LEO POLIAKOV.

Prière de déposer les béquilles et autres déambulateurs à l'entrée, d'avance merci !

Chapitre XXXIX : LA PROPOSITION DE BABIK,

Classé dans : poliakov — 7 mars, 2015 @ 12:22

 

 

Après cette journée, il a hâte de rejoindre Douchka à la base d’Aviano. Ils n’ont pas de nouvelles informations susceptibles de les conduire vers une rencontre des trois couples de gitans, et du petit Mihaï. Ils décident de quitter Aviano pour Paris.

Harry les conduit à l’aéroport de Ronchi, leur avion les dépose à l’aéroport du Bourget. Karl, a réservé une suite à l’Hôtel Crillon, les fenêtres s’ouvrent sur la place de la concorde, la vue est enchanteresse. L’atmosphère est curieuse, la moitié de l’hôtel est occupée par des officiers de l’armée américaine, qui stationnent à Paris. Le temps est magnifique, ils effectuent une promenade en taxi, un taxi G7, vaste, et confortable, dans lequel les passagers sont assis sur des fauteuils très confortables, recouverts de velours rouge. Le trafic automobile est plus que fluide, les véhicules sont rares, ils regardent défiler les endroits les plus caractéristiques, les plus spectaculaires de la capitale. Douchka l’observe avec attention, elle se rend compte qu’il est familier avec cette ville. La situation, les circonstances, lui donnent l’envie de lui narrer brièvement quelques anecdotes concernant son enfance passée dans cette ville, le dernier épisode étant tragique, très pénible pour lui, il ne tient pas à gâcher l’atmosphère agréable, qui règne à l’arrière du taxi, il choisit de s’abstenir.

Le lendemain, un taxi les conduit à la porte de Vanves. C’est aux alentours de ce quartier, que vivent les familles appartenant à ce groupe de gitans sédentarisés dont on leur a parlé. Certains d’entre eux sont logés dans des HLM. Ils se rendent à l’adresse, qui leur a été indiquée en Espagne. Ils sont dans l’une des cours d’une cité HLM, bâtie en bordure la porte de Vanves. Les immeubles sont en briques rouges et beige clair. Ils repèrent l’escalier, l’ascenseur les conduit à l’étage indiqué. Une femme les accueille. Elle de petite taille, assez forte, le cheveu noir jais, ses sourcils noirs, soulignent ses yeux très foncés, le teint mat, enjouée, très hospitalière. C’est Tavi, pour les tsiganes, le prénom ou le surnom, sont plus importants que le patronyme, il définit la personnalité, il colle au plus près de la personne en question. Trois de ses garçons sont présents, des notes de guitare s’échappent d’une pièce voisine dont la porte est ouverte. Les visiteurs, n’ont pas pu les prévenir de leur arrivée, chez les tziganes cette formalité n’existe pas, un visiteur arrive quand il en a envie, s’il ne trouve personne, il revient. Douchka est en conversation animée avec Tavi et ses deux filles, elles s’expriment en romani. Il se dirige vers la chambre dans laquelle on entend le son de guitares. Les trois garçons de Tavi jouent. Kanot, une copie de sa mère, très mince, presque maigre, de petite taille, cheveux noir, aile de corbeau, les yeux aux orbites enfoncées, le regard ténébreux. Il porte une fine moustache noire, vêtu d’un costume impeccable, une chemise claire et cravate sombre. Il joue, ses yeux sont clos, une cigarette se consume au coin de ses lèvres, un sourire à peine esquissé, éclaire son visage. Baba, est également vêtu très soigneusement, de taille moyenne, très brun, ses yeux ont la même forme que ceux de sa mère. Il est très mince, de la même taille que ses frères, coiffé avec une raie sur le côté, ses cheveux sont gominés, ils envoient des reflets bleutés, à chaque mouvement de tête. Le troisième, visiblement le cadet, Chrisso, à des cheveux châtain clair, des yeux, identiques à ceux de sa mère, il est de la même taille, très mince, les attaches fines et élégantes, il esquisse un sourire de bienvenue, sans dire un mot.

 Sur le lit une guitare est là, désœuvrée, il la saisit et se joint à eux. Baba est un guitariste spécialiste de l’accompagnement, il est excellent, Chrisso et Vittorio, croisent des mélodies, sur lesquelles ils improvisent. En un instant, ils ont fait connaissance, la musique les a présentés. Kanot utilise une petite guitare noire, cet instrument ressemble à un jouet pour enfant. Il en tire des sons extraordinaires, ses notes sont précises, claires comme des gouttes de rosée. Les notes quittent l’instrument sans difficulté apparente, les paupières de Kanot sont closes. En quelques secondes, c’est lui qui mène le jeu, qui oriente, qui choisi les thèmes. Il fait preuve d’une dextérité, d’une vélocité époustouflante, et surtout d’une imagination incroyable. Les notes fusent en chapelets, elles sont le reflet de sa créativité. La cendre s’allonge au bout de sa cigarette, il joue. Par le truchement de la musique, le temps à passé très vite, combien de temps ? Le visage de Douchka apparait dans l’encoignure de la porte, elle fait un petit signe de tête, nous partons.

 L’hôtel Crillon, ce territoire mi américain, mi français, les attend, la façade leur adresse un clin d’œil. Ils n’ont pas envie de bouger, ils dinent dans leur chambre. Douchka a composé le menu, et même un peu plus. Le hasard est un monsieur plein de ressources qui ne cesse réserver des surprises. Il a installé une jeune femme superbe, qui se promène dans cette chambre complètement dévêtue. Douchka souris, elle fourbi ses armes favorites de manière suggestive. Il ne se lasse pas de Douchka, toujours surprenante, toujours différente. Chaque instant, chaque minute, est un étonnement, il rend grâce à la providence, cette dame qui a concocté la rencontre de deux êtres fabriqués pour être imbriqués, inséparables, à l’image de quelques oiseaux des iles. Pendant quelques instants, ils mesurent leur capacité à soutenir un corps à corps sans merci, qui va mettre en œuvre toute l’imagination dont ils disposent. Un duel amoureux, qui fera table rase de tous ceux qui ont précédé, une rencontre, digne des meilleurs gladiateurs. De héros de lites amoureuses, d’enlacements instinctifs, parfois complexes. La nuit s’annonce longue, très longue. Les discussions et commentaires concernant cette journée sont reportés au lendemain.

                                                *****

 L’après midi du jour suivant, ils reviennent chez Tavi. La communauté tzigane qui réside dans ce quartier, organise une fête en fin de journée, ce sera l’occasion d’entrer en contact avec des personnes qui détiennent peut être des informations à propos de la famille Dimitrievitch. Les personnes présentes sont exclusivement des femmes, accompagnées de leurs enfants les plus jeunes. Qui jouent, qui rient, qui crient, courent dans toutes les directions possibles. Il salue à la cantonade, puis se dirige vers les autres pièces, il espère y rencontrer un des garçons. Ils sont là tous les trois. Attentifs, l’oreille tendue, ils écoutent un enregistrement gravé sur un grand disque de vinyle. Ils me saluent d’un petit signe de tête, ils passent et repassent une phrase musicale qu’ils souhaitent retenir. Ils la jouent, encore et encore, ensuite, ils reproduisent le phrasé sur leur guitare. Un autre jeune homme est présent, c’est Néné, une paire d’yeux très vifs, les cheveux blond roux, frisés, mince, habillé d’un costume droit, gris clair, très élégant. Il est de la même taille que ses cousins, la tête penchée, lui aussi écoute attentivement le passage en question. Ils ne lisent pas la musique, ils doivent mémoriser les mélodies. Ils y consacrent beaucoup de temps. Néné est un de leurs cousins germain, il est très bon guitariste, son style est différent. Il pratique un jazz, qui provient en droite ligne d’outre atlantique, de la côte Est des Etats-Unis. C’est le be-bop, plus lent, plus cool, plus intellectualisé, moins rythmique que le swing, en vigueur auprès de ses cousins. Ils quittent l’appartement, en compagnie de Kanot, Baba et Néné, ils se rendent vers un café voisin, qui a été loué pour la soirée. Chrisso viendra plus tard, le temps est très doux, ils marchent tranquillement, à quelques mètres de l’entrée du café, ils croisent deux hommes et une femme, l’un des hommes, dit intentionnellement à voix haute,

- Encore une fête pour les voleurs de poules.

 Sans un mot, Kanot marche en direction de cet homme, un bruit sec se fait entendre, comme si on venait de casser un morceau de bois sec. L’homme est étendu au sol, il s’est endormi instantanément, grâce à l’anesthésique dosé avec soins, à la pointe du menton, par le docteur Kanot. Il revient vers nous, sans aucune hâte, pas un de ses cheveux n’a bougé. Aucun commentaire de notre part, sa démonstration parle d’elle même, l’incident est clos.

Le café est situé à deux pas de la gare ferroviaire de la petite ceinture, station de la porte de Vanves. Les portes vitrées s’ouvrent sur une grande salle avec un bar. Une autre porte, donne accès à une vaste salle de forme rectangulaire, capable d’accueillir ceux qui viendront à cette fête. La salle voit arriver, plus de deux cent personnes, des musiciens jouent, on boit, on mange, un nuage de fumée flotte, ça et là les personnes sont installées par petits groupes. Un peu partout, sans ordre précis, le centre de la pièce est dégagé, des femmes et des hommes viennent s’exprimer en chantant ou en dansant. De tout jeunes enfants dansent, sous le regard attendri de leur mère. L’ambiance est celle d’une fête gitane, comparable à celle à laquelle nous avons assisté à Huelva. Certains sont vêtus de façon traditionnelle, d’autres, portent des costumes classiques très élégants. Les visages sont mats, les cheveux sont noirs. A travers les siècles, ils ont conservé les traits ancestraux, des diasporas venues du Pendjab. Les musiciens se succèdent, la musique flamenca réveille, fouette les énergies. Les guitares répandent cette musique en trilles sèches, rapides, brillantes, qui caractérisent le flamenco. Les chanteurs, les chanteuses, se donnent joyeusement sans compter, la musique rend heureux. La joie, ils en distribuent généreusement, en exprimant la leur. Le centre de la piste voit défiler toutes sortes de danseurs. Les gitans assis, participent au rythme en l’animant avec des palmas. Rien n’est apprêté, personne n’a préparé, ou répété quelque chose de particulier. L’envie de jouer, de participer, de danser ou de chanter, tout ça compose la fête. Kanot et Baba prennent place pour jouer, immédiatement, le brouhaha cesse, le silence se fait. Quand Kanot joue, on l’écoute attentivement, ses qualités sont connues, tout le monde tient à écouter ce musicien hors pair. Kanot, ne joue dans aucun club, il ne veut pas être tenu par des obligations, encore moins par un contrat, il n’a jamais gravé de disque, il ne tient pas à être connu, parfois, il accepte de faire partie de l’orchestre qui joue en plein air, à côté de chez lui.

 Les deux frères nous embarquent à bord de leurs harmonies, nous font profiter de leurs vagues imaginatives. De Gus Wieser à Django Reinhardt, Kanot joue, les notes s’égrènent, les mélodies s’échappent de sa guitare. Sa cigarette est en place au coin de ses lèvres, sa virtuosité aussi, paupières baissées. Il semble jouer pour lui, peu importe, il est généreux, nous en profitons tous, nous sommes sous le charme. Quand Kanot joue, il n’est plus introverti, il est lui, il le dit avec des notes, il l’exprime, sans avoir rien à prouver.

 Les guitares flamenca viennent remplacer Kanot et Baba, elles viennent pétiller, frétiller, ajouter des couleurs, des rythmes endiablés, joyeux, des seguedillas, sevillanas, fandangos. Ce soir pas de tristesse, pas de mélancolie, le jaleo gitano, et son rythme endiablé, est la synthèse de la joie collective. Des chants auxquels tout le monde participe, simplement pour dire, je suis là, j’aime la vie, j’aime vivre.

 Tous les sens de Douchka sont en éveil, Douchka voit défiler les souvenirs d’une enfance perturbée. Elle est au centre de l’attention des gitanes de tous calibres, bigarrées ou non, jeunes ou moins jeunes, elles veulent lui montrer combien sa présence compte pour elles. Elles racontent, elles rient aux éclats, les rires découvrent des dents éclatantes, qui luisent dans la pénombre, en fulgurances de couleur claire. Les hommes forment un clan à part, c’est la tradition, ils boivent, ils fument, ils discutent entre eux, ils se comportent comme s’ils n’étaient pas concernés par les discussions animées des femmes, de leurs épouses. Ils seront très rapidement informés de tout ce qui se dit, tout, dans le moindre détail. Les femmes sont le pilier social de la communauté, surtout les femmes mariées d’un certain âge. Elles assument tout, tous les évènements importants de la communauté. Dans ce monde en réduction, toute la comédie humaine est présente. Certaines d’entre elles fument et boivent, quelques femmes plus âgées fument la pipe. Cette fête, cette réunion, ce mini branle bas de combat, est le moyen le plus efficace d’obtenir les avis de la communauté. A cette occasion, toutes les familles sont présentes, le bouche à oreilles transmet les nouvelles. La transmission est largement assurée par les femmes, elle est rapide et efficace. Ce sont elles qui se chargent de toutes le taches routinières, les clefs de voute de ce temple, le plus souvent, elles font vivre leur famille. Elles sont très habiles dans tous les domaines, lorsqu’il s’agit de vivre, ou de survivre. Les hommes, jouent un peu les matamores en apparences, ils semblent jouer une partition qui appartient à un autre registre.

 Douchka apprend que des membres de la famille Dimitrievitch, ont vécu ici durant une année, au cours de la guerre, en compagnie d’autres tziganes. Ils étaient installés dans ce quartier, sur la bande de terrain vague qui sépare Paris des banlieues. Ils sont arrivés en 1939, ils ont ressenti un sentiment d’insécurité, ils sont allés voir ailleurs, c’est le lot des nomades.

Debout près du bar, Vittorio discute avec Néné, ils sont du même âge, il est enjoué, souvent un peu moqueur, à la manière d’un enfant turbulent. Néné est passionné par le Jazz moderne, il lui explique qu’il gagne sa « vie matérielle », en récupérant des métaux, sous l’égide d’un de ses oncles plus âgé. Celui-ci, possède un chantier important, tout près d’ici, à Malakoff, la banlieue située de l’autre côté des fortifications. Depuis quelques instants, Néné lui parle de son oncle Saran, il est parmi eux ce soir. C’est un homme de cinquante ans, habillé avec goût. Les deux frères de son oncle sont présents également, ce sont Babik et Guigui, tous deux très bruns. Babik est un homme de très haute stature, mince, très bel homme, il est vêtu avec gout et raffinement. Guigui est petit, râblé, taillé comme un lutteur, ils travaillent ensemble. Vittorio a eu une longue conversation avec Babik, en apparences ils ont parlé de tout et de rien. Une espèce de conversation test, c’est la sensation qu’il a ressenti. Ils tâtent délicatement le terrain, dans quel but ? Mystère. Il écoute l’approche dithyrambique de Néné, un véritable labyrinthe.

 

 

Chapitre XL :               La proposition de Babik.

 

 

- Babik et moi, nous aimerions que tu viennes visiter notre chantier, Babik voudrait te parler, tu as le temps de passer nous voir ?

Ca y est, ils sont dans le concret, la demande est directe, elle n’est pas beaucoup plus explicite pour autant,

- D’accord Néné, je serai très heureux de voir ce chantier, demain à dix heures à la porte de Vanves, ça te va ?

Néné, va consulter rapidement Babik, visiblement, il ne souhaite pas se déplacer jusqu’à eux. Il s’agit donc bien d’une combinaison entre l’oncle et le neveu. Babik le regarde en souriant, il lève son verre dans sa direction, va pour le lendemain. Le lendemain, il part seul, Douchka passera cette journée à visiter les boutiques ou ailleurs, Paris offre des perspectives plus agréables, qu’un chantier de ferraille.

 Vittorio et Néné se retrouvent porte de Vanves, à l’heure dite. Néné l’a précédé. Chez les gitans, quand la ponctualité est présente, le motif sous jacent est très, très sérieux. Un instant après, Babik arrive au volant d’une Chevrolet rutilante, bleu clair et crème, ils grimpent à bord. Le chantier n’est pas loin.

L’endroit est vaste, une grande surface est dégagée, elle permet de stocker et manipuler des métaux. Trois grues manœuvrent, elles chargent des camions, plusieurs employés s’activent. A l’extrême gauche du terrain, une maison en meulières fait office de bureaux. Ils entrent, le bureau de Babik est surprenant de luxe, et de confort. Le contraste avec l’extérieur du chantier est saisissant, fauteuils profonds, en cuir clair, tapis, un meuble bureau. Tout est de pur style art déco, cette pièce pourrait servir de référence pour un magazine spécialisé. Babik prend place dans son fauteuil, propose des cigarettes, Néné fume, Vittorio s’abstient.

-Vittorio, tu prendras du café, du thé, ou un alcool ?

-  Un peu de thé s’il te plait.

Babik appelle une jeune femme, une jeune gitane, très brune, discrète, elle sourit aimablement, elle va leur apporter tout ça. Le vocabulaire de Babik est choisi, il s’exprime en utilisant de nombreuses références, sa culture est surprenante, il le note, sans aucune arrière pensée, c’est une surprise, un peu comme le mobilier de bureau. Babik, sort une boite de cigares, il lui en propose. Cigare ? Il doit s’agir d’un sujet important et délicat, Vittorio, décline cette offre. Néné et Babik, s’occupent avec leur barreau de chaise respectif. Le bureau s’empli de fumée, l’odeur est agréable. Visiblement, Babik, cherche par quel bout commencer, lui expliquer pourquoi il est là, Vittorio attend, observe, il ne s’ennuie pas une seconde.

- Vittorio, je t’ai aperçu chez Kanot et à la fête, Tavi confirme mon sentiment, c’est pourquoi, je me suis décidé à te parler de certains points concernant mes affaires. Il y a un an, j’ai été sollicité par une importante société allemande, pour la fourniture d’importantes quantités, de toutes sortes de métaux de récupération. Les tonnages demandés sont considérables. Les transactions ont commencé, ces marchandises sont expédiées par train entier en Allemagne, le client, est une filiale d’un très gros groupe, il s’agit d’IG. Werk, la filiale en question, est IG.Metal. La communication, avec cette société est difficile, les personnes avec qui nous sommes en contact, se montrent très rigides. Nous avons de grandes difficultés pour trouver, et fournir, les tonnages demandés afin de satisfaire les exigences de cette société. La perte de ce client serait catastrophique pour nous. Vittorio, je pense que tu peux nous apporter une aide considérable, mettre de l’ordre, organiser les ventes à IG.Metal, c’est une chose qui serait très profitable pour nous deux.

Nous pouvons convenir d’un arrangement à la fois équitable et substantiel, sans une aide de ce type, à terme, je ne pourrais plus faire face aux demandes de ce groupe. Depuis la fin de la guerre, ils ont des besoins énormes, ils doivent relancer leur industrie, les métaux sont rares. Babik continue, il expose ses soucis, ses problèmes d’organisation, de communication avec IG.Metal.

A la seconde ou Babik a prononcé le nom de cette firme, des images défilent, à Auschwitz, les bourreaux nazis, Vittorio revoit les visages des bourreaux impitoyables, qui dirigeaient l’unité de Buna-Monowitz. Effectuant des tests sur des internés utilisés comme cobayes, voués à la mort, cobayes hommes ou femmes, fournis par les SS, ils facturent chaque personne à IG.Farben, quinze Deutsch Mark.

 A cet instant, Vittorio entend une voix qui lui murmure, que c’est l’occasion de tenter une extorsion, concomitante avec une rétorsion magistrale, à l’encontre du groupe IG. Werk. Mentalement, il saute à pieds joints sur la proposition, il s’abstient d’en expliquer les raisons à Babik. 

- Babik, ta proposition m’intéresse, est-il possible d’en parler plus en détails demain ?

- Entendu comme ça Vittorio, demain on se verra chez moi, si tu le veux bien, ce sera plus calme pour parler, nous ne serons pas dérangés, d’accord ?

Babik habite dans le quinzième arrondissement, tout près du marché aux chevaux, certains gitans connaissent bien les chevaux, ils vivent de ce commerce.

                                       *****

                              

Le lendemain, à l’heure dite, un taxi le dépose à l’entrée d’un bel immeuble haussmannien, en pierre de taille, sis place Vallé dans le quinzième. Porte en fer forgé, une entrée recouverte de dessins exécutés en faïences de couleurs, une seconde porte en verre, ouvre sur un ascenseur. C’est Babik qui ouvre la porte, son appartement ressemble à une immense caravane de cinq cent mètres carrés, dans laquelle on aurait réparti quelques meubles. Babik ne manque pas de moyens, il est bien dans ce type d’atmosphère. Ils entrent dans une immense pièce, trois grandes fenêtres donnent sur l’extérieur, très simplement meublée, quelques fauteuils en cuir, une table basse, rien d’autre. L’épouse de Babik, Tany, lui adresse un bonjour, sert des boissons, puis s’efface. Vittorio va directement au but,

- Babik, j’ai besoin que tu me décrives de manière très précise comment s’effectue le suivi d’une commande type, en provenance d’IG.Metal. Toutes les étapes, depuis la réception de la commande à la livraison, cela me permettra de savoir si mon idée est réalisable.

- D’accord, ma société reçoit des commandes ouvertes, dont les quantités couvrent des livraisons pour six mois ou une année. Je dois réunir les quantités des différents métaux demandés, en respectant les cadences qui figurent sur les commandes. Quand c’est réalisé, j’avertis les responsables de l’embranchement SNCF, en leur indiquant le nombre de wagons nécessaires, et à quelle date le train doit arriver chez le client en Allemagne. Les wagons sont numérotés et pesés à vide, c’est-à-dire, la tare, le poids de chaque wagon est confirmé par un ticket. Ce ticket est imprimé par une machine automatique, connectée à la bascule. Ensuite les wagons sont pesés après les chargements. La machine imprime les poids des wagons en charge, sur les tickets.

 - Bien, voila ce qu’il est possible de réaliser. Ce que je vais t’exposer diffère quelque peu des échanges commerciaux traditionnels, c’est réalisable, sans dommage pour nous.

Il est indispensable de se procurer un appareil identique à celui qui imprime les tickets de pesées. Nous devons impérativement, obtenir la possibilité d’échanger les tickets de pesées par d’autres imprimés par nos soins, avec notre machine. Cela ne peut se réaliser, qu’en étant de connivence avec la, ou les personnes qui gèrent les tickets de pesées, sans oublier ceux qui les placent sur les wagons. Dès mon retour en Suède, je peux créer une société hors de France. Ta société me vendra les marchandises destinées à IG.Metal, de cette façon, toi et ta société, serez à l’écart de complications éventuelles. Ma société sera responsable juridiquement des transactions. Si ces paramètres sont réalisables, les profits seront énormes. En ce qui concerne tes soucis, le problème relationnel, la langue, le suivi des commandes, de développement du chiffre d’affaire, tous les problèmes relationnels, que tu as avec IG.Metal, je m’en charge, tu auras accès à la comptabilité de ma société, qui ne traitera que cet unique et énorme client, ma part, sera de 50% des bénéfices nets réalisés, qu’en penses tu ?

- Vittorio, les responsables d’IG.Metal ne vont-ils pas se rendre compte de l’inexactitude des chiffres ?

  – Babik, le risque est faible, en comparaison des sommes que nous allons gagner. Leurs usines sont énormes, ce type de comportement échappe complètement au protocole habituel de contrôle, celui-ci est basé sur les tickets de pesage. Ces tickets dépendent de la SNCF, IG.Metal, accorde sa confiance aux chiffres indiqués sur les tickets. Les dirigeants allemands sont incapables d’imaginer d’emblée un montage semblable. Ils ne s’en rendront compte qu’après avoir contrôlé les résultats obtenus par leurs usines. Le rapprochement de plusieurs bilans est indispensable. Leurs diverses usines, ont un besoin drastique de matières premières, c’est ce point qui domine tout actuellement. Ils manquent désespérément de fonderies et de minerais, cette situation va perdurer pendant quelques années. Les contrôles à l’allemande, ces contrôles méticuleux, ne sont pas encore en place, il s’en faut.

  Babik réfléchit, il hésite, cette offre le surprend, ce n’est pas exactement ce qu’il avait imaginé. Il n’est pas un enfant de cœur, il est intelligent. D’autre part, dans ce montage, il est à l’abri des risques légaux, Babik, fait fonctionner ses neurones quelques instants,

  -C’est d’accord Vittorio, je me charge des employés des chemins de fer, j’entretiens d’excellents rapports avec eux, ce montage, ne présente pas de difficultés insurmontables.

Babik est satisfait, il est rompu aux négociations d’un certain type, il ne peut pas assumer le relationnel avec les employés d’IG.Metal. Ils sont habitués à des interlocuteurs différends, la pénurie de cette période d’après guerre, a créé ce genre de situation paradoxale. Vis-à-vis du groupe I.G.Werk, son type de structure n’est pas un désavantage, bien au contraire. IG.Metal a volontairement choisi des ferrailleurs, afin que cette recherche de métaux, s’effectue de la façon la plus anonyme possible. Cette fourniture de métaux récupérés est vitale pour eux. L’Allemagne manque de tout, les fonderies ont été détruites. IG.Metal, confie volontairement ces approvisionnements, à des structures qui ne sont pas reliées aux industriels de la métallurgie. Les dirigeants de ces petites structures sont d’habiles négociateurs. De cette manière, les contacts ne sont pas faits au nom d’IG.Metal. Ce groupe, ne souhaite pas officialiser les fournitures en métaux de récupération, ils y perdraient en prestige. De plus, les fournisseurs occasionnels ne présentent aucun danger commercial pour le futur, ils ne deviendront jamais des concurrents.

Ils se séparent, Babik est conscient que cette proposition représente, beaucoup de profits, énormément de profits. Vittorio va s’occuper des documents nécessaires. Babik et lui, sont convenus de se revoir dès que tout sera prêt. Il retourne à l’hôtel Crillon, Douchka n’est pas rentrée. Il se douche, puis s’étend sur le lit, il rêve en somnolant, il songe à cette coïncidence, qui va permettre de faire un gros trou dans les caisses d’IG.Metal, cette perspective le rend heureux. Douchka le réveille, en imposant un baiser sur le coin de l’œil, penchée au dessus de lui. Il la redécouvre à chaque fois, la voir, l’apercevoir, est un spectacle sans cesse renouvelé. Douchka est belle, très belle, excitante en diable, pas un seul mot n’est échangé, les regards suffisent. Ils ne souhaitent pas informer leur ami Cupidon, il est revenu les visiter, il  est là, assis tranquillement sur le haut du baldaquin. Cupidon observe, en imaginant quelques facéties nouvelles, quel est celui qui aurait l’audace de s’opposer aux desseins du rejeton de Vénus ?

 Douchka se transforme à l’instant en liane tropicale, son imagination inépuisable, surprenante, le stimule, ils se rejoignent sur ce terrain toujours en friche. Cet accord majeur se prolonge, ils confrontent leurs arguments, qui sont le moteur de leurs désirs, jusqu’à épuisement ponctuel du sujet.

 

Pas de commentaire »

Pas encore de commentaire.

Flux RSS des commentaires de cet article.

Laisser un commentaire

 

ROGNAC, le relais citoyen |
Léon |
ABRESCHVILLER ; demain, aut... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | histoires veridiques
| CGT-Energie Anjou 49
| Bella et le syndrôme " BALBOA"