de chocolat, quelques bouteilles de schnaps, de nombreuses bouteilles d’armagnac et de Cognac.          

     L’activité précédente, a pris un moment le pas sur la faim et la soif. Il ne résiste plus, il décide de faire honneur à toutes ces choses nouvelles et délicieuses.               

    Il ingurgite goulûment un mélange de pain de mie et de chocolat, du pâté, du fromage, baptise le tout avec de larges rasades de Cognac.

    Baptiser est le terme exact, avant ces libations, sa luette était vierge de tout contact avec l’alcool. Une douce chaleur euphorisante envahit son corps et son esprit.               

    Vous là, devant votre écran, vous vous doutez bien que ce repas ne respecte pas les conventions d’ordonnancement, il ignore les règles concernant l’ingestion des aliments, il a faim, il avale goulûment. Le repas se termine avec une boite métallique contenant du fromage hollandais, accompagné de délicieux biscuits salés.

     Le tout, arrosé de généreuses lampées d’armagnac, le vin rouge est absent de ces provisions de bouche. La faim apaisée il reprend l’inventaire de cette cabane d’Ali Baba. Sucre en poudre, café soluble, il remarque un grand sac de cuir clair, d’aspect cossu, pourvu d’une bandoulière, il contient un nécessaire de toilette de grand luxe. Cette sacoche est immédiatement promue au rang de bagage personnel, cette motion est adoptée à l’unanimité, les anciens propriétaires ne s’y opposent pas. Un troisième chronomètre genevoix, va rejoindre les deux autres à ses poignets, plus d’excuse pour les retards.               

      Ce pactole rassemblé en vrac sur le sol, paquets de cigarettes, cigares, fume-cigarette, couteaux de poche, plusieurs boussoles militaires, des cartes d’état major, briquets et l’essence qui va avec, quelques savonnettes, de gros morceaux de savon, des boites d’allumettes. Ce n’est pas tout, de nombreuses armes sont entassées sur le sol, avec une quantité de chargeurs de rechange. Des grenades à manche, munitions pour les pistolets mitrailleurs, bâtons de dynamite, pains de TNT, détonateurs, plusieurs grosses boite de poudre rapide, de longs rouleaux de fil électrique double, quatre petites dynamo à entraînement manuel, de grosses bobines de cordon Bickford. En résumé, un arsenal complet, tout ça représente un gros tas de matériel !    

     Ces waffen SS, n’étaient pas dépourvus d’arguments dissuasifs, il y a là, à ses pieds, de quoi modifier la topographie des environs.  Ils revenaient sans doute possible d’effectuer leur marché, auprès de leur fournisseur habituel.       

     Il prend place sur un siège du Kübel, un fume cigarette collé aux lèvres, il réfléchit, pendant que les volutes de tabac se promènent lentement devant ses yeux, une bouteille de Cognac à portée de main, négligemment posée sur le siège voisin.     

     Il se trouve à la tête de trois défunts et d’un Kübelwagen, il en conclue, qu’il doit se débarrasser sans attendre des trois cadavres, d’autre part, costumé en SS, au volant d’un véhicule du même label, se dirigeant tout droit en direction des canonnades soviétiques, en cas de rencontre avec des soldats russes, c’est le suicide assuré.      

      Il pourrait être l’objet d’une confusion de genre. Il serait réduit à l’état de souvenir, avant de pouvoir articuler le moindre signe amical.  

      Il consulte ses cadrans suisses, ils indiquent que la nuit ne va pas tarder à s’immiscer au cœur de ses projets immédiats.              

      Il positionne le Kübel devant la porte, ôte la capote, apporte à l’intérieur de la cabane deux des quatre bidons d’essence, transborde dans le Kübel de copieuses réserves pour les jours à venir, nourriture, armes, munitions, explosifs, tout ça sans lésiner. Il n’est pas à exclure que d’autres visiteurs inamicaux et malintentionnés, tout de noir vêtus, ne passent à sa résidence provisoire, pendant le temps qu’il règle le problème posé par les trois défunts.          

      Les deux cadavres et leurs vêtements trouvent place à l’arrière du Kübel, vient le moment de choisir le matériel destiné à faire disparaître ces trois ex passionnés du troisième Reich, il n’y a que l’embarras du choix.          

      Il opte pour un attirail plutôt classique, quelques grenades à manche, un pistolet mitrailleur, un Lüger, des chargeurs, une vingtaine de bâtons de dynamite.

      Deux grosses boites de poudre rapide, trois pains de cinq kilogrammes de TNT, contenant plusieurs détonateurs, du fil électrique double.

     Sans oublier deux petites dynamos, accessoire indispensable, ce sont elles qui feront exploser de joie les détonateurs. Pour compléter, de la nourriture à profusion, sacs de couchage et ponchos.  

      Il conduit le Kübel jusqu’à l’endroit ou git le troisième membre du club, celui-ci, ne rechigne pas à l’idée de se joindre à ses camarades pour une ultime ballade. 

      Boussole en main, Vittorio choisit l’orientation plein Nord, le Kübel est vraiment chez lui sur ce type de terrain, il est léger, il avale les obstacles. Au passage, il entaille l’écorce de quelques gros arbres, ces repères peuvent être utiles lors du retour, s’il est surpris par l’obscurité. 

       Après avoir parcouru deux kilomètres, il creuse quelques trous assez profonds, dans lesquels il loge les bâtons de dynamite, plusieurs pains de TNT, les boites de poudre, tout ça, accompagné de quelques échantillons estampillés par monsieur Nobel.   

       Détonateurs raccordés, les trois défunts disposés au dessus de cette préparation, en intercalant des grenades et quelques bâtons de dynamite, c’est prêt, le Kübel est positionné à distance de sécurité.  

       Installé dans le Kübel, il enfonce fermement le levier de la dynamo, le bruit de l’explosion est assourdissant, les trois corps, sont l’objet de la plus violente et détonante autopsie collective, jamais effectuée sous les ramures de cette forêt, ils sont dispersés tous azimuts, sous forme d’échantillons micronisés.     

       Le souffle de l’explosion ne fait montre d’aucun respect pour les arbres situés à proximité, les branches arrachées s’envolent, le Kübel s’agite sur ses suspensions. Vittorio va examiner le site de l’explosion, il ne reste qu’un énorme cratère noirci, rien d’autre.    

       Le soleil montre quelques signes de faiblesse, il retourne à la cabane sans encombre, elle ne présente aucun signe de visite intempestive. Toute cette activité guerrière a occulté la fatigue, elle par contre, ne se gêne pas pour l’assaillir sans vergogne. Persister à séjourner dans cette cabane, n’est pas la décision idéale.

       Cette forêt est potentiellement chargée de nombreuses surprises, qui peuvent s’avérer définitivement désagréables.

       La froidure et la nuit se sont installées, ces deux éléments, l’obligent à prendre le risque de rester en ces lieux jusqu’au matin.    

        Un certain contentement vient titiller son âme naissante de guerrier, Vittorio Conte, un juif, affublé d’un uniforme de waffen SS, vient de pulvériser deux malfaisants notoires, deux criminels odieux, deux promoteurs de la sélection définitive.

        C’est tragi-comique, étant le seul témoin, il compose à lui seul le jury, qui lui décerne des félicitations. Le Cognac et son proche parent l’Armagnac, ne sont pas étrangers à cette allégresse. 

        Il abuse un tantinet de ses nouvelles relations éthylo-empathiques, en leur multipliant les démonstrations d’affection.

       Ces deux nouveaux amis, lui concèdent une euphorie agréable, accompagnée d’une sensation de chaleur bienfaisante. 

       La nuit apporte avec elle une température, qui frise le manque de courtoisie. Le froid se montre très antipathique, il est neutralisé à l’aide de quelques rasades d’Armagnac, ce merveilleux liquide, dont la robe dispense des reflets mordorés. 

      La porte est bloquée, à l’aide de poignards enfoncés jusqu’à la garde dans le sol de terre battue. Je dispose un pistolet mitrailleur et quelques grenades à portée de main, j’étends deux sacs de couchage sur la paillasse. Je me glisse tout habillé dans un troisième, en prenant soin de garder les bras à l’extérieur. Morphée vient immédiatement me solliciter, sans user de ses mascarades habituelles. J’ouvre les yeux bien avant le lever du soleil, je suis perplexe, toutes ces armes me crient à voix haute que cet endroit est connu, fréquenté, par d’autres membres de la confrérie des Waffen SS.

      De plus les documents trouvés, sont attendus par leurs récipiendaires. Leurs amis et confrères, risquent de s’inquiéter du sort de leurs camarades. Je remets la cabane en ordre avec soin, fait disparaître les traces, susceptibles de faire naître une méfiance inutile, dès le premier coup d’œil. Je dissimule tout ce qui pourrait donner quelque indication à propos du bulletin de santé des trois défunts.  

              L’ensemble du matériel rassemblé au centre de la cabane, constitue un monceau considérable d’objets hétéroclites.

              Je prépare deux pains de TNT, garnis de détonateurs pré-connectés, les glisses au dessous de l’éminence. Les deux bidons d’essence, placés tout près, apporteront sans trop rechigner une contribution supplémentaire. Je procède à un dernier rangement, enlève les traces de pas, maquille consciencieusement la plupart des traces laissées par le Kübel.    

             Un fil de connexion double est passé à l’extérieur de la cabane, je déroule la bobine sur une longueur qui me confère la sécurité, le Kübel revêt sa capote, je l’amène derrière d’épais buissons, quelques branchages le camouflent parfaitement, les fils connectés à ses bornes, la dynamo patiente sagement sur mes genoux. Je m’autorise une gorgée de Cognac de temps à autres, je ne fume pas. Je suis positionné de manière à distinguer les deux côtés de la cabane en enfilade, le côté gauche me fait face, seul le pignon opposé n’est pas visible.    

                   Je trompe l’attente en parcourant les documents trouvés, cette lecture est des plus instructive, ces malfaisants vont s’expatrier, vivre confortablement, à l’abri de tout reproche.   

                    Soudain, un bruit de moteur se fait entendre, un Kübelwagen approche, il s’arrête devant la cabane, trois Waffen SS en descendent. Ils se méfient, ils tiennent leur pistolet mitrailleur armé, placé à hauteur de la hanche, prêt à faire feu.  

                 Ils appellent leurs collègues, observent minutieusement les alentours, s’approchent de la cabane, appellent encore, l’un d’entre d’eux, pousse violemment la porte d’un coup de botte, ils pénètrent à l’intérieur.   

                C’est à cet instant précis que j’enfonce le piston de la dynamo dans le boitier, l’explosion est cataclysmique, la déflagration arrache les branches des arbres les plus proches, en secoue violemment d’autres, la forêt est parcourue par une onde destructrice. La cabane disparaît dans un épais nuage de poussière, elle est plus que pulvérisée, elle est sublimée. Le Kübel des visiteurs, est lui aussi transformé en souvenir, une fumée noirâtre, monte lentement au dessus du site de l’explosion.  

               Il ne reste rien, un profond cratère de plusieurs mètres de diamètre, témoigne de la puissance de cette explosion. Aucune trace d’objet métallique ou autre, rien, tout a été littéralement pulvérisé. Le résultat dépasse largement mon attente, visiblement la quantité d’explosifs a été calculée trop généreusement, le manque d’expérience, sans doute. La disparition de cette résidence sylvestre, ne me laisse aucun regret, le bail en était trop précaire. Il est urgent de s’éloigner de cet endroit un peu trop fréquenté par les membres hostiles de cette confrérie. Le bruit de l’explosion risque d’alerter certains adhérents. Ils pourraient éprouver quelque rancœur, la vision déprimante du cratère résiduel, n’y serait pas étrangère. 

          A suivre, si l’envie perdure….

Ombilic,

Posté : 2 juillet, 2012 @ 10:36 dans poliakov | Pas de commentaires »

  

Nos frères, les muridés, j’ai nommé, les rats,

Souvent, ils colonisent discrètement les cales des navires de toutes sortes,

rongeurs intelligents, organisés, hiérarchisés, ils affichent une panique extrême,

une fraction de seconde a suffi, leur instinct a tiré la sonnette d’alarme,

ils savent qu’il n’y a plus d’autre choix possible,

la situation actuelle, est l’urgence ultime,

se carapater de cette coque de noix, ou avaler son bulletin de naissance,

la plupart d’entre eux sont trempés, à l’instar d’un potage de la Maison Royco

concocté avec leurs osselets personnels,

une agonie de bouillon d’onze heures, —-

 

ils ne sont pas habitués à l’urgence, pas plus qu’à cette humidité  intempestive,

prendre un risque, se mouiller, ils ne connaissent pas, pas dans leur folklore,

la tradition, les gènes de ce peuple, imbus d’eux même, hyper arrogants ,

vivant sur une réputation fallacieuse, suite à la « déclaration des droits de l’homme »,

dont la résonances a parcouru la planète, les chinois la citent en référence,

au cours de leur existence, bien au chaud, au creux de leur cocon blindé,

ils n’imaginaient pas, qu’ils seraient un jour, confrontés à un danger quelconque,

ce risque, n’est pas inscrit dans leurs contrats bétonnés sévère, pas plus que dans leurs gènes,

tous appliquent la même devise qu’en 1939 : « Courage, fuyons! »,

cette fonction, celle que l’on nomme publique, abreuvée, gavée de privilèges,

bordée de balises de sécurité, golden retraite à la clef, homologuées,

eux, les intéressés, ils ne transpirent jamais, l’effort, connaissent pas,  —-

 

les plus précautionneux, ont bourré leurs bajoues de graines,

comme cela se pratique, chez leurs cousins les hamsters,

la plupart d’entre eux, sont affublés de slip Kangourou, modèle 1958, renforcé nylon,

les plus pessimistes, ont doublé le « Kangourou » à l’aide d’une couche culotte étanche,

deux précautions valent mieux qu’une, ce style vestimentaire est surprenant,

ces sous vêtements de couleur blanche, ne sont pas du meilleur effet,

ils ont tous adopté le doublon, sécuritaire, ceinture + bretelles,

à les regarder défiler, les épaules basses, le regard perdu dans le vague,

on pourrait penser, qu’ils vont nous refaire le coup de la Carmagnole en breton,

en y regardant de plus près, on sait, qu’ils ne vont rien tenter, zilch, (rien du tout,) —-

 

leurs bajoues dilatées, leur confèrent des tronches ,

qui ne seraient pas admises pour les photographies de passeports,

ils ressemblent à s’y méprendre à des rangées de tambours de guerre,

dont les peaux resteront vierges de baguettes, pas le moindre attouchement,

surtout, pas le moindre bruit, discrétion oblige, leur aspect ?

ils s’en tamponnent, la trouille en plaine est déjà un moteur considérable,

imaginez la dose de panique, que peut générer un naufrage en pleine mer,

vous vous imaginez, entourés d’eau à perte de vue, sur 360°, rien de rien à l’horizon ?

dans un coin du navire, un peu à l’écart, on aperçoit deux ou trois spécimens,

la bosse des affaires aidant, ils ont mis la main sur un tonneau de graisse,

contre espèces sonnantes et trébuchantes, ils en badigeonnent leur congénères,

en arguant qu’en cette saison, l’eau est très froide,

cette généreuse application de gras, les aidera à résister,

améliorera le coefficient de flottaison,

ils pourront voguer plus loin que les autres —-

 

d’autres ont déjà chaussé leurs Tongues et leurs bermudas,

ils n’ont pas osé poser leur lunettes de soleil, sur le cartilage de leur pif,

leur destination, étant déjà cousue de fil blanc, à l’instar d’un passeport,

la plupart sont occupés au téléphone, on peut les entendre,

qui négocient le transfert de leurs avoirs, avec leurs banquiers et leurs avocats,

ils ne peuvent pas supporter cette tyrannie soi disant juste,

qui dépouille Pierre, afin d’habiller Paul, la liberté, même relative,

est notre bien le plus précieux, —-

 

devant cette agitation, les chinois se tiennent les cotes de rire,

ils ont d’ores et déjà commencé à construire quelques hôtels,

tout près de notre capitale, un palace cinq étoile, pas de la daube !

Leurs dirigeants se tapent dur le bedon, en constatant,

que toutes leurs prévision se réalisent, ils leur manque,

un aéronef balèze, un vrai gros porteur, et non pas ce chipotage,

limité à 500 ou 800 sièges, c’est mesquin, c’est de la broutille,

ils lancent un appel d’offre, pour la construction d’aéronefs,

de 2500 sièges, minimum, afin que leur peuple,

puisse venir visiter nos musées, ce seront eux, les touristes,

comme l’avais promis Mao Tsé Dong, sur son lit de mort. —-

 

ils réfléchissent intensément, la vapeur émanant de leurs cerveaux en témoigne,

elle crée un brouillard qui envahit la cale,

ils doivent trouver, un motif, une excuse, qu’ils devront communiquer aux journalistes,

et autres officiels du même tonneau, un truc qui ne les caractérisent pas,

pour ce qu’ils sont en réalité, des moutons de Panurge, des couards,

ne pas susciter la curiosité malsaine, des sub-décérébrés délirants,

toujours à l’affût de rumeurs croustillantes, autant qu’inexactes,

tout ceci, doit rester leur secret, ils l’emporteront dans la noyade,

surtout, ne pas perdre la face, l’opinion fait le larron,

inventer quelque prétexte, qui fassent illusion,

afin de justifier cette trouille, cette panique collective,

sans provoquer un flot de lazzis, chez des observateurs éventuels —-

 

nonobstant, le vaisseau amiral fait eau de toutes parts,

la coque vermoulue, craquelée, adresse un pied de nez au skipper,

le gouvernail devenu fou, inopérant, fredonne un chant incompréhensible,

le contrôle de cap, stochastique, répand une atmosphère délétère,

Dieu, ou la gravitation universelle, semblent se désintéresser,

du sort de ces rongeurs, ravageurs, destructeurs endémiques,

qui composent les passagers, équipage, officiels ou non, —-

 

seule la radio de bord, continue d’inonder les ondes,

égrène en continu, des informations anesthésiantes,

surtout, ne rien dire, ne pas secouer le marché,

ne pas effrayer, une populace craintive, crédule,

qui couve d’un œil torve, les valeurs boursières,

farandole effrayante, qui laisse entendre,

un La dissonant, discordant, grinçant, strident,

comme le son qu’un néophyte extirpe,

en martyrisant à l’aide de son archet,

la chanterelle d’un violon qui gémit,

caressé à rebrousse poil,

à quand le lever des sept voiles,

la danse du bedon, minute de vérité ? —-

 

ne pas jeter le bébé, la crédulité n’est pas morte,

quel monde atrophié, estropié,

allons-nous laisser à nos têtes blondes ?

l’écho, d’une voix triste et solennelle

retourne un message, une réponse effrayante,

qui ne fait l’objet d’aucun doute, les dés pipés, sont jetés, —-

 

les rats joyeux, ignorent tout de ces élucubrations humaines,

ils dansent joyeusement, là, devant moi,

ne montrent aucun signe d’excitation ou d’affolement,

ils s’agitent sur un rythme de samba, en une danse effrénée,

ils dansent, sans songer à rien, à la manière des flamandes,

du regretté Jacques Brel,

qui se repose, allongé au creux des Marquises,

en une sieste d’une durée indéfinie,

dans le petit cimetière de l’île d’Iva Oa, —-

 

ces rongeurs, danseurs de saint Guy, ne risquent pas,

de se faire des bosses, en se heurtant par mégarde,

aux branches basses, de l’arbre de la connaissance,

instinctivement, ils savent que l’existence,

prend de la valeur, quand on risque de la perdre,

ces grignoteurs, en tutus de tulle, rose et blanc,

dignes du corps de ballet du palais Garnier,

petits rats inclus, débutantes à taille de guêpe,

ces jeunes filles, ont-elles une pensée émue pour Degas ?

vivent d’espoir, et de quelques subventions généreuses,

offertes par quelques vieilles tiges branlantes,

par amour du ballet, et l’angoisse de disparaître, —-

 

les chefs, les seigneurs de guerre,

les Shoguns de ce club, les Tycoon,

arborent un Cohiba, figé à leurs lèvres, agitent

les clefs de contact de leur grosse caisse, poinçonnée R.R,

bien entendu, ils disposent du chauffeur idoine,

ils vont rejoindre le quai, ou leur yacht trépigne d’impatience,

après ? Ils feront un tour du monde à bord,

de leur jet privé, ça c’est le panard géant,

ils observent d’en haut, les petites bestioles,

les fourmis, tous ceux qui se décarcassent,

qui génèrent leur pouvoir, règlent les impôts,

dont ils vivent grassement,

dans le même temps, eux, se baladent,

d’un endroit chic, l’autre,

 

– “Bonjour jeune homme qui es tu ?” –

— “Je suis Plutonium, récemment échappé d’une centrale,

Je ne suis pas trop méchant, j’irradie seulement pendant

24.000 ans, le temps de détruire toutes vies des océans” –

– “Et toi petit, qui es tu ? Échappé d’un réacteur également ?” –

–” Oui monsieur, je suis Iode129, ma durée de vie n’est

pas ridicule comme celle de mon copain Plutonium,

j’irradie, pendant 15 millions d’années, c’est du sérieux non ?” –

 

Ces mauvaises nouvelles, dont ils sont la cause,

ne les chagrinent pas du tout, que faire ?

rien, attendre quinze millions d’années,

la radioactivité sera enfin apaisée,

la crise ? Connais pas ! Bon pour les peigne-culs,

ils sont fiers de tout ça,

ils sont comblés, il faut se presser de vivre,

on laissera ce que l’on pourra,

la planète est déjà cuite, archicuite,

d’ici peu, elle se vomira elle même, —-

 

pomponnés, maquillés, comme à la gay pride,

ils dansent sur un air de flonflon,

en une farandole effrénée,

exhibant des placards publicitaires,

ils laissent derrière eux, une traînée

de fumée âcre, caractéristique, bien connue,

des services de police, quand ceux-ci, daignent

bouger leur miches, —-

 

 

je suis nu, debout,

dans cette pièce,

face au miroir accroché sur le mur,

il s’évertue, avec un entêtement,

qui frise le manque de courtoisie,

à me renvoyer une image,

qui ne m’agrée plus depuis quelques temps,

je suis un autre, un inconnu,

je cligne des yeux, afin de filtrer,

le spectacle dont il me fait grâce,

cette image filiforme, semble se sublimer,

disparaître, en un fondu enchaîné,

d’images devenues subliminales,

spectre diaphane, je ne le reconnais pas,

je ne veux plus le reconnaître,

dois-je me lester, afin de ne pas quitter le sol?

rejoindre les particules interstellaires? —-

 

impudemment, le reflet revient au galop,

essaye de faire resurgir, de lointains souvenirs,

mes premières amours défilent,

Tamara, initiatrice inoubliable, Ekaterina,

aux cheveux roux, yeux vert, tempérament de feu,

mes amis, mes frères, mes compagnons de la Krassnia Armiia,

temps de guerre, ses liens indéfectibles,

Douchka, ma Basherta, mon complément,

disparue bien trop tôt, —-

 

je ferme un instant les yeux,

je les distingue, je pourrais les toucher,

précision photographique,

je les entends distinctement,

ils secouent le heurtoir, de ma porte aux souvenirs,

mélange de tendresse, de cauchemars violents,

à la manière d’un air de musique, classico-latine,

hirondelles du Costa-Rica, et autres colombes vénézuéliennes,

fatiguées elles aussi, par les longs voyages, migrations inscrites

dans leurs gènes, Darwin, es-tu là ? On ne discute pas ! —-

 

en tendant l’oreille, selon le vent, on peut entendre une musique,

en provenance des montagnes, sises près de Bariloche

les musiciens vêtus de short de cuir, bretelles assorties,

aux chapeaux vert de gris, gracieusement emplumés,

flonflons étrangers, de style Oum-Papa, importés sans taxe d’Autriche,

ces nostalgiques blonds aux yeux clairs,

soufflent dans leurs cuivres, remerciant le destin,

qui leur a concédé, l’impunité pour les crimes commis,

style, très éloigné du tango argentin,

je les regarde, ils me voient, les visages palissent,

l’appréhension est présente, juste retour de bâton, —-

 

Nicas, pauvres hères, figés sur place,

tétanisés par la misère, endémique au Nicaragua,

totalement démunis, coutume habituelle,

 mexicains, joyeux en apparences,

s’égosillent, pour des touristes, indifférents, veules,

cocaïne de Colombie, commerce au ventre d’obèse,

menace en permanence, le rythme tranquille de la vie, —-

 

des indigènes, innocents, naïfs,

mélodies tziganes, violons séducteurs de l’âme,

mélopées d’Argentine, aux accents doux et langoureux,

tango, qui vous prend aux tripes,

samba du Brésil, au rythme syncopé, enchanteur,

appelant à la lascivité, l’amour, le farniente,

clavier bien tempéré, dont le rythme s’accélère,

disque de vinyle, qui se moque de la vitesse giratoire

recommandée, musique, qui s’exprime avec des mots,

des phrases,

se figent en mon esprit, agglutinées aux neurones,

notes obsédantes, liées à des périodes antérieures,

je les rejette, je veux les annihiler, les gommer,

oublier ces têtes blondes, implantées, dissimulées,

je ne veux plus y songer, à quoi bon souffrir ? —-

 

je suis planté, là, seul, mon torse apparaît dans le cadre,

je me concentre sur le nombril,

qui devrait être le mien,

je ne le reconnais plus, il m’est étranger,

une espèce de dialogue s’installe, entre ce reflet et moi,

avec véhémence, il me reproche,

ma qualité de vie, mes choix, mes tribulations,

mes incartades, toutes les épreuves,

que nous avons traversées solidaires,

toutes ces choses, que j’ai tenues entre mes mains,

qui se sont échappées, je n’ai pas réussi à les retenir,

c’était comme vouloir saisir l’insaisissable,

de l’eau, recueillie dans le lit frais et limpide,

d’un torrent Frioulan, au courant indomptable, qui

refusait de mettre du vin dans son eau, —-

 

ce reflet, cette image impudente,

en une litanie, lente, interminable,

annone ses regrets, ses griefs,

je ne veux pas les accepter,

le regret, est une denrée stérile,

qui m’est étrangère, et le restera,

pas de coup de pied, dans la fourmilière,

l’existence,

ne repasse jamais les plats,

les éléphants blancs sont rarissimes,

comme les jours de félicité,

les images défilent à la manière

d’un film que l’on rediffuse,

sorti tout droit d’une boite de souvenirs,

une boite de Pandore insondable,

il est préférable d’abandonner toute velléité

d’en soulever le couvercle, —-

 

mes éléphants ne seront jamais blancs,

ils s’imposent, parés d’une robe d’un rose délicat,

cette couleur, me convient parfaitement,

épilogue, auquel je me suis plié de bonne grâce,

bientôt, définitivement accoutumé,

Laisser une trace de son passage ou pas,

à la manière d’un mâle, qui marque son territoire,

avec l’obstination mécanique, conférée par les gènes,

le décédé lui, s’en moque,

il ne peut plus le vérifier,

il franchit allègrement les limites,

du Rubicond, frontière invisible,

combien agréable, surtout immuable,

plus de douleur aux quenottes,

avec courtoisie, élégance,

je vous fixe rendez-vous,

dans une autre vie …..

Aussweiss bitte ! Léo………

 

 

Fragmentation,

Posté : 20 juin, 2012 @ 4:23 dans poliakov | Pas de commentaires »

Et j’ai créé une image du monstre ici même,

Et j’en ferai une autre,

Il  répand une odeur de malaria,

Il rampe, ondule sous la mer,

Il vient pour prendre la ville,

Envahir chaque sous-conscience,

Il est délicat comme l’univers,

La crainte de manquer son apparition, Me fait vomir,

Il apparaît de toute façon,

Il apparaît de toute façon, dans le miroir,

Il nettoie le miroir comme la marée,

Il est, myriades d’ondulations,

Il nettoie le miroir, noie le spectateur,

Il se noie dans le monde, lorsqu’il noie le monde,

Il se noie en lui-même,

Il flotte vers l’extérieur, comme un cadavre rempli de musique

Le bruit de la guerre dans sa tête.

Une garce rit dans son ventre.

Un cri d’agonie dans la mer noire,

Un sourire sur les lèvres d’une statue aveugle, I

Il était là,   Il n’était pas à moi, Je voulais l’utiliser,

Être héroïque, Mais cette conscience n’est pas à vendre,

Il suit son propre chemin à jamais,

Il parachèvera toutes les créatures,

Il sera la radio de l’avenir,

Il s’écoutera lui même dans le temps, —-

 

Il veut du repos,

Il est fatigué de s’entendre, et de se voir,

Il veut une autre apparence, une autre victime,

Il me veut,

Il me donne de bonnes raisons,

Il me donne raison d’exister,

Il me donne des réponses interminables,

Une prise de conscience d’être séparés, une prise de conscience pour voir,

Je suis apte à être l’une ou l’autre, à dire que je suis les deux et aucun,

Il peut prendre soin de lui sans moi

Il est à la fois sans réponse (il ne répond pas à ce nom)

Il fourmille d’amphétamines sur la machine à écrire électrique,

Il tape un mot fragmentaire qui est :

Un mot fragmentaire —-

Têtes blondes aux yeux bleus, au Venezuela,

Posté : 23 mai, 2012 @ 12:17 dans poliakov | Pas de commentaires »

 

         La porte d’entrée du Vénézuela, est sans conteste, l’ aéroport international de Caracas, baptisé Maiquetía-Simon Bolivar,  Simon Bolivar, est le « people » avant la lettre, il règne sur ce pays. Impossible de ne pas avoir sous son nez, une statue équestre, une plaque commémorative, un musée, une place, une rue, surtout, ne pas oublier la monnaie, baptisée  Simon Bolivar, patronyme historique incontournable, le plus populaire du Venezuela.

L’approche de cet aéroport est quelque peu problématique, compte tenu de son implantation très près de la mer, pilotes amateurs, inexpérimentés, s’abstenir.

Les pilotes du cru, eux, ont tous, ou à peu près, le même point commun, ils négocient les atterrissages, comme s’ils participaient à une corrida, ils sont très habiles, en fait, sans avoir peur des mots, ce sont des virtuoses incontestables, de l’ approche du tarmac.

Ils expriment  une fantaisie, qui peut surprendre certaines personnes, qui ne connaissent pas le tempéramment des latinos.

La première expérience, est  mémorable, elle concerne les tout premiers atterrissages, de plus, en cette période du « temps qui est de l’argent », leur habileté, réduit celui consacré à l’approche, le moment  que les passagers attendent tous, celui au cours duquel, on reprend contact avec le plancher des vaches. Ces pilotes, vous accordent en prime, leurs « piqués » avec dérapage sur l’aile, celui-ci, est la seule manière, qui permet d’embrasser tout le paysage environnant, des deux côtés, il suffit de se concentrer, et aussitôt, on entend une voix qui crie un encouragement : Olé !

Maiquetía, est l’aéroport que j’ai fréquenté le plus souvent,  mes « visites » au Venezuela ont été innombrables.

En règle générale, les natifs, les indigènes, sont bruns ou très bruns, bien entendu, cette affirmation, comporte quelques exceptions, il en est une, à propos de laquelle je souhaite vous entretenir.

Ma première « visite » au Venezuela date de 1960, je préparais ces voyages, avec le plus grand soin, auparavant, j’ai pris la précaution de maîtriser la langue espagnole, de manière à ce que l’on ne me détecte pas, c’est encore le cas aujourd’hui.

Toute personne qui arrive pour la première fois d’un pays d’Europe, constate que le Venezuela est parsemé de têtes blondes, pourvues de regards clairs, bleu ou gris, comparé à la population classique, le contraste est saisissant, ce phénomène n’échappe pas à une personne qui vient « d’ailleurs ».

Les personnes très blondes, d’un blond presque blanc, quand elles s’exposent au soleil, leur peau se teinte d’une superbe couleur, une couleur de miel clair, le contraste avec la couleur des yeux en est augmenté, quand une paire d’yeux de ce type, vous fixent, il y a là, quelque chose de fascinant, excepté quand il s’agit d’un ex SS, le charme opère un peu moins, ne souriez pas, c’est une éventualité qui advient assez fréquemment.

Aujourd’hui, je me trouve à bord d’un vol en provenance de l’aéroport « Juan Santamaria », au Costa-Rica, les aéronefs, comportent parfois une classe dite « business », dont l’appellation se situe très au dessus, du confort que l’on peut espérer de cette classification, nous sommes en Amérique latine, ne l’oublions pas, tout ça, est très normal. L’appareil, effectue son approche, afin de se poser à Maiquetía. Comme à l’accoutumée, Le pilote gratifie les passagers d’un splendide virage sur l’aile. Il s’aligne pour prendre la piste qui lui est assignée, l’aile inclinée dégage la vue sur une partie de la ville, encaissée dans une vallée étroite. Il est midi, l’aéroport de Maiquetía est moderne, il à l’allure de presque toutes les structures du même type. Les contrôles de police et de douane ne posent aucun problème. Je m’installe à bord du premier taxi qui se présente à ma hauteur, le chauffeur me soupèse du regard, il est en train de m’évaluer, me calculer, il en déduira le prix de la course.

Une demi-heure plus tard, il me dépose devant l’hôtel ou j’ai retenu une chambre. Il s’agit d’un hôtel moderne, construit tout en hauteur, l’espace au sol est restreint dans cette vallée. Après quelques formalités d’usage, un jeune homme m’accompagne à ma chambre au vingtième troisième étage. Les vitrages sont doubles, ce n’est pas un luxe, l’autoroute à quatre voies, passe au pied de l’hôtel, renvoie les sons comme le ferait une multitude de grosses caisses en colère, la vallée amplifie le bruit des moteurs des véhicules, qui circulent accélérateur au plancher.

Je range mes vêtements, la chambre, met à disposition, un petit coffre mural. J’y enferme les photographies des deux prospects et de la cible. Le temps est magnifique. L’ascenseur me conduit dans le hall, je grimpe à bord d’un taxi. Je dispose de la demi-journée entière, afin de m’acclimater. Le taxi me dépose au cœur de la vieille ville, bâtie sur les hauteurs. Cet endroit est intéressant et charmant, des tilleuls bien intentionnés, dispensent leur ombre avec générosité. Une superbe église baroque, trône sur la place principale, Simon Bolivar, me voila ! Pablo, le chauffeur du taxi accepte de rester à ma disposition.

Pablo, me conduit au parc Miraflorès, un parc immense, très peu fréquenté à cette heure, c’est le moment consacré à la sieste, seuls les étrangers osent enfreindre cette période sacrée de repos. Les plantes, les parterres de fleurs, aux couleurs éclatantes. Les oiseaux, qui nichent et fréquentent le parc, sont d’une beauté époustouflante, c’est à celui qui revêtira le plus beau costume, ils sont parés de plumes de couleurs vives, aux reflets extraordinaires.

Les arbres sont imposants, magnifiques. A quelques pas de l’entrée principale, un restaurant couvert se désespère, il tend les bras vers les quelques rares promeneurs. A l’intérieur, une vingtaine de personnes sont attablées, l’endroit est climatisé, on peut boire ou manger à volonté, il n’y a pas d’horaire. Les serveuses sont souriantes, discrètes, l’ambiance est feutrée. Je décide de faire honneur à un repas léger, néanmoins excellent.

Pablo, me conduit dans divers endroits de Caracas, c’est une manière de prendre le pouls de cette ville, ensuite, il me ramène à l’hôtel. La clientèle de l’hôtel se compose majoritairement d’hommes d’affaires. La période actuelle est propice à toutes sortes de projets, de tractations fructueuses. Les dirigeants sont corrompus, c’est une tradition bien ancrée dans les coutumes locales, un peu comme la sieste.

Après quelques heures de repos, je descends traîner un peu, l’hôtel comporte deux sous sols, aménagés avec toutes sortes de boutiques et commerces divers. Une piscine est aménagée au niveau du second sous-sol, je me délasse, en nageant tranquillement, pendant une heure. Une passerelle relie cet hôtel, à celui situé de l’autre côté de la fameuse route à quatre voies, qui coupe la ville en deux. De l’autre côté, c’est-à-dire sur le versant encore exposé au soleil, j’aperçois un bar flanqué d’une piscine de plein air. J’emprunte la passerelle, je vais de ce pas, voir si l’herbe d’en face est plus verte, à première vue, elle semble plus attrayante. Quelques personnes sont attablées, d’autres se baignent. Le barman, un élégant jeune homme, me sert une boisson. Quelques minutes plus tard, le soleil disparaît, l’astre qui nous fait vivre, ne daigne pas rester dans cette vallée étroite, je repasse de l’autre côté, regagne mes pénates, laissées au vingt troisième étage.

Le matin est là, le soleil brille, j’ai pris l’habitude de me lever avec lui, cette période de la journée est fantastique, elle est de loin, la plus agréable. Je ne déjeune pas à l’hôtel, l’ambiance y est trop formelle, un taxi le conduit dans le secteur de la vieille ville. Aujourd’hui, je ne garde pas le taxi, je m’installe tranquillement à la terrasse d’un café, choisi et orienté à la perfection, pour ce que j’ai à y faire. La serveuse affiche un charmant sourire, très tonique, elle m’apporte un petit déjeuner copieux, le «petit déjeuner » est en fait, un repas complet, c’est le plus important dans ce pays. D’un œil distrait, je parcours un quotidien local, que j’ai acheté quelques minutes avant de choisir ce petit café, minuscule et sympathique, à l’instar de la charmante serveuse qui s’empresse de satisfaire avec une dextérité étonnante,  les quelques clients attablés.

Ce café, est situé dans un angle d’une place rectangulaire, quelques arbres dispensent une ombre, qui est toujours la bienvenue dans ces pays. De mon siège, j’ai une vue imprenable sur tout ce qui se passe dans ce charmant endroit, les oiseaux font un concours de chant, j’écoute attentivement leurs trilles variées, qui expriment l’appel incontournable d’un renouvellement naturel.

J’observe les mouvements, les boutiques, certaines personnes s’activent à ôter les panneaux de bois, d’autres balayent devant leur boutique, en ayant pris la précaution, d’arroser copieusement le sol, ils nettoient méticuleusement leur morceau de trottoir. Mon attention se porte sur une petite maison située à la droite de cette petite place, mon « prospect » y possède des bureaux, rien ne presse, j’attends tranquillement.

Cette petite place est calme, en fermant les yeux, on pourrait se croire en dehors du temps, dans une autre dimension, qui nous permettrait d’échapper à toutes nos vicissitudes. Je suis très brun, j’arrive du Costa-Rica, le soleil a transformé ma peau, elle est redevenue égale à elle-même, très mate, j’ai chaussé une superbe paire de lunettes de soleil, mes vêtements proviennent de boutiques locales, ma tenue se compose d’une chemisette blanche, d’un pantalon très léger, mon aspect, ne provoque aucune curiosité excessive, ni méfiance.

La personne que j’attends apparaît, elle se dirige vers la maison ou se trouvent ses bureaux. Cet homme, marche d’un pas alerte et décidé, il est coiffé d’un panama, ses vêtements sont légers, de couleur claire. Il est de taille moyenne, ses cheveux sont blond, un blond très pâle. Il est mince, très mince, son identité ne fait aucun doute. Il n’a pas regardé dans ma direction, ce qui ne signifie pas qu’il ne m’a pas aperçu. Selon mon planning, je ne reviendrai pas à cet endroit, au cours de ce séjour, c’est une précaution essentielle, ne pas tenter le diable.

Cet homme est localisé, c’est celui que je cherche, de prospect, il devient cible, je l’observe toujours, le plus discrètement possible, il pénètre directement dans la petite maison. Je lis tranquillement mon journal, j’appelle à nouveau la serveuse, qui me sert du café. La jeune femme est d’un commerce très agréable, nous devisons de choses banales pendant quelques instants. Si cet homme nous observe, il verra deux personnes en conversation dans la langue locale,  avec cette charmante jeune femme.  Pendant quelques minutes, je poursuis la lecture du journal tout en dégustant le café « con leche ».

Le café au lait que l’on sert dans ces pays d’Amérique latine, à un goût, une saveur délicieuse, particulièrement au Venezuela, les indigènes le préparent d’une manière magistrale, il est onctueux, sucré à souhait. Quelques instants plus tard, je quitte la terrasse du café. Je me fais conduire à Tovar, il s’agit d’une colonie allemande, distante d’environ soixante kilomètres de Caracas, Tovar existe au Venezuela depuis le début du 19eme siècle, les maisons sont bâties selon la tradition allemande, le style est parfaitement adapté avec l’environnement montagneux. Cet endroit est une réplique, des villages que l’on peut rencontrer en Allemagne de Forêt Noire, ou en Autriche.

Un porche monumental contrôle l’entrée de la vieille ville, la rue principale est pavée, bordée de maisons coquettes, parfaitement entretenues, de boutiques, certaines personnes sont vêtues de costumes traditionnels allemands. Mon prospect, y possède un café-restaurant dans le centre ville, je descends la rue, un peu plus loin une enseigne, cligne de l’œil, elle m’indique gentiment, l’endroit que je cherche.

J’entre, à l’intérieur, quelques hommes attablés boivent de la bière. Je prends place, face au comptoir, sur une banquette très confortable, recouverte de moleskine brune, une grande chope de bière allemande me tient compagnie. Une superbe jeune femme, vêtue d’un costume traditionnel vient de me l’apporter, son décolleté laisse voir une peau claire, saine, appétissante. La taille et le haut de sa poitrine rebondie, sont enserrés dans un corsage étroitement lacé comme un corset, un ruban bleu essaye vainement d’en fermer le décolleté. Mon prospect, l’homme en question, se tient derrière le comptoir, il est tranquillement en conversation avec un client, il tire sur une pipe traditionnelle, respect folklorique total.

Le patron, puisque c’est lui, m’adresse un regard, simple curiosité, ses yeux sont froids, bleu gris, ce que je sais de lui, ne génère aucune empathie. C’est un homme dans la force de l’âge, son visage n’exprime aucune émotion. Il est blond, d’un blond roux, de taille moyenne. Ses cheveux sont très dégarnis sur le haut de son crane, les cils sont très épais et également roux. Il est affublé de vêtements traditionnels, apparemment pas pour la touche folklorique, tout simplement par goût, comme la plupart des personnes présentes. La ressemblance ne laisse pas place pour le moindre doute, c’est bien l’homme que je cherche. Cet homme, est le but de ma quête de ce jour. J’ai commandé ma bière en espagnol. Je la bois rapidement, comme une personne qui se désaltère, puis je quitte l’endroit en flânant, mes pas me portent en direction du porche d’entrée, ce passage incontournable, situé à l’extrémité de cette rue. La rue est agréable à parcourir, un peu plus bas, une pâtisserie présente d’appétissants gâteaux derrière sa vitrine, quelques tables couvertes de nappes attendent les amateurs. Des tables carrées, coquettement installées, sont visibles de l’extérieur.

J’entre, la clientèle présente est exclusivement féminine, quelques regards me dévisagent, simple curiosité, ces dames de type patronnesses, ne se préparent visiblement pas pour le prochain concours de mannequinat. Calé sur ma chaise, devant un chocolat moelleux à souhait, je suis aux prises avec deux confortables morceaux, d’un excellent Apfel Strudel. Le parfum de la cannelle ravive quelques souvenirs, en fermant les yeux, quelques images lointaines défilent. Un rideau en broderie préserve des regards extérieurs. Cette partie de la rue est assez animée, le porche n’est pas loin, cette rue piétonne est l’artère principale, beaucoup de visiteurs s’y promènent. J’en ai terminé avec le repérage, j’en conclue que ce personnage, ne posera pas de problème. Je reviens  à l’hôtel, commande un diner que l’on m’apporte dans ma chambre. Je suis végétarien, néanmoins, les plats de ce type, sont très bien préparés et appétissants. Je détruis les photos des deux cibles, elles disparaissent dans un flush de la chasse d’eau. J’examine la troisième photo, demain matin, j’irai voir l’endroit ou travaille cette personne. Le matin suivant, le temps est magnifique, il est cinq heures, je saute dans un taxi, quinze minutes plus tard, je me trouve dans la rue en question. L’occupation de ma cible, consiste en une boutique de fruits et légumes, la boutique est ouverte. Je prends place à l’une des tables de la terrasse d’un petit bar, décalé de quelques mètres, situé sur le trottoir en face, ce point d’observation ne pose pas de problème, la boutique est très visible. Dans la rue les gens s’affairent, il s’agit de locaux, ce quartier n’attire pas les curieux. Les trottoirs sont hauts, pas très larges, ils doivent contenir les écoulements violents, durant la saison des pluies.

Je suis occupé à me sustenter, tout en guettant d’un œil, la devanture de la petite boutique. Celle-ci est recouverte d’une peinture écaillée, de couleur vert émeraude, la teinte est délavée, la boutique est très modeste, à l’image du quartier. Un homme quelque peu vouté vient mettre un peu d’ordre dans les cartons vides placés à l’extérieur, Je l’observe avec attention. C’est un homme grand, très mince, les cheveux blonds, la cinquantaine, il est vêtu d’un pantalon crème et d’une chemisette à manches courtes. C’est ma cible, il se trouve à une distance de trente mètres à peine, à le voir, nul ne pourrait imaginer de quoi cet homme est capable, quand il était à la tête de l’Einsatzgruppe D en Bessarabie, et au sud de l’Ukraine. Ils massacraient, bébés, enfants, femmes, hommes,vieillards, Hitler avait clamé, qu’il ne fallait ressentir aucune pitié, les allemands sont très « obéissants », ils n’ont ressenti aucun sentiment humain quel qu’il soit, espérons que leurs successeurs en sont plus ou moins pourvus, ce n’est pas une certitude.

Cet homme, est coiffé d’une espèce de chapeau de paille tressé, de type Panama, très léger. Son visage m’est apparu un très court instant, quand il s’est incliné vers les cartons, son facies est resté abrité par l’ombre diffusée par son chapeau. Pendant un bref instant, cet homme s’est tourné vers des cartons vides, qu’il a manipulés, aussitôt après il a disparu dans la boutique. La lumière se reflète sur la devanture, l’intérieur est très sombre. Je règle mes consommations, quitte le bar. Le temps est agréable, pas encore très chaud, je me ballade pendant plus de deux heures avant d’appeler un taxi. La boutique est bien la bonne, je reviendrai demain matin.

Le matin suivant, une heure de marche m’amène à la rue concernée, je prends place à la terrasse du même petit café. Mon visage a prit une teinte encore plus foncée. Mon attention se porte apparemment sur un quotidien que je tiens en mains, tout en dégustant un superbe café au lait, accompagné de pain et de fruits. Rien ne remue dans la boutique verte, aucun signe d’une activité humaine quelconque, rien, pas le moindre mouvement, je dois aller voir sur place. Je m’approche, j’essaye de regarder furtivement en direction des vitres, l’effet miroir, m’empêche d’apercevoir quoi que ce soit, l’intérieur de la boutique est sombre. Je décide d’entrer, il règne une fraicheur agréable. Une très jeune femme surgi silencieusement de l’arrière boutique, elle arbore un sourire éclatant, regarde droit dans les yeux, des yeux d’un bleu lumineux, ce bleu se fixe sur les miens, il ne distingue rien d’autre que ce regard clair, qui se détache, comme une oasis de lumière dans cette pénombre, ce bleu est encadré de longs cheveux blonds, l’ensemble est époustouflant.

- Bonjour, que désirez vous ?

- Bonjour, je voudrais un de ces melons, assez mur, de taille moyenne.

Impossible détacher mes yeux des siens, je suis fasciné à la manière d’une souris figée par l’effroi, sous le regard d’un cobra royal, la souris ignore, que le reptile, veut en faire son déjeuner. La jeune femme se met en quête d’un melon qui satisfasse ma demande. Ce regard bleu, vient se connecter à nouveau au mien, de plus, cette jeune femme est admirablement proportionnée. Elle est dotée d’une beauté vraie, sans artifice. Ses attaches sont fines, ses mains se terminent par des doigts longs et souples. Elle est de taille moyenne, très mince, des cheveux clairs et dorés à la fois, un sourire qui découvre des dents bien rangées, son timbre de voix est grave et doux. Elle est vêtue d’une robe de coutil bleu clair, à manches courtes, le col et le bord des manches sont bordés de tissu  blanc. Ses bras effilés arborent cette nuance caramel, qui est l’apanage des blonds, ils obtiennent cette teinte, après que le soleil soit passé par la. Elle cherche soigneusement le fruit adéquat. Je lui demande son prénom, comme ça, parce qu’elle est très belle, parce qu’elle est jeune, parce que tout un tas de choses, mon intuition vient de me confier, qu’il est possible de lui demander son prénom,

- Ceux qui vous connaissent vous appellent comment ?

- Je suis Mariazucena.

- Je suis Raphaël, à quelle heure termines-tu ton travail ?

Elle éclate d’un rire spontané, en prime, j’ai droit à un large sourire, Mariazucena est directe, elle ne s’offusque pas de ma manière quelque peu cavalière avec laquelle j’ai posé ma question, en Amérique latine, le tutoiement est une chose courante.

-A vingt heures.

- Pouvons nous envisager de prendre un pot ensemble, et grignoter quelque chose, après ton travail, qu’en dis tu ?

La cible ne s’est pas montré, si sa présence dans cette boutique est aléatoire, en parlant avec Mariazucena, elle peut sans doute  me faire part de quelques précisions, à la condition expresse, de ne pas éveiller sa méfiance. De toutes les façons, un moment avec Mariazucena, est loin d’être un pensum, au contraire, cette jeune femme, est la séduction même.

- D’accord, ou nous retrouvons-nous ?

- A la « posada y restaurante de Jaji, » sur la place Simon Bolivar, cet endroit te plairas, si tu ne le connais pas.  J’y serai à 22:00 heures, ok ?

- C’est parfait, hasta luego, Mariazucena.

 

A suivre, si le cœur m’en dit…Léo.

Survivre, Chapitres II et III,

Posté : 28 avril, 2012 @ 9:07 dans poliakov | Pas de commentaires »

       Chapitre II :       Halina.   

 

Je quitte l’emplacement ou se trouvait la cabane, endroit transformé en souvenir  fumant, les deux visiteurs inopportuns, ont été pulvérisés au moment de l’explosion magistrale.

 Je dirige le Kübel en calant l’aiguille de la boussole sur le 90, c’est-à-dire plein Est, droit sur les canonnades soviétiques, j’espère rencontrer des soldats, il le faut, c’est indispensable, c’est la condition majeure concernant ma survie. La lumière se fait plus vive, elle annonce l’orée de la forêt. Au-delà, une plaine s’étend à perte de vue, morne sans relief, excepté quelques bosquets en contrebas, j’aperçois une ferme constituée de trois bâtiments entourés par quelques arbres, une fumée claire s’échappe de la cheminée. Un chemin serpente en direction de cet endroit, il est bordé par des rangées de bois coupé, empilé sur plusieurs mètres de hauteur.   

 S’aventurer en terrain découvert est un risque inutile, les habitants de cette ferme ne peuvent rien pour moi. Je décide de faire demi-tour. Soudain le claquement de rafales d’armes automatiques, déchire le silence, le bruit provient des habitations.  

Je m’approche le plus près possible de la ferme, arrête le Kübel sous un bosquet, prends un pistolet mitrailleur, quelques chargeurs, des grenades, puis me dirige en direction de la ferme. Les deux maisonnettes qui la composent sont implantées en L, séparées par un couloir étroit, j’emprunte ce passage. Le couloir débouche sur une cour intérieure. Un corps calciné est plongé tête en avant dans un tonneau, seules des jambes noires carbonisées en dépassent, une femme morte gît sur le sol, entourée d’une flaque de sang déjà noirci.   

A l’opposé, près de l’entrée principale, deux chevaux ont été abattus, ils gisent attelés à une remorque, un gros chien blanc est étendu sans vie. Un Kübel stationne près du porche d’entrée, personne à bord. Les hurlements, des cris de douleur et de désespoir, continuent de plus belle, ils proviennent de la maison principale. Je m’avance jusqu’à l’unique fenêtre, une voix de femme pousse des hurlements. Les cris sont mêlés à des rires, des exclamations proférées par des hommes, qui échangent des réflexions graveleuses en allemand, ils s’encouragent mutuellement, cette scène m’apparaît dans l’encadrement de la petite fenêtre.   

La porte d’entrée est située après la fenêtre, elle est grande ouverte, elle débouche directement sur une pièce unique, les cris de douleur et les hurlements continuent sans cesse, j’entre.  

Trois Waffen SS débraillés, brutalisent violemment une jeune femme, maintenue sur un lit par deux d’entre eux, le troisième abuse d’elle. Les gestes sont d’une violence extrême, les cris de désespoir de cette femme ne les perturbent pas, au contraire, occupés à leur besogne, ils ne m’entendent pas.

Tous les autres occupants de cette ferme, hommes, femmes ou animaux, ont été tués par ces Waffen SS, cette pauvre femme qui gémit, est encore en vie pour satisfaire leurs amusements sadiques, je leur réserve une petite surprise.   

 Je me rapproche davantage, leur ordonne très fermement de se mettre debout et de placer gentiment leurs mains sur leur nuque. Ils tournent la tête, la musique a changé de registre, la peur les envahit, elle a changé de camp, ils sont devenus blêmes sur fond verdâtre. La frayeur est imprimée sur leurs visages, les surhommes transpirent, la trouille, des gouttes glissent sur leur faciès, un peu comme au sauna.

 Ils me regardent, mon pistolet mitrailleur est très convaincant, ils s’exécutent rapidement, mon uniforme allemand doit prêter à confusion, néanmoins, ils placent gentiment et rapidement leurs mains derrière la nuque, aucun des trois ne profère un seul mot, je m’en tape, je ne tiens pas du tout à entendre le son de leur voix, ils m’indiffèrent, en ce qui me concerne, ils sont déjà morts.

 La mort est une sanction incomplète, les massacres, les tortures infligées par ces “super-allemands”, ces Waffen SS, sont de l’ordre de l’indicible, j’applique l’unique sanction dont je dispose, sans aucun état d’âme, l’important est d’éliminer ces bourreaux.

Ce qui va suivre n’est qu’une formalité, le temps d’arriver jusqu’au mur extérieur, tous les trois savent qu’ils vivent leurs derniers instants, c’est le petit plus attribué à mon acte, quelques secondes de justice imminente.

 Je leur intime l’ordre de sortir à l’extérieur de la maison, de se placer face au mur, les pieds positionnés à une distance d’un mètre de celui-ci, les poignets appuyés sur le mur. 

Je suis l’objet d’un phénomène étrange, ces hommes que je hais, qui sont là devant moi, appuyés en porte à faux sur des mains qui ont commis tant de crimes, avec une indifférence qui les caractérise tous ou presque.

   Ils représentent l’image palpable, de ce que je déteste le plus au monde, un monde, qui vient de s’entrouvrir à nouveau depuis mon évasion, la vision de ces trois “surhommes”, ne provoque en moi, aucune excitation, aucune réaction épidermique, je suis étrangement calme, cet état, je l’ai découvert en supprimant les occupants de la cabane sise dans la forêt.

En fait, je crois que je ne me connais pas moi-même, je ne sais pas exactement qui je suis, ces presque trois années d’internement, n’ont pas grand chose de commun avec ce que je vis actuellement, l’internement n’est pas de l’action, c’est de la survie à chaque seconde, essayer d’être encore de ce monde le lendemain.

Interné, tu es un mouton que l’on n’a pas voulu tuer immédiatement, tu sais, tu constates à chaque instant, que la mort est présente à chaque seconde que tu vis, ta survie est liée au moindre caprice d’un SS ou d’un kapo, ou d’un ordre venu d’ailleurs, impossible de prévoir, si une évasion a eu lieu, on choisit des otages, si un camarade, un membre de ton équipe de travail, a commis une erreur, qu’un SS catégorise en tant que sabotage, toute l’équipe en subi les conséquences, tu vis seconde par seconde, l’avenir n’existe pas, l’avenir n’existe plus .

En ce moment, je ne réfléchis pas, je sais instinctivement ce que j’ai à faire, j’essaye de le réaliser au mieux de ce que me commande mon instinct.

Je ne me pose aucune question philosophique, l’action me confère un calme olympien, je suis incapable d’expliquer pourquoi, c’est ainsi.

Je considère une dernière fois le dos de ces trois SS alignés le long du mur, calmement, je libère le trocart d’un des tubes, un simple geste, ils s’effondrent foudroyés.

 J’utilise mes tubes contenant le neurotoxique à dessein, il me faut constater de leur efficacité, on ne peut pas imaginer un produit plus rapide ou plus efficace, son action est fulgurante, il est parfait, merci à IG.Farben.

 Je les dévêts intégralement, leur tenue comporte un pull épais, je m’en attribue un que j’enfile sur le champ, leurs plaques d’identification, leurs montres, changent de propriétaire.   

La jeune femme est restée figée sur le lit, elle est en état de choc, des larmes coulent le long de ses joues. Elle est l’objet de spasmes, son visage est tuméfié, son corps est couvert de bleus, elle tremble, elle hoquette en permanence.   

Elle me regarde, pourtant, je me rends compte que ses yeux semblent incapables de distinguer quoi que ce soit, elle ne peut pas articuler un son, elle est nue, glacée.

  Ses vêtements déchirés sont éparpillés sur le sol. Je la frictionne vigoureusement avec un pull, l’habille avec un uniforme complet, chaussettes de laine, bottes incluses, elle est incapable de se tenir debout. À l’autre extrémité de la pièce, près de la cheminée, un jeune homme gît à terre, la gorge tranchée.    

  J’amène mon véhicule à proximité de celui qui stationne dans la cour, porte la jeune femme à bord de celui-ci, récupère les armes, les bidons d’essence, les défunts SS, n’avaient emporté aucune réserve de nourriture, un seul bidon d’essence, il ne faut pas que je m’éternise, ne pas m’attarder ici, ces SS ne venaient pas de très loin.  

 L’autre maisonnette abrite une étable, deux vaches, trois porcs, criblés de balles, gisent au sol. À l’exception de quelques volailles, il n’y a plus rien en vie dans cet endroit,     

  J’empile les trois SS et leurs uniformes dans leur véhicule, après avoir copieusement arrosé le tout d’essence, j’allume, les flammes jaillissent le réservoir explose. 

   Halina et moi partons immédiatement, nous mettre à l’abri de la forêt. Je m’oriente en direction du sud pendant plusieurs kilomètres, afin d’être à couvert  le plus rapidement possible par le sous bois. Une fois à l’abri, je reprend la route plein Est, en direction du vacarme incessant mais doux à mes oreilles, des canonnades soviétiques, qui pour moi, sont le bruit de la liberté retrouvée.   

  Le regard de la jeune femme est devenu un peu plus expressif, elle observe effrayée, tremblante, sans émettre un son. 

    A petites becquées, elle accepte d’ingurgiter quelques gorgées de Cognac, accompagnées de quelques bouchées de pâte de fruits vitaminées. Ses joues retrouvent un peu de couleur, elle avale quelques bouchées de nourriture, ses yeux bleus grand ouverts m’observent. Afin de la rassurer, j’ouvre largement la veste de mon uniforme, je lui montre ma veste d’interné, elle observe mon manège sans dire mot.   

   À l’aide d’un mélange de russe et de polonais, je lui explique que mon nom est Vittorio, que j’étais interné à Auschwitz, que je me suis évadé au cours d’une marche à la mort, que je cherche à entrer en contact avec les soldats soviétiques. 

  Peu à peu, la jeune femme se reprend, elle dit qu’elle se prénomme Halina, elle est âgée de vingt cinq ans, elle est grande, jolie, solidement charpentée, des yeux bleu pale, au regard très doux.

  Halina raconte comment les SS ont surgi, sans raison, ils ont massacré ses parents, égorgé son frère Voiciech, tués les animaux. Pendant ce récit, elle me fixe avec son regard bleu noyé de larmes, elle me demande de la ramener à la ferme, afin qu’elle puisse donner une sépulture chrétienne à sa famille. 

 

    - Halina, ce n’est pas possible, ces Waffen SS sont basés dans les environs, d’autres peuvent surgir à tout moment, retourner à cet endroit, équivaut à une mort certaine.                                

 

   Halina acquiesce tristement d’un mouvement de tête, elle pleure sans un mot, sans bruit. Elle raconte, que depuis quelques semaines, de nombreuses fermes et villages ont été brûlés, souvent à l’aide de lance flamme, leurs habitants massacrés, torturés de manière horrible. Sa famille ne l’ignorait pas, leur ferme est très isolée, mais quitter leur ferme pour allez ou ?  La nuit approche, Vittorio arrête le Kübel au creux d’un petit talweg. Les canonnades grondent sans discontinuer, ponctuées par le bruit sourd des obus de gros calibre qui font vibrer le sol et les airs. Leurs voix profèrent avec force, les sautes d’humeur colériques de cet orage de feu. Je recouvre le Kübel à l’aide de sa capote vert Feldgraü, quelques branchages coupés, placés par-dessus, sont sensés améliorer son incognito.                             

          – Halina, nous allons passer la nuit ici à l’abri sous les ponchos, je vais les installer à l’écart du véhicule.                             

        J’étends les sacs de couchage sur une paillasse constituée de branches sèches, un pistolet mitrailleur à portée de main, quelques grenades, je me glisse voluptueusement dans un sac de couchage, en prenant soin de ne pas emprisonner mes avant bras. Le sommeil boude un peu, nous nous fabriquons un bonnet de nuit en ingurgitant quelques rasades d’armagnac, Halina s’endort, elle est calme, peu après, le sommeil vient me visiter. 

     Chapitre III :       Le camarade adjudant Alexeï    

 

     Une série de petits coups secs et autoritaires percutent une de mes épaules, me tirent brusquement de son sommeil. J’ouvre les yeux, je suis face à face avec une tête inconnue penchée sur moi. Elle est pourvue de deux yeux gris-bleu qui m’observent intensément. Au dessus des yeux, je découvre une chapka, dotée d’une étoile rouge en son milieu, le couvre chef, est plantée sur cette tête. Mes neurones s’affolent, ils m’informent qu’il ne peut s’agir que du visage d’un soldat soviétique, prière de se montrer amical et coopératif, j’attends ce moment depuis si longtemps, le soldat se redresse, 

  – Davaï ! Davaï ! Pacho, Pacho ! Bostra, Bostra ! Allez ! Sortez de là ! Vite ! Vite ! 

Halina et moi, nous nous exécutons le plus rapidement possible, pas question de se faire descendre par un soviet, il ne le sait peut être pas encore, il est le bienvenu, il est l’image de la providence.

 Je tends les bras en direction du ciel, en m’écriant à pleins poumons :   

  - My nié nié metchkiiè ! Ona poliskaïa, la evreï ! Nous ne sommes pas allemand, elle est polonaise, je suis juif !  

  Nous sommes face à face avec une vingtaine de jeunes soldats, Halina tremble, je passe un bras qui se veut rassurant, autour de ses épaules. Les armes des soldats, des mitraillettes PPSCH, équipées de chargeurs en forme de tambour, ne les menacent pas, elles reposent contre leur poitrine, sagement suspendues à leurs bretelles, c’est plutôt rassurant.  

  Les soldats sont chaudement vêtus, ils sont équipés de moufles, de bottes de feutre, de vestes molletonnées épaisses, les oreilles bien protégées par les bords rabattus de leurs chapkas, le rêve ! Quatre half-tracks équipés de mitrailleuse, stationnent un peu à l’écart. L’armagnac avalé en fin de soirée, nous à quelque peu anesthésiés Halina et moi, le bruit des moteurs n’est pas parvenu jusqu’à nos tympans.  

   Un florilège de regards clairs s’échappent des chapkas, ils paraissent très amicaux, voir même amusés. Mon costume rayé, crasseux, repoussant, puant, immonde, fait son office. À lui seul, sans prononcer un mot, il en raconte bien plus que toutes les explications du monde, Halina ne dit rien.  Le chef, celui qui décide, planté devant nous, nous dévisage, il est hésitant, va-t-il s’exprimer ? Non, il opte pour l’action immédiate.  

  La présence du Kübel n’est pas un secret pour lui, il ordonne à trois soldats de le vider, de placer tout ça bien en vue, là, devant lui, à ses pieds.   

  Les nominés s’exécutent rapidement, ils sont quelque peu surpris par la variété et la quantité d’armes, les matériels divers, la nourriture, qui s’empilent au sol. Quelques instants plus tard, la totalité du chargement est exposée en tas, tout près des bottes du chef, un soldat s’adresse à lui :    

     - Camarade adjudant Alexeï, c’est terminé, il ne reste que des bidons d’essence dans le Kübelwagen. 

   Le susdit, camarade adjudant Alexeï est perplexe, devant cet étalage abondant et hétéroclite d’armes diverses, de nourriture et boites de conserves variées. Après quelques longues secondes, il daigne se souvenir de notre l’existence, il nous regarde, nous dévisage, son regard s’attarde sur moi. Il est conscient qu’ Halina n’a rien d’un meneur, il se demande à qui il a affaire.   

  Ne pas se méprendre, il n’est pas du tout impressionné ou contrarié, pas le moins du monde. Le camarade adjudant, en a vu d’autres, non, quelque chose l’intrigue, le puzzle est incomplet, il manque un détail important, quelque chose ne colle pas, son front se plisse, il cherche, il cherche, il veut trouver, il veut savoir, il veut comprendre.                    

 Le camarade adjudant Alexeï se penche sur cet amas d’objets empilés en désordre devant ses bottes, il observe un instant toutes ces fournitures, elles lui parlent, elles lui racontent clairement une histoire, dans laquelle des ennemis, ses ennemis, des SS devraient figurer.     

  Les vêtements, tous ces équipements qu’il y a là sous ses yeux, une jeune femme en compagnie d’un juif en costume rayé, en bonne santé, sans la moindre égratignure. Un juif, qu’il vient de surprendre dans son sommeil, en possession d’armes poinçonnées par le Reich, et neuves qui plus est, et de la nourriture à profusion. Tout ça, a été sans le moindre doute, emprunté à des SS, probablement contre leur volonté. Il est perplexe, il est intrigué, que s’est-il passé ? Que sont devenus les anciens propriétaires de ces équipements, qu’est-il advenu des SS ? Sans avertissement, on peut dire par surprise, il s’exclame d’une voix de basse qui fait trembler les feuilles des arbres voisins. Il use d’un organe si puissant, qu’ Héra l’aurait sans hésitation préféré à Stentor, cet Alexeï là, aurait vaincu Mercure !      

 

    -Camarade ! Je n’ai pas l’honneur de te connaître, pourtant je peux te dire que pour rien au monde, je ne voudrais t’avoir comme ennemi, et passer la nuit dans ta maison ! Qu’avez-vous fait des SS ? Ou sont-ils ? Vous ne les avez pas bouffés tout de même ? Ou débités pour en faire des conserves ?   

   Afin de corroborer ses dires, il pointe un doigt emmitouflé et néanmoins accusateur, en direction des boites de conserves empilées sur le sol.     

  A l’entendre, mon étonnement me cloue sur place, je suis ébahi par cette remarque, inconsciamment, je resserre mon étreinte autour de Halina, dont le regard exprime un doute, mêlé à de la frayeur. Comment ! Le camarade adjudant Alexeï rencontre deux rescapés, qui ont été l’objet de traitements odieux. En lieu et place de les questionner, de s’informer, le soussigné camarade adjudant Alexeï, préfère lancer une sortie tonitruante à vocation humoristique. Une boutade qui ne semble pas de toute première urgence, compte tenu des circonstances.   

   Les jeunes soldats, disposés en cercle autour du camarade adjudant Alexeï, observent attentivement la scène. Ils ont compris, ils savent que c’est l’instant, c’est le signe, c’est le moment, ils peuvent y aller franchement, sans réserve, ils éclatent en rires tonitruants.      

C’est puissant, les rires d’une vingtaine de jeunes soviétiques, qui s’expriment à pleins poumons, qui ont décidé de lâcher la bride de leurs rires effrénés. Les arbres en sont témoins, les branches basses vibrent, tremblent au rythme des vagues ondulatoire que les rires génèrent.Certains d’entre eux, plus enjoués, plus réactifs, plus sensibles à l’humour de leur chef, se laissent aller, ils libèrent quelques larmes de joie. Pour un guerrier, pleurer de rire n’a rien de déshonorant, rien du tout. Je cherche le regard du camarade adjudant Alexeï, impossible, ses yeux sont réduits à deux fentes imperceptibles, ils sont clos, fermeture pour cause de rire, des larmes s’écoulent, il ne distingue plus rien. Son unique préoccupation, sa seule urgence, c’est de continuer à respirer, le fou rire qui l’agite lui coupe le souffle. Halina, ne cherche pas à comprendre, elle est sidérée, elle assiste ébahie à cette scène. Elle a du comprendre la sortie du camarade adjudant, c’est sa pertinence qui lui échappe. Elle me regarde, je ne réagit pas, je n’accorde aucune confiance à un chef qui se comporte de la sorte. Il est probable que ces soldats, ne réalisent pas ce que nous avons vécu, sont-ils endurcis, indifférents à ce point ?   

 Pour le moment, le camarade Alexeï est l’objet de soubresauts spasmodiques, une sorte de hoquet géant, incontrôlable, secoue sa large poitrine. Il entre ouvre à peine des yeux embués de larmes, son regard est vague, perdu, inexpressif, tourné vers l’intérieur, une hilarité gigantesque est là, elle l’a envahit, elle inhibe ses autres facultés. Seul le rire à droit de cité, il serait malvenu que des ennemis malintentionnés, aient l’idée incongrue, de les surprendre en ce moment de liesse. Cette gaieté inattendue, pour le moins démonstrative, semble surréaliste. Les rires n’entraînent pas celui de Vittorio, il faut dire, qu’il y a belle lurette qu’il n’a pas ressenti la moindre occasion de rire. Il désapprouve cette attitude, les soldats se moquent de son opinion. Ils assistent journellement à des choses horribles, il vaut mieux attendre que la tempête s’apaise, que le camarade adjudant soit en mesure d’entendre leurs explications.   

   Je regarde alternativement les jeunes soldats et le camarade adjudant Alexeï, ils rient de tout leur soûl. Tout compte fait, cette attitude est préférable à une grossière erreur de jugement concernant nos personnes. Les soldats viennent d’exaucer mon souhait le plus cher, ils nous offrent la survie, sans leur intervention, celle-ci, était très hypothétique.  

Les soldats rient, dans le même temps, par leur présence, ils ajoutent un acte à la plus belle comédie qui soit, la vie, l’existence, il ne faut pas chipoter, ni s’apitoyer avec des pensées interlopes.   

 Le camarade Alexeï revient à un état proche de la normale, il nous observe alternativement, avec une attention soutenue, il est intrigué. Il constate que nos visages sont impassibles, qu’ils ne sont pas inexorablement entraînés par sa vis comica, par son talent, sa vocation de comique troupier, par ses réparties pleines de gouaille, hautement appréciées par ses compagnons.

  Le camarade Alexeï, expose sans vergogne un visage un peu congestionné. Il pointe un doigt vengeur dans ma direction. Un doigt ganté de moufle, qui stigmatise un point, situé à hauteur de ses épaules, plus précisément sous son menton. 

  Le camarade adjudant, veut ajouter un commentaire à son geste, mais voilà, les mots ne sortent pas, le rire, particulièrement le fou-rire, ne tolère pas que l’on se dédie à autre chose.

  Son idée nouvelle, sa nouvelle boutade, sa nouvelle sortie, ne sort pas, elle attendra un moment plus clément, plus propice, les soldats, doivent se résigner à la patience.  

  Hélas pour ce gradé, ce chef, tout ce qu’il peut exprimer, se résume en une série de crachotements, de borborygmes, de gargouillements, de postillons qui s’échappent en fine pluie. Alexeï est plié en deux, incliné dangereusement de cette manière, il risque l’accident bête, la chute, et ce, devant ses troupes ! Il n’en a cure ! Il se tient les côtes à deux moufles, secoué par une série de répliques sismiques incontrôlables.  Les rires en provenance de la soldatesque, fermement implantée en cercle autour d’eux, diminuent d’intensité.

    Avec ce doigt pointé sur moi qui me stigmatise, je me trouve en plein centre, en plein dans l’œil de ce cyclone de gaz hilarant. Ce geste a éveillé la curiosité, il intrigue, les regards des soldats sont braqués sur l’emplacement désigné, ils ne sont pas hostiles du tout. Ils viennent de bénéficier d’une séance de rires d’une qualité telle, qu’elle pourrait être retenue pour la thèse d’un hilarologue. Le rire est une denrée rare, en cette période de guerroyement.

  Le camarade adjudant Alexeï réussit à canaliser ses émotions, il revient parmi le groupe, le regard toujours collimaté, à hauteur du cou de Vittorio.   

  Eurêka ! C’est donc cet endroit précis de mon anatomie qu’il veut discriminer, en pointant vers cet endroit de mon anatomie, son doigt emmitouflé. Le col échancré de ma veste, autorise une vue imprenable sur les plaques multiples, suspendues à mon cou.  

  Le camarade adjudant est sur la bonne piste, il flaire une odeur de mystère qui s’éclaircit, il progresse, il s’approche de la vérité, il sent qu’il tient enfin la clef, qu’il va résoudre l’énigme. Il s’exclame d’une voix qui sonne aussi fort qu’un coup de tonnerre des environs de Landernau, 

   – Dis donc, camarade, avec tous ces souvenirs qui pendent à ton cou, tu ne serais pas l’objet d’une propension à collectionner ? visiblement, tu es un fameux Collectionneur ! 

  Voilà, c’est fait, il y est parvenu, c’est sorti ! Il vient d’exprimer haut et fort ce qui était en attente, bloqué au niveau de son Cortex, colloqué dans sa matière grise. De plus, toute la patrouille et les environs, bénéficient généreusement des rires tonitruants qui repartent de plus belle, c’est sa récompense, ses droits d’auteur, son copyright.     

  Le visage du camarade adjudant Alexeï est épanoui, il est aux anges, il boit du petit lait, il est heureux comme personne, il vient de récidiver, il vient de bisser, il a mis en encore une fois dans le mille, il a atteint son but, il a relancé l’hilarité de sa troupe. Les yeux des soldats ne quittent plus les plaques suspendues au cou de Vittorio, ça les amuse, c’est reparti pour un tour ! Cette phrase, à peine jetée en pâture à ses équipiers de combat, avec la discrétion d’un couple de rhinocéros énamourés, entrés par erreur dans une boutique de porcelaines fines.    

  Alexeï n’y résiste pas il se surprend lui-même, il vient de mordre à pleine dents, dans le plaisir du spectacle permanent. En véritable chef, il montre l’exemple, il rit aux larmes, il est tout fier du surnom dont il vient de m’affubler de sa trouvaille. Il vient de me confectionner, et à mes mesures s’il vous plait, quelques costumes pour les saisons à venir. Comme ça, en une seconde, il me baptise collectionneur, sans mollir, et ce, devant une vingtaine de témoins.  

  Les soldats ne laissent pas leur hilarité en retrait, bien au contraire, ils sont à l’apogée de leurs capacités, ils se tapent sur les cuisses, sur les épaules, se congratulent, les larmes resurgissent, elles dégoulinent sur les joues. La crise de fou rire est encore sous jacente, probablement endémique. Les soldats, désirant eux aussi, faire preuve d’imagination, entament une pantomime improvisée, en provenance directe de la “commedia dell’arte”. Sous les regards éberlués des deux fugitifs, ils se positionnent en file indienne. Puis, se présentent tour à tour devant nous, en singeant le salut teutonique, avec des claquements de talons qui résonnent, accompagnés de saluts militaires variés, non règlementaires pour la plupart, ils articulent tour à tour la même phrase,   

    - Camarade Collectionneur, c’est un plaisir de faire ta connaissance ! 

   Le camarade Alexeï est le plus heureux des hommes, il regarde ses soldats, sa troupe, il les couve de regards attendris, il est ravi. Je bénéficie de multiples tapes amicales sur les épaules, d’embrassades viriles, une tradition russe incontournable.                           

   Peu à peu, le calme revient, j’en profite pour répondre avec un peu de décalage, à la demande implicite du camarade adjudant Alexeï,   

  -Camarade adjudant Alexeï, le nom de cette jeune femme est Halina, elle est polonaise, hier, sa ferme a été investie par des Waffen SS, les membres de sa famille ont été assassinés, elle est la seule survivante. Elle est encore très choquée, mon nom est Vittorio, je me suis échappé d’une marche à la mort. Ces quelques précisions, calment un peu les esprits.   

-Comment as-tu appris le russe, camarade Vittorio ?   

    -Avec mes parents, camarade adjudant.   

    -Très bien, camarade Vittorio, je suis l’adjudant Alexeï Gordov, je sais bien que cet interlude de rires est hors de propos. Je te prie de ne pas en prendre ombrage, camarade Vittorio, ces derniers temps nous n’avons pas vraiment eu l’occasion de rire, pas même d’esquisser le moindre sourire.  Nous sommes arrivés jusqu’à vous, en suivant les traces de plusieurs véhicules de franc-tireur SS, ceux que vous avez rencontré en font partie, nous avons subi de sérieux accrochages avec une section complète de ces waffen SS.   

   Ils nous ont surpris, tués et blessés plusieurs d’entre nous, nous en avons abattus quelques uns, plusieurs se sont enfuis, nous les poursuivons. La forêt comporte de nombreuses traces de véhicules.  

  Ce sont les traces du Kübelwagen que tu utilises, qui nous ont menés jusqu’à vous. Tu es en possession d’un véhicule militaire, de tout un équipement, dis moi, camarade collectionneur, que sont devenus les anciens propriétaires ?   

  Je lui raconte intégralement ce qui s’est passé, le camarade adjudant regarde Halina avec un regard différent. Je fait l’impasse, à propos de l’utilisation de mes tubes, pas un mot concernant les organophosphorés, et autres neurotoxiques, rien à propos des deux waffen SS de la cabane, qui ont eu l’honneur d’expérimenter en avant-première mondiale, une arme inventée par leurs collègues ingénieurs d’IG.Farben. Le fonctionnement fut parfait, cinq décès fulgurants.   

    Alexeï écoute attentivement, le regard planté droit dans celui de Vittorio, son visage exprime un étonnement mêlé à de l’amusement, dont l’intensité augmente au fur et à mesure de sa narration. Il est clair qu’il est convaincu, Alexeï sait que tout cela est vrai, l’uniforme, les armes, les munitions, l’équipement, la nourriture, tout ça ne laisse pas le moindre doute. Le froid oblige Vittorio à faire part d’un détail pratique, qui semble échapper au camarade Alexeï,: 

      -Camarade adjudant, le froid nous fait terriblement souffrir, peux-tu nous aider ? 

    Alexeï réagit en chef, immédiatement, il ordonne, :      

         -Aliocha, fait passer un anorak et des moufles à nos camarades, bistro, bistro, vite, vite !        

     Aliocha, un sergent de haute stature, apporte à chacun d’eux un anorak molletonné, chaud et confortable, une paire de moufles pour chacun. Le froid se retrouve Grosjean comme devant, ses pincements mollissent.            

       -Camarade Vittorio, peux tu m’indiquer à quel endroit tu as fait disparaître les corps, et rayé la cabane de la surface de la Pologne ?         

 

Joignant le geste à la parole, le camarade adjudant étale une carte, Vittorio indique avec précision l’endroit ou se trouve la ferme d’Halina, en ce qui concerne la cabane, les indications sont approximatives.       

Vittorio récupère son sac de cuir, étalé là, sur le monceau de matériels divers, il tient à en officialiser la propriété,     

 

       -Camarade Alexeï, je voudrais conserver ce sac de cuir, il ne contient que des objets de toilette.      

 

       -Pas de problème camarade Vittorio, vous êtes des civils, seules les armes et les objets d’intérêt stratégique sont proscrits. Camarade Halina ta ferme n’est pas très éloignée d’ici, j’envoie immédiatement une patrouille de dix hommes, ils donneront une sépulture décente aux membres de ta famille, ils feront de leur mieux afin de nettoyer les lieux.         

 

   Toute l’équipe se met à grignoter, le Cognac et l’Armagnac ont beaucoup de succès, de surcroit, l’alcool confère une chaleur bienfaisante. Halina mange volontiers, la vie l’habite à nouveau.     Alexeï, donne l’ordre de transférer dans les véhicules tout ce qui se trouve à ses pieds, Halina et Vittorio grimpent à bord du Kübel. Alexeï est ravi de tenir le volant d’un engin teutonique, quelques minutes plus tard, ils croisent quelques postes de garde, signe avant coureur de la proximité de la base qu’ils vont rejoindre. 

A suivre..

Survivre, V-VI-VII-VIII-IX-,

Posté : 28 avril, 2012 @ 8:57 dans poliakov | Pas de commentaires »

Chapitre V .   Le lieutenant-colonel  Igor  Alianov.

 

Vittorio, bénéficie de multiples tapes amicales sur les épaules, d’embrassades viriles, une tradition russe incontournable, très démonstrative.

Peu à peu, le calme revient, il en profite pour répondre avec un peu de décalage, à la demande implicite du camarade adjudant Alexeï,

– Camarade Alexeï, le nom de cette jeune femme est Halina, elle est polonaise, hier, sa ferme a été investie par un groupe de Waffen SS, les membres de sa famille ont été assassinés, elle est la seule survivante. Elle est encore très choquée, mon nom est Vittorio Conte, je me suis échappé d’une marche à la mort.

Ces quelques précisions, calment un peu les esprits.

– Comment as-tu appris le russe, camarade Vittorio ?

- Avec mes parents camarade adjudant, ils communiquaient principalement dans cette langue.

-  Bien, camarade, je suis l’adjudant Alexeï Gordov, je sais bien que cet interlude de rires est hors de propos. Je te prie de ne pas en prendre ombrage, camarade Vittorio, ces derniers temps nous n’avons pas vraiment eu l’occasion de rire, pas même d’esquisser le moindre sourire.

Nous sommes arrivés jusqu’à vous, en suivant les traces de plusieurs véhicules de franc-tireurs SS, ceux que vous avez rencontrés en font partie, nous avons subi de sérieux accrochages avec une section complète de ces waffen SS.

Ils nous ont surpris, tués et blessés plusieurs d’entre nous, nous en avons abattus quelques uns, plusieurs se sont enfuis, nous les poursuivons.

La forêt comporte de nombreuses traces de véhicules. Ce sont les traces du Kübelwagen que tu utilises, qui nous ont menés jusqu’à vous. Tu es en possession d’un véhicule militaire, de tout un équipement, dis moi, camarade « collectionneur », que sont devenus les anciens propriétaires de ces véhicules ?

Vittorio lui raconte intégralement ce qui s’est passé, le camarade adjudant regarde Halina avec un regard différent. Vittorio fait l’impasse, à propos de tout ce qui concerne l’utilisation de ses tubes de neurotoxiques, pas un mot concernant les organophosphorés. Rien à propos des deux waffen SS de la cabane, qui ont eu l’honneur d’expérimenter en avant-première mondiale, une arme inventée par leurs collègues ingénieurs d’IG.Farben. Le fonctionnement fut parfait, cinq décès fulgurants.

– Camarade adjudant, le froid nous fait souffrir, nous ne sommes pas assez couverts, peux-tu nous aider ?

Alexeï réagit en chef, il ordonne,

- Aliocha, fait passer un anorak et des moufles à nos camarades, bistrrà, bistrrà, vite, vite !

– Camarade Vittorio, peux tu m’indiquer à quel endroit tu as fait disparaître les corps, et rayé la cabane en rondins, de la surface de la Pologne ?

Joignant le geste à la parole, le camarade adjudant étale une carte, Vittorio lui indique avec précision l’endroit ou se trouve la ferme d’Halina, en ce qui concerne la cabane, les indications sont devenues approximatives.

Il récupère son sac de cuir, étalé là, sur le monceau de matériels divers, Vittorio, tient à en officialiser la propriété,

- Camarade Alexeï, je voudrais conserver ce sac de cuir, il ne contient que des objets de toilette.

-Pas de problème, il est à toi.

Toute l’équipe se met à grignoter, le Cognac et l’Armagnac ont beaucoup de succès, de surcroît, l’alcool confère à tous, une chaleur bienfaisante.

Halina mange volontiers, la vie l’habite à nouveau.  Alexeï, donne l’ordre de transférer dans les véhicules, tout ce qui se trouve à ses pieds, Halina et Vittorio grimpent à bord du Kübel. Alexeï est ravi de tenir le volant d’un engin teutonique, quelques minutes plus tard, ils croisent quelques postes de garde, signe avant coureur de la proximité de la base qu’ils vont rejoindre.

Le camarade Alexeï, au volant de ce véhicule ennemi, n’a aucun mal à se faire reconnaître par les soldats en faction, le roi n’est pas son cousin, de temps à autres il salue d’un geste de la main, à chaque passage, de puissantes ovations le saluent, le succès est assuré.

Je le soupçonne d’expérimenter un numéro de mime, les soldats en faction observent la scène d’un œil amusé, imaginez, un Kübelwagen qui se déplace tranquillement, piloté par l’un des leurs, avec à ses côtés un couple, qui visiblement, ne fait partie d’aucune unité connue, pas même de la totalité de la Krasnaïa Armiia. L’adjudant Alexeï en est le sauf conduit.

Ils franchissent les abords directs de la base, c’est impressionnant, une vaste clairière et les alentours, sont occupés par des matériels et engins de toutes sortes.

Des équipements innombrables, partout des camions, des shelters, des générateurs, de l’artillerie, des monceaux de caisses empilées. De grandes tentes sont alignées sous les arbres, des camions équipés de tubes lanceurs de Katiouchas, des véhicules de type half track, équipés de mitrailleuses lourdes, des caisses de toutes tailles sont empilées à l’abri de filets de camouflage, singeant les couleurs de la forêt.

Plus loin de très gros camions bâchés sont rangés sous les arbres, eux aussi, sont dissimulés avec des filets et des branchages.

Le camarade Alexeï, traverse le camp avec une lenteur calculée, certains soldats sont un peu éberlués, ils sursautent, comme s’ils étaient stimulés par une décharge électrique, puis se reprennent, après s’être assurés qu’ils ne sont pas l’objet d’une hallucination.

Ils regardent passer cette vision étrange, un véhicule ennemi en parfait état, qui se pavane sous leurs yeux. Alexeï range le Kübel à côté d’un Command car doté d’une cabine métallique fermée. Cet engin est très haut sur pattes, une longue antenne se dresse sur son flanc, elle indique qu’il s’agit de la tanière du chef ! Du repaire, d’où les ordres émanent.

Ils descendent du Kübelwagen, Alexeï appelle deux de ses hommes, il leurs donne pour instructions de procéder au déchargement du contenu du Kübel. Au préalable, il s’équipe de deux bouteilles d’Armagnac, un reliquat de nos libations précédentes.  Il reste quelques mètres à parcourir, les soldats alentours les observent avec un étonnement certain, une curiosité légitime.

Leurs visages affichent clairement leur surprise. Il faut préciser qu’ils aperçoivent une femme blonde, qui déambule aux côtés d’un homme, dont le pantalon d’interné, pourvu de rayures, est enfilé dans des bottes de SS. Cet accoutrement inhabituel, attire quelques regards, chargés d’interrogations diverses.

Ils grimpent les marches de caillebotis, afin d’accéder à la plateforme du Command car. L’officier présent, les regarde, lui aussi, avec un brin de curiosité au fond de l’œil. Cet homme est chaleureux, sympathique, accueillant, la vue du Kübelwagen, de couleur vert Feldgraü, le réjouit,

– Sdrassvouïtie camarade adjudant Alexeï, la chasse a été bonne ? Tu nous amène de la compagnie, et deux bouteilles d’un breuvage rare, raconte un peu.

Le camarade adjudant Alexeï, pose les bouteilles pour saluer. L’officier en examine les étiquettes avec intérêt. Ils prennent place sur de petits tabourets métalliques. Alexeï raconte de quelle façon il a lié connaissance avec Halina et Vittorio. L’officier tout en écoutant, ouvre l’une des bouteilles, sort des verres, pas un mot n’a été prononcé, qu’ils ont déjà un verre en main, coutume russe oblige.

– Sdrassvouïtie, camarades Halina et Vittorio, soyez les bienvenus, je suis le lieutenant-colonel Igor Alianov, je dirige les escadrons rassemblés dans cette forêt.

On va vous apporter un repas chaud et des vêtements neufs, plus proches du style qui se pratique par ici. Camarade Halina, après le repas, on t’accompagnera auprès des infirmières, et auxiliaires féminines de la base. Elles t’accueilleront provisoirement, ensuite nous choisirons la meilleure solution possible pour toi camarade. Je compatis de tout cœur, l’épreuve que tu traverses en ce moment me touche. Les exactions criminelles des Waffen SS, ne se prolongeront plus très longtemps. Nous sommes chargés de les mettre hors d’état de nuire, avec les moyens importants, dont nous disposons. Vittorio, j’aimerais que tu me raconte comment tu es arrivé jusqu’à nous.

- Harracho, camarade lieutenant-colonel, je suis Vittorio Conte, interné à d’Auschwitz depuis juin 1942, hier, au matin, je me suis échappé d’une marche à la mort, qui avait lieu dans une forêt située à l’ouest d’Auschwitz. Après mon évasion, j’ai eu à faire face à quelques péripéties dont ma survie dépendait, le Kübel en est un reliquat.

Il lui raconte tout en détails, depuis son évasion jusqu’à l’apparition des yeux bleus d’Alexeï, penchés sur lui dans son poncho ce matin, bien entendu, il ne dit rien des séances successives de fou rire, ni des talents d’animateur d’Alexeï, qui seraient dignes de figurer en bonne place, sur les programmes du Kirov.

- Comment as tu appris à parler le russe, camarade Vittorio ?

- Avec mes parents, nous utilisions très souvent cette langue.

Dimitri apporte un repas chaud, il dépose les plats sur l’unique table du Command car, un bortsch bouillant, du thé chaud, un bout de sucre, du pain, un peu de graisse d’oie, du fromage, un morceau de lard, un régal !

Quelques minutes plus tard, Halina et lui se retrouvent vêtus de pied en cap en soldats russes, chapka étoilée de rouge incluse, tout y est ! Halina est méconnaissable.

L’Armagnac, veut bien excuser le mélange imposé par les événements, Halina a retrouvé un peu d’appétit. A la fin du repas, une femme soldat vient la chercher, elle l’entoure de ses bras, elle la regarde en sanglotant, elle est effrayée par cette situation, par l’inconnu qui l’attend. Vittorio essaye de la rassurer, les mots peuvent-ils atténuer la perte d’une famille entière ? Les larmes coulent à nouveau sur ses joues, Halina ne dit rien, ils s’embrassent très fort, en guise d’adieu.

– Camarade colonel, puis-je prendre une douche ?

- Allons allons, pas de manière Vittorio, appelle-moi Igor, le camarade adjudant Alexeï, va t’indiquer ou se trouvent nos installations sanitaires, il te procurera des serviettes et du savon. Quand tu auras terminé, reviens ici, nous parlerons.

Alexeï et lui arrivent près de deux rangées de six shelter installés côte à côte, tous équipés de douches et de sanitaires, l’eau est tiède, fantastique !

Il paresse sous la douche, il décrasse son costume rayé. Les accessoires contenus dans son sac de cuir sont les bienvenus. Il se rase de près, se frictionne avec de l’eau de Cologne, une sensation nouvelle, le bien-être l’envahit.

A sa sortie du shelter, plus d’Alexeï, il s’est impatienté, Vittorio a traîné un peu sous la douche. Il se dirige vers le shelter du camarade colonel Igor, le petit siège en métal, attend sagement. Igor approche son siège près du sien.

Igor est détendu, son regard amical filtre au travers des volutes bleutées qui s’échappent de sa pipe. Son regard attentif et vif parle pour lui, cet homme inspire confiance, Vittorio, laisse parler son intuition, il lui attribue d’emblée toutes les qualités qui composent la magie d’une relation amicale.

Igor, est un homme d’environ trente cinq ans, une raie sépare ses cheveux lisses et noir, ses pommettes sont hautes et saillantes, ses yeux clairs, taillés en amande, les orbites un peu enfoncés, le sourcil très fourni. Igor est grand, très mince, il se déplace sans bruit, à l’aide de mouvements souples, précis, rapides, comme un félin. Sa voix est grave et douce. Cet Igor possède du charme à revendre. La gente féminine doit l’apprécier sans restriction, il s’exprime posément,

– Camarade Vittorio, ton comportement est digne d’un combattant aguerri. Dis-moi, as-tu récupéré quelques plaques d’identité sur les SS ? Les informations qu’elles comportent, sont d’une grande importance pour nous.

Sa question le prend  un peu à froid, cependant, elle ne l’affecte pas du tout. Il incline son torse en avant, afin de dégager les plaques suspendues, Igor observe sans commentaire, il lui tend les plaques,

– Camarade Igor, tu voudras bien me les restituer je te prie ?

Igor examine les plaques, le regarde en souriant avec un hochement de tête, mi amusé, mi approbateur,

- Camarade Vittorio, alors, c’est vrai ce que l’on raconte ? Tu es devenu un Collectionneur ?

- Camarade Dimitri, relève immédiatement les informations, ensuite tu redonneras les plaques à Vittorio.

Dimitri s’exécute peu après, Vittorio voit bien qu’ils échangent un regard amusé. il s’est un peu trop attardé sous la douche. Il est clair que le camarade Igor, a eu vent de l’esprit inventif du camarade adjudant Alexeï, qui est à l’origine de ce sobriquet. Les nouvelles se propagent vite, Alexeï et les membres de sa patrouille, ont de quoi meubler leurs longues soirées d’hiver, et il est long l’hiver russe !

Ces remarques exprimées sur un ton enjoué, bon enfant, ne le troublent pas, depuis presque trois années, il est le numéro A27436, voué à partir en fumée. Il n’a nullement cherché à se distinguer, ce qu’il a fait, il l’a fait pour survivre, sauver sa peau. Il tiens à conserver ces plaques et quelques autres objets récupérés, il ne tient pas du tout à en exposer les raisons en détails.

- Vittorio, nous sommes ici afin d’éradiquer les groupes de waffen SS, ils sont très actifs dans cette partie de la Pologne. Ils appartiennent tous à la même unité, ce sont des fanatiques. Ils s’acharnent sur nos hommes en les surprenant par des opérations de guérillas. Il est essentiel que nous localisions leurs dépôts d’armes, afin d’en finir avec eux.

Je vais envoyer immédiatement deux patrouilles motorisées sur le secteur ou tu te trouvais. Il serait utile, que tu en matérialise l’endroit sur cette carte. Les trois Waffen.SS que tu as surpris en premier lieu, revenaient de s’approvisionner. Les indications fournies par les traces des véhicules, sont pour nous de première importance.

Igor, étale une carte très détaillée sur sa table, il s’agit d’une carte d’état major très précise. Igor lui indique le chemin forestier, emprunté par la colonne après avoir quitté Auschwitz. A l’aide de ce repère, Vittorio localise les lieux dont il est question.

- Merci camarade, j’envoie immédiatement des patrouilles dans ce secteur, avant que les traces ne soient brouillées.

Igor donne quelques ordres par téléphone,

– Vittorio, Tu es un civil, il n’est pas possible de te garder en zone de combat. J’ai l’obligation te faire conduire auprès d’un centre de regroupement des survivants des camps, le plus proche est situé à Bierun. Ce centre est supervisé par un capitaine médecin, le Dr. Leonid Arkaiev, un camion t’y conduira demain matin.

-Camarade Igor, existe-t- il un moyen qui permette de ne pas m’expédier auprès d’un centre de regroupement. C’est un lieu dans lequel je serai catalogué, fiché, colloqué avec d’autres survivants.

Igor, je n’ai rien à perdre, n’est-il pas possible de me laisser agir, sans officialiser ni mentionner quoi que ce soit. Le froid va s’estomper d’ici quelques jours, je peux participer aux combats, en utilisant la même méthode que les Waffen SS.

Igor, écoute, ce jeune homme l’intrigue, ce jeune rescapé, animé par une volonté, un courage, une hargne, peu communs.

Il voudrait répondre positivement à sa demande, mais voilà, il est militaire, militaire de carrière, au beau milieu d’un terrible conflit. A cet instant, il décide de contacter le camarade chef-colonel Sergeï Iassoff, c’est l’officier qui dirige le régiment. Lui expliquer dans quelles circonstances il a rencontré Vittorio. Le chef-colonel Sergei Iassoff, n’est pas simplement son supérieur, il est un ami, à ce titre, Igor est certain que Sergei entérinera sa requête. Le jeune homme, ne se retrouvera pas cloitré dans un centre de regroupement.

- Vittorio, ta spontanéité, ton comportement, me touchent, étant un officier de l’armée russe, ma position ne me permet pas d’accéder à ta demande.

Je le regrette, il est impossible de te laisser agir comme tu le suggères. Si tu étais un soldat de notre armée, tu serais sans doute promu et l’objet d’une distinction. Pour ce qui concerne le centre de regroupement, je vais dès aujourd’hui prendre contact avec mon supérieur et ami, le chef-colonel Sergei Iassoff, je suis certain qu’il fera en sorte de t’éviter de croupir dans un centre.

Le Dr. Leonid Arkaiev, dirige l’un de ces centres à Bierun, tu devras y passer la nuit prochaine, pour la forme. Je vais anticiper en ce qui concerne la décision de Serguei, et prendre immédiatement contact avec le camarade colonel Nicolaï Mnouchkine. Il est le quatrième du quatuor d’amis que nous formons. Nicolaï est le responsable des escadrons des services et d’approvisionnements, il va t’accueillir dans son organisation, le problème sera résolu. C’est une promesse formelle.

Intuitivement,Vittorio est persuadé qu’il peut compter sur l’appui d’Igor, il ressent la même intuition, la même émotion que celle qu’il a éprouvé lors de sa rencontre avec Mario. Quelquefois, les sentiments affectifs les plus authentiques, n’ont besoin que d’une seconde pour fleurir à jamais, aussi longtemps que l’existence durera.

Il n’ira pas dans un centre de regroupement, c’est bien, c’est très bien.

Igor fait pivoter son siège, fouille un instant dans un des tiroirs de son bureau, ses mains en ressortent avec une bouteille de vodka, ne demandez pas de quel chapeau magique elle provient. Les russes ont un don indéniable dans leurs rapports avec ce liquide.

Tous deux trinquent tranquillement en fumant des cigarettes, comme le feraient des amis de longue date, aucun besoin de parler pour combler le vide. L’amitié nait parfois comme ça, sans prévenir, Vittorio le sait, il a eu la chance de rencontrer Mario. Ils sont détendus, Igor ne pose plus aucune question, il en sait assez, il sait qu’il est inutile de remuer certaines choses, les mots sont incapables de modifier les faits. Le soldat de faction, entre et salue,

– Issvinitié, camarade Colonel, le camarade adjudant Iaroslav est de retour de patrouille, il demande s’il peut être reçu. Igor regarde sa montre, quatre heures se sont écoulées.

–  bien, qu’il entre,

Le camarade adjudant Iaroslav pénètre dans le command car, Il commence un long exposé, il résume l’action des patrouilles envoyées sur le secteur ou se trouvait Vittorio. Ils ont localisé les cratères consécutifs aux explosions. Des bruits de moteurs ont attiré leur attention, trois Kübelwagen ont été débusqués. Les half track ont ouvert le feu, deux véhicules ont été touchés, cinq Waffen.SS ont été tués sur le coup, aucun blessé. Impossible de connaître leur identité, ils ne portent aucun signe distinctif, leurs uniformes sont banalisés. Le troisième Kübel s’est échappé, l’un des SS tués, se trouvait à bord de ce dernier. Quatre membres de la patrouille ont ramené les Kübel endommagés.

Ces nouvelles réjouissent Igor au plus haut point, il demande à l’adjudant de revenir avec ses hommes, ensemble, ils fêteront cette heureuse issue. Quelques instants plus tard, les soldats affluent dans le command car,  le coefficient de remplissage est tel, qu’il menace l’infrastructure de l’engin. La fatigue s’efface, les soldats sont heureux, la petite fête peut commencer. Igor passe un bon moment, la satisfaction se lit sur son visage. Ils rient, ils trinquent, ils plaisantent, ils boivent beaucoup, ils boivent énormément, les bouteilles se vident les unes après les autres, la soif militaire n’est pas facile à étancher.

Igor n’y résiste pas, il désire voir les Kübelwagen ramenés par ses hommes. Le camarade adjudant Iaroslav, les accompagne à l’endroit ou ils ont remisés les Kübel. Igor est excité par ce spectacle, les Kübel ont subi des dégâts considérables, les mitrailleuses lourdes ne font pas dans la dentelle.  La petite fête se termine quand le soleil pointe son nez, ils se séparent à regret. C’est égal, cette soirée prolongée est mémorable, l’ambiance, les soldats, la vodka, tout ça, compense largement le manque de sommeil. Le camion qui doit le conduire est là qui attend.

 

Le docteur capitaine, Leonid Arkaiev.

samedi 25 février 2012, 14:24:01 | poliakovAccéder à l’article complet

Chapitre VI — Le docteur Leonid Arkaiev.

Une fois à bord, les camions militaires bénéficient d’un confort assez spartiate, les courants d’air y règnent, ils sont dépourvus de portière et de vitres sur les côtés. Dimitri est assis au centre, Aliocha est au volant. Ils devisent à propos des patrouilles de la nuit passée. Depuis le départ, le camion traverse une épaisse forêt.

La route suivie n’a rien de commun avec un billard goudronné, il s’agit d’une espèce de chemin de terre boueux, assez large, très irrégulier, on peut le qualifier de défoncé. Le camion est brinquebalé d’un trou l’autre, le relief impose une vitesse réduite, cette portion de chemin est truffée d’irrégularités profondes, une espèce de gruyère géant.

Aliocha conduit avec beaucoup d’attention, il ménage les suspensions de son véhicule préféré, Vittorio se relaxe, à ce moment, il prend conscience de la liberté retrouvée.

La forêt défile, soudain, à droite, dans le sous bois, Vittorio aperçoit deux SS vêtus de noir. Ils traversent au pas de course le chemin forestier, qu’ils viennent de croiser. Il se saisit du pistolet mitrailleur posé à côté de Dimitri, saute du camion. Les deux SS continuent leur course, il s’engage rapidement dans le sous bois, fonce de manière à intercepter leur course.

Ils ne peuvent pas être loin ! Il les voit ! Là, devant ! Ils courent dans le sous bois, à une distance de quelques mètres. Le SS en retrait, se retourne en ouvrant le feu, un choc, accompagné d’une brulure fulgurante, lui traverse le bras droit. Il presse la détente de son PPSch, expédie une série de rafales courtes très rapprochées, les deux SS s’écroulent sous les impacts. Il se penche sur eux, machinalement, il ouvre leur chemise, saisis les plaques d’identité, les passe à son cou, détache les deux montres poignet. Un bruit de course rapide se fait entendre.

Il plonge à l’abri derrière un arbre, ce sont Aliocha et Dimitri qui arrivent au pas de course, à un rythme effréné. Sans dire un mot, Dimitri s’occupe immédiatement de son bras blessé, il confectionne un pansement compressif à l’aide d’une écharpe. Aliocha fouille méticuleusement les deux corps allongés, récupère les armes, vérifie leur groupe sanguin tatoué sur la face intérieure de leur biceps. Aliocha se redresse, le fixe en esquissant un sourire,

 

- Vittorio, tu veux bien me confier les plaques d’identité que tu as récoltées, juste pour quelques instants ?

 

Il lui passe les plaques, puis se penche pour récupérer une croix de fer, geste qui a été interrompu par l’arrivée de ses deux compagnons. Ceux ci l’observent, ils ne font aucun commentaire. Dimitri, secoue la tête de droite à gauche, un léger sourire fixé aux lèvres, un peu moqueur, visiblement il n’arrive pas à se décider, il ne peut pas choisir entre la satisfaction, ou exploser en reproches. Aliocha s’écrie,

- Le camion n’est pas gardé, on fonce !

Ils rejoignent le camion au pas de course, Aliocha se saisit immédiatement d’une trousse de secours placée sous son siège, il se transforme en infirmier, désinfecte abondamment les plaies du bras. Pose un bandage plat et large, serré juste ce qu’il faut, son geste arrête l’hémorragie, injecte une dose de morphine. L’avant-bras blessé est prit dans une écharpe, un vrai pro Aliocha. Ses deux compagnons se regardent, tournent la tête, le fixent, se regardent à nouveau, ils continuent ce manège en accélérant le rythme, en un mouvement alternatif syncopé, de plus en plus rapide, ils arrêtent, deux paires d’yeux bleu observent fixement Vittorio. Ils partent d’un rire sonore qui remplit la cabine, on se congratule, on se tape sur les épaules, les embrassades suivent, Aliocha extrait une bouteille de vodka, sous son siège-chapeau-magique, le grand modèle, ils boivent joyeusement, la tension disparait à mesure que la vodka se vide.

- Vittorio, voyager avec toi n’est pas de tout repos, l’adrénaline est un peu sollicitée.

-je n’ai pas réfléchi, Aliocha, pas eu le temps.

Ils rient de plus belle, en un instant la bouteille de vodka, est réduite à l’état de souvenir, Aliocha jette le flacon par la portière.

-Aliocha, veut tu me redonner les plaques, j’y tiens. Pour ma part, je serais heureux que vous deveniez les nouveaux propriétaires de ces objets.

Vittorio allonge le bras dans leur direction, la main à hauteur de l’épaule, puis il ouvre rapidement sa main valide, le geste, découvre les deux montres qu’il vient de récupérer sur les deux SS, elles sont bien en vue sur ce présentoir, sa main tendue bien à plat.

La dérision mène la danse, ils acceptent sans façon, son intention est claire, elle parle d’elle-même, pas de place pour l’ambigüité. Aliocha arrête le camion un instant pour attacher la montre à son poignet, Dimitri fait de même, ensuite, Dimitri prend note des indications portées sur les plaques, les restitue à Vittorio.

Deux heures plus tard, ils entrent dans Bierun, une ville délabrée, un spectacle désolant. Le camion s’arrête devant un bâtiment massif et sombre. Aliocha reste au volant, Vittorio le salue chaleureusement.

Accompagné par Dimitri, ils franchissent un grand porche doté d’une voute qui donne le vertige. La sentinelle leur adresse un petit salut amical, ils pénètrent dans le poste de garde, il y flotte un épais brouillard de fumée.

Dimitri s’en va, Vittorio, attend Sacha, un sergent infirmier qui doit le rejoindre au poste de garde, dès son arrivée ils montent à l’étage. Le bâtiment est ancien, construit en pierre de taille, ils parcourent un long couloir bordé par une série de fenêtres, leurs pas résonnent sur le parquet. Sacha frappe à une porte qui laisse passer de la lumière au travers d’un verre dépoli.

Ils sont devant le camarade capitaine médecin Dr. Leonid Arkaiev, l’un des mousquetaires, Igor l’a cité au cours de leur dernier entretien. Le regard bleu acier du médecin, se fixe immédiatement sur son bras en écharpe. C’est un homme de taille moyenne, les épaules larges, le cheveu blond pale, coiffé en brosse très courte, déterminé, énergique. Il est souriant, inquisiteur avec bonhomie, il veut savoir, soupeser, jauger, il doit être capable de mesurer les âmes, quand il en croise.

- Bonjour et bienvenue chez nous, camarade Vittorio, on va s’occuper de ce bras immédiatement, suis- moi, jusqu’à la salle de soins.

Vittorio est installé torse nu, en position horizontale, dans une salle aménagée en bloc opératoire de fortune. Elle est équipée d’une grosse lampe parabolique, le courant électrique lui, est absent, seul le carrelage qui tapisse la salle est encore fonctionnel. Le Dr. Leonid Arkaiev, examine son bras à la lumière que dispensent deux grosses lampes à pétrole, Sacha en tient une qui dispense la lumière au plus près possible.

Le camarade Dr. Leonid, désinfecte la plaie et les alentours, après avoir bien aseptisé, il examine attentivement la blessure.

- Camarade Vittorio deux projectiles t’ont atteint, l’un a traversé le deltoïde, l’autre le chef long du muscle biceps brachial. L’humérus est éraflé, mais exempt de fracture, aucun tendon n’est abimé, pas de veine détériorée, ces blessures n’auront pas de conséquences pénalisantes concernant la mobilité du membre. Les projectiles sont ressortis en traversant les muscles, sans rencontrer d’os ou de tendon, je dois désinfecter en profondeur, puis suturer les plaies, ce ne sera pas très long, je vais injecter un peu de morphine et un vaccin anti tétanique.

Cette description anatomique en guise d’explications, échappe quelque peu à l’intéressé, il n’en retient que la chose essentielle, son bras pourra fonctionner normalement. Ce qui est dit est fait dans la foulée, quelques points de suture plus tard, ils quittent tous les trois la salle de soins, Vittorio devra conserver le bras en écharpe pendant quelques temps.

- Vittorio, je ne peux pas rester plus longtemps, je suis logé au ré de chaussée, la pièce attenante est vide, tu peux y passer la nuit, Sacha va t’y accompagner, demain matin nous prendrons le thé ensemble, viens me retrouver vers sept heures, nous aurons le temps de faire plus ample connaissance, d’accord ?

- Spassiba, camarade Dr. Arkaiev, à demain, merci pour tes soins.

- Pas de problème, Vittorio, la médecine aux chandelles fait partie des surprises que réserve la guerre, à demain.

Le docteur s’éloigne rapidement, il disparaît dans l’obscurité du couloir, Sacha accompagne Vittorio au ré de chaussée, il ouvre la porte d’une pièce sans lumière et vide. Quelques instants plus tard, Sacha revient avec plusieurs couvertures. Il pose son sac à terre, étale les couvertures à même le sol, il s’étend, sombre immédiatement dans un sommeil réparateur. Une main tapote légèrement son épaule, il ouvre les yeux, un jeune soldat blond, le visage éclairé à la lueur d’une lampe à pétrole, se tient penché au dessus de lui. C’est Golia, un infirmier du troisième étage, il lui apporte un repas et du thé bouillant. La gamelle répand une bonne odeur de bortsch, le plat est accompagné d’un morceau de pain, d’un peu de fromage, de graisse d’oie aux graillons, et, luxe extraordinaire, un peu de sucre. il observe Golia, il est jeune, très jeune, ses yeux clairs ne sourient pas, en ces lieux, rien ne prête à la gaité. Vittorio fait honneur à ce repas, une fois terminé, il sort afin de repérer un peu les lieux, croise quelques soldats qui le saluent. Il descend au poste de garde, trois soldats sont présents, Michna est le responsable, il fait encore jour. Il éprouve une envie folle de marcher librement le long d’une rue, au hasard, comme ça, sans but, simplement pouvoir aller ou il veut, tester, jouir de sa liberté retrouvée. Il n’est pas possible de sortir du bâtiment, pas autorisé. La nuit s’installe très rapidement, l’obscurité envahit les couloirs, que faire ? Rien, il rejoint sa chambre à tâtons, s’enroule dans les couvertures, il s’endort. Il est sur pieds bien avant le lever du soleil, son bras blessé s’obstine à vouloir lui faire savoir qu’il est bien présent. Il se rend auprès de survivants, ils sont entassés dans les pièces de ce bâtiment, très peu d’entre eux parlent. Il grimpe au troisième étage, visite quelques chambres. Vittorio n’est pas accoutumé à ces images d’hommes allongés, qui souffrent, qui agonisent, à Auschwitz, les malades disparaissaient immédiatement, définitivement.  Vers sept heures, il frappe à la porte du camarade Dr. Leonid Arkaiev, le docteur l’accueille avec un bonjour exprimé d’une voix puissante. Le spectacle des survivants, pourrait le faire sombrer dans la morosité, Léonid a opté pour l’optimisme indélébile.

- Sdrassvouïtie camarade Vittorio ! Bonjour ! Assied-toi, prend garde la chaise est un peu instable, je sers le thé immédiatement.

Avec plaisir, camarade Dr. Arkaiev.

Sa voix est puissante, grave, une voix de basse, modulée comme celle d’un chanteur, nette, franche, bien articulée, elle attire la sympathie. Il se lève d’un bond, au fond de la petite pièce, un réchaud à alcool souffle à plein poumons sur le fondement d’un samovar ventru, dont l’habit d’argent a prit la fuite depuis longtemps, pour ne laisser que les sous vêtements de cuivre.

Le Dr. Leonid, sert le thé bouillant dans de grands bols, tous deux se régalent avec de belles tranches de pain noir, qu’ils recouvrent avec de la graisse d’oie persillée de petits graillons frits qui croquent sous la dent, ces graillons apportent une saveur particulière, un peu douce amère, les mandibules s’agitent en silence, ils savourent.

– Camarade Vittorio, que puis-je faire pour toi ?

- Camarade, Dr. Leonid, il ne m’a pas été possible de rester auprès du camarade Igor, existe-t-il un moyen qui permette de rejoindre la zone ou se trouvent les troupes américaines ?

En l’entendant, le docteur éclate d’un rire sonore,

– Camarade Vittorio, les zones de combats ne sont pas accessibles, les combats sont acharnés, d’autre part, il est impensable qu’une unité de nos troupes, ait un rapport direct avec nos alliés américains, cette fin de guerre, ressemble à une course au finish, à qui occupera le plus de territoires le premier.Hier le camarade Igor, Nicolaï et moi, étions en contact téléphonique. Igor s’est expliqué en détail avec le camarade colonel Nicolaï Mnouchkine, celui-ci s’est montré enchanté à l’idée de recevoir Vittorio le “Collectionneur” au sein de son équipe. Il en assume la responsabilité, en attendant la confirmation de notre ami et supérieur, Sergeï Iassoff, confirmation qui ne tardera pas, elle est en fait, une simple régularisation administrative. Igor te l’as certifié, pour toi, il n’est plus question, de centre de regroupement.

-  Merci pour ces précisions, Camarade Dr. Leonid,

- Camarade Vittorio, demain matin à huit heures, un camion te conduira à Katowice. C’est la ville qui abrite actuellement, les services du camarade colonel Nicolaï Mnouchkine.   Tes deux complices, les camarades Dimitri et Aliocha, te conduiront. N’écoutant que la voix de leur courage, ils se sont portés volontaires pour cette mission délicate. Elle fait partie des missions à haut risque, compte tenu d’un facteur qu’ils nomment : Imprévisibilité coutumière.

- Merci camarade Dr. Leonid ! A demain ! Il se lève, saisit la poignée de porte, le Dr. Leonid le rappelle,

– Vittorio, laisse tomber le formalisme et le grade, tu n’es pas militaire que diable ! Un peu de vodka va nous aider à écarter les idées sombres. Nous n’allons tout de même pas nous dérober, devant l’une des meilleures traditions russes, tout de même !

Il ouvre un placard, en extrait une bouteille de vodka accompagnée d’un pot de cornichons malossols.  Nous trinquons, les pensées sérieuses s’éloignent, nous échangeons toutes sorte de souhaits, nous invoquons la chance, celle qui décide de tout, ce soir, elle s’est enveloppée dans une robe de vodka, nous nous embrassons avec force accolades énergiques, de l’accolade russe ! Nous levons nos verres encore et encore. La bouteille se vide sans faire de manière, quand la capsule est ôtée, il ne reste aucune autre issue que de vider le flacon.

- Suis-moi, camarade, je vais jeter un coup d’œil sur ce bras et refaire le pansement.

Leonid, vérifie l’état du bras en question, il l’examine avec attention, désinfecte à nouveau, met en place un pansement confortable et propre.

- C’est beau, c’est propre, pas la moindre trace d’infection, voici une seringue graduée contenant plusieurs doses de morphine, à utiliser dose par dose, si la douleur devient par trop intolérable.

J’adresse de chaleureux remerciements à Leonid, nous nous quittons.

Au matin, Vittorio en compagnie de son sac de cuir, son seul bagage, rejoint le poste de garde. La vodka incontournable attend, la vodka est intemporelle, elle ne tient aucun compte de l’heure matinale, elle ne connaît pas les contingences, elle est là, fidèle au poste. Ils boivent dans une atmosphère joyeuse, ponctuée d’éclats de rires, de plaisanteries. Les nouvelles se répandent vite, très vite, peu lui importe, il est bien dans sa tête, il a retrouvé un embryon de dignité.

Dimitri et Aliocha arrivent, ils se joignent au groupe, leurs regards se croisent, ils n’éprouvent pas le besoin de parler, ils sont déjà de vieux complices, une camaraderie vieille d’à peine trois jours, mais néanmoins puissante les lie. Trois jours entrecoupés d’émotions, d’expériences partagées. Le camion d’Aliocha est devenu un endroit familier, il a sa place réservée sur le côté droit.

Aliocha les conduit parmi toutes sortes de ruines. Les polonais s’affairent dans les rues, ils ne relèvent pas la tête au passage du camion, leurs affinités avec les soviétiques sont de qualité médiocre. Les russes et les polonais n’éprouvent aucune d’empathie les uns pour les autres, c’est une longue histoire d’incompréhension, d’invasions répétées, de haine séculaire. Après avoir roulé près de deux heures, le camion arrive à proximité de Katowice, une ville partiellement réduite et en ruines.

 

Chapitres X/XI/XII

samedi 25 février 2012, 14:32:54 | poliakovAccéder à l’article complet

Chapitre X :     Les camarades secrétaires.  

 

Nous arrivons devant une porte massive à double battant, Michael en ouvre un, une perspective surprenante apparait, une image de rêve, six jeunes femmes s’affairent à leur bureau. Les cliquetis des machines à écrire, génèrent une joyeuse symphonie, exécutée sans partition, une improvisation collective aléatoire.  Le bureau est installé dans une grande pièce du ré de chaussée. Au plafond de somptueuses poutres entourées de caissons peints, de la même facture que celles que l’on rencontre chez Nicolaï. À droite une cheminée monumentale en pierre très claire, un feu de bois brûle dans l’âtre. Cette ambiance est très éloignée de la rigueur militaire. A gauche, côté cour, trois grandes fenêtres inondent la pièce de lumière. Un bureau est positionné devant chaque fenêtre.

Chaque bureau comporte deux postes de travail. Vittorio reste un peu interloqué dans l’encadrement de la porte. Soudain, la frappe des machines cesse, en un mouvement exécuté avec un ensemble parfait, les six jeunes femmes tournent leur tête dans sa direction, affichent de larges sourires, un puissant “Sdrassvouïtie Vittorio !” Parfaitement synchronisé, vient le saluer.

Nicolaï s’est abstenu de préciser, que c’est Tamara qui va l’initier aux secrets de la machine à dactylographier. Le bureau qu’elle occupe est vaste, trois personnes y sont très à l’aise. Une machine à écrire est à sa disposition, il doit apprendre à en maitriser les secrets. Tamara commence à lui en indiquer les principaux rudiments. Le mois de mars s’approche, un beau soleil est présent dans le bureau. Il éclaire joyeusement cette grande pièce, la lumière joue dans la chevelure noire de Tamara, ses cheveux sont coiffés en chignon, rigueur militaire oblige.

Tamara n’a pas plus de vingt ans, elle est vraiment superbe, l’uniforme lui sied à merveille, elle est grande, mince sans maigreur, ses cheveux sont d’un noir profond, noir jais. Le chignon qui la coiffe met en valeur l’ovale de son visage, orné de pommettes très hautes et saillantes. Son uniforme semble avoir été coupé par un tailleur très adroit, toutes ses formes sont apparentes. Ses yeux vert taillés en amande, lui adressent quelques signaux directs, Tamara se connecte droit sur ses pupilles, cela se termine par deux rires mêlés, qui entrainent inexorablement ceux des colocataires.

Les jeunes secrétaires observent le nouvel arrivant, on se soupèse, on s’estime, on s’envisage. La petite prestation nocturne, offerte par Tamara est connue de tous, Nicolaï en tête, c’est logique, il est le chef. Cela n’affecte en rien Vittorio, ces personnes l’agréent, les détails connus ou non ne le dérangent nullement, sur ce plan, il est blindé.

Tamara suggère une pause, la cheminée accueille toute l’équipe avec des flammes dansantes, hypnotiques, ils se retrouvent réunis, disposés en demi cercle autour de l’âtre monumental.

Tamara fait office de Cicérone, elle décline le nom des cinq autres muses, Ces présentations sont plus proches du jeu, que d’un acte formel, les mots sont ponctués de rires. Les jeunes femmes accueillent le petit nouveau, en lui montrant d’emblée le côté le plus agréable du travail, la pause pour le thé.

Olga, qui partage le même bureau, une très belle blonde au regard bleu pervenche, grande et mince elle regarde en abaissant légèrement le menton, un air coquin l’habite en permanence. Elle est appétissante, une peau claire et fraîche, ses joues sont ornées d’un peu de rose, un peu comme une porcelaine. Cette carnation appétissante, ferme, donne envie d’y mordre à pleine dents.

Tatiana, une brune au visage très doux doté d’un ovale parfait, grande, mince, les attaches très fines très distinguée.

Nadejda, une blonde pétillante la seule qui possède des cheveux blonds ondulés d’une extraordinaire couleur de blé, aux mouvements en forme de vagues, cette blondeur est inattendue et envoutante. Un regard vif jailli de ses yeux bruns mis en valeur par le blond de ses cheveux, de taille moyenne, des dents magnifiques, elles enluminent son sourire.

Natalia, une grande fille aux cheveux châtain clair, dotée de magnifiques yeux bleus, qui dévisagent avec curiosité. Elle est mince, elle aussi est dotée de très belles formes, des jambes magnifiques, une beauté remarquable. La dernière, Alena possède de superbe cheveux châtains clair, une paire d’yeux verts, grande, mince, très élégante, ses réparties fusent et déclenchent les rires.

Vittorio se trouve serti au milieu d’un rêve, est-ce bien de lui qu’il s’agit ? Il ne cherche pas du tout à dissimuler sa satisfaction, il écoute, observe avec attention ses yeux dévorent et mémorisent chaque instant de ce spectacle extraordinaire. Être au milieu d’un essaim de jolies jeunes femmes, quelle aubaine pour un homme de dix sept ans qui ne connaît rien de la chose féminine, qui a l’intention de combler cette lacune. Un samovar maintient en ébullition l’eau destinée au thé. Ce thé fait office de plateforme d’observation, aucune mesquinerie, les faux semblants sont absents. Les rires sont francs, sains, ils résonnent en cascades de bien être, bien au chaud, au milieu de cette superbe gente féminine. Quelques pensées s’envolent en direction du camarade Nicolaï, l’homme de goût, qui a composé ce magnifique aréopage de secrétaires.

Après le thé, Tamara lui décrit toutes les fonctions de la machine. Son visage frôle souvent le sien, cette machine est un viatique idéal qui permet que leurs visages s’apprivoisent, se frôlent. Ces contacts provoquent de part et d’autre quelques réactions, auxquelles vient se mêler un souffle de désir, accompagné de quelques frissons furtifs, et agréables. Deux jours plus tard, Vittorio commence les traductions, compose les premières notices, selon l’ordre des urgences définies par le colonel Nicolaï. Ils se retrouvent aussi souvent que nécessaire dans son superbe bureau. La machine à écrire est devenue plus familière, plus amicale.

Tamara le professeur est très câline, Vittorio lui laisse les initiatives. L’épisode de la douche est relégué dans la réserve aux souvenirs. Visiblement, Tamara en femme décidée, ne souhaite pas le laisser patauger dans son ignorance de néophyte. Dès la tombée de la nuit, elle vient le rejoindre dans sa chambre, les cours qu’elle y dispense sont d’une autre nature, elle se transforme en maitresse, en experte, dans un domaine ou elle atteint l’excellence. Elle est douce comme le satin, une liane souple qui se lobe, s’enroule autour du corps du jeune homme, au rythme de la découverte du plaisir. Vittorio ne connais rien des rapports amoureux, rien des secrets du corps féminin. Tamara lui enseigne patiemment à l’aide de petits gestes, de petites pressions. Il est un élève assidu, enthousiaste, attentif. Après quelques approches, il est capable de lui rendre partiellement le plaisir qu’elle lui procure. Le voile s’est soulevé au dessus des secrets du corps féminin.

Mentalement, Vittorio reste lui-même, le manque d’expérience ne le culpabilise pas le moins du monde, ne le gêne en rien. Tamara ne semble pas s’en préoccuper particulièrement en cet instant précis, elle se cambre, le corps tendu à hauteur de ses yeux, comme un pont japonais, rigide et souple, bandé comme un arc, elle gémit, ses hanches tournent autour d’un axe invisible. Tout son corps suit le mouvement, ses muscles se contractent, son corps se tend, se durcit, puis, se relâche à nouveau, seules leurs imaginations fixent les limites des ébats. Les deux amants se retrouvent toutes les nuits, ou presque, c’est Tamara qui en décide. Les murs de la chambre sont les témoins muets des plaisirs intenses qu’ils échangent. Tamara et Vittorio sont devenus amis, c’est le mot qui convient, une amitié mêlée, imbriquée, tressée d’amour physique, Vittorio vit sa première expérience, il ne cherche pas à analyser ou à réfléchir, leurs corps s’expriment en jouant de la curiosité, la vitalité, la synergie fougueuse de leurs deux jeunesses. Ils ne parlent pas, les gestes constituent leur langage. Les mots sont inutiles, leurs ébats ne s’arrêtent qu’à l’avènement de l’épuisement total. Lorsqu’ils ont tout donné, lorsque leurs corps ne bougent plus, figés, surpris au cours de l’ultime étreinte, ils restent là, détendus, liés, enlacés, comblés. Tamara lui enseigne à inventer, à imaginer, à découvrir, à improviser, créer des sensations, comment ressentir, savoir donner. Il est un élève très appliqué, curieux de toutes ces choses nouvelles, passionnantes, mystérieuses, délicieuses.

- Vittorienko, mes camarades ne te tentent pas ? Aucune d’entre elles ? C’est dommage, tu leur plais beaucoup !

Cette sortie, on ne peut plus explicite, surprend Vittorio. Tamara l’observe, elle part d’un rire de gorge, auquel se mêle un zeste de moquerie, elle ne suggère pas, elle exprime une éventualité claire et nette. Cette proposition, l’a prit à contre pied, il n’est pas contrarié, simplement il n’a pas vécu d’autre expérience qu’avec Tamara. Il ne ressent pas la nécessité de multiplier les rencontres, ou de vivre quelque expérience nouvelle.  Tamara n’est pas un objet, surtout pas son objet, leurs chemins se croisent, c’est une coïncidence extraordinaire, un don de monsieur hasard, de dame providence. Tamara agit comme il lui plait, cela lui convient parfaitement, pleinement, sans réserve, leurs libertés respectives restent intactes. Tamara va vers Vittorio quand elle le décide, la jalousie est exclue de leur relation, c’est un mot de vocabulaire, il ne le ressent pas, ne le conçoit pas, il n’a aucun besoin d’exclusivité, ils sont libres. Être libre, est le critère, le moteur le plus important. Ce qu’ils éprouvent l’un envers l’autre, est si nouveau pour lui, qu’il est incapable de le nommer, incapable de le définir, cette l’analyse ne l’intéresse pas. Amoureux ? Il l’ignore, ça lui est égal, ils sont jeunes, indubitablement ils se plaisent, pendant ces moments de passion, il ne calcule rien, il est ailleurs, il vit l’instant présent, il le vis avec toute l’intensité toute l’énergie dont il est capable.

Vittorio ne sollicite jamais Tamara, il ne lui impose rien. Il respecte sa volonté, ses désirs, le plus simplement du monde, il ne souhaite pas dominer, décider. Vittorio se laisse porter, conduire par son désir, c’est passionnant, reposant et très agréable.

- Tamara, tu es ma première expérience, mes premiers balbutiements mes premiers frissons de plaisir. Ce plaisir partagé avec toi, je n’en suis pas rassasié, j’ai faim de toi, des caresses que nous échangeons, je ne ressens pas le besoin d’autres contacts. J’ai un siècle d’ignorance à combler, ces jeunes filles, tes collègues, tes camarades, sont attrayantes, d’une très grande beauté. Apprendre de toi, encore et encore, ces moments là, sont un concentré de joies, ils me comblent.

Elle sourit, l’enlace, le boa constrictor se réveille, il glisse sur lui, autour de lui, il est partout, c’est une manière de réponse, les mots sont remisés. Ils passent un long moment à confirmer qu’ils sont bien vivants, là, ici, maintenant, heureux de l’être.

Tamara, c’est l’eau d’une rivière amie dont le lit déborde, qui vient l’enlacer, l’entoure, l’étreint, s’éloigne, se rapproche, les vagues du courant se plaquent sur son corps, encore et encore, elle l’envahit, elle se glisse en lui, elle devient lui, elle est lui. Ils s’étreignent avec une telle force, qu’il craint qu’elle ne se brise. On ne brise pas Tamara, elle se glisse telle une liane dotée d’une intelligence redoutable, dont le but est de composer les gestes magiques qui préparent, qui amènent au plaisir. Elle maitrise le rituel qui sait comment faire déferler les vagues, les lames de fond, qui drainent des sensations renouvelées à la fois fulgurantes et intenses, qui rejoignent et dépassent les limites extrêmes de leurs sens. Ils se sont égarés dans des étreintes voisines des limites, un appétit qui ne se tarit pas, ils finissent par s’endormir, épuisés, sans force, ils ne sont biens que chair contre chair, tressés, imbriqués l’un avec l’autre. La lumière du jour réveille Vittorio, Tamara est déjà levée, elle se penche vers lui, ils s’embrassent, au moment de saisir la poignée de la porte, elle tourne la tête,

- A bientôt Vittorienkele, le devoir m’appelle,

Elle quitte la pièce, Tamara, vient de prononcer mon prénom en utilisant un diminutif yiddish, cette intention me touche.

 

Chapitre XI:      Départ pour Zielona Gora.

 

Vittorio, est à nouveau en face de Nicolaï à son bureau. Nicolaï sait tout sur tout et sur tous, c’est un homme direct, il ne ressent aucune propension pour l’inquisition, il est curieux, il veut savoir, rien de plus. Il est le centre névralgique du petit monde que nous formons, ce fait n’importune aucun d’entre nous, ce n’est pas un secret. Il ne se prive pas de dispenser son affection à la gente féminine, il les connaît, elles sont ici par sa volonté, il communique longuement avec elles, sans générer de mesquineries. C’est lui qui donne le La au sein de cette équipe, l’exemple redescend toujours.

Il est très bel homme, les pommettes hautes, très saillantes, c’est l’apanage de certains slaves, cette particularité séduit particulièrement Vittorio. Ses cheveux sont blond très pâle, le visage carré, le menton volontaire, sa voix est grave, elle articule les sons de façon très harmonieuse. Ses yeux sont bleu, un bleu profond, il est grand, très en muscles, solide, il dégage une sensation de force, il adore la vodka, il n’est pas une exception, il en abuse un peu parfois, il n’est jamais ivre.

– Vittorienko, ton travail avance vite, tu es plus rapide que prévu ! On va fêter ça !

Nicolaï fait apparaître une bouteille de vodka, pas le grand modèle, mais de qualité choisie, eh oui, Aujourd’hui, Vittorio discrimine les différentes qualités de vodka, cette bouteille de taille raisonnable signifie qu’ils vont lui faire un sort illico. Au travail de bureau, Vittorio préfère, et de loin, les études nocturnes, des études plus personnelles entreprises avec Tamara, elles compensent le côté routinier de sa tâche. Vittorio souhaite étudier et progresser en anglais, Nicolaï lui remet deux livres en cadeau, il s’agit d’une grammaire et d’un dictionnaire, russo-anglais, c’est parfait, il va pouvoir affronter les verbes irréguliers, et autres nuances de la langue de Pouchkine. Nicolaï verse les derniers vestiges de liquide, contenus dans le flacon,     

 

              - Vittorienko, notre escadron se déplace demain en direction de Berlin, nous devons rejoindre la caserne de Zielona Góra. Nous aurons une assez longue route à parcourir, avant d’arriver à Zielona Góra, nous ferons étape pour la nuit à Wroclaw.   Nous emportons tout ce qui est stocké ici, dis moi, tu préfères voyager avec les camarades secrétaires, ou avec tes copains Dimitri et Aliocha ?

 

-Nicolaï, nous sommes tous très attachés à nos charmantes collègues, je ne tiens pas me distinguer en faisant exception, ce serait faire preuve d’un manque de discernement discourtois.

 

- Vittorienko, sacré gaillard ! Maladietss ! Tu es devenu un malitchichka, un vrai gamin russe ! Otchin Haracho ! Tu voyageras avec moi dans le command-car, nous serons en compagnie de deux ou trois de nos secrétaires. Tu auras l’occasion de faire la connaissance du le chef-colonel Sergueï Iassoff, il sera heureux de te rencontrer.

 

Le soir, Tamara rejoint Vittorio, parée d’un de ses sourires qui le font fondre instantanément. Elle lui tend une boite en carton, frappée aux couleurs de
la Krasnaïa Armiia, sur le dessus, une étoile rouge y est gravée. Il s’agit d’une montre poignet, la réplique de celle qui est au poignet de notre colonel Kolia, un modèle destiné aux officiers.

Il extrait la montre de sa boite, il la connaît bien, il la lorgnait avec admiration sur le poignet de Nicolaï, Tamara lui l’attache au poignet, il l’embrasse, l’étreint avec force.

- Spassiba, Spassiba Bolchoï ! Malinka Tamarenka !

- Je l’ai demandée pour toi à Nicolaï, il est très heureux de te la procurer.

 

- Tamara, demain nous partons pour Zielona Góra, tu sais déjà tout cela, n’est ce pas ?

 

En guise de réponse Tamara l’enlace, quand ils commencent une bataille de ce style, le combat ne cesse qu’avec l’épuisement des deux protagonistes. Il s’ensuit une relaxation, une paix du corps, des sens et de l’esprit, comme s’ils avaient accès à un autre monde, une sensation qui vient conclure un bonheur intense, Vittorio aime lui donner du plaisir, aujourd’hui il sait comment la remercier de toutes ses attentions, elle lui a patiemment expliqué, détaillé les gestes de l’amour qu’elle préfère. Tamara est synonyme de plaisir, elle est sa source du plaisir physique, il veut le lui dire sans avoir à parler, lui dire combien il aime son corps, il aime le caresser, tout caresser, sa peau agit sur ses sens comme un catalyseur magique, ils s’endorment sans un mot, satisfaits, cloués par la fatigue, apaisés, ils sont biens.

Après le départ de Tamara, qui a opté pour un raisonnable temps de repos, avant le départ matinal pour Zielona Góra, Vittorio va récupérer les précieux tubes et les documents.

Au matin, Michael est en lisse avant tous, c’est lui qui mène la danse, les moteurs des véhicules ronronnent. La température est de plus en plus clémente. Vittorio grimpe sur le siège voisin de celui de Nicolaï. L’énorme command-car, est ouvert à tout vent, conception militaire oblige, la capote ne couvre que le dessus. Nicolaï prend la tête du convoi qui s’ébranle.  Tamara, Nadejda et Tatiana sont blotties à l’arrière, emmitouflées dans leurs anoraks, rien ne dépasse de leur chapka, le protège oreilles en position basse masque tout. Le pare brise est haut, ils roulent à une allure modérée. Derrière le command car, une file d’énormes camions, attelés à des remorques complètent le convoi, il est impressionnant. Hier quatre mastodontes roulants sont arrivés en complément. Nicolaï hurle pour se faire entendre, les filles pelotonnées les unes contre les autres papotent entre elles, de temps en temps des rires mêlés à quelques gloussements, osent traverser les cols de fourrure pour aller se perdre dans l’air froid. Ils progressent sans encombre vers Tichy, suivi de Pyskowice qu’ils traversent sans mollir, ensuite, Opolskie une petite bourgade composée de quelques maisons alignées près des bords de l’unique route. En entendant le bruit des moteurs, les habitants se cachent, pas un chat ne daigne se montrer, une heure plus tard un panneau indique Opole, Nicolaï fait signe que le convoi doit s’arrêter.

- Camarades, arrêt de vingt cinq minutes !

Les camions se rangent, ils se trouvent au milieu d’un gros bourg. On aperçoit quelques personnes qui se parlent sans approcher des camions. Entre polonais et russes, l’amour est rarement au rendez-vous. Cet endroit est plat et morne. Le grondement des salves, des tirs de pièces d’artillerie nous parviennent distinctement, la guerre fait entendre sa voix de salves incessantes. Le bruit est permanent, les Katiouchas s’envolent avec des sifflements d’oiseaux blessés. Ils ont le privilège de pouvoir ignorer les détails de la guerre, leur poste ne les exposent pas aux dangers meurtriers des premières lignes. Michael, l’homme qui prévoit et organise tout, dispose deux samovar à l’arrière d’un camion, nous buvons du thé avec un peu de pain et du sucre. Michael, partage le thé avec Grisha, Vadik, Olek et Pavel et Vittorio, ils sont disposés en cercle, afin de tromper le vent froid qui balaye la plaine polonaise. Le thé bouillant les réchauffe, Pavel sort un flacon qu’il fait circuler de l’un à l’autre, la vodka est la bienvenue.

Le colonel Nicolaï n’est pas en reste, il offre généreusement le précieux liquide aux camarades secrétaires, ses collègues camarades et néanmoins amies, ne dédaignent pas le réconfort dispensé par l’alcool. Surtout quand il est offert et servi par Nicolaï en personne, qu’elles appellent Kolia, il se montre d’une courtoisie sans faille avec la gente féminine.

 

 

Chapitre XII:    Ekaterina.   

 

Trois nouveaux conducteurs sont arrivés à bord d’énormes camions attelés à de non moins gigantesques remorques, désormais, ils font partie du convoi.

Michaël fait les présentations, Ekaterina, une jeune femme d’une taille au dessus de la moyenne, pourvue de cheveux d’un roux étincelant, ondulés. Un roux flamboyant très rare, une couleur lumineuse, resplendissante, ses mouvements de tête expédient un mélange de reflets, qui est l’équivalent du brame des cerfs en octobre. Les yeux d’Ekaterina sont verts, un vert sublime, son regard est exempt de toute notion timorée. En prime, Ekaterina affiche un sourire magnifique, elle expose des dents superbes, bien plantées, éclatantes et fortes. Malgré le froid, son uniforme souligne des courbes sublimes. Tous les camarades présents sont subjugués, la nouvelle venue, fait l’unanimité. Les deux autres conducteurs ont moins de succès, Vitalik, un très grand gabarit, roux avec des yeux verts, malgré cette similitude, il ne présente pas les mêmes attraits qu’Ekaterina. Le second est Dimka, un grand jeune homme très brun, au regard ténébreux. Les véhicules sont arrêtés au bord de l’unique route qui traverse cet endroit. Les maisons sont alignées de chaque côté, quelques rideaux bougent un peu, pas une âme ne se montre. Les groupes se sont formés, chacun déguste du thé très chaud, plus ou moins à l’abri du vent derrière les véhicules. D’autres s’éclipsent derrière les maisons, c’est le côté diurétique imposé par le thé. Ekaterina disparaît dans l’espace qui sépare deux maisons, elle s’éloigne avec célérité, le thé est un breuvage agréable, réconfortant, il impose certaines obligations à tous. Nicolaï regarde sa montre,

– Nous pouvons nous arrêter encore quinze minutes, nous sommes dans les temps. Wroclaw, l’étape pour cette nuit, n’est qu’à quatre vingt kilomètres, nous y seront largement avant la nuit ».

Ils opinent de la chapka, puis, comme s’ils s’étaient concertés, ils forment deux équipes, Michaël, Vitalik suivi de près par Dimka et Vittorio, disparaissent comme un seul homme en direction de la forêt, située derrière les maisons. Un endroit adéquat, qui permet de se soumettre aux règles impératives imposées par leur boisson favorite. Ils procèdent volontiers en compagnie, ce geste développe certains liens sociaux. Le convoi repart, deux heures plus tard ils arrivent à l’entrée de Wroclaw, là, le spectacle n’est plus le même, ce n’est que désolation. A cet endroit il est clair que des combats rapprochés ont eu lieu. Partout des véhicules détruits, des cadavres jonchent le sol, des civils abattus sur place, des animaux tués, les auteurs de ces actes, sont motivés par la rage de détruire. De nombreuses constructions sont en ruines, la route est défoncée, parsemée de trous plus ou moins profonds.  Le convoi arrive dans le centre de Wroclaw, à cet endroit de la ville, certaines constructions sont en partie épargnées. Nicolaï fait signe, le convoi s’arrête ici. Michaël entre en lisse, il prend les choses en mains, il dirige la manœuvre, les chauffeurs rangent leurs énormes véhicules aux endroits indiqués. Les véhicules sont alignés sur une grande place de forme carrée, sur le côté gauche une église majestueuse émerge, son clocher est miraculeusement intact. Nicolaï en tête, nous grimpons un escalier qui amène sur une esplanade, ou se trouve le porche qui donne accès à un grand bâtiment en pierre de taille. Une horloge orne le sommet de cet ensemble. Nicolaï ouvre une lourde porte aménagée dans le porche. Le bâtiment est désert, nos pas résonnent sur le dallage, dans le hall, deux escaliers symétriques conduisent vers les étages.

– « Nous y sommes, la partie située à gauche est l’espace consacré à nos camarades femmes, la partie droite est pour nous, des lits, bien entendu, pas d’électricité. »

Nous sommes tous fourbus, les camarades secrétaires se dirigent tout droit vers leurs quartiers. Au matin, c’est Michaël qui réveille Vittorio, une complicité doublée d’amitié s’est installée entre les deux jeunes gens, Michael n’ignore pas que Vittorio poursuit assidument des études anatomiques, qui se prolongent souvent jusqu’au petit matin. Vittorio et lui partagent les mêmes amours. Ils ne commentent jamais ces relations, ces jeunes femmes sont des soldats, des compagnons dignes d’estime, elles sont aussi leurs amies,

– » Sdrassvouïtie Vittorienko, le petit déjeuner sera prêt dans dix minutes, il sera servi dans la salle qui fait face au palier central. »

Toute l’équipe se retrouve dans une grande salle, assis autour d’une table massive et longue, les éléments qui composent le petit déjeuner sont disposés de manière à ce qu’ils soient accessibles à tous. Deux samovars ronronnent, leur musique signale que le thé bouillant est à disposition, elles le dispensent généreusement. Les mandibules s’agitent joyeusement, les plaisanteries fusent de toutes part, la fatigue est effacée, ils parlent, ils rient. Nicolaï, n’est pas en reste, il trône en bout de table, une place de chef ! Le camarade colonel possède un don précieux, il est capable de faire surgir de la vodka dans les conditions les plus inattendues. Deux bouteilles font le tour de la table, l’heure matinale n’est pas un obstacle, les deux flacons n’ont pas le temps de souffrir, en quelques battements de luette, ils sont réduits à l’état de vulgaires contenants dépourvus d’intérêt.   Nicolaï, regarde sa montre, c’est le signe avant coureur d’un briefing imminent,

– » Camarades, nous avons encore une bonne distance à parcourir pour arriver à Zielona Góra, départ dans vingt minutes, la route semble praticable sans trop de tronçons délicats, quelques surprises sont possibles, certaines parties peuvent être défoncées par les bombardements. »

Le temps est superbe, le printemps précoce tente d’envoyer l’hiver ailleurs, le ciel est d’un azur très clair et pur, pas une goutte de pluie en vue, nos amies secrétaires sont resplendissantes, enjouées. La route n’est pas très large, inutilisée par les autochtones, seuls des convois militaires l’empruntent, les traces montrent qu’elle est très fréquentée, cette route mène tout droit à Berlin. Plus tard, Nicolaï, arrête le convoi, cette courte étape est prévue afin de compléter les réservoirs de tous les véhicules.  La colonne se range sur le côté. Le convoi se trouve en pleine forêt, les conducteurs procèdent à quelques vérifications de routine, ils remplissent leurs réservoirs. Vittorio cherche Tamara du regard, elle lui adresse un sourire. Ekaterina est en conversation avec trois de ses camarades, elle l’aperçoit, lui adresse un geste théatral, ostensiblement exagéré, en guise de salut, Vittorio lui rend la politesse en utilisant le même style de sémaphore.

Chapitres VII / VIII / IX

samedi 25 février 2012, 14:28:00 | poliakovAccéder à l’article complet

Chapitre VII :  Le Colonel  Nicolaï Mnouchkine, le sergent Tamara Yatchenko.

Le camion passe sous la voûte d’un porche en pierre, porche monumental qui débouche sur une vaste cour intérieure de forme rectangulaire. Le sol est composé de gros pavés émaillés, enserrés en carrés par des croisillons de pierre de couleur claire, ces carrés respectent les diagonales.

De gros camions roulent sur cette œuvre d’art sans aucune pudeur. Une grande activité règne, des soldats s’affairent, les va et vient sont incessants. Ils chargent toutes sortes de matériels à bord d’énormes semi-remorques.

L’endroit est magnifique, une chapelle est bâtie dans l’angle opposé au porche d’entrée. Cet endroit est un prieuré, la cour est bordée de colonnes soutenant des arcades ciselées qui courent le long des quatre côtés. Les toitures sont intactes, les tuiles sont recouvertes d’une couche d’émail brillant coloré de brun et de vert.

Michael Takoï les attend, ce jeune soldat, porte les insignes de lieutenant à son col d’uniforme. Il est le pivot de ce centre. Michael est âgé de vingt ans à peine révolus, mince, de grande taille, blond au regard franc, gris bleu, très clair,

 

- Camarade Vittorio, on charge quelques camions de matériels et munitions, ils sont très attendus. La porte en face de toi, donne sur un couloir, dans lequel se trouve le bureau du camarade colonel, Nicolaï Mnouchkine, une plaque l’indique sur la quatrième porte à droite, il désire te voir. À ton retour je te montrerai la pièce ou tu seras logé.

 

Il se dirige en direction la porte d’entrée indiquée, Michael le hèle,

 

- Camarade Vittorio, surtout, n’oublie pas de t’annoncer avant d’entrer dans le bureau du camarade colonel !

 

Le couloir en question est sombre, sur la quatrième porte située à main droite, une plaque gravée indique qu’il s’agit du bureau du camarade colonel. La porte est en chêne clair, massive et imposante. Il s’apprête à frapper, selon la recommandation expresse de Michael.

A cet instant, de puissants gloussements, des rires en cascades se font entendre, un rire féminin domine, un rire cristallin qui laisse fuser toute une gamme de modulations aiguës, perçantes, qui se prolongent en trilles. Un rire franc, appartenant à un autre registre, un puissant un rire de gorge d’une tonalité plus grave, de genre masculin, vient s’y mêler, tous ces rires traversent aisément la porte. Il conclue assez rapidement, que ces gloussements, ces rires, ces éclats de voix à tonalités multiple, ne cadrent pas avec une activité militaire classique.

Il rebrousse prudemment chemin, en direction de la porte d’entrée. La lumière du jour le surprend, il cligne les yeux, il aperçoit Michael et ses camarades, ils l’attendent, ils sont là, plantés en ligne, au milieu de la cour. Ils savaient que son retour serait un peu précipité, ils éclatent d’un rire. Michael s’approche de Vittorio,

 

– Camarade Vittorio, nous t’adressons nos compliments, ne pas insister pour franchir la porte du bureau du camarade colonel, dénote d’un sens aigu des rapports hiérarchiques et sociaux, félicitations ! Suis moi, je t’accompagne au réfectoire, tu pourras t’y reposer en attendant que l’on termine de charger les camions. Aussitôt après, je te présenterai à tes Pénates. La visite au camarade colonel peut attendre, elle ne présente aucun caractère d’urgence, surtout en ce moment.

 

Le réfectoire est une salle assez vaste, l’endroit est équipé de trois grandes tables massives, elles peuvent accueillir une douzaine de personnes sur chacun des bancs placé de chaque côté, Vittorio s’allonge sur l’un d’entre eux, il s’endort immédiatement.  Michael le réveille , un de ses chronomètres lui indique qu’il a dormi plus de trois heures, ils vont rendre visite au camarade colonel. Le camarade colonel Nicolaï Mnouchkine, les attend, il est curieux de voir à quoi ressemble le collectionneur.

Michael ouvre la marche, muni d’une grosse lampe à pétrole qui éclaire le couloir, ils entrent dans le bureau. Le colonel est en place derrière une immense table de chêne qui fait office de bureau, c’est un homme d’environ trente cinq ans, blond aux yeux bleus, les cheveux lisses, le visage long et mince, les pommettes hautes, légèrement saillantes, très élégant, il les salue d’une voix joviale et amicale,

 

– Bonsoir camarade Vittorio ! Je suis le colonel Nicolaï Mnouchkine, C’est l’occasion idéale pour boire un thé, je suis heureux de faire ta connaissance ! Nos camarades soldats murmurent à ton sujet, ils semblent déjà te connaître ! Tu nous as débarrassés de quelques cochonneries de SS, avec une maestria ingénieuse, explosive et originale ! Dès demain je vais te mettre en lisse pour l’Etoile Rouge.

Le camarade colonel Nicolaï part d’un rire tonitruant, un rire si puissant que les vitraux qui ornent les deux fenêtres vibrent de joie.

 

– Heureux de te connaître, Camarade colonel.

-Allons Vittorio, le formalisme n’est pas de mise entre nous, appelle moi Nicolaï, l’ami de mes amis est forcément un ami, assied toi.

Michael quitte le bureau, il laisse une lampe à pétrole à l’attention de Vittorio, qui prend place sur une des deux chaises. La pièce est éclairée à l’aide de trois grosses lampes à pétrole, à gauche, posé sur une commode basse, un samovar chauffe doucement, Nicolaï sert le thé bouillant, accompagné de sucre blanc.

 

-Bienvenue parmi nous, camarade Vittorio, tu as fais la connaissance d’Igor et de Léonid, tu ne connais pas encore le chef-colonel Sergei Iassoff, notre chef hiérarchique, il œuvre auprès de l’état major à Zielona Góra. Le camarade Dr Léonid m’a signalé ta blessure, nous avons un jeune lieutenant médecin, le camarade Dr. Igor Lavrov, il surveillera ton bras jusqu’à complète guérison. Je suis en charge de ce centre qui réparti les fournitures nécessaires aux troupes. Nous faisons office de base mobile, nous nous déplaçons en fonction de l’avance de nos troupes. Le conflit est dans sa phase ultime, les différences idéologiques laissées en sommeil, ressurgissent avec une vigueur accrue.

Il, est invité à faire honneur à une bouteille de vodka, à l’initiative de Nicolaï. Après quelques rasades de ce liquide magique, ils devisent comme s’il s’agissait de retrouvailles entre deux vieux copains. Cette ambiance doit beaucoup à l’intervention d’Igor. Il sait que le conflit, la guerre, vit ses derniers moments, Nicolaï vient de le souligner. Il n’a jamais songé à ce qu’il deviendrait quand celle-ci arrivera à son terme. Il n’a qu’un désir, un seul souhait, il doit passer à l’Ouest, quoi qu’il arrive, pourtant, il est prêt à utiliser toutes les méthodes possibles afin d’y parvenir, incognito et à pieds si nécessaire.

Il va rejoindre Michaël au réfectoire, il est assis en compagnie de quatre soldats de son équipe, ils devisent joyeusement.

Comme convenu Michael l’accompagne jusqu’à une pièce située au premier étage, il l’occupera seul, c’est un geste probablement piloté par Nicolaï.

Vittorio pose son sac sur l’un des sièges. Ensuite, Michael accompagne Vittorio jusqu’aux douches et sanitaires, situés à quelques mètres dans le couloir. Les douches et les toilettes des hommes jouxtent un équipement identique réservé aux femmes.

Cette frontière invisible est matérialisée par deux portes, il est conseillé de ne pas les confondre. La porte de droite est l’entrée réservée à la gente féminine. Michael laisse une lampe à Vittorio, lui souhaite une bonne nuit et disparaît dans l’obscurité.

 

Chapitre VIII    La camarade sergent, Tamara Yatchenko.

 

Il pose la lampe sur la petite table, prends ses tubes et les documents, il sort du bâtiment, trouve un endroit adéquat pour les dissimuler, et retourne à sa chambre. Une douche s’impose, il prend des serviettes de toilette, sa chère sacoche, prend la direction des douches. Son bras délabré limite un peu ses mouvements et gestes, peu importe. La lumière de la lampe à pétrole projette des ombres qui s’animent sur les murs du couloir. Les murs des sanitaires sont recouverts de carrelage blanc, trois lavabos sont fixés à un mur, trois cabines de douches.

L’endroit est propre et vaste. Il installe ses ustensiles sur la tablette d’un lavabo, actionne le robinet repéré en rouge, rien ne s’écoule. Par contre le robinet marqué d’un point bleu n’hésite pas à expédier un jet d’eau glacée, il y est habitué.  Il jouit de ce plaisir luxueux retrouvé, avoir du temps, un bout de savon et de l’eau à volonté. Son pansement n’échappe pas à la part d’humidité qui lui revient, toute cette eau qui gicle sur lui avec violence est revigorante, son corps retrouve des habitudes oubliées.  La lampe dispense un éclairage amplifié par le carrelage blanc.  Il s’asperge abondamment et consciencieusement avec l’eau de Cologne.  A ce moment de ses ablutions, un faisceau lumineux éblouissant, lui arrive en plein visage, malgré l’heure tardive, il croit à une plaisanterie de Michael,

– C’est toi camarade Michael ?  Une voie féminine surgit à l’arrière du faisceau intempestif,     - Bonsoir camarade Vittorio, devrais-je plutôt dire collectionneur ? Je suis Tamara Yatchenko, à cette heure avancée, nous faibles femmes, nous dormons toutes à poings fermés. Que se passe-t-il ? Le sommeil ne veut pas te tenir compagnie ? J’aimerais beaucoup voir de plus près, toutes ces plaques accrochées à ton cou.

Elle part d’un rire de gorge clair, modulé, plein de gaieté, le ton facétieux qu’elle a utilisé d’emblée, montre qu’il s’agit d’une boutade, d’une plaisanterie dont elle semble très satisfaite. L’effet de surprise qu’elle vient de provoquer la comble de joie, cette intrusion ne doit rien au hasard.

- Issvinitié, camarade Tamara, je suis désolé de t’avoir réveillée, cela ne semble pas avoir altéré ta bonne humeur. Vittorio est surpris par cette visite féminine, il enroule rapidement une serviette autour de ses hanches, tend le bras afin de saisir la lampe posée sur le lavabo.

-Vittorienko, tu ne vas pas me quitter sans me souhaiter bonne nuit ? Je constate que tu éprouves quelques difficultés pour te sécher avec un seul bras, je vais t’aider, j’ai apporté quelques serviettes à cet effet.

Tamara s’approche de lui, elle tient deux grandes serviettes, elle lui enveloppe les hanches, de manière à former de gros plis dans le sens de la longueur, elle les déplace rapidement, les mouvements couvrent son corps qui accueille avec reconnaissance la chaleur qu’elles procurent.

Elle commence à le sécher doucement, méticuleusement, appliquant délicatement les serviettes en leur conférant des mouvements circulaires, qui glissent sur son dos, la poitrine, les hanches, le cou, le visage, elle masse la nuque avec ses pouces, aucune parcelle de peau n’échappe à ses attentions.   Elle le masse habilement à l’aide des serviettes, auxquelles elle a donné des formes astucieusement modelées, les mouvements de ses mains sont omniprésents, un mélange savant de gestes, de rotations, puissantes et douces à la fois, si efficaces, si agréables, qu’il est impossible de distinguer ce qui est en contact avec son corps.   Elle est partout à la fois, après deux ou trois minutes, toute la surface de sa peau est exempte de la moindre trace d’humidité. La jeune femme s’enroule avec lui dans une serviette, elle se plaque contre son corps, la chaleur qu’elle apporte est la bienvenue.

Elle passe son bras derrière sa nuque, elle est grande par la taille, elle l’est également en ce qui concerne son habileté à deviner ce qui provoque le plaisir, un plaisir subtil, complètement inconnu pour lui.  Il entrevoit sa chevelure noire jais, des cheveux qui accrochent la moindre lumière, dont les reflets scintillent sous l’éclairage. Ses cheveux souples et doux, lancent des éclairs, elle l’embrasse à pleine bouche avec force, avec une passion extraordinaire, un baiser moelleux doux et puissant, qui dure une éternité, il ne fait pas un mouvement, pas un geste, rien, il ne tient pas à faire disparaître cette présence magique, il n’est pas tout à fait persuadé de la matérialité de cette apparition, qui avoisine le surnaturel.

C’est son premier contact avec une femme, le premier baiser de son existence. Son instinct réalise la situation avant lui, ses sens commencent à comprendre. Il se laisse aller, il sombre dans cette douceur nouvelle, le corps de la jeune femme lui transmet des ondes d’un plaisir continuel, mêlé à une douce chaleur. Elle effectue de légers mouvements rotatifs à l’aide de ses hanches, sa poitrine masse son torse, elle enserre une de ses cuisses.

Tamara s’active de plus belle, ses hanches viennent s’appliquer à un endroit qui réagit, qui expose clairement, qu’il n’est pas insensible à toutes les attentions, prodiguées avec une telle générosité, aux attaques impromptues de cette amazone sauvage. Dont les bras l’enlacent avec force, sa bouche pulpeuse alterne les mouvements ondulants mêlés à des rotations, des points de contact qui se déplacent, au gré de sa volonté, de son imagination. Une pieuvre a élu domicile sur le corps du jeune homme.

La serviette a lâchement abandonné son poste, ils sont à découvert, cette nudité facilite les assauts imprévisibles. Ils sont nus, plaqués l’un contre l’autre, en un mélange de douceur et de fermeté combinés. Les mouvements inventés par Tamara pourraient servir de références aux fakirs birmans. Vittorio ne sais plus ou il est, ou il en est, sa tête, ses pieds, ne touchent plus le sol. Il vole, oublie qui ils sont, ou ils sont. Soudain, Tamara, relâche son étreinte, s’écarte de lui à la vitesse de l’éclair, s’éloigne, suivie de son rire cristallin qui décroît, puis disparaît, comme le sillage d’une embarcation magique, irréelle, qui s’estompe progressivement absorbée par les ténèbres mystérieuses du couloir, un cri résonne :

- A très bientôt malinko Vittorienko !

La tornade a quitté la salle de douche, elle a décidé de le laisser seul. Il est étourdi, ivre, comme après un excès de vodka. Vittorio ne sais plus ou il est, qui il est, il plane.  Il regagne rapidement sa chambre, s’enroule dans les couvertures, le sommeil l’y rejoint instantanément, quelques images l’agrémentent, des images de femmes, de salle de douche, de baisers fougueux. La lumière du jour le réveille.

 

    Chapitre IX :     Nicolaï propose un poste àVittorio.    

 

Vittorio, descend rejoindre l’équipe au réfectoire, ils sont tous là, attablés au grand complet, il ne manque personne, les têtes se tournent vers le nouveau venu. Michael l’accueille avec un salut empreint d’une bonne dose de sympathie, mêlée, à une bonne dose d’ironie,

- Sdrassvouïtie ! Camarade Vittorio, alors cette douche, pas trop froide ?

Les soldats éclatent de rire, des rires puissants, qui emplissent la pièce, ils sont heureux de partager le résumé synthétique, exprimé par Michael, un salut matinal qui résume sa rencontre d’hier soir. Vittorio les observe en s’efforçant de conserver une expression impassible. Il échange un regard appuyé avec chacun d’entre eux, ce manège dure quelques secondes, puis, il se mêle aux rires. Ils sont tous au fait de sa trop brève rencontre nocturne avec Tamara, le rire collectif résonne, il dit qu’il est le bienvenu au sein de leur équipe.

Tous les adjoints de Michael sont attablés, ils sont là au grand complet, les soldats se présentent simplement en énonçant leurs prénoms, Vanya, Evgeny, Oleg, Pavel, stanislav, stepan, Grisha, Vadik.

Un grand samovar siège sur la table, on se sert à volonté, le pain est compté, c’est la guerre, sur ce pain on étale de la graisse d’oie. Le sucre se présente forme de pain conique, on le casse en petits morceaux, quelques tranches de lard renforcent cette collation. On rit beaucoup, les mandibules s’agitent. Les souris dépriment, quand elles s’aventurent à fureter en ces lieux, en quête de quelques miettes oubliées. Le déjeuner est copieux et rapide, après quelques minutes tout le monde se lève.

Michael lui indique que le colonel Nicolaï l’attend à son bureau.  En guise de sésame, Vittorio toque énergiquement contre la porte, il n’a pas oublié la première leçon, toujours avertir, il entre dans la magnifique pièce musée, dont le statut change à certains moments, pour se transformer en bureau-garçonnière, à l’usage exclusif du camarade colonel,

- Sdrassvouïtie, camarade Vittorio, assied toi, j’ai à te parler, dans le même temps, nous boirons un peu de thé.

Un samovar chauffe sur une desserte placée à gauche du bureau, cet endroit est magnifique, les deux grandes fenêtres sont équipées de vitraux aux couleurs pastel très lumineuses. Les murs sont recouverts de boiseries en chêne clair, deux tapis anciens sont posés sur les pavés émaillés de couleurs, serrés en carré dans des croisillons de chêne. De grandes poutres ornent le plafond, elles sont décorées de motifs religieux peints avec des couleurs aux tons pastel d’une luminosité extraordinaire. Des scènes bibliques sont peintes avec talent et une grande délicatesse, les personnages nous observent en souriant du haut de ce merveilleux plafond, comme s’ils voulaient distribuer quelques prémices au goût de paradis.   Nicolaï verse le thé dans deux bols en porcelaine décorée, un pain de sucre blanc, des tranches de pain sont disposés sur un plateau, de la graisse d’oie aux lardons, Vittorio se sert copieusement.

 

- Vittorio, maitrises-tu d’autres langues que le russe ?

 

-L’allemand, l’italien et le français.

 

-Parfait, voila de quoi il est question, nous sommes en possession de divers matériels en quantités considérables, des prises effectuées à l’ennemi.  Ces matériels sont intacts, la plupart sont encore dans leurs conditionnements d’origine. Les allemands n’ont pas eu le loisir de les détruire avant de s’enfuir. Parmi eux figurent des conserves diverses, des médicaments, de nombreux produits pharmaceutiques, des armes de toutes sortes, munitions, appareils de communication, petits matériels divers.

Nous devons les identifier avec certitude, créer des notices en russe, qui permettront de les utiliser au plus vite. Il s’agit d’un travail important, beaucoup de choses manquent, ce travail devrait te convenir, qu’en dis tu camarade Vittorio ?

 

- Camarade Nicolaï, cela me convient tout à fait, je serai heureux d’effectuer ce travail avec toi.

 

- Otchin Haracho ! Michael, va te montrer les différents dépôts dans lesquels sont stockés les matériels. Nous les avons classés en tenant compte des différentes catégories. Au fur et à mesure que ces matériels seront identifiés et expliqués par les notices, nous les feront parvenir aux unités combattantes. D’autres les remplaceront, en provenance de nos dépôts situés à l’arrière. Tu seras en contact permanent et direct avec moi, nous commenterons les notices ensemble. Une de nos secrétaires est d’ores et déjà à ta disposition pour tout ce qui est administratif. Si tu rencontre une difficulté quelconque, vient m’en parler, la porte de mon bureau sera toujours ouverte, haracho ?

Vittorio regarde Nicolaï, la porte sera toujours ouverte, excepté s’il est en conversation privée avec une ou plusieurs personnes qui l’aident à supporter les rigueurs de la condition militaire.

- camarade Vittorio, tu as croisé furtivement le fer, avec notre camarade sergent Tamara ? Ah, ces jeunes guerrières, ce qu’elles désirent Dieu lui-même serait incapable de leur refuser !

C’est au tour de Nicolaï de l’observer attentivement, il le regarde avec un regard qui se veut malicieux, il guette une réaction, comme ça, pour jouer, ses yeux pétillent de joie,

- Camarade Nicolaï, j’ai beaucoup apprécié cette surprise, trop fugace à mon goût. J’espère pouvoir me revancher, avoir l’occasion de compenser cette interruption intempestive, dans un futur proche. Dans cette expectative, je me mets au travail immédiatement, auparavant, je dois faire remplacer mon pansement par le camarade lieutenant médecin Igor Lavrov, peux tu m’indiquer ou se trouve son bureau ?

- La troisième porte à droite en quittant ce bureau, est celle du camarade médecin, bon courage Vittorio.

Vittorio quitte le camarade médecin Igor, avec un pansement flambant neuf, la cicatrisation se déroule sans problème. Il rejoint Michael l’accompagne à son futur poste de travail, le repaire- bureau, qui abrite les secrétaires. Michael est grand, mince, élancé, athlétique, les cheveux très brun, les yeux vert. Il s’exprime avec une belle voix grave, une voix de basse, chaude, amicale, de plus, il a gagné la confiance du camarade Nicolaï, c’est bien

 

Chapitre XI:      Départ pour Zielona Gora.

 

Vittorio, est à nouveau en face de Nicolaï à son bureau. Nicolaï sait tout sur tout et sur tous, c’est un homme direct, il ne ressent aucune propension pour l’inquisition, il est curieux, il veut savoir, rien de plus. Il est le centre névralgique du petit monde que nous formons, ce fait n’importune aucun d’entre nous, ce n’est pas un secret. Il ne se prive pas de dispenser son affection à la gente féminine, il les connaît, elles sont ici par sa volonté, il communique longuement avec elles, sans générer de mesquineries. C’est lui qui donne le La au sein de cette équipe, l’exemple redescend toujours.

Il est très bel homme, les pommettes hautes, très saillantes, c’est l’apanage de certains slaves, cette particularité séduit particulièrement Vittorio. Ses cheveux sont blond très pâle, le visage carré, le menton volontaire, sa voix est grave, elle articule les sons de façon très harmonieuse. Ses yeux sont bleu, un bleu profond, il est grand, très en muscles, solide, il dégage une sensation de force, il adore la vodka, il n’est pas une exception, il en abuse un peu parfois, il n’est jamais ivre.

– Vittorienko, ton travail avance vite, tu es plus rapide que prévu ! On va fêter ça !

Nicolaï fait apparaître une bouteille de vodka, pas le grand modèle, mais de qualité choisie, eh oui, Aujourd’hui, Vittorio discrimine les différentes qualités de vodka, cette bouteille de taille raisonnable signifie qu’ils vont lui faire un sort illico. Au travail de bureau, Vittorio préfère, et de loin, les études nocturnes, des études plus personnelles entreprises avec Tamara, elles compensent le côté routinier de sa tâche. Vittorio souhaite étudier et progresser en anglais, Nicolaï lui remet deux livres en cadeau, il s’agit d’une grammaire et d’un dictionnaire, russo-anglais, c’est parfait, il va pouvoir affronter les verbes irréguliers, et autres nuances de la langue de Pouchkine. Nicolaï verse les derniers vestiges de liquide, contenus dans le flacon,     

 

              - Vittorienko, notre escadron se déplace demain en direction de Berlin, nous devons rejoindre la caserne de Zielona Góra. Nous aurons une assez longue route à parcourir, avant d’arriver à Zielona Góra, nous ferons étape pour la nuit à Wroclaw.   Nous emportons tout ce qui est stocké ici, dis moi, tu préfères voyager avec les camarades secrétaires, ou avec tes copains Dimitri et Aliocha ?

 

-Nicolaï, nous sommes tous très attachés à nos charmantes collègues, je ne tiens pas me distinguer en faisant exception, ce serait faire preuve d’un manque de discernement discourtois.

 

- Vittorienko, sacré gaillard ! Maladietss ! Tu es devenu un malitchichka, un vrai gamin russe ! Otchin Haracho ! Tu voyageras avec moi dans le command-car, nous serons en compagnie de deux ou trois de nos secrétaires. Tu auras l’occasion de faire la connaissance du le chef-colonel Sergueï Iassoff, il sera heureux de te rencontrer.

 

Le soir, Tamara rejoint Vittorio, parée d’un de ses sourires qui le font fondre instantanément. Elle lui tend une boite en carton, frappée aux couleurs de
la Krasnaïa Armiia, sur le dessus, une étoile rouge y est gravée. Il s’agit d’une montre poignet, la réplique de celle qui est au poignet de notre colonel Kolia, un modèle destiné aux officiers.

Il extrait la montre de sa boite, il la connaît bien, il la lorgnait avec admiration sur le poignet de Nicolaï, Tamara lui l’attache au poignet, il l’embrasse, l’étreint avec force.

- Spassiba, Spassiba Bolchoï ! Malinka Tamarenka !

- Je l’ai demandée pour toi à Nicolaï, il est très heureux de te la procurer.

 

- Tamara, demain nous partons pour Zielona Góra, tu sais déjà tout cela, n’est ce pas ?

 

En guise de réponse Tamara l’enlace, quand ils commencent une bataille de ce style, le combat ne cesse qu’avec l’épuisement des deux protagonistes. Il s’ensuit une relaxation, une paix du corps, des sens et de l’esprit, comme s’ils avaient accès à un autre monde, une sensation qui vient conclure un bonheur intense, Vittorio aime lui donner du plaisir, aujourd’hui il sait comment la remercier de toutes ses attentions, elle lui a patiemment expliqué, détaillé les gestes de l’amour qu’elle préfère. Tamara est synonyme de plaisir, elle est sa source du plaisir physique, il veut le lui dire sans avoir à parler, lui dire combien il aime son corps, il aime le caresser, tout caresser, sa peau agit sur ses sens comme un catalyseur magique, ils s’endorment sans un mot, satisfaits, cloués par la fatigue, apaisés, ils sont biens.

Après le départ de Tamara, qui a opté pour un raisonnable temps de repos, avant le départ matinal pour Zielona Góra, Vittorio va récupérer les précieux tubes et les documents.

Au matin, Michael est en lisse avant tous, c’est lui qui mène la danse, les moteurs des véhicules ronronnent. La température est de plus en plus clémente. Vittorio grimpe sur le siège voisin de celui de Nicolaï. L’énorme command-car, est ouvert à tout vent, conception militaire oblige, la capote ne couvre que le dessus. Nicolaï prend la tête du convoi qui s’ébranle.  Tamara, Nadejda et Tatiana sont blotties à l’arrière, emmitouflées dans leurs anoraks, rien ne dépasse de leur chapka, le protège oreilles en position basse masque tout. Le pare brise est haut, ils roulent à une allure modérée. Derrière le command car, une file d’énormes camions, attelés à des remorques complètent le convoi, il est impressionnant. Hier quatre mastodontes roulants sont arrivés en complément. Nicolaï hurle pour se faire entendre, les filles pelotonnées les unes contre les autres papotent entre elles, de temps en temps des rires mêlés à quelques gloussements, osent traverser les cols de fourrure pour aller se perdre dans l’air froid. Ils progressent sans encombre vers Tichy, suivi de Pyskowice qu’ils traversent sans mollir, ensuite, Opolskie une petite bourgade composée de quelques maisons alignées près des bords de l’unique route. En entendant le bruit des moteurs, les habitants se cachent, pas un chat ne daigne se montrer, une heure plus tard un panneau indique Opole, Nicolaï fait signe que le convoi doit s’arrêter.

- Camarades, arrêt de vingt cinq minutes !

Les camions se rangent, ils se trouvent au milieu d’un gros bourg. On aperçoit quelques personnes qui se parlent sans approcher des camions. Entre polonais et russes, l’amour est rarement au rendez-vous. Cet endroit est plat et morne. Le grondement des salves, des tirs de pièces d’artillerie nous parviennent distinctement, la guerre fait entendre sa voix de salves incessantes. Le bruit est permanent, les Katiouchas s’envolent avec des sifflements d’oiseaux blessés. Ils ont le privilège de pouvoir ignorer les détails de la guerre, leur poste ne les exposent pas aux dangers meurtriers des premières lignes. Michael, l’homme qui prévoit et organise tout, dispose deux samovar à l’arrière d’un camion, nous buvons du thé avec un peu de pain et du sucre. Michael, partage le thé avec Grisha, Vadik, Olek et Pavel et Vittorio, ils sont disposés en cercle, afin de tromper le vent froid qui balaye la plaine polonaise. Le thé bouillant les réchauffe, Pavel sort un flacon qu’il fait circuler de l’un à l’autre, la vodka est la bienvenue.

Le colonel Nicolaï n’est pas en reste, il offre généreusement le précieux liquide aux camarades secrétaires, ses collègues camarades et néanmoins amies, ne dédaignent pas le réconfort dispensé par l’alcool. Surtout quand il est offert et servi par Nicolaï en personne, qu’elles appellent Kolia, il se montre d’une courtoisie sans faille avec la gente féminine.

 

 

Chapitre XII:    Ekaterina.   

 

Trois nouveaux conducteurs sont arrivés à bord d’énormes camions attelés à de non moins gigantesques remorques, désormais, ils font partie du convoi.

Michaël fait les présentations, Ekaterina, une jeune femme d’une taille au dessus de la moyenne, pourvue de cheveux d’un roux étincelant, ondulés. Un roux flamboyant très rare, une couleur lumineuse, resplendissante, ses mouvements de tête expédient un mélange de reflets, qui est l’équivalent du brame des cerfs en octobre. Les yeux d’Ekaterina sont verts, un vert sublime, son regard est exempt de toute notion timorée. En prime, Ekaterina affiche un sourire magnifique, elle expose des dents superbes, bien plantées, éclatantes et fortes. Malgré le froid, son uniforme souligne des courbes sublimes. Tous les camarades présents sont subjugués, la nouvelle venue, fait l’unanimité. Les deux autres conducteurs ont moins de succès, Vitalik, un très grand gabarit, roux avec des yeux verts, malgré cette similitude, il ne présente pas les mêmes attraits qu’Ekaterina. Le second est Dimka, un grand jeune homme très brun, au regard ténébreux. Les véhicules sont arrêtés au bord de l’unique route qui traverse cet endroit. Les maisons sont alignées de chaque côté, quelques rideaux bougent un peu, pas une âme ne se montre. Les groupes se sont formés, chacun déguste du thé très chaud, plus ou moins à l’abri du vent derrière les véhicules. D’autres s’éclipsent derrière les maisons, c’est le côté diurétique imposé par le thé. Ekaterina disparaît dans l’espace qui sépare deux maisons, elle s’éloigne avec célérité, le thé est un breuvage agréable, réconfortant, il impose certaines obligations à tous. Nicolaï regarde sa montre,

– Nous pouvons nous arrêter encore quinze minutes, nous sommes dans les temps. Wroclaw, l’étape pour cette nuit, n’est qu’à quatre vingt kilomètres, nous y seront largement avant la nuit ».

Ils opinent de la chapka, puis, comme s’ils s’étaient concertés, ils forment deux équipes, Michaël, Vitalik suivi de près par Dimka et Vittorio, disparaissent comme un seul homme en direction de la forêt, située derrière les maisons. Un endroit adéquat, qui permet de se soumettre aux règles impératives imposées par leur boisson favorite. Ils procèdent volontiers en compagnie, ce geste développe certains liens sociaux. Le convoi repart, deux heures plus tard ils arrivent à l’entrée de Wroclaw, là, le spectacle n’est plus le même, ce n’est que désolation. A cet endroit il est clair que des combats rapprochés ont eu lieu. Partout des véhicules détruits, des cadavres jonchent le sol, des civils abattus sur place, des animaux tués, les auteurs de ces actes, sont motivés par la rage de détruire. De nombreuses constructions sont en ruines, la route est défoncée, parsemée de trous plus ou moins profonds.  Le convoi arrive dans le centre de Wroclaw, à cet endroit de la ville, certaines constructions sont en partie épargnées. Nicolaï fait signe, le convoi s’arrête ici. Michaël entre en lisse, il prend les choses en mains, il dirige la manœuvre, les chauffeurs rangent leurs énormes véhicules aux endroits indiqués. Les véhicules sont alignés sur une grande place de forme carrée, sur le côté gauche une église majestueuse émerge, son clocher est miraculeusement intact. Nicolaï en tête, nous grimpons un escalier qui amène sur une esplanade, ou se trouve le porche qui donne accès à un grand bâtiment en pierre de taille. Une horloge orne le sommet de cet ensemble. Nicolaï ouvre une lourde porte aménagée dans le porche. Le bâtiment est désert, nos pas résonnent sur le dallage, dans le hall, deux escaliers symétriques conduisent vers les étages.

– « Nous y sommes, la partie située à gauche est l’espace consacré à nos camarades femmes, la partie droite est pour nous, des lits, bien entendu, pas d’électricité. »

Nous sommes tous fourbus, les camarades secrétaires se dirigent tout droit vers leurs quartiers. Au matin, c’est Michaël qui réveille Vittorio, une complicité doublée d’amitié s’est installée entre les deux jeunes gens, Michael n’ignore pas que Vittorio poursuit assidument des études anatomiques, qui se prolongent souvent jusqu’au petit matin. Vittorio et lui partagent les mêmes amours. Ils ne commentent jamais ces relations, ces jeunes femmes sont des soldats, des compagnons dignes d’estime, elles sont aussi leurs amies,

– » Sdrassvouïtie Vittorienko, le petit déjeuner sera prêt dans dix minutes, il sera servi dans la salle qui fait face au palier central. »

Toute l’équipe se retrouve dans une grande salle, assis autour d’une table massive et longue, les éléments qui composent le petit déjeuner sont disposés de manière à ce qu’ils soient accessibles à tous. Deux samovars ronronnent, leur musique signale que le thé bouillant est à disposition, elles le dispensent généreusement. Les mandibules s’agitent joyeusement, les plaisanteries fusent de toutes part, la fatigue est effacée, ils parlent, ils rient. Nicolaï, n’est pas en reste, il trône en bout de table, une place de chef ! Le camarade colonel possède un don précieux, il est capable de faire surgir de la vodka dans les conditions les plus inattendues. Deux bouteilles font le tour de la table, l’heure matinale n’est pas un obstacle, les deux flacons n’ont pas le temps de souffrir, en quelques battements de luette, ils sont réduits à l’état de vulgaires contenants dépourvus d’intérêt.   Nicolaï, regarde sa montre, c’est le signe avant coureur d’un briefing imminent,

– » Camarades, nous avons encore une bonne distance à parcourir pour arriver à Zielona Góra, départ dans vingt minutes, la route semble praticable sans trop de tronçons délicats, quelques surprises sont possibles, certaines parties peuvent être défoncées par les bombardements. »

Le temps est superbe, le printemps précoce tente d’envoyer l’hiver ailleurs, le ciel est d’un azur très clair et pur, pas une goutte de pluie en vue, nos amies secrétaires sont resplendissantes, enjouées. La route n’est pas très large, inutilisée par les autochtones, seuls des convois militaires l’empruntent, les traces montrent qu’elle est très fréquentée, cette route mène tout droit à Berlin. Plus tard, Nicolaï, arrête le convoi, cette courte étape est prévue afin de compléter les réservoirs de tous les véhicules.  La colonne se range sur le côté. Le convoi se trouve en pleine forêt, les conducteurs procèdent à quelques vérifications de routine, ils remplissent leurs réservoirs. Vittorio cherche Tamara du regard, elle lui adresse un sourire. Ekaterina est en conversation avec trois de ses camarades, elle l’aperçoit, lui adresse un geste théatral, ostensiblement exagéré, en guise de salut, Vittorio lui rend la politesse en utilisant le même style de sém

Le docteur capitaine, Leonid Arkaiev.

samedi 25 février 2012, 14:24:01 | poliakovAccéder à l’article complet

Chapitre VI — Le docteur Leonid Arkaiev.

Une fois à bord, les camions militaires bénéficient d’un confort assez spartiate, les courants d’air y règnent, ils sont dépourvus de portière et de vitres sur les côtés. Dimitri est assis au centre, Aliocha est au volant. Ils devisent à propos des patrouilles de la nuit passée. Depuis le départ, le camion traverse une épaisse forêt.

La route suivie n’a rien de commun avec un billard goudronné, il s’agit d’une espèce de chemin de terre boueux, assez large, très irrégulier, on peut le qualifier de défoncé. Le camion est brinquebalé d’un trou l’autre, le relief impose une vitesse réduite, cette portion de chemin est truffée d’irrégularités profondes, une espèce de gruyère géant.

Aliocha conduit avec beaucoup d’attention, il ménage les suspensions de son véhicule préféré, Vittorio se relaxe, à ce moment, il prend conscience de la liberté retrouvée.

La forêt défile, soudain, à droite, dans le sous bois, Vittorio aperçoit deux SS vêtus de noir. Ils traversent au pas de course le chemin forestier, qu’ils viennent de croiser. Il se saisit du pistolet mitrailleur posé à côté de Dimitri, saute du camion. Les deux SS continuent leur course, il s’engage rapidement dans le sous bois, fonce de manière à intercepter leur course.

Ils ne peuvent pas être loin ! Il les voit ! Là, devant ! Ils courent dans le sous bois, à une distance de quelques mètres. Le SS en retrait, se retourne en ouvrant le feu, un choc, accompagné d’une brulure fulgurante, lui traverse le bras droit. Il presse la détente de son PPSch, expédie une série de rafales courtes très rapprochées, les deux SS s’écroulent sous les impacts. Il se penche sur eux, machinalement, il ouvre leur chemise, saisis les plaques d’identité, les passe à son cou, détache les deux montres poignet. Un bruit de course rapide se fait entendre.

Il plonge à l’abri derrière un arbre, ce sont Aliocha et Dimitri qui arrivent au pas de course, à un rythme effréné. Sans dire un mot, Dimitri s’occupe immédiatement de son bras blessé, il confectionne un pansement compressif à l’aide d’une écharpe. Aliocha fouille méticuleusement les deux corps allongés, récupère les armes, vérifie leur groupe sanguin tatoué sur la face intérieure de leur biceps. Aliocha se redresse, le fixe en esquissant un sourire,

 

- Vittorio, tu veux bien me confier les plaques d’identité que tu as récoltées, juste pour quelques instants ?

 

Il lui passe les plaques, puis se penche pour récupérer une croix de fer, geste qui a été interrompu par l’arrivée de ses deux compagnons. Ceux ci l’observent, ils ne font aucun commentaire. Dimitri, secoue la tête de droite à gauche, un léger sourire fixé aux lèvres, un peu moqueur, visiblement il n’arrive pas à se décider, il ne peut pas choisir entre la satisfaction, ou exploser en reproches. Aliocha s’écrie,

- Le camion n’est pas gardé, on fonce !

Ils rejoignent le camion au pas de course, Aliocha se saisit immédiatement d’une trousse de secours placée sous son siège, il se transforme en infirmier, désinfecte abondamment les plaies du bras. Pose un bandage plat et large, serré juste ce qu’il faut, son geste arrête l’hémorragie, injecte une dose de morphine. L’avant-bras blessé est prit dans une écharpe, un vrai pro Aliocha. Ses deux compagnons se regardent, tournent la tête, le fixent, se regardent à nouveau, ils continuent ce manège en accélérant le rythme, en un mouvement alternatif syncopé, de plus en plus rapide, ils arrêtent, deux paires d’yeux bleu observent fixement Vittorio. Ils partent d’un rire sonore qui remplit la cabine, on se congratule, on se tape sur les épaules, les embrassades suivent, Aliocha extrait une bouteille de vodka, sous son siège-chapeau-magique, le grand modèle, ils boivent joyeusement, la tension disparait à mesure que la vodka se vide.

- Vittorio, voyager avec toi n’est pas de tout repos, l’adrénaline est un peu sollicitée.

-je n’ai pas réfléchi, Aliocha, pas eu le temps.

Ils rient de plus belle, en un instant la bouteille de vodka, est réduite à l’état de souvenir, Aliocha jette le flacon par la portière.

-Aliocha, veut tu me redonner les plaques, j’y tiens. Pour ma part, je serais heureux que vous deveniez les nouveaux propriétaires de ces objets.

Vittorio allonge le bras dans leur direction, la main à hauteur de l’épaule, puis il ouvre rapidement sa main valide, le geste, découvre les deux montres qu’il vient de récupérer sur les deux SS, elles sont bien en vue sur ce présentoir, sa main tendue bien à plat.

La dérision mène la danse, ils acceptent sans façon, son intention est claire, elle parle d’elle-même, pas de place pour l’ambigüité. Aliocha arrête le camion un instant pour attacher la montre à son poignet, Dimitri fait de même, ensuite, Dimitri prend note des indications portées sur les plaques, les restitue à Vittorio.

Deux heures plus tard, ils entrent dans Bierun, une ville délabrée, un spectacle désolant. Le camion s’arrête devant un bâtiment massif et sombre. Aliocha reste au volant, Vittorio le salue chaleureusement.

Accompagné par Dimitri, ils franchissent un grand porche doté d’une voute qui donne le vertige. La sentinelle leur adresse un petit salut amical, ils pénètrent dans le poste de garde, il y flotte un épais brouillard de fumée.

Dimitri s’en va, Vittorio, attend Sacha, un sergent infirmier qui doit le rejoindre au poste de garde, dès son arrivée ils montent à l’étage. Le bâtiment est ancien, construit en pierre de taille, ils parcourent un long couloir bordé par une série de fenêtres, leurs pas résonnent sur le parquet. Sacha frappe à une porte qui laisse passer de la lumière au travers d’un verre dépoli.

Ils sont devant le camarade capitaine médecin Dr. Leonid Arkaiev, l’un des mousquetaires, Igor l’a cité au cours de leur dernier entretien. Le regard bleu acier du médecin, se fixe immédiatement sur son bras en écharpe. C’est un homme de taille moyenne, les épaules larges, le cheveu blond pale, coiffé en brosse très courte, déterminé, énergique. Il est souriant, inquisiteur avec bonhomie, il veut savoir, soupeser, jauger, il doit être capable de mesurer les âmes, quand il en croise.

- Bonjour et bienvenue chez nous, camarade Vittorio, on va s’occuper de ce bras immédiatement, suis- moi, jusqu’à la salle de soins.

Vittorio est installé torse nu, en position horizontale, dans une salle aménagée en bloc opératoire de fortune. Elle est équipée d’une grosse lampe parabolique, le courant électrique lui, est absent, seul le carrelage qui tapisse la salle est encore fonctionnel. Le Dr. Leonid Arkaiev, examine son bras à la lumière que dispensent deux grosses lampes à pétrole, Sacha en tient une qui dispense la lumière au plus près possible.

Le camarade Dr. Leonid, désinfecte la plaie et les alentours, après avoir bien aseptisé, il examine attentivement la blessure.

- Camarade Vittorio deux projectiles t’ont atteint, l’un a traversé le deltoïde, l’autre le chef long du muscle biceps brachial. L’humérus est éraflé, mais exempt de fracture, aucun tendon n’est abimé, pas de veine détériorée, ces blessures n’auront pas de conséquences pénalisantes concernant la mobilité du membre. Les projectiles sont ressortis en traversant les muscles, sans rencontrer d’os ou de tendon, je dois désinfecter en profondeur, puis suturer les plaies, ce ne sera pas très long, je vais injecter un peu de morphine et un vaccin anti tétanique.

Cette description anatomique en guise d’explications, échappe quelque peu à l’intéressé, il n’en retient que la chose essentielle, son bras pourra fonctionner normalement. Ce qui est dit est fait dans la foulée, quelques points de suture plus tard, ils quittent tous les trois la salle de soins, Vittorio devra conserver le bras en écharpe pendant quelques temps.

- Vittorio, je ne peux pas rester plus longtemps, je suis logé au ré de chaussée, la pièce attenante est vide, tu peux y passer la nuit, Sacha va t’y accompagner, demain matin nous prendrons le thé ensemble, viens me retrouver vers sept heures, nous aurons le temps de faire plus ample connaissance, d’accord ?

- Spassiba, camarade Dr. Arkaiev, à demain, merci pour tes soins.

- Pas de problème, Vittorio, la médecine aux chandelles fait partie des surprises que réserve la guerre, à demain.

Le docteur s’éloigne rapidement, il disparaît dans l’obscurité du couloir, Sacha accompagne Vittorio au ré de chaussée, il ouvre la porte d’une pièce sans lumière et vide. Quelques instants plus tard, Sacha revient avec plusieurs couvertures. Il pose son sac à terre, étale les couvertures à même le sol, il s’étend, sombre immédiatement dans un sommeil réparateur. Une main tapote légèrement son épaule, il ouvre les yeux, un jeune soldat blond, le visage éclairé à la lueur d’une lampe à pétrole, se tient penché au dessus de lui. C’est Golia, un infirmier du troisième étage, il lui apporte un repas et du thé bouillant. La gamelle répand une bonne odeur de bortsch, le plat est accompagné d’un morceau de pain, d’un peu de fromage, de graisse d’oie aux graillons, et, luxe extraordinaire, un peu de sucre. il observe Golia, il est jeune, très jeune, ses yeux clairs ne sourient pas, en ces lieux, rien ne prête à la gaité. Vittorio fait honneur à ce repas, une fois terminé, il sort afin de repérer un peu les lieux, croise quelques soldats qui le saluent. Il descend au poste de garde, trois soldats sont présents, Michna est le responsable, il fait encore jour. Il éprouve une envie folle de marcher librement le long d’une rue, au hasard, comme ça, sans but, simplement pouvoir aller ou il veut, tester, jouir de sa liberté retrouvée. Il n’est pas possible de sortir du bâtiment, pas autorisé. La nuit s’installe très rapidement, l’obscurité envahit les couloirs, que faire ? Rien, il rejoint sa chambre à tâtons, s’enroule dans les couvertures, il s’endort. Il est sur pieds bien avant le lever du soleil, son bras blessé s’obstine à vouloir lui faire savoir qu’il est bien présent. Il se rend auprès de survivants, ils sont entassés dans les pièces de ce bâtiment, très peu d’entre eux parlent. Il grimpe au troisième étage, visite quelques chambres. Vittorio n’est pas accoutumé à ces images d’hommes allongés, qui souffrent, qui agonisent, à Auschwitz, les malades disparaissaient immédiatement, définitivement.  Vers sept heures, il frappe à la porte du camarade Dr. Leonid Arkaiev, le docteur l’accueille avec un bonjour exprimé d’une voix puissante. Le spectacle des survivants, pourrait le faire sombrer dans la morosité, Léonid a opté pour l’optimisme indélébile.

- Sdrassvouïtie camarade Vittorio ! Bonjour ! Assied-toi, prend garde la chaise est un peu instable, je sers le thé immédiatement.

Avec plaisir, camarade Dr. Arkaiev.

Sa voix est puissante, grave, une voix de basse, modulée comme celle d’un chanteur, nette, franche, bien articulée, elle attire la sympathie. Il se lève d’un bond, au fond de la petite pièce, un réchaud à alcool souffle à plein poumons sur le fondement d’un samovar ventru, dont l’habit d’argent a prit la fuite depuis longtemps, pour ne laisser que les sous vêtements de cuivre.

Le Dr. Leonid, sert le thé bouillant dans de grands bols, tous deux se régalent avec de belles tranches de pain noir, qu’ils recouvrent avec de la graisse d’oie persillée de petits graillons frits qui croquent sous la dent, ces graillons apportent une saveur particulière, un peu douce amère, les mandibules s’agitent en silence, ils savourent.

– Camarade Vittorio, que puis-je faire pour toi ?

- Camarade, Dr. Leonid, il ne m’a pas été possible de rester auprès du camarade Igor, existe-t-il un moyen qui permette de rejoindre la zone ou se trouvent les troupes américaines ?

En l’entendant, le docteur éclate d’un rire sonore,

– Camarade Vittorio, les zones de combats ne sont pas accessibles, les combats sont acharnés, d’autre part, il est impensable qu’une unité de nos troupes, ait un rapport direct avec nos alliés américains, cette fin de guerre, ressemble à une course au finish, à qui occupera le plus de territoires le premier.Hier le camarade Igor, Nicolaï et moi, étions en contact téléphonique. Igor s’est expliqué en détail avec le camarade colonel Nicolaï Mnouchkine, celui-ci s’est montré enchanté à l’idée de recevoir Vittorio le “Collectionneur” au sein de son équipe. Il en assume la responsabilité, en attendant la confirmation de notre ami et supérieur, Sergeï Iassoff, confirmation qui ne tardera pas, elle est en fait, une simple régularisation administrative. Igor te l’as certifié, pour toi, il n’est plus question, de centre de regroupement.

-  Merci pour ces précisions, Camarade Dr. Leonid,

- Camarade Vittorio, demain matin à huit heures, un camion te conduira à Katowice. C’est la ville qui abrite actuellement, les services du camarade colonel Nicolaï Mnouchkine.   Tes deux complices, les camarades Dimitri et Aliocha, te conduiront. N’écoutant que la voix de leur courage, ils se sont portés volontaires pour cette mission délicate. Elle fait partie des missions à haut risque, compte tenu d’un facteur qu’ils nomment : Imprévisibilité coutumière.

- Merci camarade Dr. Leonid ! A demain ! Il se lève, saisit la poignée de porte, le Dr. Leonid le rappelle,

– Vittorio, laisse tomber le formalisme et le grade, tu n’es pas militaire que diable ! Un peu de vodka va nous aider à écarter les idées sombres. Nous n’allons tout de même pas nous dérober, devant l’une des meilleures traditions russes, tout de même !

Il ouvre un placard, en extrait une bouteille de vodka accompagnée d’un pot de cornichons malossols.  Nous trinquons, les pensées sérieuses s’éloignent, nous échangeons toutes sorte de souhaits, nous invoquons la chance, celle qui décide de tout, ce soir, elle s’est enveloppée dans une robe de vodka, nous nous embrassons avec force accolades énergiques, de l’accolade russe ! Nous levons nos verres encore et encore. La bouteille se vide sans faire de manière, quand la capsule est ôtée, il ne reste aucune autre issue que de vider le flacon.

- Suis-moi, camarade, je vais jeter un coup d’œil sur ce bras et refaire le pansement.

Leonid, vérifie l’état du bras en question, il l’examine avec attention, désinfecte à nouveau, met en place un pansement confortable et propre.

- C’est beau, c’est propre, pas la moindre trace d’infection, voici une seringue graduée contenant plusieurs doses de morphine, à utiliser dose par dose, si la douleur devient par trop intolérable.

J’adresse de chaleureux remerciements à Leonid, nous nous quittons.

Au matin, Vittorio en compagnie de son sac de cuir, son seul bagage, rejoint le poste de garde. La vodka incontournable attend, la vodka est intemporelle, elle ne tient aucun compte de l’heure matinale, elle ne connaît pas les contingences, elle est là, fidèle au poste. Ils boivent dans une atmosphère joyeuse, ponctuée d’éclats de rires, de plaisanteries. Les nouvelles se répandent vite, très vite, peu lui importe, il est bien dans sa tête, il a retrouvé un embryon de dignité.

Dimitri et Aliocha arrivent, ils se joignent au groupe, leurs regards se croisent, ils n’éprouvent pas le besoin de parler, ils sont déjà de vieux complices, une camaraderie vieille d’à peine trois jours, mais néanmoins puissante les lie. Trois jours entrecoupés d’émotions, d’expériences partagées. Le camion d’Aliocha est devenu un endroit familier, il a sa place réservée sur le côté droit.

Aliocha les conduit parmi toutes sortes de ruines. Les polonais s’affairent dans les rues, ils ne relèvent pas la tête au passage du camion, leurs affinités avec les soviétiques sont de qualité médiocre. Les russes et les polonais n’éprouvent aucune d’empathie les uns pour les autres, c’est une longue histoire d’incompréhension, d’invasions répétées, de haine séculaire. Après avoir roulé près de deux heures, le camion arrive à proximité de Katowice, une ville partiellement réduite et en ruines.

 

Les nippons massacrent les dauphins dans la baie de Taïji,

Posté : 11 avril, 2012 @ 1:01 dans poliakov | Pas de commentaires »

Lever la tête, le regard,

équivaut à lire une condamnation létale,

ma compagne, ne désire pas changer d’horizon,

elle veut ignorer, qu’il existe des ailleurs,

ces interrogations troublent sa sérénité,

la pensée, les rêves, sont terres d’accueil,

des climats, sous lesquels la vie est plus douce,

impriment de couleurs chatoyantes le temps qui passe,

à chaque instant, la capacité de nos sabliers décroit —-

 

elle est devenue une partie de moi,

la planter là, impossible,

ma sensibilité est formelle,

alors, perdurons ensemble,

cote à cote,

attendant une suite,

qui sera une fin —-

 

à la manière des dauphins,

de la baie de Taïji,

que les nippons, si cultivés,

si intelligents, si polis,

piègent, massacrent à loisir,

dans ce monde, nul ne s’émeut,

les dauphins aiment les humains,

incapables d’imaginer une telle cruauté,

les nippons chassent,

l’eau de la baie est rouge,

couleur de massacre,

couleur d’avidité,

couleur, prédateur impitoyable,

rouge hémoglobine —-

 

ceux qui s’activent en dépeçant,

devenus couleur du sang, des mammifères,

innocents, qu’ils découpent,

mécaniquement, sans état d’âme, 

ces amateurs de poisson,

ne font aucun quartier,

rien ne peut les émouvoir,

ni les détourner de leur travail de boucherie, chirurgicale —-

 

les autres humains observent,

nul ne dit mot,

ils ne songent qu’à l’avenir incertain,

qu’ils laisseront à leurs enfants,

progénitures chéries,

deviendront rapidement comme eux,

cohortes de lâches, de couards, 

le milieu dans lequel nous évoluons, est abêtissant,

il transforme les humains, en larves apathiques,

dommage, potentiellement,

l’homme vaut mieux que ça. —-

Réalité, sauce Protoxyde d’Azote,

Posté : 25 février, 2012 @ 2:59 dans poliakov | Pas de commentaires »

    Le gaz hilarant fait planer très haut,

                                   je suis déjà venu ici,

                                   étrange vibration de

                                   ce bon vieil univers,

 

                 le gémissement nasal sous la roulette du dentiste,

                 chante contre le nostalgique,

                 piano mécanique fixé au mur,

                 insistant,familier, pénétrant

                 la dent, ou ai-je déjà entendu ce

                 foutu air de Jazz ?

 

                             L’univers est un vide

                             dans lequel existe un trou de rêve

                                              le rêve disparaît

                                                      le trou se ferme

 

                                                      l’importance individuelle,

                                                      factice, disparaît à jamais,

 

 C’est le moment d’aller

à l’intérieur ou de sortir de

l’existence il est

important, de comprendre 

le secret de la boite

                magique.

 

 Sortir de l’univers

par le truchement de l’oxyde d’azote

anesthésier la conscience de l’esprit,

 

 le chiliasme est un rêve impersonnel

un des nombreux, rêves tout simples

 

 La tristesse de la naissance

et de la mort, la tristesse de

passer de rêve en rêve,

les adieux répétitifs

                    aux formes…

disant un non-adieu à ce

qui n’existe pas,

 

 le maître de Zen en fureur déchire les Soutras

et la douleur de cette contrariété

les visages et les culs, des Jésus et Bouddhas

chacun d’eux traînant son univers

au dessus de la neige mentale des pôles,

comme la hotte d’un Père Noël dément,

tous les événements auront leur chance,

même Dieu viendra une fois ou deux,

Satan sera mon ennemi personnel

 

détend toi et meurs—

le processus va se répéter

naître! naître!

retour chez ce vieux dentiste

                              souriant—

 

Adonaï  Echad

ce n’est pas Un mais Deux

non pas deux mais une infinité—

l’univers naît puis meurt,

      en séries sans fin, dans le cerveau !

 

 A quoi bon éviter les rats

et l’horreur, se cacher des flics

    et des roulettes de dentistes,

  quelqu’un  inventera

          un Auschwitz-Birkenau-Sobibor tout près

—  rêves de fourmis

        plus drôles

          que les nôtres

— Il obtient plus d’eux

     rapidement et semble

     donner moins qu’une

      merde —

 

       O Flots de probables

        et improbables

        Univers —-

 

    Tout le monde a raison,

     les mots ne sont pas innocents,

    ils sont dotés ,

         d’une existence transitoire,

          qui leur est propre, —–

          

                              

vision cosmogonique,

Posté : 28 juin, 2011 @ 3:02 dans poliakov | Pas de commentaires »

 

Parce que ce monde repose sur une aile acérée,

ce qui adviendra demain, 

nul humain, ne le peut le savoir,    

        je suis prêt pour la désintégration de mon esprit,

        déshonore-moi, œil de la terre,

 

      attaque mon cœur hérissé, répand la terreur,

        saute sur moi, meute de chiens pesants, salivant la lumière,

           dévore mon cerveau, en un flux sans fin de la conscience,

               je crains ta promesse, de faire hurler de peur ma prière, 

 

descendez, Lumière du Créateur & Dévoreur de l’humanité,

bouleverse le monde, dans sa folie de bombes et de meurtres,

 Volcans de chair sur Londres,

    sur Paris, une pluie d’yeux

tombereaux de cœurs angéliques,

traînant les murs du Kremlin

  

lamelle d’une coupe du crâne de la lumière, à New York

multitude de pieds empierrés, sur les terrasses de Pékin

voiles de gaz électrique, descendant sur  l’Inde

villes de bactéries, envahissant le cerveau

l’âme s’échappe, en un caoutchouc, 

faisant onduler, les bouches du paradis-

 

descendez C’est le Grand Appel,

c’est leTocsin de la Guerre Éternelle,

c’est le cri de l’esprit, tué dans les nébuleuses,

c’est la cloche d’or de l’église, qui n’a jamais existé,

c’est le boom, dans le cœur d’un rayon de soleil,

c’est la trompette du lombric infini, jusqu’à la mort,

l’appel de la castration sans mains,

qui veut saisir, les semences d’or de l’avenir,

à travers le séisme et le volcan du monde
 

ensevelis mes pieds sous les Andes,

éclabousse le Sphinx avec mon cerveau,

drape ma barbe et mes cheveux,

sur l’Empire State Building
 

couvre mon ventre avec des mains,

couvertes de proliférations cryptogamiques,

remplis mes oreilles avec ta foudre, aveugle moi,

avec un arc en ciel prophétique,
 

Que je goûte l’amer d’être enfin,

que je touche tes génitales dans le palmier,


que la grande majorité de l’avenir, entre dans ma bouche,

au son de ta création, à jamais à naître, 

beauté invisible à mon siècle! 

le Séraphin fait l’éloge de ton nom,

toi même, en une fois, dans une énorme bouche de l’univers,

fait une réponse de chair —-

 

ton appétit, insatiable, transcende vers le néant,

laisser ce qui est familier, aller vers le séisme originel 

les humains croient qu’ils sont nés pour être heureux,

axiome, justifiant toutes les bassesses,

la solitude en est l’antichambre,

l’ennui, est imperméable aux gouttes de l’élixir d’éternité,

les eaux du Gange, en témoignent sans relâche —-

 

le nom de la Mort résonne, dans les nombreux esprits des mondes,

la clef de la vie, se trouve finalement,

                                                      en nous-mêmes

nous, qui naissons pour vieillir, puis mourir,

cet inévitable destin, interroge les humains,

              empierrés dans l’évolution,

                  avant l’échéance de l’inéluctable finalité,

                  la Pachamama, n’a plus de velléités d’intervenir,

                  ses enchantements légendaires, sont devenus obsolètes, 

                  espérances irrationnelles, fantasmes,  

                                           pupilles écarquillées,

                                             ultime étonnement,

                      juste avant la fraction de seconde finale. —-

 

 

Sieste agitée,

Posté : 24 juin, 2011 @ 6:07 dans poliakov | Pas de commentaires »

 

Étendu sur le canapé de ma chambre, j’aperçois,

une foule de visiteurs qui défilent, plus ou moins éméchés,

lapins chapeautés, tapent en cadence sur des tambours,

souris endimanchées, portant des chapeaux pointus enrubannés,

des oies, de pointe casquées, qui marchent au pas du même nom,

elles passent, en rangs serrés, tambour major, musique en tête,

certaines d’entre elles, jouent du fifre ou de la flûte traversière,

au style, on repère aisément, le son remarquable, 

produit par les anciens élèves du regretté, Jean-Pierre Rampal,

leur virtuosité, leur technique, font honneur au maître, aujourd’hui disparu, —

 

les plus remuants, sont sans aucune contestation possible,

les anges gardiens, droits dans leurs bottes, affublés d’ailes multicolores, 

vêtus de collants, qui moulent leurs corps diaphanes,

confirmant, l’incertitude de leur sexe,

virevoltent, tourbillonnent, exécutent des plongeons en piqué,

on pourrait penser, qu’ils ont dérangé un nid de frelons mahousses,

ils se comportent comme des rapaces, fondant,

sur une proie, émettant des sifflements effrayants,

à l’instar des Stukas, expédiés en l’an de disgrâce 1936,

cadeaux, d’Hitler et Mussolini, destinés au Caudillo,

               Stukas, accompagnés en prime, par la légion Condor,

                prémices, exercices en grandeur réelle,

                initiations, préambule barbare, 

                inférieur, s’il en est, au comportement,

                réservé, à la Pologne, persécutée à l’Est et l’Ouest,

                    par deux ogres de même nature,

                    qui, tous deux, prétendent « guérir » le monde, —-

 

 en fermant les yeux, j’entends des bruits de bottes accompagnés 

par les cuivres de Wagner, campées sur des chevaux caparaçonnés, 

les walkyries, cheveux au vent, envahissent la pièce,

musique assourdissante, mes pilosités se dressent sur mon crane,

des images de mon passé défilent, oubli impossible —

 

 inutile d’adouber Clausewitz, le recours à la guerre,

est la confirmation de la stupidité du genre humain,

des chefs, ceux qui dirigent, qui manipulent, avec avidité,

à l’aide de discours enflammés, ils leur procurent,

des spasmes semblables à un coït monstrueux, interminable,

ceux là, ces chefs, poursuivent un rêve de grandeur,

au sein duquel, il n’y a pas de place pour l’homme,

il n’est qu’un médium, un outil, que l’on peut casser,

ils ne respectent pas, ce hasard extraordinaire, la vie, —

 

le Caudillo,le Duce,le Führer, tous trois adulés,

par des foules de moutons, obnubilés, abêtis, anesthésiés,

en état d’hypnose, ils sont fin prêts, prêts à mourir pour eux,

ils leur font miroiter, une vengeance qui ne les concernent pas,

les harangues transmettent un effet hypnotique,

tous, souffrent du même syndrome, le bras droit tendu,

raide comme piquet, pointé vers un ennemi imaginaire,

il n’y a pas d’ennemi, peu importe! On va en fabriquer un !

innocent, qui sera responsable de tous les maux,

la foule exulte, hurlent les noms respectifs de ces surhommes,

qui les mèneront, vers un succès, un bonheur éternel ou presque,

c’est la jouissance, le symposium de l’extase, —

 

ils tentent d’amadouer Thànatos, de l’émouvoir,

ils sont des anges, ils devraient savoir,

qu’il est dangereux pour leurs ailes, de tergiverser avec elle,

cette faucheuse ultime, wagon de queue pour humains,

celle qui transforme toute existence terrestre en souvenirs,   

obtenir une remise de peine, pour bonne conduite, est tache ardue,

 intraitable qu’elle est, la madame, je te fais la tête en os, 

à moins que vous ne connaissiez son point faible,

eh oui, madame n’est pas parfaite,

elle aussi a son talon d’Achille, — 

 

la seule façon de la contrer, c’est de l’attendre dans un coin noir,

lui coller furtivement, un pain mahousse sur sa tronche antipathique,

plus le coup est puissant, plus madame est satisfaite,

la commotion, lui trouble la mémoire, vous mordez le tableau ?,

elle ne sait plus ou elle habite, elle en oublie, ce pourquoi elle est venue,

ça lui fait des vacances, et vous, vous jouez les prolongations,

la mémère repart bredouille, expliquer cet échec à son taulier, —

 

les démons qui m’habitent sont innombrables,

ils sont la cause d’un embouteillage à l’orée de ma survie, 

ils persistent, avec un manque de courtoisie évident, 

désirent franchir, le chambranle de la porte d’entrée, 

vêtus de couleurs vives, cuirassés de lunettes solaires, 

ils accourent en rangs serrés, au coude à coude, 

ils défilent en arborant des panneaux, sur lesquels on peut lire:

“la retraite est une arnaque!”, c’est l’antichambre de la mort,

elle génère l’ennui, l’ennui, offense majeure à la vie,

l’ennui, est le cousin germain de la déprime, la perte d’intérêt,

 

c’est lui le principal pourvoyeur, des salles de réanimation, —

ils continuent en exécutant une farandole endiablée,

qui n’est pas sans rappeler,les plus belles soirées,

passées chez madame Angèle, un lieu mémorable,

les démons répandent les peurs, celles qui réduisent les esprits,

manière de Jivaros, façon porte clef collector,

qui enserre les sésames d’un autre monde hypothétique,

un monde parfait, promesse cléricale sans certitude, —

 

psychanalystes, dont le métier consiste à envelopper,

appliquer un bandage salvateur, sur vos idées négatives,

ils sont persuadés, que je présente un peep show,

mais voilà, le lourd rideau de velours rouge,

termine sa course, idée que j’ai rangée dans un tiroir,

l’espoir, c’est toujours vouloir repousser les limites,

jusqu’à l’instant ultime, quand elles vous tombent sur la tronche,

nonobstant ses surprises, ses défauts, il n’existe rien,

 

rien de plus passionnant que l’existence, rien, —

souvenirs constitués de quelques moments,

d’hyperlucidité, de connections intenses,

qui font reluire l’emballage cadeau,

et nini, quand c’est fini, c’est bien fini.

il reste le conseil des “Comedian Harmonists”,

qui susurraient, dans les oreilles d’Hitler,

“Amusez-vous, foutez vous de tout,  

la vie entre nous, est si brève,” —

 

dans le même temps, Adolf et son âme damnée, Herr Doktor Goebbels,

se tapaient sur le bedon, en constatant que tous les dirigeants

d’Europe et d’Amérique, se dégonflaient comme des baudruches,

ils étaient là, culotte en main, attendant impatiemment, cette monstrueuse sodommie,

Staline, leur flanquait une trouille bleue-vert de gris, —

 

occasion de constater cette lâcheté endémique, héréditaire, 

les trains ont roulé, sans la moindre intervention de qui que ce soit,

ils apportaient leur quota de génocide, de mort atroce,

sans que jamais la moindre bombe vienne ralentir,

                       ce mouvement infernal, meurtrier,

                       et ce, jusqu’à l’arrivée des soviétiques,

                              cette vision ne me quittera jamais, 

                                    elle me rejoint toutes les nuits,

providence, faites que l’âme de ces juifs hongrois,

                                    derniers sacrifiés,

                                    sur l’autel glacé d’une obsession génocidaire,

             faites, qu’ils n’oublient pas de venir vous tirer les pieds,

                                   afin de se rappeler à votre bon souvenir, —

 

fait tomber la foudre,

sur leur destin de franchouillards,

qui, en catimini, oeuvrent afin de réhabiliter,

le sieur Louis Ferdinand Destouches, dit Céline,

tout est de la faute de son papa, il était antidreyfusard !

Céline, un besogneux, il a finalement rejoint son éditeur, 

 Robert Denoël, flingué à bord de son automobile en 1945,

Par le projectile d’un colt du même calibre,

La boucle fut bouclée jusqu’au plus serré du ceinturon….. 

                                                               Amen —

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Symphonie sous beuze légalisée,

Posté : 16 juin, 2011 @ 9:33 dans poliakov | Pas de commentaires »

 

je les vois, ces petites lumières de toutes les couleurs, accrochées à la vie, 

elles scintillent, elles dansent, elles farandolisent, elles sont magnifiques !

l’arbre de vie, immense sapin, sur lequel sont suspendues,

des myriades de petites lumières, elles brillent, scintillent de plaisir,

combien sont-elles ? Nul ne le sait, le miracle de la vie y apporte son énergie,

au fil du temps, petit à petit, certaines d’entre elles vacillent, puis s’éteignent,

le temps s’écoule, l’issue est incertaine, toutefois, l’espoir est toujours présent,

c’est lui qui règle la cadence, de l’extinction de ces lumignons symboliques,

le prisme ne décompose plus les couleurs, l’arc en ciel est abâtardi,

les sentiments vils, rampants, envahissent des esprits embués de cynisme,

composer, composer avec soi, jusqu’à quand, l’oiseau ne dit rien, il est devenu muet,

son plumage terne, poisseux, n’assure plus l’étanchéité indispensable à sa survie,

les crapauds buffles, planqués bien au chaud, dans le placard,

qui laisse échapper des volutes de fumée pas encore légalisée —

 

les souris guettent à la sortie de leurs trous, n’osent pas pénétrer plus avant,

ma pièce ressemble à un marécage embrumé, au petit matin,

pour se voir, un radar de dernière génération, serait bien utile,

du type qui sonne, avant de vous piller quelques points, et des brouzoufs,

une compagnie de petites grenouilles vertes, vient d’arriver,

chacune d’elles, fait de la musique à l’aide d’une herbe coincée entre leurs doigts,

cet orchestre vous redonne une idée, du bruit généré par les tirailleurs écossais,

quand ils chargeaient au son des cornemuses, à El Alamein, ou ailleurs, on s’en tape,

la soirée est jeune, il va falloir se ménager, afin de tenir jusqu’à l’aube,

quand le soleil se lèvera, nous entonnerons un chant en l’honneur,

du grand nul, qui inventa cette fête à la noix, qui prive de sommeil,

la musique, ou plutôt le bruit, n’autorise pas le moindre rêve,

les évènements, ordonnent de compter les pièces de monnaie,

empilées dans des sacs à pomme de terre, pleins à ras bord,

quoi qu’il arrive, je pourrais toujours offrir un sandwich au poulet,

ou un plat roboratif, d’une restauration rapide quelconque —

 

 la vie ne vaut la peine, qu’en présence d’une femme qui vient l’épanouir.

quand le destin en décide autrement, ne restent que les souvenirs,

résilience inutile, l’appréhension des jours à venir,vient oblitérer l’horloge,

quitter l’existence, n’est pas facile, respirer est si agréable, machine merveilleuse,

les regrets, denrée inutile, accompagnent les voyageurs, qui demeurent lucides,

jusqu’à la dernière fraction de seconde, ce sera ma dernière pensée,

mon dernier soupir, sera pour ce miracle, plus ou moins ignoré,

par tout ce qui vit, qui en bénéficie à chaque instant,

il n’est pas nécessaire d’être classé philosophe de haute volée, 

pour ressentir ce don fabuleux, consenti par le hasard,

miracle incommensurable, dont nous disposons pour un temps hypothétique,

les jeunes gens le trouvent parfois long,

les anciens, disent qu’il est court, nul ne peut les entendre,

manière de temps des cerises, et autres pendants d’oreilles…  —-

                                  

 

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