POLIAKOV par POLIAKOV –

LEO, ne s'est jamais remis des persécutions barbares, infligées par des personnes "bien pensantes", sur un fond de chrétienté……Amen.

La destinée,

Classé dans : poliakov — 14 mai, 2016 @ 10:08

 

J’étais âgé de quatre ans, une période de mon existence encore courte, mais bénie des dieux; mon père plaça un violon dans mes mains, un violon d’études, de taille réduite, mon père avait disposé la boite sur une chaise devant moi, en souriant, il me demanda gentiment de sa voix si douce, d’ouvrir la boite.

Je fixais cet objet dont la forme ne me rappelait rien du tout, que pouvait contenir une boite aussi grande ? Je réfléchissais, je désirais deviner ce qu’il pouvait y avoir dans cette boite, je cherchais en vain, j’aurais tant désiré répondre avant d’ouvrir, je savais que mon père aurait été très heureux, j’avais envie de le lui demander, je l’interrogeais du regard, d’un petit signe de tête, il me confirma que je devais ouvrir cette grande et mystérieuse boite, afin de satisfaire ma curiosité.

Mes parents étaient, se comportaient comme deux anges tombés du ciel, je l’ignorais, instinctivement, je croyais que toutes les personnes étaient plus ou calquées sur le même modèle.

J’ouvre la boite, je découvre un objet dont j’ignorais totalement l’utilité, sa couleur, ses formes sont séduisantes, j’aperçois deux longues baguettes logées dans le couvercle, je suis émerveillé malgré les points d’interrogation qui tourbillonnent dans ma tête, je quitte ces objets des yeux et regarde mon père, qui est là, affichant un sourire que je connais bien, compatissant et aimable, qui me rassure et m’encourage à continuer mes investigations, découvrir par moi-même cet objet étrange, dont je n’arrive pas à en imaginer l’utilité, je le trouve attirant, magnifique, séduisant, je retire précautionneusement l’objet de sa boite, je le tiens en mains, il est encore plus beau de près.

Je regarde à nouveau mon père qui m’observe, son regard est plein de gentillesse,  il est curieux de savoir, de connaître mes réactions d’enfant, c’est un jeu entre nous, et ce, depuis que je suis capable de m’exprimer, souvent, il ne me facilite pas la tache, il me laisse chercher, réfléchir, essayer de trouver une solution par moi-même, ce jeu, j’y participe de bon cœur, je suis aux anges lorsque je parviens à découvrir une explication, ou une partie de celle-ci.

Mon père commence une longue explication à propos de cet instrument, de la musique en général, mon père est artiste peintre, il apprécie beaucoup la musique, avec une prédilection pour les opéras, allemands ou italiens.

Ma mère est soprano lyrique, à quatre ans, je ne m’imagine pas concrètement en quoi consiste leurs occupations, il s’agit là d’une abstraction, j’y pense de temps à autres, sans parvenir à imager à quoi ils passent leur temps, je les vois quitter l’appartement et revenir, le temps, les dimensions, sont différentes dans l’esprit des enfants, leurs parents sont une source de confiance absolue.

Il me fait une démonstration complète de la manière dont on doit tenir et placer le violon, ce qui n’est pas une manipulation aisée pour lui, il s’agit d’un violon 1/8, pour enfant de quatre à six ans, bien entendu, à l’époque j’ignorais totalement ce genre de détails.

à suivre…

Après une courte réflexion, j’arrive à la conclusion qu’il n’est pas utile de se raconter, même très tardivement, je n’en ressent pas le courage, et surtout l’utilité……

Je tiens à remercier celles et ceux, qui se donnent la peine d’essayer de comprendre…

Les humains inventèrent des dieux, plus tard certains affirmèrent qu’il n’existe qu’un seul dieu, ils désignèrent les chefs, les sous-dieux, ensuite, ils affirmèrent que les dieux, c’était EUX !

Classé dans : poliakov — 1 février, 2016 @ 11:52

Les humains, ou certains d’entre eux, sont-ils des dieux ?

Ou de fieffés menteurs, qui exploitent les personnes naïves et crédules ?

L’homme se ment à lui-même, il essaye de croire et de faire croire que la planète Terre a été créée spécialement à l’intention de l’espèce humaine, arrogance, qui à terme lui sera fatale.

La durée de notre existence, est de plus en plus longue, pourtant, la gériatrie ne fait plus face, les hôpitaux ne peuvent plus suivre, les médecins sont importés de Roumanie, ou d’ailleurs, on vivra plus âgés, mais on s’ennuiera beaucoup plus, le bonheur, les moments agréables se font rares très rares, s’ennuyer, est la plus grande offense que l’on puisse faire à la vie, à l’existence. 

Les dieux connaissaient-ils Auschwitz ?

Classé dans : poliakov — 25 décembre, 2015 @ 12:23

Au cours de mon séjour à Auschwitz, le commando auquel j’étais affecté, bénéficiait de 250 calories supplémentaires, nous tous, ignorions comment ce calcul était fait, nous étions affamés en permanence, ce genre de régime, annonce votre mort prochaine, impossible d’oublier une restriction aussi longue, aussi calculée, ce supplément, est un des facteurs permettant, selon les calculs de nos bourreaux, une survie plus longue, donc plus rentable pour eux.

Notre « sélection », le choix des « participants », étant plus sélectif, dédié à la recherche de Neurotoxiques, ce commando devait durer un « certain temps », afin de concrétiser les résultats, un autre point essentiel : Les « sélections », c’est à dire, le passage devant un médecin ou un SS, qui décide si vous restez en vie, ou si vous passez par la case chambre à gaz. Aujourd’hui je sais que nos « sélections » étaient moins fréquentes que pour d’autres internés, dont le nombre diminuait à chaque appel.

Les essais étaient effectués sous l’égide dévouée et servile d’IG FARBEN, ce groupe tentaculaire, consacrant toutes ses intelligences, toutes ses recherches et moyens de productions, à satisfaire Adolf Hitler, il avait en tête ce genre de produits, les premiers utilisés d’ores et déjà dans les chambres à gaz, n’étaient pas assez efficaces.

Cela date d’il y a 75 ans, la France et la grande majorité de ses citoyens, n’a jamais au grand jamais montré la moindre empathie à l’égard des déportés, internés, gazés immédiatement, ou réduits à l’esclavage.

Les quelques survivants, dont je fais partie, ne doivent d’être en vie que grâce à des hasards, tels que le « tri » qui s’effectuait dès la descente du train, le fait de comprendre et parler l’allemand, certaines compétences, ne pas recevoir reçu une paire de sabots ou souliers qui vous blessent, ces blessures vous conduisent tout droit en direction de la cheminée à fumée noire, le nuage définitif, cette narration, ces détails, n’intéressent personne ou presque, dans notre bel hexagone.

Au début, je ne me demandais pas s’il était possible d’espérer de sortir vivant de cet endroit, ou tout parle de désespoir et de mort.

J’ai prié, j’ai appelé tous les dieux à ma rescousse, ils ne m’entendaient pas, j’en ai conclu que peut-être si un dieu, un être d’ailleurs, une entité capable d’observer notre monde, j’en ai déduit, qu’il n’était pas pourvu des mêmes perceptions, des mêmes intérêts, que ceux attribués aux êtres humains, ou alors, que les dieux inventés par les hommes, n’existaient pas.

Certains camps, attirent les touristes, curieux ou sadiques, qui se rendent en groupes, « visiter » les restes de ces usines de mort, les « camps » en incluant leurs dépendances, étaient au nombre de 1243, rares sont les personnes qui connaissent  ce chiffre, d’ailleurs qui s’en préoccupe ?

Il n’y a rien à apprendre dans les ruines résiduelles de ces camps, les nazis, les kapos, en étaient le cerveau dénaturé qui faisait fonctionner cette machine de mort.

Nous ne sommes que le fruit de nos expériences, tous les enseignements figurent dans les divers comportements de la nature humaine, ils sont inscrits dans nos gènes, notre intelligence capable d’inventer et de mettre en oeuvre, les moyens d’exterminer certains humains, coupables de déplaire à quelques hommes, dirigés par un chef qui a su exploiter le désarroi de tout un peuple.

J’ai été adopté par une famille suédoise richissime, et même plus, famille très agréable, dont l’un des frères dirigeait une aciérie, qui livra des millions de tonnes aux allemands.

Ils adoptèrent officiellement deux survivants, Douchka et moi, Douchka était une espèce de miracle vivant, un ange, ma Basherta, elle décéda deux années plus tard à la suite d’une chute de cheval, mon univers est redevenu sombre, cette perte généra une autre tristesse ineffaçable, à l’instar de Vittorio Conti, qui fut abattu par un garde letton, au cours de notre ultime marche « à la mort », ces deux êtres, sont constamment là, avec moi, ils ne s’effaceront que lorsque mon cerveau aura cessé de fonctionner.

Mon séjour en Suède, au sein de ma famille adoptive, dans cette superbe et immense propriété, dénommée  Värt Liv, « Notre vie »,  a été un temps, après nuit et brouillard, ce fut grand soleil chaque jour, cette famille, m’a réconcilié avec l’humanité, elle m’a fait toucher le bonheur à plein cœur, à pleines mains.

Je vais réfléchir, afin de savoir si je dois continuer à raconter mon histoire, je crains qu’elle n’intéresse pas beaucoup d’oreilles attentives, je reviendrai vous le dire, si vous êtes sages…..amen.

 

A suivre…

San Diego, S.D.S.U

Classé dans : poliakov — 6 juin, 2015 @ 11:21

 

Quand la tempête de mon existence, s’est enfin calmée,

Quand l’existence, m’offre quelques instants  privilégiés,

J’organisais, le plus souvent possible,

Un séjour d’une durée plus ou moins prolongée,

Au cœur de la ville de San Diego,

J’ai adoré cette période, étudier c’est vivre intensément,

L’université de San Diego, ne se classe pas au rang des Phénix,

Ce lieu est agréable, la référence au peuple Aztèque est présente partout,

J’ai fréquenté les lieux à plusieurs reprises, le temps d’attraper le diplôme,

Cette sanction, n’a jamais eu de valeur que vis-à-vis de moi,

Elle n’était motivée, qu’afin de combler un vide, un manque, un rêve,

Un rêve incroyable qui se réalise, me retrouver au milieu d’étudiants,

Les professeurs, les camarades, observaient le jeune homme que j’étais, avec un peu d’étonnement,

Avec beaucoup de sourires et de sympathie, ce jeune homme,

Dont ils ne savaient rien, j’ai toujours éludé les questions personnelles,

A l’exception du diplôme, j’y ai gagné une amitié, une amie chère à mon cœur,

Shana, jeune enseignante, croisée un matin sur le campus ensoleillé,

Shana, superbe brune aux yeux clairs, vive, rieuse, la vie, l’humour à fleur de peau,

Un optimisme indestructible, vif argent, être près d’elle était un enchantement, 

Shana aurait pu être un panneau prônant la joie de vivre, de ne pas laisser passer un seul instant, ne pas se laisser grignoter par la routine ou l’ennui, l’ennui, cet ennemi du miracle de l’existence, l’ennui, générateur de regrets.

A cette époque, mon anglais, appris auprès des soldats américains, était acceptable, mais loin d’être parfait,

Au cours de certaines conversations, il m’était pénible de trouver les mots, mots capables d’exprimer ma pensée avec précision, avec cet humour qui m’est cher, pour le reste, nos échanges de regards palliait aux défaillances de la syntaxe.

Un jour, surprise, Shana me raconte, qu’elle a séjourné trois années à Florence,

Nous commençons  instantanément, à converser dans la langue des amoureux, sans oublier celle de Dante Alighieri, 

Elle est surprise de constater que je maîtrise bien cet idiome, vocabulaire, accent, tout,

Elle aussi, a intégré parfaitement la langue italienne, elle s’exprime comme une native de la botte, performance assez rare, pour être soulignée,

L’utilisation de l’italien, nous rapproche de façon inéluctable, sans calcul, comme ça,

Auparavant, j’avais remarqué les attraits de cette jeune femme, attirante et belle,

Une personne à l’esprit vif, aux réparties qui cinglent, toujours empruntes d’humour, sel de l’existence.

Pourtant, plongé dans le rythme, le plaisir des études, je n’ai rien envisagé d’autre,

Mais là, il est évident que nous nous attirions avec une force irrésistible,

Nous nous sommes donc rapprochés, appréciés encore davantage, puissamment,

Shana, enseignait l’anglais, à de jeunes étudiants de première année,

Nous nous retrouvions souvent pour le breakfast, les nuits nous appartenaient,

Les cours se terminaient vers seize, parfois dix sept heures, le temps toujours magnifique,

Le climat de cet endroit, se vit comme un rêve, la plage est toute proche,

Les cours commencent très tôt le matin, pratiquement, avec le lever du soleil,

La nuit descend très tôt, rapidement, ce qui n’était pas pour nous incommoder, au contraire,

Dans cette région, les loisirs sont très nombreux, tout est à portée de main,

Le Mexique est à deux pas, il est d’ailleurs présent aussi à San Diego,

Les personnes, de culture Tex-mex, sont nombreuses, elles donnent le ton,

Souvent, nous allions passer la nuit à l’hôtel Del Coronado, un endroit de rêve,

Un immense hôtel, qui à chaque occasion, nous transporte dans une atmosphère,

Un songe du dix neuvième siècle, l’entrée à peine franchie, nous sommes ailleurs,

Les jours étaient trop courts, ils défilaient, baignés par un mélange d’amour et d’amitié,

C’était il y a longtemps, Shana était jeune, moi, je l’étais moins, 1967, c’est loin,

Shana, tu es gravée en ma mémoire, encore pour quelques temps,

Ton sourire, ta gentillesse, éclairent mes souvenirs, souvenirs qui me font exister.

 

La nuit précède le jour, le brouillard s’estompe,le temps passe, les souvenirs persistent, ils squattent irrémédiablement mes neurones, parmi les destins divers et variés, certains sont pourris jusqu’à l’os.

Classé dans : poliakov — 13 mai, 2015 @ 3:02

Né pour mourir à plusieurs reprises,

Classé dans : poliakov — 29 mars, 2015 @ 10:12

Dans vos petites tronches de cake, le cynisme, l’indifférence, le nombrilisme, dominent la plupart des personnalités ordinaires, c’est à dire celles qui parcourent le web, le texte n’intéresse plus personne ou presque, seules les photographies sont agréées par vos neurones atrophiés.

La nature a horreur du vide dit-on, ce qui prouve et démontre que vous ne possédez aucune qualité humaine courante, puisque cette nature, lorsqu’elle aperçoit vos ombres, se fait la malle, elle vous fuit, elle se carapate afin de ne pas vous rencontrer.

Vous béez d’admiration devant un feuilleton naze de chez naze, un chanteur, qui ne chante que grâce à un échantillonneur made in Barclay and Co., un acteur, qui monte les marches à Cannes, en veillant à ne pas se prendre les petons dans la moquette rouge, mal fixée.

Moralement, vous êtes horribles, imbuvables, pourtant vous l’ignorez, c’est pour cette raison qu’en vous matant dans la glace, vous n’y trouvez que le reflet de vos mensonges permanents, toutes les excuses du monde, afin d’en déduire en reluquant vos tronche de cakes, qu’au fond, très profond, au fond du gouffre moral, vous n’êtes pas si mal que ça..

J’apprécie chaque seconde de mon existence, je suis comme un enfant mort-né que l’on aurait réussi à ressusciter, qui, à peine les yeux ouverts, par un phénomène extraordinaire, a pris conscience de la rareté de ce temps qui nous est concédé sur la planète bleue, ce monde que l’on trouvait grand, énorme, qui suscitait des vocations d’explorateurs, aujourd’hui, on explore plus, à l’exception des océans et des mers, afin d’y trouver les dernières poche de gaz ou de pétrole, afin de pouvoir continuer à pourrir le climat, détruire la couche d’Ozone, et faire vendre des automobiles, aux constructeurs, qui s’évertuent  à inventer de nouveaux slogans, afin de fourguer leurs productions.

Ma mère, Rivka, avant de disparaître, a eu tout juste le temps de me parler d’elle, de me parler un peu de moi, me dire que j’étais né, un peu avant terme, que j’ai eu l’honneur d’inaugurer une couveuse toute neuve, dans une salle de la machine à faire éclore les nouveaux nés des classes populaires, j’ai nommé Baudelocque, les enfants nés dans cet endroit, se reconnaissent, à l’instar de ceux qui ont étudié auprès d’une université réputée. 

Quelles sont les raisons, qui font que nous nous ressemblons ? Je l’ignore, nous ne connaissons pas, nous n’expliquons pas tous les mystères de cette nature, que nous nous obstinons à détruire.

Chapitre XXXIII : La Suède, Värt Liv.

Classé dans : poliakov — 8 mars, 2015 @ 11:06

Chapitre XXXIII :                     La Suède, Värt Liv.

 

Quelques jours après cet entretien, ils rejoignent la Suède, un voyage confortable sans aucun incident. L’arrivée dans le port de Malmö est spectaculaire, les policiers et douaniers détaillent longuement leurs passeports israéliens, ils n’ont pas eu l’occasion d’en contrôler beaucoup. Au pied de la passerelle, Karl les attend, il est en compagnie de ses deux filles, Anna et Maria.

 Karl est très grand, blond, mince, les jeunes filles sont blondes comme les blés, très élancées, Karl est dans la force de l’âge, quarante cinq ans environ, Maria et Anna, doivent avoir dix sept ou dix huit ans. Ils s’embrassent comme s’ils se connaissaient depuis toujours, spontanément, comme ça. En quelques regards le contact est établi, la confiance est immédiate, ils leur plaisent d’emblée, Douchka ne cache pas la joie de les rencontrer. Ils se chargent de leurs deux sacs de voyage, et de sa chère amie la guitare, qui repose bien à l’abri dans son étui rigide. Ils grimpent à bord d’une automobile spacieuse, une limousine. Un véhicule luxueux, long et puissant, il est assit à côté de Karl, les trois jeunes femmes sont à l’arrière, les sièges sont en velours beige, l’intérieur est garni de bois précieux, ils se déplacent sans le moindre bruit, un salon roulant cette automobile ! La communication passe très bien, ils discutent joyeusement en anglais. Les trois filles ont entamé une conversation séparée, les rires fusent.

 Karl parle peu, il conduit avec une attention marquée. Le paysage se compose de vastes étendues, cultivées ou non, le sol est plat, par moment, on peu apercevoir de grands bâtiments, des corps de fermes, dotés d’une architecture nouvelle pour eux. De nombreux animaux paissent, de grands pâturages s’étalent à perte de vue, des troupeaux de vaches, parmi lesquelles des chevaux sont mêlés. Une demi-heure plus tard, ils franchissent un grand porche de pierre, prolongé de chaque côté, par un mur incurvé. On peut lire une inscription gravée sur une plaque de cuivre, fixée à gauche du porche : Värt Liv., sans doute le nom de cet endroit. Le porche franchi, ils roulent sur une route recouverte de gravier, bordée de bouleaux. D’immenses prés, des champs, s’étendent à perte de vue de chaque côté de cette allée magnifique. Ils parcourent plusieurs kilomètres avant d’apercevoir des constructions. Les bâtiments qui composent cette immense propriété sont en vue. La voiture est arrêtée devant un large escalier en pierre, la maison est située à peu près au centre de tous ces bâtiments. Les pelouses sont agrémentées de multiples parterres de fleurs, qui enjolivent cet endroit magnifique. Tout est entretenu, net, cet ensemble leur transmet une sensation de confort, allié à de la simplicité, rien n’est ostentatoire, malgré les dimensions exceptionnellement vastes de cette propriété.

Ulrika attend sur le perron, en haut des escaliers, ils font sa connaissance. La porte d’entrée est protégée par une véranda, dont les portes de verre sont grandes ouvertes. Une terrasse coure tout autour de la maison, la terrasse est bordée par une balustrade de pierre, c’est tout simplement magnifique. Ulrika est grande et mince, très vive, elle diffuse l’intelligence, ses mouvements sont élégants, rapides et précis. Ses cheveux sont d’un blond très clair, la ressemblance avec ses deux filles est très nette, on peut penser qu’il s’agit de trois sœurs.

 Une dame alerte, prend leurs bagages, cette personne porte une petite coiffe blanche serrée en haut de ses cheveux. Ulrika les présente, c’est Sonja, Sonja, est à peu près du même âge qu’Ulrika. Elle est très à l’aise dans sa fonction, elle semble faire partie de cette famille, la famille Nilsson.

 Ils pénètrent dans une cuisine immense, très claire, tout l’angle gauche est occupé par de vastes plans de travail, carrelés de blanc. Les fourneaux et autres installations destinées à la cuisine, sont inclus dans cette partie de la cuisine. Deux grandes fenêtres situées à droite, donnent sur la terrasse, une longue table de bois, est placée perpendiculairement devant les fenêtres, dans le sens de la longueur, cinq chaises massives en bois sont placées de chaque côté, et une à chaque extrémité. Ulrika sourit,

- Asseyez vous, Sonja monte vos affaires dans votre chambre, nous allons faire plus ample connaissance autour d’un peu de thé, nous nous appelons tous par nos prénoms.

Ulrika sourit en s’exprimant, sa voix est distinguée et douce, ses mouvements sont précis, sans être précipités. Ils prennent place autour de la table sans façon, chacun se place ou il le souhaite, Vittorio est en bout de table, il y est immédiatement à l’aise, Maria et Anna se sont placé à droite, Douchka à gauche, à côté de Karl, ils papotent joyeusement. Aucune rafale de questions, rien de particulier, les choses s’installent, s’imbriquent naturellement, sans effort, sans manière, sans aucun faux semblant.

 Deux hommes les rejoignent, ils se présentent mutuellement, ce sont Jan et Nils, ils dirigent les équipes des employés, qui travaillent sur la propriété. Ces deux hommes sont sympathiques, très ouverts, directs, simples, ils parlent peu, sans pour cela créer de gêne, leur présence est naturelle. Jan est âgé d’environ trente cinq ans, il est grand, élancé, blond roux, les yeux gris clair. Les manches de sa chemise à carreaux sont roulées sur des avant bras musclés couverts de poils très clair, il est très souriant, parle peu. Nils est un peu plus âgé, il est grand, très mince, tout en donnant une impression de force, les cheveux brun, doté d’une peau très claire, les pommettes hautes , les yeux un peu encavés, son sourire très doux découvre une dentition parfaite. Sonja prépare le thé avec Ulrika, cette pause fait partie du rythme des habitudes de tous les jours, il ne s’agit pas seulement d’une charmante attention, le thé est servi avec des petits pains et des galettes de céréales, du beurre, de nombreuses confitures sont à disposition. Les regards échangés, parlent davantage que les mots, ils suffisent pour exprimer le bien être, l’atmosphère est détendue, ils sont bien, aucune trace de formalisme artificiel ne transpire.

- Si vous le souhaitez, vous pouvez vous reposer, prendre une douche, faites comme vous en avez envie, je vais vous accompagner à votre chambre.

 Ulrika, leur montre le chemin jusqu’au premier étage, leur chambre est en fait un appartement composé de trois grandes pièces, plus un bureau, dont la taille est plus modeste, une douche, une salle de bains, des toilettes, c’est royal.

 Les fenêtres donnent sur la terrasse, tout y est très confortable, un téléphone est posé sur une petite table.

Ulrika, leur explique le fonctionnement des appareils sanitaires, c’est une bonne idée, ils possèdent des perfectionnements inconnus de nous. Elle leur indique rapidement les quelques points de repères indispensables concernant les habitudes horaires, qui rythment la vie de cette maison.

- Si vous avez des questions, ou besoin de quelques précisions, vous demandez à l’un d’entre nous, d’accord ?

- Merci Ulrike, nous ne sommes pas fatigués, nous prenons une douche puis nous descendons, si vous êtes occupés, nous ferons une promenade. Cet environnement splendide, et le temps qui s’est fait beau pour nous accueillir.

Ils ont pris leurs marques en un minimum de temps, aussi bien physiquement que moralement, ils ressentent la conviction profonde qu’ils sont acceptés, d’emblée, sans formalités précises.

De leur côté, ils éprouvent des sentiments réciproques. Le soir, ils sont réunis dans le salon, tout le monde est là, Ulrike, Douchka, Maria, Sonja et Anna, soutiennent une conversation animée, on pourrait croire qu’elles se connaissent depuis toujours, Jan, Nils, Karl et Vittorio, parlent calmement en dégustant quelques bières, fument des cigarettes. La soirée se déroule dans une atmosphère chaleureuse et bon enfant, il ne s’agit pas d’une réunion formelle. Ils sont bien, on se détend en fin de journée, on papote, on boit en compagnie, calmement, une forme de douce d’habitude s’est installée, entre des personnes qui sont bien ensembles. Dans un angle du salon, figure un bar en bois, un meuble très sobre, rien de clinquant, deux tables basse entourées de petits fauteuils en cuir. Karl fume la pipe, il raconte comment ses grands parents ont créé cette propriété, comment elle a été mise en valeur, il est facile de déduire que cet endroit, c’est sa vie,

- Vittorio, je serai à mon bureau demain matin, tu peux m’y retrouver aux alentours de huit heures trente ? Nous discuterons un peu, d’accord ?

- Entendu Karl, à demain, Douchka et moi, nous allons nous reposer.

Après avoir salué les personnes présentes, ils regagnent leur appartement, impossible de le qualifier de chambre. La couleur dominante dans la chambre à coucher est le bleu, toutes sortes de bleus, l’immense lit est coiffé par un baldaquin bleu pastel à parements blancs. Il prend ses tubes dans son sac, Douchka le regarde un peu amusée, elle décoche un petit clin d’œil complice.

 Il redescend, sort de la maison, marche quelques minutes avant de trouver l’endroit qu’il cherche, il y place les tubes, ceux-ci acceptent le changement sans broncher, désormais, ils sont accoutumés à ces petites précautions successives, de plus, ils sont à toutes épreuves. De retour à l’appartement, il embrasse tendrement Douchka qui le lui rend bien. Ils sont fatigués par le voyage, séduits, éblouis par cet endroit, par cette famille adorable, toutes ces nouveautés, ce confort cossu. Ils s’endorment tendrement enlacés, blottis dans ce grand lit qui leur offre une perspective bleue au dessus de leurs têtes. Ils s’éveillent de bonne heure, le temps est magnifique, le petit déjeuner est à sept heures, ils sont prêts, le voyage, les changements, ont aiguisé leur appétit.

 Sonja, en tablier clair, s’affaire autour des plans de travail, elle virevolte, occupée à préparer toutes sortes de bonnes choses. Diverses boissons chaudes, sont à disposition sur les dessertes, des céréales, du lait, des jus de fruit, de la crème, confitures, poulet froid, bœuf en tranches, pâtés, des toasts en tranches, du pain de plusieurs sortes, chacun se sert selon ses goûts. De grands récipients argentés, équipés de couvercles basculants contenant des plats variés, les plats y sont maintenus chauds. Tout y est, en Suède, le repas matinal est le plus important. Quelques minutes plus tard, nous nous saluons joyeusement, vient ensuite, celui plus prosaïque qui consiste à faire face à toutes ces bonnes choses. Ils leur font honneur, avec un appétit digne des délicieuses préparations de Sonja. Ils parlent peu, cette atmosphère détendue, n’appelle aucune conversation obligée, nous déjeunons tous avec appétit.

 

Chapitre XXXIV :                        Karl.

 

 Karl et moi avons terminé notre déjeuner, il me fait un petit signe amical, je le suis jusqu’à son bureau. Le bureau est une grande pièce du ré de chaussée, la lumière entre par une large fenêtre de type  » Bow Windows », les principales ouvertures de cette vaste demeure, sont orientées au sud, tout y est confortable, trois gros fauteuils en cuir clair, placés un peu à l’écart du meuble bureau, une table basse en verre épais est placée au centre des fauteuils, nous y sommes installés confortablement.

-Vittorio, je veux te dire pourquoi j’ai désiré que Douchka et toi fassiez partie de notre vie, « notre vie », est le nom que mon grand père à donné à cet endroit, en suédois, Värt liv. Nos activités sont multiples. Je n’ai pas en tête de vous confier à l’un ou à l’autre quoi que ce soit, quelque fonction que ce soit, qui pourrait ressembler à un travail ou à quelque obligation imposée, tu le sais, ce n’est pas le propos. J’ai eu l’occasion de parler longuement avec David Bessel, et ce, à plusieurs reprises, notre premier contact remonte pratiquement moment de la mise à disposition du château dans lequel vous étiez, il y a presque deux années. Plusieurs organisations de notre pays, ont pour objectif de venir en aide aux survivants, de les mettre en contact avec des familles suédoises, nous organisons des camps de vacances, dans lesquels des jeunes gens partagent la vie de familles suédoises. Pendant les quelques mois de la période estivale, ces jeunes gens ont l’occasion de connaître notre pays, souvent ils s’y fixent définitivement. Ces organisations sont nombreuses en Suède, elles sont le reflet d’un pan de notre culture. Dès que j’ai eu connaissance de ce château, dans lequel vous étiez réunis pour étudier, j’ai contacté David Bessel, je lui ai fait part de mon désir d’agrandir ma famille.

 Ewald, mon frère ainé, aujourd’hui décédé, a été, et ce, pendant toute la durée de la guerre, un interlocuteur très important des nazis, il contrôlait les dossiers des tractations qui avaient lieu avec eux, en particulier la fourniture de minerais. Il a amassé une fortune considérable, j’ai décidé d’en disposer au profit de jeunes survivants.

 A la suite de nombreux échanges téléphoniques avec David, et l’échange de quelques lettres, dans lesquelles il y décrit vos personnalités, nous avons ressenti le désir de vous connaitre. Nous attendions votre venue avec impatience.

Karl, n’est pas à ranger au sein de la famille des gens loquaces, ce speech est une performance, pourtant il continue,

- Vittorio, je vais t’exposer la raison pour laquelle j’ai souhaité te parler seul à seul. À toi de décider si tu veux en faire part à Douchka ou pas, je n’y vois aucune restriction. A la suite de troubles répétés, j’ai consulté le docteur Taüman, notre médecin traitant, il m’a conseillé d’effectuer certains contrôles, ceux-ci ont eu lieu une semaine avant votre arrivée. Le médecin de la clinique de Malmö, vient de communiquer ces résultats au Dr.Taüman, ils sont mauvais, ma survie semble compromise. Je n’ai jamais caché quoi que ce soi à ma famille, ou à mon entourage proche, cette fois, je suis perplexe. Mon état actuel, me permet d’afficher un comportement tout à fait normal, de ne rien laisser paraître, je ne ressens aucune douleur. Ulrika, possède de nombreuses qualités, pourtant, elle n’est pas apte pour le type de travail qui est le mien. Depuis la disparition de mon grand père et de mon père, je gère cette entreprise, Maria et Anna étudient, j’ignore quels seront leurs choix dans le futur.

 Vittorio, si tu en es d’accord, je désire te transmettre tous les éléments, tout ce qui concerne le fonctionnement de Värt Liv. De cette manière tu seras prêt à prendre le relais, si cela s’avère nécessaire. Quelle que soit ta décision mon affection pour vous deux, vous est d’ores et déjà définitivement acquise, je te le dis, c’est un fait qui n’appelle pas d’explication. Je suis impatient de connaitre votre décision.

 

- Karl, je suis prêt à participer au mieux de mes possibilités, assumer la gestion de Värt Liv., j’espère de tout cœur que cela ne sera pas nécessaire.

 

 Cette réaction immédiate le touche, Karl me serre dans ses bras avec force. Connaissant Karl, cette démonstration d’affection, est une exception.

 Karl, commence à résumer le fonctionnement et a énumérer les diverses ressources de Värt Liv. La plus importante concerne le bois, en grande partie destiné à l’industrie impliquée dans la production de pâte à papier. Un parc considérable d’outils spécifiques, de gros engins mécaniques sont nécessaires, afin d’assumer cette exploitation du bois, les forêts s’étendent sur huit cents hectares. Les céréales et autres cultures, l’élevage de bovins, vaches laitières, traitement du lait. Le matériel agricole, les véhicules automobiles, l’entretien des habitations qui sont au nombre de huit, les bâtiments agricoles, les silos. Sans oublier la gestion comptable, liée au fonctionnement de cette entreprise.

 

 Karl propose une pause, le thé, un temps de relaxation, il est le bienvenu, ils sont bien, ils boivent sans parler,

 

-Vittorio, pour aujourd’hui ce tour d’horizon est amplement suffisant, on se verra plus tard, à table. Demain nous visiterons Värt Liv, c’est un endroit magnifique. Vous pouvez vous faire seller deux chevaux, ils vous feront découvrir les bois et la campagne.

 

        -Douchka est une excellente cavalière, pour ce qui me concerne, j’ai tout à apprendre dans ce domaine.

      -Nils et Gunnar sont deux spécialistes, passionnés de cheval et d’équitation, l’un ou l’autre, te transformera rapidement en cavalier.

 

     -Karl, je dois mettre quelques documents à l’abri, existe-t-il un coffre susceptible d’accueillir ces objets ?

 

     -Pas de problème, il en existe un dans votre appartement, et quatre ici dans ce bureau, ils résistent à toutes les agressions connues.

 

 Joignant le geste à la parole Karl ouvre les deux battants d’une petite porte qui donnent sur un petit cabinet qui s’éclaire automatiquement, quatre petits coffres sont placés à l’intérieur, cette question est réglée. Il peut y placer les documents qui le suivent depuis leur découverte dans la cabane forestière. Il s’assoit dans la cuisine, Sonja lui sert un thé.

                                 *****

 

Toute la famille est passionnée d’équitation, à Värt Liv, la vie s’y écoule à l’heure du cheval, de grandes écuries abritent ces animaux, la plupart sont des anglo-arabes. Douchka a retrouvé tous ses réflexes de cavalière, elle peut assumer son amour, sa réelle passion pour les chevaux. Elle montait avant de savoir marcher, les tziganes en Hongrie assoient leurs enfants sur des chevaux dès que possible, les chevaux font partie de leur culture.

Les cavalières sont parties galoper dans la campagne, il emprunte une des allées qui conduit vers les écuries. Cet endroit est vraiment un enchantement, partout ou l’on regarde, à perte de vue. Les alentours sont aménagés, des bosquets d’arbres réservés en différents endroits, soulignent l’esthétique de cette campagne magnifique, toutes les allées sont bordées d’arbres. Tout à l’heure, Karl lui a montré un plan de masse de la propriété, Värt Liv, couvre une superficie de deux milles huit cent hectares. Il a retenu le chiffre, c’est si vaste, qu’il lui est impossible d’imaginer une surface de cet ordre, on doit pouvoir s’y perdre même en voiture. Les chevaux sont magnifiquement logés dans deux bâtiments en pierre, construits dans le même style que la résidence principale. Ces deux bâtiments sont orientés au sud, une vingtaine de mètres les séparent. A l’intérieur, deux rangées de stalles magnifiques, réalisées en acajou garni de parements de bronze. Tout y est fonctionnel, les chevaux sont tous des bêtes superbes. L’odeur qui se dégage vient caresser agréablement les narines. La plupart des chevaux passent le cou à l’extérieur, ils regardent le nouvel arrivant, il s’approche de certains d’entre eux pour caresser le derme de leurs naseaux, une zone d’une douceur surprenante. Ces écuries sont entretenues de façon parfaite, des garçons d’écuries s’occupent des chevaux en permanence, c’est un travail important. Un autre bâtiment à peine plus petit est consacré aux équipements, selles, harnais, guides, licols, la aussi il règne une odeur agréable. Cette odeur caractéristique que dégagent le cuir et la graisse. Quatre superbes voitures d’attelage sont rangées, construites en associant bois, cuivre, cuir, il ne connait pas les noms de ces véhicules. Les selles reposent sur leur support en bois, chaque chose à une place aménagée avec goût. Les cirés et autres vêtements, sont suspendus à de superbes patères. L’extrémité de cet endroit est consacré à l’entretien, aux réparations éventuelles, les outils sont la, sur un présentoir en bois clair, des séries de fers, classés par taille et formes.

Un bruit de galops mêlés à des rires se font entendre, au loin, quatre chevaux soulèvent une trainée de poussière, ils approchent rapidement, les chevelures des jeunes femmes flottent au vent, Ulrika et Douchka arrivent au triple galop, suivies de près par Anna et Maria.

- Vittorio, qui a gagné ce cross country, Douchka ou moi ?

Il lève la tête en direction des deux ces amazones, aussitôt rejointes par Anna et Maria, elles pouffent de rire,

- C’est toi Ulrika, d’une encolure.

Elles montent des anglo-arabes, ils sont en sueur, Gunnar un jeune homme d’environ trente ans, mince, distingué, blond lui aussi, s’est approché d’eux, il s’occupe des chevaux. Elles mettent pied à terre, attachent les chevaux, Gunnar les emmène un à un. Il salue amicalement tout le monde, puis s’éloigne avec deux des chevaux qu’il tient par la bride. Douchka est toute excitée, Vittorio ne l’a jamais vue aussi rayonnante, elle est dans son élément, elle se révèle une écuyère chevronnée. Anna et Maria préparent des concours d’obstacles, Douchka va s’entrainer avec elles, elle désire vivement participer à ces concours. Gunnar est à la fois l’homme qui s’occupe des chevaux, il est aussi un maitre écuyer hors pair. Un terrain comprenant divers obstacles est aménagé tout près des écuries. Le temps, la vie, s’écoule au rythme des joies quotidiennes, de ces bonheurs qui semblent acquis, cette douceur, cette sensation de bien être, de plénitude, ce rythme agréable qui transforme les moments les plus simples de l’existence, en souvenirs heureux.

                         *****

 

Douchka et lui, sont arrivés à Värt Liv, il y a près de deux ans, Karl semble en très bonne forme. Il ne lui pose aucune question à ce sujet, Karl se rend à Malmö de temps à autre pour deux ou trois jours, probablement pour des examens. Il n’a rien dit à Douchka à propos de la santé de Karl, il ignore si Ulrika en a été informée, elle ne laisse absolument rien paraître, elle est toujours aussi dynamique, pleine de joie, elle pétille, rien de changé.

Vittorio occupe un bureau qui jouxte celui de Karl, ils travaillent ensemble, il a mis sa formation en pratique c’est passionnant.

 Douchka et Vittorio sont toujours amoureux, avec le temps, la langue suédoise n’a plus beaucoup de mystère pour eux. Douchka participe à de nombreux concours hippiques. Ses résultats sont excellents, elle est devenue une cavalière exceptionnelle. Elle consacre beaucoup de temps aux chevaux. Elle adore choisir les futurs champions, aider les mères à mettre bas, tout ce qui touche la vie des chevaux est aussi sa vie.

Grâce aux enseignements de Gunnar, Vittorio est devenu un cavalier, tous les habitants de Värt Liv le sont. Partir au galop dans la campagne est un plaisir, dont l’intensité ne faiblit pas, au contraire, il s’intensifie. Anna et Maria, ont abordé depuis quelques temps, le temps qui les incitent aux découvertes amoureuses, elles regardent les jeunes gens de très près. En Suède, le sexe n’est pas un tabou. Anna à choisi un amour local, elle est très attachée à Gunnar. Maria trouve son bonheur ailleurs, en tous cas, elle est rayonnante. Ses nombreux va et vient à Malmö, sont le signe émergeant de cette passion.

 Vittorio, a fait la connaissance de Kristian, un ami très proche de Karl, il est à la tête d’un important cabinet d’expertise comptable. Ensemble, ils préparent les comptes destinés au bilan. Karl et Kristian sont nés la même année, ils ont étudié ensembles. Kristian est grand et massif, franc et direct, leur entente est très bonne.

Douchka voudrait savoir si certains membres de sa famille ou de son groupe, sont encore de ce monde. Nous en avons parlé longuement à Friedrichshafen. Au cours d’une discussion avec Karl, il lui fait part de leur désir d’effectuer cette recherche.

- Vittorio, depuis notre entretien d’il y a un peu plus de deux années, je n’ai plus fait état de ma santé. Le pronostic d’alors, concernant ma survie, était problématique. Aujourd’hui mon état de santé s’est transformé de manière inattendue, c’est une surprise agréable pour le corps médical, et surtout pour moi. Aucune explication médicale connue, n’étaye ce revirement. Les médecins sont très surpris. Cette rémission est une aubaine dont je jouis le plus possible. Il y a deux ans, j’ai choisi de ne pas alarmer Ulrika, encore moins, Anna et Maria. Je ne regrette pas, ce mensonge par omission.

Vittorio, nous allons organiser ensembles tous les détails concernant votre voyage, la durée en sera ad libitum. Si vous retrouvez des membres de la famille de Douchka, ce sera une grande joie. Dès demain, nous allons préparer tout ça. Douchka, à l’image de ses chevaux, piaffe d’impatience, elle est excitée à l’idée de partir à la recherche de sa famille. De retrouver éventuellement des parents, ou des membres de sa communauté. Ce voyage sera notre première intrusion, dans un monde que nous ne connaissons pas.

 Karl, a préparé leur voyage dans les moindres détails, leur première destination sera l’Espagne. Douchka à communiqué quelques indications à Karl. Il s’est livré à de nombreuses recherches plus ou moins fructueuses, en cette période d’après guerre, il n’est pas facile de localiser les personnes. C’est encore plus incertain, lorsqu’il s’agit de tziganes. L’URSS et les pays de l’Est, sont inaccessibles. Douchka sait que certains de ses parents ont séjourné en France, en Espagne, également en Italie du nord, dans la région de Trieste, également, dans de petits villages du Frioul, une région située au nord de l’Italie.

 

-                                                                    J’ai obtenu des passeports suédois à votre nom, ceci ne modifie en rien les prérogatives concernant votre nationalité israélienne, la double nationalité est acceptée par Israël. Voici vos permis de conduire, vous voyagerez en avion, j’y ai joint une somme en dollars, cette monnaie est acceptée partout. Les billets d’avions sont tous modifiables et négociables, rien n’est figé, vous disposez d’une liberté totale, indispensable pour ce type de recherche. J’ai mis à contribution les ambassades et les consulats suédois, des régions concernées. Vous serez reçus et logés dans les villes où il existe des représentations diplomatiques de notre pays. Voici une carte officielle, qui vous accrédite auprès de tous les services officiels suédois, en cas de besoin ils vous faciliteront les démarches. Votre avion quittera notre territoire demain à 15:30, en cas de difficulté, téléphonez moi, j’agirai au mieux.

 

Chapitre XXXV:                                      Voyage.

 

Après avoir salué joyeusement et chaleureusement toute la maisonnée, Karl, en compagnie d’Anna et Maria les conduisent à l’aéroport. Ils embarquent à bord d’un bimoteur, leur première escale sera Séville, via Madrid. Survoler les nuages est spectaculaire, dans quelques heures, ils seront à destination.

 Jan, le consul de Suède les accueille à l’aéroport, ils rejoignent la maison du consulat de suède, à Séville, ils y seront logés. Le bâtiment est situé au milieu du centre historique, une construction magnifique du seizième siècle. Il est bâti sur une petite place de forme carrée, dont le sol est constitué de pavés. Cet endroit n’est accessible qu’aux piétons, à deux pas de « la Giralda », la cathédrale qui trône entourée de petits bars à « tapas », des hors d’œuvres, qui favorisent la convivialité, et calme l’appétit de façon informelle. Ce consulat est un ravissement, toutes ces ruelles, ces habitations, ces mélanges de pierre et de fer forgé. Les fenêtres ornées de grilles bombées en fer forgé. Le style andalou est charmeur, magnifique, les contrastes, ombre et lumière des patios, les grilles, qui laissent entrevoir des endroits protégés, ou les fontaines bruissent, elles ajoutent une musique qui berce le calme monastique. Il est tard, Jan est agréable, très enjoué, il connaît juste ce qu’il faut de leur histoire. Ils sont logés dans un appartement indépendant au second étage, les fenêtres donnent sur la cour carrée. Jan leur indique qu’une troupe de gitans se produit tous les soirs dans un local situé à deux pas, le spectacle commence tard, comparé aux habitudes suédoises. Les horaires andalous sont décalés, la vie nocturne est active, ils décident d’assister au spectacle. Le cabaret dans lequel les gitans se produisent, se trouve sur une place voisine, ils y arrivent un peu en avance, le spectacle n’est pas commencé. Jan fait les présentations, tous les artistes présents se préparent. Ils accèdent aux coulisses. Douchka et lui, maitrisent l’espagnol. Douchka, parle longuement avec les musiciens, ils ne savent pas grand-chose des Dimitrievitch. Leur approche, leur philosophie de l’existence est semblable, les coutumes diffèrent quelque peu. Pendant la période de la guerre, les communications ont été réduites à néant. Vittorio fait la connaissance de Manuel, un homme très brun aux cheveux dotés de reflets bleutés, Manuel, possède une grande maitrise de la guitare flamenca, ils discutent longuement. Manuel, propose de les inviter chez lui, il habite dans le quartier de La Barca.

Rendez vous est pris pour le lendemain, en fin d’après midi. La Barca, est un très vieux quartier de Séville, il s’est développé près du pont du même nom, c’est le quartier des Grandes Forges. Les gitans étaient de très habiles forgerons, de cette coutume, il reste un style de chant flamenco, le « martinete », chant à capella, dont les improvisations au cours du travail du forgeron, sont rythmées par le bruit d’un marteau sur l’enclume. Ce style est né ici, ainsi que les Soléa, Tonà, et Sigiriya, typiques de Séville. Les Grandes Forges, sont un trésor d’architecture andalouse, les balcons ouvragés ornent les fenêtres protégées par les grilles bombées. Les portes d’entrée des patios, sont également en fer forgé, le fer règne en maitre à Séville, La Barca, s’est développé, en bordure du Guadalquivir, il est habité en majorité par des gitans.

Ils arrivent comme convenu à la maison de Manuel, il les accueille. Sa maison est splendide, très ancienne, blanchie à la chaud, fraiche et lumineuse à la fois. La maison est construite autour d’un patio de grande taille, une fontaine coule, des balcons l’entourent, la plupart des musiciens rencontrés hier sont présents. Les communautés gitanes, fonctionnent de cette manière, Mario les invite, en fait, c’est toute la communauté qui les reçoit. Il y a foule, les personnes âgées sont assises, les guitares résonnent, le flamenco bat son plein, le patio amplifie le son des guitares, elles expédient des roulades vigoureuses, avec cette sonorité brillante et sèche, typique du flamenco. Tout le monde participe joyeusement, toutes les générations sans exception, les jeunes enfants, les grands parents. Cette réunion est informelle, ils se montrent, ils participent, chacun selon ses capacités, ses envies, ses goûts, sans aucune vergogne. Les regards ne jugent pas, il est question d’être bien, de le faire savoir, de vivre, de passer un moment agréable. Chaque personne présente participe selon son envie, les improvisations du « cante jondo », permettent d’exprimer leur état d’âme, une suite de thèmes mi amoureux, mi moqueurs, le tout, enveloppé dans une forme d’humour très prisée, qu’ils cultivent depuis les origines. Au cours de cette réunion, Paco « el lucero » Garcia, un gitan aux cheveux blancs, lui dit qu’il serait bon d’aller faire un tour à Huelva, il a ouïe dire que quelques gitans des pays de l’Est, sont passés à Huelva au début de la guerre. Ils se sont mêlés à la communauté locale, il est possible que certains d’entre eux soient restés dans le quartier Del Torrejón.

Ils décident de se rendre à Huelva, Jan, téléphone au maire de la ville, Huelva est le nom de la province et aussi celui de sa capitale. Le maire leur à trouvé de quoi loger, auprès d’une dame qui vit seule dans une grande maison. Le téléphone de la mairie sera à leur disposition, c’est un appareil très rare dans la région. Celui qui les conduit c’est Manolo Delgado, un andalou râblé, tout en rondeurs, il arbore une barbe noire, vieille de huit jours, un homme truculent s’il en est, sympathique en diable. Il les conduit, consciencieusement affairé, au volant de sa grosse berline noire, il est heureux de pouvoir louer ses services. Il restera avec eux le temps nécessaire, une chambre est prévue pour lui dans la maison ou ils sont attendus. Cent kilomètres les séparent Huelva, cette région est très pauvre, les paysages sont de plus en plus arides, la végétation se fait rare, les routes sont défoncées. Manolo conduit avec prudence, il ménage les suspensions de son véhicule, et eux, par la même occasion. Ils croisent quelques carrioles, tirées par des attelages faméliques. Après avoir soulevé quelques tonnes de poussière, ils arrivent à Huelva. La maison de la Señora Dona Maria Lopez, leur tend les bras. Une maison claire, bien entretenue, qui fait la fierté de cette dame d’un âge indéterminé, souriante et très loquace, Manolo n’est pas un inconnu pour cette dame.

 Huelva, est une ville très étendue, divisée en quartiers, la pauvreté y règne, en particulier pour les gitans. Dans la maison de Dona Maria, tout le premier étage est à leur disposition, quatre grandes pièces, Manolo est logé au ré de chaussée, pour les sanitaires, c’est un peu plus compliqué, ils s’arrangent, ils en ont vu d’autres. Dona Maria prépare à diner, son repas est excellent, il est composé d’omelettes de pommes de terre sublimes, les pommes sont rissolées coupées en tranches fines, mêlées à des œufs battus et des champignons. La magie, le savoir faire de Dona Maria, vient de transformer un plat populaire, en véritable festin. Un excellent vin rouge vient soutenir sans réserve, ces libations roboratives, le vin leur a caché pudiquement son degré d’alcool. Il agit comme un bonnet pour la nuit molletonné, ils s’endorment dans un lit très haut perché. Bien calés dans des édredons, les oreilles dans de gros oreillers bourrés de plumes d’oie. Leurs rêves sont imprégnés, par le souvenir de la route chaotique, une réminiscence têtue qui les berce, cahin-caha jusqu’au lendemain. Après un copieux petit déjeuner, Manolo les conduit auprès de Don Alfonso, l’alcalde, le maire, il est vêtu d’un costume andalou, tout ce qu’il y a de traditionnel. Une large ceinture de flanelle lui ceint les reins, dans cet étui improvisé, s’est glissée une navaja à manche de corne de taille impressionnante, sur sa tête, un couvre chef noir, à bord plat, légèrement incliné sur le côté, il ne le quitte pas, même à l’intérieur de sa mairie. Don Alfonso est accueillant et souriant, très grand, de forte corpulence, loquace, il s’informe immédiatement du confort de leur logement, ils le rassurent sur tous les points.

- Señores, mon téléphone est à votre disposition, vous pouvez l’utiliser à volonté.

- Merci beaucoup señor alcalde, il sera surement très utile.

- Como quieras Uds., j’ai été très heureux de vous rencontrer, je souhaite que vos recherches soient fructueuses, hasta luego señores.

 Manolo les conduit en direction du quartier Del Torrejón. Cet endroit est triste, caillouteux, misérable, Douchka est un peu émue. Ils frappent à la porte d’une maison, une dame ouvre la porte, elle est vêtue de bleu foncé, un foulard rouge sur les cheveux, souriante à souhait,

- Bonjour madame, nous sommes à la recherche de gitans auxquels nous serions apparentés. Hier « El Lucero » Garcia, nous à conseillé de chercher à Huelva, leur nom est Dimitrievitch, cela vous dit quelque chose ?

- Claro, vale ! Oui bien sur ! Un couple d’entre eux habite ici, ils faisaient partie d’un groupe de calos venus d’Europe centrale, ils sont arrivés au début de la guerre. Lui est ferronnier, c’est Miguel Ferrer. Ils habitent un peu plus haut dans leur caravane, c’est à deux minutes d’ici, sur le terrain qui fait face à l’école. En montant cette rue vous ne pouvez pas les manquer.

Ils arrivent à l’emplacement indiqué, vingt ou trente caravanes sont installées sur le terrain, un très grand terrain. Des femmes lavent du linge, d’autres cuisinent, autour d’un feu de bois, des enfants jouent, poussent des cris joyeux en les apercevant. Aussitôt, ils forment une ronde autour d’eux, ils les observent, leurs vêtements attisent leur curiosité. Ils sont devenus l’attraction du jour, toutes les personnes présentent les détaillent.

Soudain, Douchka part en courant, mue par une énergie extraordinaire, dix secondes plus tard, elle est dans les bras d’une gitane, elles s’enlacent, éloignent leurs visages pour se contempler, puis s’enlacent à nouveau, il est facile de déduire qu’elles se connaissent. Elles sont là, toutes les deux, à proximité d’un feu de bois, dont les flammes réchauffent un grand chaudron noirci. Un homme très mince, de grande taille, est occupé à réparer des chaudrons, il laisse son ouvrage et vient se joindre aux deux femmes. Douchka et cette femme s’étreignent en silence, elles se regardent, des larmes coulent sans bruit, se revoir fait resurgir toutes sortes de souvenirs, agréables ou non. Ces larmes sont un mélange de joies et de peines, accumulé au cours des années de guerre, d’épreuves, de séparation, du démembrement de leur famille, de leur communauté. Rapidement, toutes les personnes du campement sont autour d’eux. Les enfants sont intrigués par cette scène, les habitants des maisons voisines, viennent voir en curieux. Cette rencontre extraordinaire, est fortement ressentie par toute la communauté. C’est un évènement important et rare. Ce peuple, discrimine fortement les moments d’allégresse. Cette femme, c’est Nana, elle est l’une des sœurs de la mère de Douchka, son mari c’est Miguel, il a bien connu la maman de Douchka. Vittorio s’éloigne un peu à l’écart de cette foule, Nana, Miguel et Douchka, sont en pleurs, ils racontent, ils s’expriment en romani. De nombreuses femmes les entourent. Elles écoutent ce qui est dit avec curiosité. Ici c’est l’indifférence qui est considérée comme une attitude négative, offensive, insultante. Ce rassemblement spontané, effectué en un clin d’œil, donne une image palpable de l’attachement de ce peuple, les uns envers les autres. Quelques minutes plus tard, toutes les personnes connaissent la raison de leur présence parmi eux. Une fête s’impose, le groupe se disperse, toutes les personnes s’affairent, qui, dans leur caravane ou dans leur maison. Les hommes bougent aussi, ils ont délaissé leurs occupations. Un véritable branle bas de combat est initié, il y a de la fête dans l’air. Au centre du terrain, un grand espace est dégagé entre les caravanes, les femmes et les enfants préparent un grand feu de bois, ils en empilent une grande réserve. Des sièges de toutes sortes sont disposés autour. Les voisins amènent quelques petites tables pliantes, des plateaux surgissent de toutes parts, couverts de victuailles, de charcuterie, de pain, de beurre, d’énormes jarres recouvertes de paille tressée, remplies de vin. En quelques minutes le campement est transformé en une aire de fête. Les enfants sont excités, ils poussent des cris de joie, ils courent, ils s’agitent dans toutes les directions. Ils savent qu’ils vont s’amuser, nul ne les enverra se coucher à l’heure des poules. Quelques hommes ont apporté leur guitare. Le groupe de musiciens est formé, des tambourins à grelots, des castagnettes, ces instruments sont venus rejoindre les guitares. La musique commence, spontanément, les choses se font comme ça, sans directive, une routine de liberté. Ils sont tziganes, gitans, Calos, des personnes avides d’affranchissement, la liberté est l’oxygène, ils la respirent en permanence. Toute cette agitation, vient de transformer un endroit tranquille, en une fête improvisée magistrale. Tous les voisins, tout le quartier, en garderont le souvenir. Les guitaristes se relaient, le flamenco résonne. La musique franchit allègrement les limites du terrain, elle se répand sur les toits avoisinants. Fait éclater sa gaité, ses harmonies, s’étale, sur toute la vallée environnante. Les vallonnements font office d’amplificateur naturel, ils font résonner, retentir, les chants et les cris, loin, loin. Les maisons et roulottes des alentours, sont désertées, toutes les personnes sont ici. Le terrain, à changé d’aspect en quelques instants. Une foule active et joyeuse, compacte, se tient presque au coude à coude, en a prit possession. De nombreuses personnes sont assises en cercle autour du feu, proches des musiciens. La nourriture, le vin, circulent, les chants « flamenco » fusent sans discontinuer. Toutes les personnes y participent, tous sont acteurs, les voix vous tirent littéralement les tripes, elles vous font vibrer l’âme. Les chants expriment tous les sentiments, ils racontent les joies, les peines de ces gitans. Le moment parle de retrouvailles, les chants s’en inspirent, ils improvisent à propos de cet évènement, chacun des participants l’exprime à sa manière. Les nuances sont sensibles, innombrables, elles varient en fonction de celui qui les exprime. Les couleurs, la fantaisie des vêtements, soulignent les goûts de cette communauté, tout en reflétant la personnalité et l’imagination de chacun. Seules, quelques femmes âgées sont vêtues de couleur sombre, en hommage à un deuil qu’elles perpétuent. Les sentiments sont exprimés, sans ordre, sans aucune règle apparente. La gaité du  » jaleo », entraine les participants qui se joignent aux musiciens. En scandant, improvisant avec des claquements rythmés et syncopés des paumes de la main, las palmas. Le « cante jondo », nait au fond de l’âme, il part des tripes, ces chants vous entrainent au cœur de l’émotion humaine. Ils sont vrais, réels, pertinents, ces modulations ne suivent aucune mode.

Douchka, rejoint Vittorio, en compagnie de Nana et Miguel. Les présentations sont rapides, elle est troublée, elle lui parle en romani. Nana est âgée de cinquante ans, elle se tient très droite, une stature empreinte de noblesse. Elle est mince, presque filiforme, des pommettes très hautes, les joues creuses, le teint mat, des cheveux noir parsemés de gris, très longs et fins. Elle les porte nattés sur le côté, des yeux gris clair ou bleu, il ne distingue pas très bien. Elle est vêtue de manière traditionnelle, longs jupons et jupe superposés, de très fines et longues boucles d’or pendent à ses oreilles, ses mains sont longues et fines. Elle est de taille moyenne, elle sourit, découvrant des dents bien rangées qui étincellent à la lumière des flammes. On s’embrasse, ils sont très émus, un mélange de joie, de souvenirs dont on ne parle pas, qui remontent en catimini à la surface. Miguel, pourrait être le frère de son épouse, il doit être âgé d’une cinquantaine d’années, même taille, même allure, des yeux identiques, il est très mince, sec. Il porte une fine moustache noire, il est vêtu de façon traditionnelle. Un pantalon très pincé à la taille, avec une ceinture de tissus qui boutonne très haut à la mode andalouse, une chemise claire et ample, aux manches bouffantes, un petit foulard rouge noué autour du cou. Un chapeau noir, plat à bord large, complète l’ensemble. Son allure est très élégante, son regard est rempli d’intelligence, de curiosité. Son sourire découvre des dents bien plantées, sa chemise largement entrouverte, laisse apparaître une fine chaine en or qui retient un médaillon oblong.

Les guitaristes se remplacent tour à tour, ils s’adaptent instantanément à l’atmosphère exprimée par la musique. C’est une espèce de combat inoffensif, l’arme choisie, est la virtuosité, les gammes véloces. Ils ne se ménagent pas, la musique, ils la distribuent généreusement. Miguel lui adresse un petit signe en inclinant la tête, qui signifie, suis moi, il le suit. Ils s’éloignent en direction de sa verdine, placée un peu plus loin, prennent place sur de tout petits sièges en bois. Tranquillement, avec des gestes lents, Miguel sort une pipe équipée d’un long tuyau, la bourre de tabac, l’allume, sans un mot. Il ne cherche pas à combler le silence, la musique qui leur arrive le fait amplement. Les mots de courtoisie, les remplissages, sont inconnus des gitans. Miguel fume tranquillement, pendant ce temps, Nana et Douchka peuvent échanger à satiété, tous les souvenirs en retard, toutes les informations manquées, sans avoir à les traduire du romani en espagnol. Ils sont assis le dos appuyé contre la caravane, leurs visages tournés vers le spectacle, qui fuse sans discontinuer, avec une énergie qui ne faibli pas. La foule va et vient, se renouvelle, de nouveaux visages apparaissent de façon incessante. Les discussions à voix forte, les cris se sont calmés, ils font place aux chants, aux danses. Les guitares se jumellent avec les chanteurs et chanteuses de flamenco, les rythmes se succèdent. Les chanteurs communiquent, ils échangent des coplas. Les danseurs jeunes et vieux, font des prouesses, chacun en fonction de son âge, de son expérience, de son énergie. Le chant des guitares les portent à l’aide de rythmes vifs et percutants. Les castagnettes endiablées, se mêlent au rythme des palmas.

 

                                        *****

Une jeune femme très brune, mince, aux cheveux longs et noir, prend place près des guitaristes, elle attire les regards. Cette femme possède une allure, un visage qui dégage une force, une volonté, une détermination, qui est palpable par toutes les personnes présentes, une emprise, quelque chose d’hypnotique. Avant qu’elle ne lance la première note, le silence se fait, un silence rare, tendu, qui attend la suite avec respect, un maximum d’attention. Ses cheveux noirs roulent sur ses épaules, eux aussi semblent sauvages, indomptés, indomptables. Cette jeune femme est élancée, son visage est émacié, expressif, il parle en silence. Une seule guitare entame quelques notes, quelques accords en tonalité de mineur. Les notes emplissent la vallée, résonnent comme une prière, comme des pleurs. Elle chante un fandango de Huelva, sa voix est profonde, d’une puissance peu commune, éraillée. Elle chante le désespoir, l’injustice, les discriminations, le mépris journalier, dont souffre son ethnie, depuis la nuit des temps. Encore aujourd’hui, ici à Huelva capital. Sa voix transmet une émotion qui se situe au paroxysme de l’expression humaine, de ce qu’il est possible d’offrir aux autres. Tout le monde est attentif, pas le moindre bruit. Les enfants ont fait silence, ils ne bougent plus, ils écoutent, ils sont subjugués. Elle termine son chant, un silence perdure pendant de longues secondes, tous les auditeurs sont encore imprégnés par son chant. Comment lui montrer de la reconnaissance, comment la remercier sans manifester, sans bruit ? Ensemble, les Olé, les vivats fusent, les cris se déchainent, les gitans crient des adjectifs flatteurs, qui sont sensés décrire par le menu, les qualités de cette femme, les sensations qu’elle vient de leur procurer. Puis c’est le déchainement général, hurlements, applaudissements, tout le monde veut la remercier, lui exprimer combien le plaisir qu’elle a apporté a été grand, a touché les cœurs.

- Miguel, qui est cette femme qui vient de chanter ?

- C’est La Chunga, de la famille Vargas.

Miguel se lève, entre dans la roulotte, revient avec un flacon et deux verres, il lui tend la bouteille, lui passe un couteau de poche pointu, équipé d’un tire bouchon.

- Vittorio, ouvre cette bouteille, c’est le moment juste.

Vittorio, regarde le flacon plat et rond, il est scellé avec de la cire rouge sang, il ôte le bouchon de cire, la débouche. Approche le goulot près de ses narines, c’est un très vieil Armagnac. Il repasse le flacon à Miguel, qui remplit les verres. Ils boivent tranquillement, la bouteille se vide doucement, l’alcool est bercé par le son de la musique, qui semble disposer de ressources inépuisables, qui honore les retrouvailles de Nana, Miguel et Douchka.

Le jour commence à poindre timidement, quelques petits groupes discutent encore, assis ça et la, autour d’un monceau de braises rouges, elles ont remplacé les flammes. Douchka et Vittorio regagnent la maison de Dona Maria, à peine allongés, ils sombrent dans un sommeil réparateur.

Au matin, la lumière filtre à travers les interstices des volets de bois. Ils restent allongés, ils paressent, ils sont bien dans les édredons profonds, moelleux, doux et confortables. Ils ne parlent pas, ils s’expriment à l’aide d’attouchements subtils, remplis de tendresse. Les gestes deviennent de plus en plus précis, leurs corps sont disponibles, leurs esprits aussi. Ils s’étreignent avec force, une passion étonnante, une imagination exceptionnelle. Lors de ces étreintes, ils se découvrent un peu plus. Leurs deux imaginations semblent sublimées par leur amour, le sentiment puissant qui les lie. Ils fusionnent, leurs enlacements sont parfois si violents, qu’il semble qu’il soit impossible de les dénouer jamais, qu’ils ne forment plus qu’un seul être. Plus tard épuisés, ils s’endorment embrassés, éprouvant une sensation de bien être et de plénitude.

 Vers dix sept heures, ils déjeunent copieusement. Dona Maria est souriante, la fête de cette nuit, a tenu en éveil tout le quartier, elle est fière d’être notre hôte. Douchka et lui, n’ont pas encore échangé un mot à propos des retrouvailles, avec sa tante et son oncle.

- Douchka, as-tu recueilli quelques informations concernant d’autres membres de ta famille ?

Douchka le regarde en souriant, ils avalent la nourriture à la manière d’ogres affamés. La fête, les émotions, la fatigue, l’amour, tout ça remet les pendules à l’heure de l’existence, ce miracle unique, si précieux.

- Des parents de ma mère vivent en France. D’autres sont en Italie, à la frontière slovène, mes cousins et parents les plus proches sont à Paris, ils sont sédentarisés. Je possède les adresses de ceux qui sont à Paris, pour les autres, il sera nécessaire de nous rendre sur place.

- Sans problème Douchka, la fête te réussi, tu es splendide.

- Tu n’es pas mal non plus !

Maria et Manolo écoutent en souriant.

Manolo les conduit au campement, Douchka reste avec Nana et Miguel, ils ont des années de discussion à combler. Il va retrouver La Chunga, elle vit dans une petite maison près du campement, dans le même barrio. Vittorio trouve facilement sa maison, elle est située en hauteur. Chunga est là, elle l’accueille avec gentillesse, son sourire est séduisant. Son teint mat, met en valeur des dents fortes et larges, bien implantées, exemptes de la moindre carie. Ses yeux sont étonnamment clairs, sa chevelure court sur ses épaules.

-Salut Chunga, je voudrais que tu m’enseignes un de tes fandangos, celui que tu as interprété hier, j’ai une guitare avec moi.                                                                                  

- Pas de problème Vittorio.

 Chunga est directe, elle ne joue pas à vivre, elle est, notre contact est bon, je le sens, c’est une évidence, elle sait qui sont les gens, elle sait que ma demande n’est pas le fruit d’un caprice.

 Elle chante jusqu’à que je sois prêt pour un essai, petit à petit le fandango devient familier, il se met en place.

- Vittorio, c’est assez pour aujourd’hui, reviens demain, ce sera bien.

Il retrouve Douchka, ils discutent tous ensemble calmement. Nana et Miguel sont des gens simples, sans hypocrisie, ils ne cherchent aucune complication, leurs simplicité se voit, elle parle comme une vérité. Ils vivent, ils adorent leur style de vie, ils n’en connaissent pas d’autre, ils ne jalousent rien. Douchka souhaite rester un jour de plus avec Nana. Ils passent saluer Don Alfonso l’alcade, il est heureux, la gaité se lit sur son visage. Bien entendu, il a assisté à la fête, ses administrés lui parlent de la soirée. Il se délecte des échos qui lui parviennent à propos de cette nuit agitée. Ils appellent la Suède, Karl est bout du fil. Il lui résume leur voyage, il transmettra ces nouvelles à tous la famille de Värt Liv. Ils ressentent l’absence de leur famille, Värt Liv, leur manque.

 La journée du lendemain passe très vite, Douchka passe la journée avec Nana et Miguel. La Chunga l’attend, ils travaillent le fandango.

Cet air, ce texte, il l’interprète encore aujourd’hui, de tous les cante jondo, il reste celui qu’il préfère. Il le chante pour lui, ou en présence de quelques amis tziganes russes. Des cousins de Douchka, qui se produisent dans des cabarets parisiens. La Chunga lui a fait ce cadeau, elle ne l’ignorait pas.

Le retour est sans histoire, ils passent la nuit à Séville, au consulat. Jan est curieux de connaître les progrès de notre quête. Au cours du repas, Douchka lui raconte notre voyage en détails, sa joie des retrouvailles, la fête.

 

Chapitre XXXVI :                Navarrons en Italie.

 

 

Le lendemain c’est le départ pour Trieste en Italie, Jan les accompagne à l’aérodrome. Ils rejoignent Madrid, puis, en quelques heures de vol, ils arrivent à Trieste, une ville portuaire. Un énorme porte avions américain est à l’ancre dans le port, une vraie ville flottante, il est là, il garde cet endroit stratégique. Au cours de leur entretien, Karl lui à indiqué qu’une voiture de l’armée américaine serait à l’aéroport, un soldat nous attend, il nous reconnaît facilement. C’est Bill Green, le nom est visible sur son badge. Il les conduit à Aviano, une base de l’aviation de l’armée américaine, ou ils seront logés. Ils rencontreront le colonel Harry Halleck, qui commande de la base. Tout se passe comme prévu, ils disposent d’un bungalow, c’est fonctionnel et confortable. Le colonel Harry, est un homme blond, la cinquantaine, les cheveux coupés en brosse, il est grand, très grand, originaire de Houston au Texas. Il met une voiture à leur disposition, pour toute la durée de leur séjour, pas de date limite fixée. Karl lui a longuement détaillé l’objet de leur voyage, il est tout à fait disposé à nous aider. Douchka précise que les informations qu’elle a recueillies à propos de ses parents, indiquent qu’ils seraient passés ou auraient séjourné dans un petit village de montagne, Nana, lui en a indiqué le nom, il s’agit de Navarrons. C’est à cet endroit qu’ils vont commencer leurs recherches. L’auto, prêtée par Harry est de couleur marron kaki, les couleurs de l’armée de l’air, une grosse Packard. Le réservoir est grand, les pompes à essence sont plus que rares dans cette région. Harry leur confie une carte d’état major, leur fait de grands signes d’encouragement. Les voilà lancés en direction de la vallée qui abrite le village.

Douchka conduit, Navarrons est un petit village un peu retiré, accroché aux premiers confins du début de la chaine des Dolomites. Une vallée enserrée par des montagnes abruptes, certaines d’entre elles dépassent deux milles cinq cent mètres. Le torrent Meduna a fait son lit au fond de cette vallée. Ils parcourent soixante kilomètres, un panneau indique Meduno. C’est le nom du village voisin, ils s’arrêtent sur une place carrée, afin de se renseigner. Les habitants sont vêtus de couleurs sombres, pas un seul véhicule dans le village, la vaste place, trône devant une superbe église romane, le clocher de forme carrée est construit à quelques mètres de l’église, c’est la coutume en Italie. Un bar épicerie est ouvert, ils entrent et commandent une boisson, un homme assez jeune, souriant et affable les sert,  

- S’il vous plait, nous cherchons la route afin de nous rendre au village de Navarrons,

Le jeune homme a remarqué la grosse voiture militaire, qui n’est pas un modèle de discrétion, il doit s’interroger à propos de l’usage qu’ils font d’un véhicule de l’armée de l’air.

- Vous poursuivez sur cette route, à un kilomètre il y a un embranchement, vous prenez à votre gauche, puis vous passez le pont qui enjambe la Meduna. Remontez de l’autre côté, un kilomètre plus loin, vous arrivez à Navarrons. L’église se trouve juste à l’entrée du village vous ne pouvez pas la manquer.

Ils quittent Meduno pour Navarrons, exactement comme le jeune homme à dit, trois minutes plus tard, ils y sont. L’église est à sa place, avec à sa gauche, un superbe clocher de forme carrée, bâtit séparément, la tradition est respectée. Le clocher est imposant, en haut de celui-ci, quelques pigeons les observent, ils se méfient un peu, le clocher leur sert de domicile, des étrangers peuvent venir troubler leur quiétude, leur demander un loyer, qui sait ? Ce village est plus petit que Meduno, accroché à flanc de montagne, l’espace libre y est rare. Le moindre terrain plat, a été creusé par la main de l’homme, toutes les parties plates sont occupées par des constructions. À l’exception de l’unique rue, qui fait le tour du village, sans omettre la petite place située près de l’église, ils ont rangé leur véhicule à cet endroit. A quelques mètres de là, ils repèrent une épicerie buvette, qui leur tend les bras. En se baladant, ils font le tour du village, la route unique en fait le tour complet. À l’autre extrémité un embranchement conduit en direction d’un autre village, plus éloigné et plus haut. Les maisons sont toutes bâties en pierres taillées, ajustées et posées sans ciment. Ce sont des constructions anciennes, les entrées, bâties en bois, sont incluses dans de grandes portes cochères voutées, qui doivent laisser le passage, aux charrettes chargées de fourrage. En faisant le tour, ils croisent quatre personnes, quatre hommes qui discutent, appuyés nonchalamment contre un mur. L’un d’entre eux porte des lunettes noires, il est vêtu d’une chemise à manches courtes. Il lui manque les deux mains, elles sont amputées derrière les poignets, il semble aveugle, une grenade probablement. Vittorio a déjà vu ce genre de blessure en Pologne. Un homme en pantalon de coutil et maillot de corps blanc, se tient debout à ses côtés, il est mince, musclé, de très grande taille, le teint pale, les cheveux très clairs. Ils tournent la tête et les saluent au passage, les voyageurs rendent la politesse. La route du village fait une boucle, passe sous un porche long d’une vingtaine de mètres, et débouche face à l’entrée de l’église et son clocher-pigeonnier, ils sont revenus à leur point de départ. La boucle est bouclée, l’épicerie restaurant n’a pas bougé, nous entrons. A l’intérieur il fait frais, la pénombre règne grâce aux volets presque clos. Tout y est très net et propre, le sol est en carrelage, constitué de gros carrés assemblés. Cinq petites tables carrées entourées de chaises de bois, sont à leur disposition. Une autre table est placée devant la seule fenêtre de cette salle. Côté fenêtre, une banquette en molesquine est adossée contre le mur, deux chaises sont placées de l’autre côté de la table, cette table fait face au bar. Ils prennent place sur la banquette en molesquine, c’est un emplacement stratégique, il permet d’observer les mouvements de l’endroit. Un peu plus loin, dans une pièce attenante, sont stockées toutes les victuailles, les bouteilles, les objets et articles divers. Le bar est à droite de l’entrée, ce lieu, fait office de bar, de petit bazar, d’épicerie, et d’auberge à l’occasion, tout y est net et rustique. Le patron, un homme très grand, très mince, pourvu de longs bras, de longues jambes qui n’en finissent pas. Il porte un long tablier en coutil blanc accroché au cou et à la ceinture, qui descend jusqu’au dessous de ses genoux. Son visage est maigre, presque émacié, de forme allongée, sous son nez il porte de très longues moustaches, fournies et recourbées. C’est sans doute le patron de l’endroit. Ils lui demandent de la bière et deux sandwiches au jambon. Il disparaît en direction de l’arrière boutique, pour préparer nos panini qui seront nos deux spuntini. Il s’agit de pains de forme carrée, assez volumineux, que l’on ouvre en deux, dans lesquels on introduit l’accompagnement souhaité, le plus souvent, à base de charcuterie ou de fromage. A peine a-t-il disparu, qu’une quinzaine d’hommes affluent, ils remplissent le bar, apportent avec eux un flot de voix, ils s’expriment à voix forte, dans un dialecte inconnu. Ces hommes se situent dans la force de l’âge, ils sont bâtis comme des lutteurs. Ils sont d’une taille qui dépasse le mètre quatre vingt, leur âge oscille entre vingt cinq et quarante ans. Leurs torses puissants, sont recouverts, qui, d’un maillot de corps en laine écrue, qui, d’une chemise avec les manches roulées sur les avant bras. Visiblement, ils reviennent d’une journée de travail, c’est la période des foins. Ce foin qui nourrira les bêtes pendant la saison froide, un travail pénible dans les régions de montagnes. Douchka et Vittorio, observent cet essaim de costauds, d’un gabarit surprenant. Beaucoup d’entre eux, sont blonds ou roux. Certains prennent place aux tables voisines, la plupart ont choisi de rester debout, le coude appuyé sur le zinc du comptoir. Douchka attire les regards, des regards furtifs l’examinent, c’est normal, Douchka est un superbe échantillon de l’espèce féminine. Le patron, après leur avoir apporté les boissons et panini, s’active à servir les nouveaux arrivants. Ils boivent du vin rouge ou blanc, souvent mélangé avec de l’eau gazeuse, dans ce cas demandent un Spritz. Ce mot ne sonne pas très italien, c’est une des réminiscences de l’empire austro-hongrois. Cette région était partie intégrante de cet empire, les influences réciproques, expliquent à elles seules la stature avantageuse de ces personnes. Les tournées se suivent sans temps mort, le patron coupe quelques tranches de saucisson, accompagnées de grosses olives vertes, de piments. Les tournées continuent, les verres sont peu capacitifs, ils se vident très rapidement.

 

Chapitre XXXVII :                        Primo.

 

 L’un d’entre eux, un grand gaillard blond, en maillot de corps blanc écru, ce maillot semble faire partie d’un uniforme local. La plupart d’entre eux, portent ce type de maillot, en laine écrue, tricotée à la main. Le grand blond en question, souriant, athlétique, doté d’une voix puissante, les regarde en affichant un sourire sympathique, quelque peu amusé. Dans ce petit village perdu, l’arrivée d’étrangers, est sans doute un évènement rare. Ils n’ont pas manqué de voir le véhicule de l’armée, la couleur les intriguent peut être. Ce jeune homme doit être âgé d’environ vingt cinq ans, peut être moins, il mesure un mètre quatre vingt quinze, comme ça à vue de nez. Il est admirablement proportionné, il est le plus grand des hommes présents au bar. Il plaisante, en utilisant cette langue ou dialecte incompréhensible pour les deux visiteurs. Une langue aux consonances gutturales, les personnes au bar, éclatent de rire, des rires puissants, joyeux. La plupart continuent de photographier Douchka du regard. Douchka est superbe, Vittorio le sait bien, il ne me lasse pas de l’admirer. Il se lève, et se dirige vers ce jeune homme,

- Signore, per piacere, leí ha due o tre minuti per. parlare un atimo con noi?  

Il lui demande s’il veut bien converser avec nous un instant.

- Certo ! Come no ! Ma il « Signore » e qua su, io non sono il »Signore » sono Primo, piacere di conocervi

Primo, c’est son nom, répond par une plaisanterie pour dire qu’il ne souhaite pas qu’on l’appelle « Signore », que le mot Seigneur est réservé à Dieu. Il demande de l’appeler plus simplement Primo.

Primo prend place à leur table, quelques courbettes sont échangées, entre Douchka et cet athlète. Ils demandent au patron de leur servir du vin blanc. Vittorio questionne à propos des tziganes, qui ont stationné dans le village pendant la guerre.

- En effet, il y a eu trois caravanes, qui sont resté plus d’une année au début de la guerre, puis les évènements les ont obligé à partir. Ils étaient bien acceptés dans ce village, mais la police de l’époque n’était pas du tout conciliante à l’égard des nomades.

Mussolini a répandu la même idéologie que son ami Hitler, ici à Navarrons, tous les habitants, sont depuis toujours contre le fascisme, ils sont tous des garibaldiens anarchistes, à l’italienne bien entendu. Le village est une place forte de cette gauche, dont nous représentons un des derniers bastions. Beaucoup de nos parents ont perdu la vie durant le dernier conflit

 - Primo, Est-il possible que des personnes de ce village, aient le souvenir des noms ou des prénoms, de quelques une de ces personnes que nous recherchons ?

- Je me souviens de les avoir aperçu, nous autres, nous étions jeunes, il est possible que certaines personnes plus âgées se souviennent de détails plus précis.

 

Primo, s’exprime en maniant l’humour en permanence, il est souriant, son regard bleu clair est expressif et malicieux, il réplique à la vitesse de l’éclair, il pétille d’intelligence. Les tournées défilent, les verres sont petits d’accord, mais très nombreux. Ils sont bien dans cet endroit hors du commun, isolé, à l’écart des réalités courantes. Vittorio fait office de traducteur pour Douchka, elle ne s’ennuie pas. Ce lieu est si particulier, une espèce de petit monde à part. D’autres personnes arrivent, ils sont plus âgés. Claudio, un des frères de Primo se joint à eux, il a des cheveux noir jais, les yeux de même, à peine plus petit que Primo, moins massif. Les deux frères pratiquent le même humour, ils plaisantent en permanence. La présence de Douchka, n’est pas étrangère à tous ces traits d’humour, qui fusent sans discontinuer. La salle est pleine du bruit des discussions et de fumée, ils fument presque tous, le voile de fumée bleutée, qui flotte dans le bar en témoigne. Quelques minutes plus tard, le père de ces deux gaillards se joint à eux, il est de la taille de Claudio, la ressemblance est frappante. Il porte des pantalons courts bleu foncé, un maillot sans manche en laine, sa peau est mate. Il est mince, son visage est un peu émacié, les pommettes hautes et saillantes, ses yeux sont bleu clair, ils éclairent son visage, comme deux petites fenêtres. Il est doté d’une musculature puissante, constituée de muscles longs, c’est Luigi. Luigi est très souriant, il découvre des dents blanches bien rangées, une dent latérale ne répond plus à l’appel, elle a déserté les lieux. Luigi a l’esprit vif, l’humour, les plaisanteries arrivent en jet continu. Primo lui explique le but de leur présence, Luigi devient sérieux et pensif,

-  Je me souviens très bien de ces zingari, de très braves personnes, ils étaient trois couples, avec un enfant de huit ou dix ans, prénommé Mihaï, il jouait avec les enfants du village.

Pour ce qui concerne les autres personnes, nous n’avons jamais su leurs noms ou prénoms, ils étaient très discrets, une des femmes qui parlait bien l’italien venait nous acheter des œufs, un peu de farine, du lait, ses visites étaient brèves. Douchka a entendu le prénom, elle connait bien Mihaï, c’est un cousin germain, le fils d’une sœur de sa mère. Douchka ne dit rien, il se fait tard, nous devons retourner à Aviano,

- Luigi, demain c’est dimanche, est-il possible de se revoir, si tu veux bien t’informer à propos de ces personnes ce serait vraiment bien.

- Certo Vittorio ! Certainement ! Demain, c’est la fête de la madone du village, une commémoration aura lieu devant la petite chapelle, située un peu avant la fourche de Frizanco, elle abrite une statuette de la madone, les femmes participent à la procession, les hommes attendent patiemment au bar.

                                    *****

En fin d’après midi, nous avons notre grand match de football, les célibataires jouent contre les hommes mariés, un match épique, les célibataires, sont vainqueurs à chaque rencontre. Ils préparent une énorme paire de cornes de bœufs, c’est un hommage qu’ils offrent à la fin de la partie, en Italie les cornes sont le symbole des cornutti, des cocus. Cette offrande est faite sans intention malicieuse, elle est traditionnelle en quelque sorte. Ils éclatent de rire, Primo et Claudio, sont des célibataires, qui ont l’avantage de ne pas vivre seuls, lui, le papa, vit avec la mère de Claudio, Primo est son fils, mais pas de la même maman. Quand à Luigi, il n’est pas marié avec cette femme, en Italie le divorce n’existe pas.

Le lendemain, il retourne seul à Navarrons, Douchka reste à Aviano, elle ne pratique pas l’italien, elle sa journée à la base, en profitera pour effectuer un peu de shopping au PX de la base. Elle pourra téléphoner en Suède, prendre des nouvelles de tous, sans oublier ses amis les chevaux.

A l’ instant où il arrive à Navarrons la procession sort de l’église. Il est dix heures, les cloches sonnent à pleines volées, le prêtre est vêtu d’une chasuble rutilante, devant lui, les enfants de chœur portent divers objets de culte, dont il ignore la signification et leur fonction. A l’exception d’un Christ en croix qui surplombe la foule, perché à l’extrémité d’un support rond et doré de trois mètres de long, tenu fermement par un enfant de chœur. Cet enfant le brandit en direction du ciel, il garde la tête levée, il est comme subjugué, presque en état d’hypnose. Il surveille avec fierté le bien qui lui a été confié, très heureux d’assumer cette responsabilité. Ils se dirigent lentement en direction de la petite chapelle située à l’autre extrémité du village, c’est l’occasion de parcourir trois cent mètres, la foule se déplace très lentement, il est indispensable de ralentir la procession, afin que les chœurs et la foule puisse interpréter les deux cantiques prévus. Le prêtre donne le ton, il est entouré de quelques enfants de chœur, eux aussi vêtus de manière spectaculaire. Tous les villageois présents entonnent le premier cantique, les voix sont essentiellement féminines, beaucoup de femmes âgées vêtues de noir, d’autres plus jeunes portent des couleurs plus vives. Les enfants suivent en chantant, ils se demandent un peu ce qu’ils font dans cette file, comme ils sont vêtus de leurs plus beaux habits, ils sont tout fiers de défiler dans la rue en étant exposés aux yeux de tous, les mamans admirent leurs enfants, elles sourient comme toutes les mamans du monde. Comme convenu, je me dirige vers l’épicerie, bazar, hôtel, café, l’espace café est bondé, l’accès en est difficile. Il faut se frayer littéralement un passage, entre les chemises blanches à manches courtes immaculées, qui recouvrent les torses bombés et athlétiques de tous ces gaillards. Des pilosités s’en échappent allègrement ça et là, les cols sont largement ouverts. Parmi ces montagnards qui mesurent presque tous près de deux mètres de haut, il est relégué dans la catégorie taille moyenne. La fumée est abondante, le bruit des conversations crée un bruit de fond, qui résonne dans cet espace réduit, ils s’expriment avec force souffle, des voix puissantes. Ils n’épargnent pas leurs cordes vocales, leur dialecte est incompréhensible, les mots se transforment en bruit de fond. Primo est debout près du bar, il l’accueille en souriant largement, un accueil franc et direct, sans manière, comme s’ils se connaissaient depuis des lustres. En guise de préambule, Primo lui propose un verre de vin blanc. Ils se tassent, ils se sardinent, chacun fait un effort, rentre les bras, son ventre, essaye de se faire plus petit. Comment se faire petit, dans un environnement saturé par des gabarits de ce calibre, dont le poids moyen qui oscille entre cent dix et cent trente kilos ? Les hommes présents, savent pourquoi il est ici, ils observent, les montagnards sont méfiants, ils tiennent à se faire une idée avant d’effectuer le moindre mouvement, hors de leur champ de connaissances. Ils n’accordent pas facilement le préjugé favorable. Primo fait exception, il a apprécié son approche, une véritable sympathie s’est établie entre eux. Primo a du faire office d’avocat, auprès de la plupart de ces armoires à glace, qui se poussent, se tassent, afin de lui laisser un passage, sans rechigner. Ils lui souhaitent le bonjour avec de petits signes de tête, l’ambiance est bonne, ils savent qu’il ne vient pas pour enlever une des jeunes filles du sérail. Vittorio n’atteint pas le comptoir, à l’impossible nul n’est tenu, seule sa main, arrive à saisir le verre qui lui est destiné,

- Vittorio, Luigi va arriver d’un instant à l’autre, hier soir il est sorti mener sa petite enquête auprès de certains villageois, je ne l’ai pas vu depuis, viva ! Salute !

- Salute !

Le vin blanc humidifie sa luette, ce sont des verres à pied, très peu capacitifs. La tradition est de multiplier les tournées servies dans de petits verres, on peut les multiplier, sans se retrouver trop vite sous la table. Claudio entre dans le bar en compagnie de son père Luigi, et hop ! Une autre tournée de vin blanc, finalement il vaut mieux opter pour le fameux Spritz, un mélange d’eau gazeuse et de vin. Les tournées sont innombrables, elles arrivent en rafales, impossible de savoir qui offre quoi et à qui. On rend la politesse, on boit, puis on recommence, sans se poser de question. Le bar est plein, tous les impétrants sont au coude à coude, il faut calculer juste pour amener un verre à ses lèvres. Luigi explique qu’il est allé rendre visite aux personnes propriétaires du terrain sur lequel les tziganes se sont arrêtés. Ils ne connaissent pas de nom, pas même de prénom, à aucune occasion, les noms ont été prononcés. Ils se saluaient cordialement, rien de plus, il confirme que seule une femme parlait l’italien.

- Merci pour ton aide Luigi.

- Vittorio, reste avec nous pour le déjeuner, tu es le bienvenu chez moi, après, c’est le fameux match de football, cette rencontre peut paraître fantaisiste, pourtant nous la prenons très au sérieux sans vouloir trop le montrer. Les perdants doivent avaler leur déception jusqu’à l’année suivante, c’est long une année pour des perdants !

C’est Primo qui l’invite, il accepte volontiers. La valse des verres de vin blanc continue, la plupart des joueurs qui constituent les équipes sont présents. La préparation du match à lieu dans ce bar, l’entrainement est sévère, le foie est mis à rude épreuve, les deux équipes ont choisi le même endroit, il n’en existe pas d’autre. Vers treize heures, Primo lui montre le chemin de sa maison, c’est à deux pas, ils passent sous un porche qui s’ouvre sur une cour, une construction ancienne, la cour est pavée, de forme rectangulaire, vient ensuite, l’entrée de l’habitation, abritée par une superbe véranda. Une très belle femme les accueille, souriante, le cheveu noir jais, les yeux bleu, au regard intelligent. C’est Lucia, elle est de taille moyenne, elle semble petite comparée au mastodonte Primo. Lucia vit avec Primo, ils ne sont pas mariés, ils n’en ont pas l’intention, les habitants de Navarrons sont rebelles, ils défient les règles strictes qui règnent en Italie. Une cheminée monumentale orne une vaste pièce qui fait office de cuisine, salon, salle à manger, ces vieilles maisons sont assez petites, les anciens se contentaient de surfaces réduites. Le repas est un régal, des tomates accompagnées de mozzarella, assaisonnées avec une huile d’olives extraordinaire, de petites escalopes de veau, cuites au vin de Marsala, un plat de pâtes préparées avec des palourdes. Ce plat de pâtes, en y songeant, il en goûte encore les saveurs merveilleuses autant qu’inoubliables. Ils terminent avec un fromage local, un fromage cuit que l’on a laissé vieillir à dessein. Le repas est accompagné d’un sublime vin piémontais, un Barolo, plus précisément un Bussia, un cru élevé par Dyonisios en personne. Le repas se termine joyeusement. Aux alentours de dix sept heures, ils se trouvent sur le site ou les navarronçains ont excavé le terrain de football.

 

Chapitre XXXVIII :                 Le match, le nazi  Paolo.

 

Ce terrain de football, mérite une description de la manière dont il a été implanté. Appeler cet endroit un site, n’est pas un mot trop fort, il s’agit d’une chose extraordinaire, hors du commun, réalisée par tous les hommes valides et de bonne volonté de Navarrons. Ils ont travaillé sans relâche pendant plus de trois années, consacrant tout leur temps libre, leur inventivité, leur énergie, afin de réaliser leur rêve : posséder un terrain de football. Les habitants de Navarrons, aiment passionnément le football, ils ont formé plusieurs équipes. Ils ne pouvaient ni jouer, ni s’entrainer. Les parties avaient lieu sur le terrain de Meduno. Les relations avec Meduno, ont toujours été houleuses. Meduno est en plaine, Navarrons est en montagne, les mentalités sont différentes, les coutumes varient, les montagnards sont indépendants. Quémander en permanence l’autorisation pour jouer, ils ne le supportaient pas. Navarrons étant bâti à flanc de montagnes abruptes, aucune possibilité de trouver un terrain plat qui permette de l’aménager à cet effet. Un terrain de football, et les annexes, représente une surface considérable, surtout quand on habite un village, accroché à des versants montagneux plus ou moins abrupts. Les navarronçains ont décidé qu’ils construiraient leur propre terrain de football, coute que coute. Ils ont choisi un flanc de montagne orienté aux adrets, ils ont taillé dans le flanc, une surface plane de près de deux hectares. Quand cette opération a été terminée, ils ont excavé la partie plane obtenue, sur une hauteur de quinze mètres, le terrain est niché en creux dans cette excavation. Des parties planes ont été prévues tout autour, pour accueillir spectateurs. On assiste aux matchs debout, pas de siège, pas de tribune. Sur trois côtés, le terrain est bordé de talus très hauts, seul le côté amont, est aménagé avec des systèmes anti-éboulis, ce côté du terrain est plus large, une vaste surface plane accueille la majeur partie des spectateurs. Une grande cabane en bois abrite les vestiaires, les douches et les sanitaires, l’électricité fait partie des aménagements. L’accès au terrain se fait par un chemin côté amont, les autres côtés sont parfaitement stabilisés et couverts d’herbe. Si l’on grimpe en haut du talus qui borde le côté aval, on se trouve à peu près dans la position d’un bouquetin de haute montagne, qui admire le torrent Meduna, qui coule au fond de la vallée, six cents mètres plus bas. On sait que les bouquetins ne sont pas sujets au vertige, la vue à cet endroit est impressionnante. Cette réalisation est un défit à toutes les règles élémentaires de sécurité, ce que montagnard veut, dieu lui-même ne peut pas le refuser. L’étude de cette implantation a été conçue par deux navarronçains, deux ingénieurs, ils occupent des postes auprès de sociétés qui percent les tunnels routiers, ou construisent des barrages, ils sont familiers avec ce type de problèmes. Il n’empêche que pour le risque, ils sont de Navarrons, ingénieurs ou pas, ils se comportent comme tels, c’est une référence dans la région, leurs exactions sont proverbiales. Aucun garde chasse ou garde pèche, n’aurait l’idée de s’aventurer sur leur traces, bien au contraire. Quand ils sont informés, que les navarronçains braconnent, et à quel endroit. Ils vont exercer leurs prérogatives, sur une autre partie du territoire, la plus éloignée possible. Les montagnards ont une conception personnelle de la prise de risque, elle se situe très haut dessus des normes courantes. Ils pèchent de nuit dans des torrents difficiles d’accès, ils braconnent à flanc de montagne dans des conditions périlleuses. Le risque fait partie de leur existence, ils en sont conscients, ils en sont fiers.

Le coup d’envoi approche, les spectateurs remplissent l’espace qui leur est consacré. Ils sont venus d’un peu partout, surtout des villages encore plus hauts perchés. Peu ou prou de spectateurs de Meduno, les gens des plaines ne se risquent pas dans ce coin, cette rencontre, s’est fait une réputation au fil des années. Les joueurs en tenues, s’échauffent sur le terrain, autour des embut. Les hommes mariés sont en maillot noir et blanc, les célibataires en rouge et blanc. Ces montagnards, sont réellement impressionnants, voir arriver des joueurs bâtis comme des taureaux de combat, qui vous chargent, doit donner envie d’aller jouer sur un autre terrain. Ce sont des joueurs que l’on peut qualifier de massifs, des cuisses énormes, pourtant, ils se déplacent avec une grande agilité. Toutes les activités plus ou moins légales qu’ils pratiquent en montagne, les maintiennent en forme. Nul n’a la moindre pensée pour le ballon de cuir, dont la vocation est d’encaisser de formidables coups de pied dans les coutures, les tirs, claquent comme des coups de tonnerre. Ces coups de pieds sont si violents, qu’il n’est pas rare de remplacer deux ou trois fois le ballon, au cours d’une partie. Les spectateurs téméraires qui se positionnent aux limites du tracé, qui délimite le jeu, sont très exposés. Ils sont sous le coup de tirs intempestifs. Ils guettent les trajectoires avec un intérêt, mêlé à un peu d’angoisse. Autour du terrain, les spectateurs sont au coude à coude, la partie commence. Le public n’est pas déçu, les frappes de balle sont d’une puissance exceptionnelle, elles claquent comme des coups de canon, émettant un bruit sourd. De plus, le terrain étant encaissé, les sons résonnent, ils sont amplifiés, les talus les dirigent vers le haut. Les passes sont très précises, ça joue très bien, deux arbitres essayent de tempérer les excès fréquents, les joueurs en arrivent facilement, à des arguments non homologués. Les deux équipes se valent, les célibataires sont avantagés, parmi eux figure un joueur professionnel, Gianni, il est sous contrat avec l’équipe d’Udine. Il parait frêle, comparé à ses coéquipiers du jour. Il joue au poste d’avant centre, il est partout à la fois, à lui seul, il fait la différence. L’équipe composée des hommes mariés se fatiguent plus rapidement, ils sont plus âgés, plus lourds, ils vont perdre une fois de plus. Depuis que ce match a été instauré, « I sposati », les hommes mariés, n’ont jamais remporté une victoire.

Le match se termine, sur un score final de trois buts à un. Les célibataires, les vainqueurs, effectuent une ronde autour du terrain. Gianni est porté en triomphe, assis sur des épaules larges et confortables. Gianni est de Meduno, néanmoins, il a accepté de participer à cette rencontre, tout le monde voulait le voir jouer. C’est un régal de voir évoluer Gianni, cette dérogation démontre, que cette partie n’est pas vraiment prise sérieusement. Le divertissement, la joie de se frotter aux autres, prime sur toutes les autres contingences. Heureux d’avoir vaincu une fois de plus, deux célibataires caracolent en tête du groupe, en brandissant à bout de bras une énorme paire de cornes, ornées de longs rubans écarlates qui flottent joyeusement. Les cornes sont le symbole des trahisons et autres entorses matrimoniales, elles soulignent la qualité de cocus, attribuée d’office aux hommes ayant commis l’erreur de prendre femme. La fin du match ne sonne pas le glas de cette journée, c’est le moment des libations in situ. Les canettes de bière circulent, nombre de spectateurs craignant d’être privés de leur boisson favorite, ont apporté leurs réserves par caisses entières, c’est la boisson de référence en ces lieux. D’autres ont prévus des panini, du vin, des fruits, des caissettes entières pleines de victuailles. On discute, on rit, on mange, on boit beaucoup, les enfants peuvent enfin s’ébattre courir sur le terrain, crier, inventer toutes sortes de jeux. Ça et là des groupes se forment, c’est l’occasion d’échanger des nouvelles, de médire un peu sur le voisin, de répandre des rumeurs, l’endroit idéal pour concevoir une sorte de gazette régionale vivante. Primo a joué avec les célibataires, eh oui, Lucia et lui ne sont pas mariés, à Navarrons, ils se moquent de l’opinion d’autrui, et bien plus encore des règles établies, ils vivent comme ils l’entendent. Vivre maritalement, n’est pas la bonne méthode pour être apprécié par les notables, ils s’en moquent. Primo est revenu des douches, le match ne l’a pas du tout marqué. Ils font un sort à leurs canettes de bière, en compagnie de deux frères, Sylvano et Bassoto qui habitent Navarrons. Bassoto, est un surnom qui signifie basset, il endure cette appellation depuis l’école élémentaire, son petit mètre soixante douze, lui a valu le surnom de Bassoto, un nain en quelque sorte. Ces deux frères, sont l’exception de Navarrons, ce sont eux qui confirment la règle, ils sont plus petit que tous les autres. Ils mesurent autour d’un mètre soixante dix, les pauvres ! Cette particularité vient en droite ligne de leur père, qui lui est vraiment de petite taille.

 Un homme grand et fort, doté d’une voix puissante, vient se joindre à leur petit groupe, il n’est pas de Navarrons, il n’est pas de la région, il ne parle pas le frioulan, le dialecte en vigueur, c’est Paolo. Il fréquente Navarrons, il est en relation avec quelques chasseurs un peu braconniers, avec qui il va de temps à autres pister des chamois. Sans leur aide, il n’en verrait jamais la queue d’un, les braconniers, pisteurs conseillers, perçoivent sa reconnaissance en espèces sonnantes et trébuchantes. Paolo est de grande taille, il frise la cinquantaine, il est très brun, les cheveux coupés en brosse ultra courte, ce qui souligne son visage carré. Il est à la limite de l’obésité, doté d’une panse conséquente, sur la balance, l’aiguille doit afficher cent dix ou cent vingt kilos. Il est vêtu de vêtements de chasse, à l’aspect plus ou moins militaire.

 Est-ce l’euphorie due à la bière, une trainée d’atmosphère combative laissée par ce match plus que viril, cet homme tout à trac, amène les juifs, au centre de la discussion. Dans cette région, les juifs sont une référence anecdotique, liée à l’éducation religieuse, ils sont rarissimes, voire inexistants.

 Dans ces lieux reculés, un racisme traditionnel existe, lié à la culture. Les gens n’apprécient pas ce qui ne leur ressemble pas trait pour trait, tout ce qui n’est pas de leur région est suspect. Paolo poursuit son monologue qui s’annonce très long, d’abord Mussolini, les nazis, le fascisme, il ne se contente pas d’exprimer ses opinions. Il semble convaincu, que dans ce coin reculé, il peut se laisser aller à étaler des sentiments pour le moins extrêmes. Il n’imagine pas, que Vittorio n’est pas d’ici. Il a déduit, qu’il est un ami ou un parent, des personnes qui l’accompagnent. Paolo en arrive à une énumération de souvenirs, qu’il expose avec moult détails. Il décrit des faits précis. Il détaille la fonction qu’il occupait auprès des fascistes italiens, et ensuite auprès de nazis et SS de l’armée allemande. Il est fier d’avoir participé à des exécutions de masse en Ukraine. Il donne force détails. Ce ne sont pas des évocations très agréables à entendre pour le juif qu’il est, ex pensionnaire d’Auschwitz. Paolo continue, parle des sélections qu’il a effectuées, il décrit les critères de discrimination morphologique qui permettent de distinguer « le juif » à coup sur. Il le fait avec un aplomb surprenant. L’auditoire est-il accoutumé à ce type de récit ? Approuvent-ils ce type d’arguments, étant de passage, Vittorio l’ignore. Les positions politiques en Italie sont ambiguës, qui était partisan résistant, qui était pro Mussolini ou pire. La défaite de ces idéologies, à modulé certaines opinions en apparences. Sur le fond, il n’est pas possible de connaître ce que des villageois pensent. Etant ici en tant qu’invité, il écoute le discours de Paolo, il est déjà très antipathique à ses yeux. En quelques minutes, il vient de se positionner au rang de ses pires ennemis, il continue à égrener ses souvenirs, il lui dit,

- Paolo, il y a peut être des juifs parmi nous.

Il est quelque peu surpris, il choisit d’en rire, il opte pour l’option plaisanterie.

- Des juifs, ici, à Navarrons ? Impossible !

Il l’observe, il cherche à détecter les stigmates du juif, ils ne sont pas aussi évidents que ce qu’il affirme. Vittorio, ne cadre pas avec ses références, sa pseudo-culture nazie, de plus, il constate qu’il est apparemment bien accepté à Navarrons, il n’imagine pas que c’est tout à fait fortuit.

- Paolo, je ne suis pas de Navarrons, je suis juif.

Cette affirmation vient heurter tous les esprits présents, Primo, Sylvano, Bassoto, sont surpris. Ils viennent d’entendre de sa bouche, qu’ils hébergeaient un fils de Sion, un exemplaire décrit par Paolo, qui ne l’a pourtant pas reconnu comme tel. Paolo essaye de se sortir de l’impasse,

     – Vittorio, n’est pas un nom juif.

      – Je t’affirme que je suis juif.

              Une petite voix lui dit, laisse tomber, c’est sans importance. Mais voilà, il n’en est pas capable, son affirmation répétée, ne fait pas très couleur locale. Les juifs par ici on en parle parfois, on n’en voit jamais. Ils ne savent pas comment c’est fait, ils savent qu’ils ont tué Jésus, qu’il est ressuscité, mais quand même, ils l’ont tué.

Primo et lui échangent quelques regards, qui décrivent clairement la situation. Depuis le premier instant de leur rencontre, Primo se montre intuitif, compréhensif, la réciproque est vraie. Bassoto,  a choisi la neutralité, il détourne le regard, ses yeux sont perdus dans le vague, en direction de choses ou d’objets, que lui seul peut percevoir. Sylvano, lui a choisi de se perdre dans des pensées intérieures, ses yeux n’expriment plus rien. Les deux frères ont décidé d’agir comme s’ils étaient ailleurs, en fait, ils désirent ardemment rester neutres. Paolo comprend qu’il a commis une bourde, il l’observe, il essaye de trouver une tangente, qui lui éviterait de perdre la face. Il choisit de s’esclaffer bruyamment à nouveau, il tient absolument à reprendre la main, l’initiative qui le sortira de cette situation embarrassante. Il était certain que ses confidences détaillées, seraient appréciées par tous les auditeurs présents.               

        – Vittorio, je ne crois pas que tu sois juif, tu l’as dit par bravade, si tu le permets, je vais vérifier certains points.

                Vérifier ? Vérifier quoi ? Mon tatouage ? Me demander de baisser culotte ?

         Sans attendre sa réponse, ce type répugnant s’approche de lui, commence à lui palper la nuque, tout en commentant ses gestes à voix haute, à la manière d’un maquignon. Il explique que les juifs sont dotés d’une forme de crane, qui comporte certaines particularités, des circonvolutions qu’il ne constate pas chez Vittorio. Il examine ses oreilles, elles sont petites, pas décollées, ses lobes aussi, sont bien trop petits pour appartenir à un juif, son front non plus, n’est pas du tout celui d’un juif. Ses mains le palpent, le contact de ses doigts est répugnant, il le fait frissonner. Il résiste à l’envie de réagir violemment. Il se contrôle.

 Primo le regarde, il s’étonne que Vittorio ne réagisse pas, qu’il se prête à cette pantalonnade, lui, Primo, il aurait réglé le différend illico presto. Paolo, continue pendant quelques instants ses palpations scientifiques et ses commentaires. Vittorio se tiens bien droit, il ne bronche pas, Paolo affirme qu’il est impossible qu’il soit juif. L’examen est terminé, les conclusions tombent, il n’est pas juif.

 Ils abandonnent le sujet dérangeant. Paolo est soulagé, la discussion reprend à propos du match, l’atmosphère se détend, ils boivent, ils mangent. Le temps passe, petit à petit le terrain se vide, le jour baisse d’intensité, les derniers visiteurs quittent l’endroit. Il regarde Primo, qui affiche toujours un calme olympien. Les deux frères, Bassoto et Sylvano, nous saluent, ils ont du lait sur le feu. La nuit commence à poindre, ils sont les dernières personnes présentes sur le terrain, machinalement, ils se dirigent vers le chemin de sortie. Ils longent le talus qui masque la pente vertigineuse, exposée aux adrets.

Primo le regarde, il s’exprime à l’aide de mimiques, tout son visage y participe, ses yeux, ses sourcils, ses cils, envoient des signaux comme un sémaphore de marine. Une expression vaut plus qu’un millier de mots. Primo désigne clairement le haut du talus, au pied duquel ils se trouvent. Il reçoit le message cinq sur cinq, il grimpe rapidement en haut du talus, arrivé sur la crête il se penche, il crie, afin d’attirer l’attention de Paolo, tout tenant l’index pointé en direction du torrent Méduna, qui rugit, quelques cinq cent mètres plus bas. D’une voix forte et excitée, il appelle Paolo, lui crie de venir voir cette chose extraordinaire. Paolo accourt au triple galop, il grimpe le talus avec une célérité surprenante, compte tenu de sa corpulence. Il s’approche de l’endroit ou Vittorio se tient, ils sont épaule contre épaule. Paolo, se penche dangereusement au bord cette pente vertigineuse, il veut absolument apercevoir cette chose que Vittorio lui désigne instamment.

 Une fraction de seconde plus tard, Paolo dévale la pente en effectuant des roulades, agrémentées de rebonds désordonnés. Il diminue de grosseur, sa course s’achève dans les tourbillons impétueux de la Méduna. Le torrent l’absorbe avec générosité, sans broncher. La Meduna, a peut être émis une espèce d’éructation, après avoir avalé cette bouchée inattendue. Nul n’a entendu.

 Il rejoint Primo, en bas du talus, seuls leurs regards s’expriment, ils laissent cet endroit, marchent tranquillement, en direction le village. Primo et lui, échangent un regard chargé de sens, ils savent que c’est le dernier.

 

 

 

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Chapitre XXXIX : LA PROPOSITION DE BABIK,

Classé dans : poliakov — 7 mars, 2015 @ 12:22

 

 

Après cette journée, il a hâte de rejoindre Douchka à la base d’Aviano. Ils n’ont pas de nouvelles informations susceptibles de les conduire vers une rencontre des trois couples de gitans, et du petit Mihaï. Ils décident de quitter Aviano pour Paris.

Harry les conduit à l’aéroport de Ronchi, leur avion les dépose à l’aéroport du Bourget. Karl, a réservé une suite à l’Hôtel Crillon, les fenêtres s’ouvrent sur la place de la concorde, la vue est enchanteresse. L’atmosphère est curieuse, la moitié de l’hôtel est occupée par des officiers de l’armée américaine, qui stationnent à Paris. Le temps est magnifique, ils effectuent une promenade en taxi, un taxi G7, vaste, et confortable, dans lequel les passagers sont assis sur des fauteuils très confortables, recouverts de velours rouge. Le trafic automobile est plus que fluide, les véhicules sont rares, ils regardent défiler les endroits les plus caractéristiques, les plus spectaculaires de la capitale. Douchka l’observe avec attention, elle se rend compte qu’il est familier avec cette ville. La situation, les circonstances, lui donnent l’envie de lui narrer brièvement quelques anecdotes concernant son enfance passée dans cette ville, le dernier épisode étant tragique, très pénible pour lui, il ne tient pas à gâcher l’atmosphère agréable, qui règne à l’arrière du taxi, il choisit de s’abstenir.

Le lendemain, un taxi les conduit à la porte de Vanves. C’est aux alentours de ce quartier, que vivent les familles appartenant à ce groupe de gitans sédentarisés dont on leur a parlé. Certains d’entre eux sont logés dans des HLM. Ils se rendent à l’adresse, qui leur a été indiquée en Espagne. Ils sont dans l’une des cours d’une cité HLM, bâtie en bordure la porte de Vanves. Les immeubles sont en briques rouges et beige clair. Ils repèrent l’escalier, l’ascenseur les conduit à l’étage indiqué. Une femme les accueille. Elle de petite taille, assez forte, le cheveu noir jais, ses sourcils noirs, soulignent ses yeux très foncés, le teint mat, enjouée, très hospitalière. C’est Tavi, pour les tsiganes, le prénom ou le surnom, sont plus importants que le patronyme, il définit la personnalité, il colle au plus près de la personne en question. Trois de ses garçons sont présents, des notes de guitare s’échappent d’une pièce voisine dont la porte est ouverte. Les visiteurs, n’ont pas pu les prévenir de leur arrivée, chez les tziganes cette formalité n’existe pas, un visiteur arrive quand il en a envie, s’il ne trouve personne, il revient. Douchka est en conversation animée avec Tavi et ses deux filles, elles s’expriment en romani. Il se dirige vers la chambre dans laquelle on entend le son de guitares. Les trois garçons de Tavi jouent. Kanot, une copie de sa mère, très mince, presque maigre, de petite taille, cheveux noir, aile de corbeau, les yeux aux orbites enfoncées, le regard ténébreux. Il porte une fine moustache noire, vêtu d’un costume impeccable, une chemise claire et cravate sombre. Il joue, ses yeux sont clos, une cigarette se consume au coin de ses lèvres, un sourire à peine esquissé, éclaire son visage. Baba, est également vêtu très soigneusement, de taille moyenne, très brun, ses yeux ont la même forme que ceux de sa mère. Il est très mince, de la même taille que ses frères, coiffé avec une raie sur le côté, ses cheveux sont gominés, ils envoient des reflets bleutés, à chaque mouvement de tête. Le troisième, visiblement le cadet, Chrisso, à des cheveux châtain clair, des yeux, identiques à ceux de sa mère, il est de la même taille, très mince, les attaches fines et élégantes, il esquisse un sourire de bienvenue, sans dire un mot.

 Sur le lit une guitare est là, désœuvrée, il la saisit et se joint à eux. Baba est un guitariste spécialiste de l’accompagnement, il est excellent, Chrisso et Vittorio, croisent des mélodies, sur lesquelles ils improvisent. En un instant, ils ont fait connaissance, la musique les a présentés. Kanot utilise une petite guitare noire, cet instrument ressemble à un jouet pour enfant. Il en tire des sons extraordinaires, ses notes sont précises, claires comme des gouttes de rosée. Les notes quittent l’instrument sans difficulté apparente, les paupières de Kanot sont closes. En quelques secondes, c’est lui qui mène le jeu, qui oriente, qui choisi les thèmes. Il fait preuve d’une dextérité, d’une vélocité époustouflante, et surtout d’une imagination incroyable. Les notes fusent en chapelets, elles sont le reflet de sa créativité. La cendre s’allonge au bout de sa cigarette, il joue. Par le truchement de la musique, le temps à passé très vite, combien de temps ? Le visage de Douchka apparait dans l’encoignure de la porte, elle fait un petit signe de tête, nous partons.

 L’hôtel Crillon, ce territoire mi américain, mi français, les attend, la façade leur adresse un clin d’œil. Ils n’ont pas envie de bouger, ils dinent dans leur chambre. Douchka a composé le menu, et même un peu plus. Le hasard est un monsieur plein de ressources qui ne cesse réserver des surprises. Il a installé une jeune femme superbe, qui se promène dans cette chambre complètement dévêtue. Douchka souris, elle fourbi ses armes favorites de manière suggestive. Il ne se lasse pas de Douchka, toujours surprenante, toujours différente. Chaque instant, chaque minute, est un étonnement, il rend grâce à la providence, cette dame qui a concocté la rencontre de deux êtres fabriqués pour être imbriqués, inséparables, à l’image de quelques oiseaux des iles. Pendant quelques instants, ils mesurent leur capacité à soutenir un corps à corps sans merci, qui va mettre en œuvre toute l’imagination dont ils disposent. Un duel amoureux, qui fera table rase de tous ceux qui ont précédé, une rencontre, digne des meilleurs gladiateurs. De héros de lites amoureuses, d’enlacements instinctifs, parfois complexes. La nuit s’annonce longue, très longue. Les discussions et commentaires concernant cette journée sont reportés au lendemain.

                                                *****

 L’après midi du jour suivant, ils reviennent chez Tavi. La communauté tzigane qui réside dans ce quartier, organise une fête en fin de journée, ce sera l’occasion d’entrer en contact avec des personnes qui détiennent peut être des informations à propos de la famille Dimitrievitch. Les personnes présentes sont exclusivement des femmes, accompagnées de leurs enfants les plus jeunes. Qui jouent, qui rient, qui crient, courent dans toutes les directions possibles. Il salue à la cantonade, puis se dirige vers les autres pièces, il espère y rencontrer un des garçons. Ils sont là tous les trois. Attentifs, l’oreille tendue, ils écoutent un enregistrement gravé sur un grand disque de vinyle. Ils me saluent d’un petit signe de tête, ils passent et repassent une phrase musicale qu’ils souhaitent retenir. Ils la jouent, encore et encore, ensuite, ils reproduisent le phrasé sur leur guitare. Un autre jeune homme est présent, c’est Néné, une paire d’yeux très vifs, les cheveux blond roux, frisés, mince, habillé d’un costume droit, gris clair, très élégant. Il est de la même taille que ses cousins, la tête penchée, lui aussi écoute attentivement le passage en question. Ils ne lisent pas la musique, ils doivent mémoriser les mélodies. Ils y consacrent beaucoup de temps. Néné est un de leurs cousins germain, il est très bon guitariste, son style est différent. Il pratique un jazz, qui provient en droite ligne d’outre atlantique, de la côte Est des Etats-Unis. C’est le be-bop, plus lent, plus cool, plus intellectualisé, moins rythmique que le swing, en vigueur auprès de ses cousins. Ils quittent l’appartement, en compagnie de Kanot, Baba et Néné, ils se rendent vers un café voisin, qui a été loué pour la soirée. Chrisso viendra plus tard, le temps est très doux, ils marchent tranquillement, à quelques mètres de l’entrée du café, ils croisent deux hommes et une femme, l’un des hommes, dit intentionnellement à voix haute,

- Encore une fête pour les voleurs de poules.

 Sans un mot, Kanot marche en direction de cet homme, un bruit sec se fait entendre, comme si on venait de casser un morceau de bois sec. L’homme est étendu au sol, il s’est endormi instantanément, grâce à l’anesthésique dosé avec soins, à la pointe du menton, par le docteur Kanot. Il revient vers nous, sans aucune hâte, pas un de ses cheveux n’a bougé. Aucun commentaire de notre part, sa démonstration parle d’elle même, l’incident est clos.

Le café est situé à deux pas de la gare ferroviaire de la petite ceinture, station de la porte de Vanves. Les portes vitrées s’ouvrent sur une grande salle avec un bar. Une autre porte, donne accès à une vaste salle de forme rectangulaire, capable d’accueillir ceux qui viendront à cette fête. La salle voit arriver, plus de deux cent personnes, des musiciens jouent, on boit, on mange, un nuage de fumée flotte, ça et là les personnes sont installées par petits groupes. Un peu partout, sans ordre précis, le centre de la pièce est dégagé, des femmes et des hommes viennent s’exprimer en chantant ou en dansant. De tout jeunes enfants dansent, sous le regard attendri de leur mère. L’ambiance est celle d’une fête gitane, comparable à celle à laquelle nous avons assisté à Huelva. Certains sont vêtus de façon traditionnelle, d’autres, portent des costumes classiques très élégants. Les visages sont mats, les cheveux sont noirs. A travers les siècles, ils ont conservé les traits ancestraux, des diasporas venues du Pendjab. Les musiciens se succèdent, la musique flamenca réveille, fouette les énergies. Les guitares répandent cette musique en trilles sèches, rapides, brillantes, qui caractérisent le flamenco. Les chanteurs, les chanteuses, se donnent joyeusement sans compter, la musique rend heureux. La joie, ils en distribuent généreusement, en exprimant la leur. Le centre de la piste voit défiler toutes sortes de danseurs. Les gitans assis, participent au rythme en l’animant avec des palmas. Rien n’est apprêté, personne n’a préparé, ou répété quelque chose de particulier. L’envie de jouer, de participer, de danser ou de chanter, tout ça compose la fête. Kanot et Baba prennent place pour jouer, immédiatement, le brouhaha cesse, le silence se fait. Quand Kanot joue, on l’écoute attentivement, ses qualités sont connues, tout le monde tient à écouter ce musicien hors pair. Kanot, ne joue dans aucun club, il ne veut pas être tenu par des obligations, encore moins par un contrat, il n’a jamais gravé de disque, il ne tient pas à être connu, parfois, il accepte de faire partie de l’orchestre qui joue en plein air, à côté de chez lui.

 Les deux frères nous embarquent à bord de leurs harmonies, nous font profiter de leurs vagues imaginatives. De Gus Wieser à Django Reinhardt, Kanot joue, les notes s’égrènent, les mélodies s’échappent de sa guitare. Sa cigarette est en place au coin de ses lèvres, sa virtuosité aussi, paupières baissées. Il semble jouer pour lui, peu importe, il est généreux, nous en profitons tous, nous sommes sous le charme. Quand Kanot joue, il n’est plus introverti, il est lui, il le dit avec des notes, il l’exprime, sans avoir rien à prouver.

 Les guitares flamenca viennent remplacer Kanot et Baba, elles viennent pétiller, frétiller, ajouter des couleurs, des rythmes endiablés, joyeux, des seguedillas, sevillanas, fandangos. Ce soir pas de tristesse, pas de mélancolie, le jaleo gitano, et son rythme endiablé, est la synthèse de la joie collective. Des chants auxquels tout le monde participe, simplement pour dire, je suis là, j’aime la vie, j’aime vivre.

 Tous les sens de Douchka sont en éveil, Douchka voit défiler les souvenirs d’une enfance perturbée. Elle est au centre de l’attention des gitanes de tous calibres, bigarrées ou non, jeunes ou moins jeunes, elles veulent lui montrer combien sa présence compte pour elles. Elles racontent, elles rient aux éclats, les rires découvrent des dents éclatantes, qui luisent dans la pénombre, en fulgurances de couleur claire. Les hommes forment un clan à part, c’est la tradition, ils boivent, ils fument, ils discutent entre eux, ils se comportent comme s’ils n’étaient pas concernés par les discussions animées des femmes, de leurs épouses. Ils seront très rapidement informés de tout ce qui se dit, tout, dans le moindre détail. Les femmes sont le pilier social de la communauté, surtout les femmes mariées d’un certain âge. Elles assument tout, tous les évènements importants de la communauté. Dans ce monde en réduction, toute la comédie humaine est présente. Certaines d’entre elles fument et boivent, quelques femmes plus âgées fument la pipe. Cette fête, cette réunion, ce mini branle bas de combat, est le moyen le plus efficace d’obtenir les avis de la communauté. A cette occasion, toutes les familles sont présentes, le bouche à oreilles transmet les nouvelles. La transmission est largement assurée par les femmes, elle est rapide et efficace. Ce sont elles qui se chargent de toutes le taches routinières, les clefs de voute de ce temple, le plus souvent, elles font vivre leur famille. Elles sont très habiles dans tous les domaines, lorsqu’il s’agit de vivre, ou de survivre. Les hommes, jouent un peu les matamores en apparences, ils semblent jouer une partition qui appartient à un autre registre.

 Douchka apprend que des membres de la famille Dimitrievitch, ont vécu ici durant une année, au cours de la guerre, en compagnie d’autres tziganes. Ils étaient installés dans ce quartier, sur la bande de terrain vague qui sépare Paris des banlieues. Ils sont arrivés en 1939, ils ont ressenti un sentiment d’insécurité, ils sont allés voir ailleurs, c’est le lot des nomades.

Debout près du bar, Vittorio discute avec Néné, ils sont du même âge, il est enjoué, souvent un peu moqueur, à la manière d’un enfant turbulent. Néné est passionné par le Jazz moderne, il lui explique qu’il gagne sa « vie matérielle », en récupérant des métaux, sous l’égide d’un de ses oncles plus âgé. Celui-ci, possède un chantier important, tout près d’ici, à Malakoff, la banlieue située de l’autre côté des fortifications. Depuis quelques instants, Néné lui parle de son oncle Saran, il est parmi eux ce soir. C’est un homme de cinquante ans, habillé avec goût. Les deux frères de son oncle sont présents également, ce sont Babik et Guigui, tous deux très bruns. Babik est un homme de très haute stature, mince, très bel homme, il est vêtu avec gout et raffinement. Guigui est petit, râblé, taillé comme un lutteur, ils travaillent ensemble. Vittorio a eu une longue conversation avec Babik, en apparences ils ont parlé de tout et de rien. Une espèce de conversation test, c’est la sensation qu’il a ressenti. Ils tâtent délicatement le terrain, dans quel but ? Mystère. Il écoute l’approche dithyrambique de Néné, un véritable labyrinthe.

 

 

Chapitre XL :               La proposition de Babik.

 

 

- Babik et moi, nous aimerions que tu viennes visiter notre chantier, Babik voudrait te parler, tu as le temps de passer nous voir ?

Ca y est, ils sont dans le concret, la demande est directe, elle n’est pas beaucoup plus explicite pour autant,

- D’accord Néné, je serai très heureux de voir ce chantier, demain à dix heures à la porte de Vanves, ça te va ?

Néné, va consulter rapidement Babik, visiblement, il ne souhaite pas se déplacer jusqu’à eux. Il s’agit donc bien d’une combinaison entre l’oncle et le neveu. Babik le regarde en souriant, il lève son verre dans sa direction, va pour le lendemain. Le lendemain, il part seul, Douchka passera cette journée à visiter les boutiques ou ailleurs, Paris offre des perspectives plus agréables, qu’un chantier de ferraille.

 Vittorio et Néné se retrouvent porte de Vanves, à l’heure dite. Néné l’a précédé. Chez les gitans, quand la ponctualité est présente, le motif sous jacent est très, très sérieux. Un instant après, Babik arrive au volant d’une Chevrolet rutilante, bleu clair et crème, ils grimpent à bord. Le chantier n’est pas loin.

L’endroit est vaste, une grande surface est dégagée, elle permet de stocker et manipuler des métaux. Trois grues manœuvrent, elles chargent des camions, plusieurs employés s’activent. A l’extrême gauche du terrain, une maison en meulières fait office de bureaux. Ils entrent, le bureau de Babik est surprenant de luxe, et de confort. Le contraste avec l’extérieur du chantier est saisissant, fauteuils profonds, en cuir clair, tapis, un meuble bureau. Tout est de pur style art déco, cette pièce pourrait servir de référence pour un magazine spécialisé. Babik prend place dans son fauteuil, propose des cigarettes, Néné fume, Vittorio s’abstient.

-Vittorio, tu prendras du café, du thé, ou un alcool ?

-  Un peu de thé s’il te plait.

Babik appelle une jeune femme, une jeune gitane, très brune, discrète, elle sourit aimablement, elle va leur apporter tout ça. Le vocabulaire de Babik est choisi, il s’exprime en utilisant de nombreuses références, sa culture est surprenante, il le note, sans aucune arrière pensée, c’est une surprise, un peu comme le mobilier de bureau. Babik, sort une boite de cigares, il lui en propose. Cigare ? Il doit s’agir d’un sujet important et délicat, Vittorio, décline cette offre. Néné et Babik, s’occupent avec leur barreau de chaise respectif. Le bureau s’empli de fumée, l’odeur est agréable. Visiblement, Babik, cherche par quel bout commencer, lui expliquer pourquoi il est là, Vittorio attend, observe, il ne s’ennuie pas une seconde.

- Vittorio, je t’ai aperçu chez Kanot et à la fête, Tavi confirme mon sentiment, c’est pourquoi, je me suis décidé à te parler de certains points concernant mes affaires. Il y a un an, j’ai été sollicité par une importante société allemande, pour la fourniture d’importantes quantités, de toutes sortes de métaux de récupération. Les tonnages demandés sont considérables. Les transactions ont commencé, ces marchandises sont expédiées par train entier en Allemagne, le client, est une filiale d’un très gros groupe, il s’agit d’IG. Werk, la filiale en question, est IG.Metal. La communication, avec cette société est difficile, les personnes avec qui nous sommes en contact, se montrent très rigides. Nous avons de grandes difficultés pour trouver, et fournir, les tonnages demandés afin de satisfaire les exigences de cette société. La perte de ce client serait catastrophique pour nous. Vittorio, je pense que tu peux nous apporter une aide considérable, mettre de l’ordre, organiser les ventes à IG.Metal, c’est une chose qui serait très profitable pour nous deux.

Nous pouvons convenir d’un arrangement à la fois équitable et substantiel, sans une aide de ce type, à terme, je ne pourrais plus faire face aux demandes de ce groupe. Depuis la fin de la guerre, ils ont des besoins énormes, ils doivent relancer leur industrie, les métaux sont rares. Babik continue, il expose ses soucis, ses problèmes d’organisation, de communication avec IG.Metal.

A la seconde ou Babik a prononcé le nom de cette firme, des images défilent, à Auschwitz, les bourreaux nazis, Vittorio revoit les visages des bourreaux impitoyables, qui dirigeaient l’unité de Buna-Monowitz. Effectuant des tests sur des internés utilisés comme cobayes, voués à la mort, cobayes hommes ou femmes, fournis par les SS, ils facturent chaque personne à IG.Farben, quinze Deutsch Mark.

 A cet instant, Vittorio entend une voix qui lui murmure, que c’est l’occasion de tenter une extorsion, concomitante avec une rétorsion magistrale, à l’encontre du groupe IG. Werk. Mentalement, il saute à pieds joints sur la proposition, il s’abstient d’en expliquer les raisons à Babik. 

- Babik, ta proposition m’intéresse, est-il possible d’en parler plus en détails demain ?

- Entendu comme ça Vittorio, demain on se verra chez moi, si tu le veux bien, ce sera plus calme pour parler, nous ne serons pas dérangés, d’accord ?

Babik habite dans le quinzième arrondissement, tout près du marché aux chevaux, certains gitans connaissent bien les chevaux, ils vivent de ce commerce.

                                       *****

                              

Le lendemain, à l’heure dite, un taxi le dépose à l’entrée d’un bel immeuble haussmannien, en pierre de taille, sis place Vallé dans le quinzième. Porte en fer forgé, une entrée recouverte de dessins exécutés en faïences de couleurs, une seconde porte en verre, ouvre sur un ascenseur. C’est Babik qui ouvre la porte, son appartement ressemble à une immense caravane de cinq cent mètres carrés, dans laquelle on aurait réparti quelques meubles. Babik ne manque pas de moyens, il est bien dans ce type d’atmosphère. Ils entrent dans une immense pièce, trois grandes fenêtres donnent sur l’extérieur, très simplement meublée, quelques fauteuils en cuir, une table basse, rien d’autre. L’épouse de Babik, Tany, lui adresse un bonjour, sert des boissons, puis s’efface. Vittorio va directement au but,

- Babik, j’ai besoin que tu me décrives de manière très précise comment s’effectue le suivi d’une commande type, en provenance d’IG.Metal. Toutes les étapes, depuis la réception de la commande à la livraison, cela me permettra de savoir si mon idée est réalisable.

- D’accord, ma société reçoit des commandes ouvertes, dont les quantités couvrent des livraisons pour six mois ou une année. Je dois réunir les quantités des différents métaux demandés, en respectant les cadences qui figurent sur les commandes. Quand c’est réalisé, j’avertis les responsables de l’embranchement SNCF, en leur indiquant le nombre de wagons nécessaires, et à quelle date le train doit arriver chez le client en Allemagne. Les wagons sont numérotés et pesés à vide, c’est-à-dire, la tare, le poids de chaque wagon est confirmé par un ticket. Ce ticket est imprimé par une machine automatique, connectée à la bascule. Ensuite les wagons sont pesés après les chargements. La machine imprime les poids des wagons en charge, sur les tickets.

 - Bien, voila ce qu’il est possible de réaliser. Ce que je vais t’exposer diffère quelque peu des échanges commerciaux traditionnels, c’est réalisable, sans dommage pour nous.

Il est indispensable de se procurer un appareil identique à celui qui imprime les tickets de pesées. Nous devons impérativement, obtenir la possibilité d’échanger les tickets de pesées par d’autres imprimés par nos soins, avec notre machine. Cela ne peut se réaliser, qu’en étant de connivence avec la, ou les personnes qui gèrent les tickets de pesées, sans oublier ceux qui les placent sur les wagons. Dès mon retour en Suède, je peux créer une société hors de France. Ta société me vendra les marchandises destinées à IG.Metal, de cette façon, toi et ta société, serez à l’écart de complications éventuelles. Ma société sera responsable juridiquement des transactions. Si ces paramètres sont réalisables, les profits seront énormes. En ce qui concerne tes soucis, le problème relationnel, la langue, le suivi des commandes, de développement du chiffre d’affaire, tous les problèmes relationnels, que tu as avec IG.Metal, je m’en charge, tu auras accès à la comptabilité de ma société, qui ne traitera que cet unique et énorme client, ma part, sera de 50% des bénéfices nets réalisés, qu’en penses tu ?

- Vittorio, les responsables d’IG.Metal ne vont-ils pas se rendre compte de l’inexactitude des chiffres ?

  – Babik, le risque est faible, en comparaison des sommes que nous allons gagner. Leurs usines sont énormes, ce type de comportement échappe complètement au protocole habituel de contrôle, celui-ci est basé sur les tickets de pesage. Ces tickets dépendent de la SNCF, IG.Metal, accorde sa confiance aux chiffres indiqués sur les tickets. Les dirigeants allemands sont incapables d’imaginer d’emblée un montage semblable. Ils ne s’en rendront compte qu’après avoir contrôlé les résultats obtenus par leurs usines. Le rapprochement de plusieurs bilans est indispensable. Leurs diverses usines, ont un besoin drastique de matières premières, c’est ce point qui domine tout actuellement. Ils manquent désespérément de fonderies et de minerais, cette situation va perdurer pendant quelques années. Les contrôles à l’allemande, ces contrôles méticuleux, ne sont pas encore en place, il s’en faut.

  Babik réfléchit, il hésite, cette offre le surprend, ce n’est pas exactement ce qu’il avait imaginé. Il n’est pas un enfant de cœur, il est intelligent. D’autre part, dans ce montage, il est à l’abri des risques légaux, Babik, fait fonctionner ses neurones quelques instants,

  -C’est d’accord Vittorio, je me charge des employés des chemins de fer, j’entretiens d’excellents rapports avec eux, ce montage, ne présente pas de difficultés insurmontables.

Babik est satisfait, il est rompu aux négociations d’un certain type, il ne peut pas assumer le relationnel avec les employés d’IG.Metal. Ils sont habitués à des interlocuteurs différends, la pénurie de cette période d’après guerre, a créé ce genre de situation paradoxale. Vis-à-vis du groupe I.G.Werk, son type de structure n’est pas un désavantage, bien au contraire. IG.Metal a volontairement choisi des ferrailleurs, afin que cette recherche de métaux, s’effectue de la façon la plus anonyme possible. Cette fourniture de métaux récupérés est vitale pour eux. L’Allemagne manque de tout, les fonderies ont été détruites. IG.Metal, confie volontairement ces approvisionnements, à des structures qui ne sont pas reliées aux industriels de la métallurgie. Les dirigeants de ces petites structures sont d’habiles négociateurs. De cette manière, les contacts ne sont pas faits au nom d’IG.Metal. Ce groupe, ne souhaite pas officialiser les fournitures en métaux de récupération, ils y perdraient en prestige. De plus, les fournisseurs occasionnels ne présentent aucun danger commercial pour le futur, ils ne deviendront jamais des concurrents.

Ils se séparent, Babik est conscient que cette proposition représente, beaucoup de profits, énormément de profits. Vittorio va s’occuper des documents nécessaires. Babik et lui, sont convenus de se revoir dès que tout sera prêt. Il retourne à l’hôtel Crillon, Douchka n’est pas rentrée. Il se douche, puis s’étend sur le lit, il rêve en somnolant, il songe à cette coïncidence, qui va permettre de faire un gros trou dans les caisses d’IG.Metal, cette perspective le rend heureux. Douchka le réveille, en imposant un baiser sur le coin de l’œil, penchée au dessus de lui. Il la redécouvre à chaque fois, la voir, l’apercevoir, est un spectacle sans cesse renouvelé. Douchka est belle, très belle, excitante en diable, pas un seul mot n’est échangé, les regards suffisent. Ils ne souhaitent pas informer leur ami Cupidon, il est revenu les visiter, il  est là, assis tranquillement sur le haut du baldaquin. Cupidon observe, en imaginant quelques facéties nouvelles, quel est celui qui aurait l’audace de s’opposer aux desseins du rejeton de Vénus ?

 Douchka se transforme à l’instant en liane tropicale, son imagination inépuisable, surprenante, le stimule, ils se rejoignent sur ce terrain toujours en friche. Cet accord majeur se prolonge, ils confrontent leurs arguments, qui sont le moteur de leurs désirs, jusqu’à épuisement ponctuel du sujet.

 

Nonnina, le courage personnifié,

Classé dans : poliakov — 23 novembre, 2014 @ 1:11

 

Le destin ne m’a pas permis de connaître mes grands parents, cependant la providence m’a accordé une immense faveur, celle de rencontrer, de connaître Nonnina, une extraordinaire grand-mère, qui a vécu toute sa longue vie, au sein d’une bourgade, située au Nord-Est de l’Italie, bourgade nommée Meduno.

Elle habitait dans un groupe de maisons appelé rio-Maggiore, qui abritait ses trois enfants, trois garçons, qui, à cette époque étaient tous largement adultes.

La vie dans cette région était très pénible, il est possible de la nommer survie, tous les habitants étaient devenus fatalistes, c’était la seule façon de résister aux mauvais coups du sort.

Les souvenirs de la guerre étaient encore très présents, Nonnina, n’abordait jamais ce sujet, je ne lui ai jamais posé de question concernant la seconde guerre mondiale, pendant des décennies, je suis resté muet à ce sujet.

Je n’ai jamais su l’âge exact de Nonnina, c’était une petite femme, menue très mince, très douce, avec des yeux gris-bleus, qui reflétaient et transmettaient, une empathie instantanée, un flot de gentillesse, une tolérance sans limite, nous ne ressentions pas la nécessité, le besoin d’étaler nos épreuves réciproques, nous le savions sans les exprimer avec des mots, c’était une sensation extraordinaire, un être si proche de toi, que nous n’avions pas besoin de chercher des sujets précis.

Elle était toujours vêtue de la même manière des vêtements traditionnels, correspondant à sa génération, qui était antérieure à l’influence de la mode, elle a traversé le temps, en se préoccupant d’assurer le bien être, et la survie de ses enfants, qu’ils résistent aux famines, c’était là son souci numéro un.

La famille m’a accueilli chez eux, à l’occasion d’une rencontre avec l’un des petits enfants de Nonnina, Silvano, celui-ci a beaucoup insisté afin que je l’accompagne, ceci, afin de me remercier de l’avoir fait progresser en ce qui concerne l’étude de la guitare.

Je dors très peu, deux ou trois heures, quatre au maximum.

le matin, Nonnina et moi étions les premiers levés, j’allais m’installer devant la cheminée monumentale qui trônait dans la cuisine, une table massive en chêne pouvant accueillir toutes la famille, occupait le centre de cette pièce, aux proportions plus que confortables, pour une personne accoutumée aux dimensions citadines.

Nonnina s’exprimait en dialecte appelé « Veneto », c’est à dire de la région de Venise et des environs, à cette époque, visiblement, elle ne connaissait pas l’italien, ce n’était pas un problème, par chance le dialecte de la région vénitienne, ne diffère pas beaucoup de la langue officielle, celà me permettait  de m’exprimer en italien, Vittorio, me l’ayant enseigné à Auschwitz, mais voilà, je me trouvais dans une région ou chaque village possède une forme dialectale verbale, transmise de bouche à oreille, en région de montagnes, la communication était très réduite, avant l’avènement de l’automobile, pour des raisons historiques.

Dans cette région les habitants s’expriment le plus souvent en Frioulan, il s’agit d’une langue, assez complexe, à l’époque je ne la comprenais pas, pas grave, les gens du cru, sont tous capables de s’exprimer en italien. 

En l’occurrence, rien de bien compliqué entre elle et moi, après quelques instants de conversation, nous nous comprenions à merveille.

Chaque matin, Nonnina plaçait un œuf sous les cendres tièdes, elle le sortait,  elle retirait une petite  aiguille du col de sa blouse, afin de le percer pour le déguster, puis, nous parlions, j’avais noté que cette très vieille femme très active, parlait très peu avec ses fils, ou même ses petits fils, nous profitions de ces deux heures d’intimité, avant que n’arrive la famille, c’était un temps magique, un temps hors du temps, nous étions heureux, nous flottions dans une plénitude rare, qui ne peut exister que lorsque deux êtres sont immédiatement connectés, les questions inutiles, les curiosités banales, n’ont pas lieu d’être.

Nonnina n’a jamais exprimé une remarque négative à propos de sa condition d’existence, à propos de cette vie passée à se battre avec toutes sortes d’ennemis visibles ou pas, elle n’a jamais eu le temps de se laisser aller à la philosophie, il est question d’agir afin de survivre, en s’adaptant aux conditions imprévisibles, toujours difficiles, qui ne laissent pas de temps, afin de se regarder le nombril.

En dehors de notre « trêve » matinale, et son sommeil très court, Nonnina, ne s’offrait que peu ou prou de repos supplémentaire, bien qu’en cette région, la sieste est une tradition bien ancrée, en été, les températures sont souvent très élevées,

Petit à petit, nos rapports ont évolués, nous n’avons jamais, au grand jamais fait la moindre allusion concernant le fait évident, que nous étions devenus des familiers, comme si nous étions liés par une parenté, ou quelque chose d’encore plus proche, plus fort, d’indéfinissable. qui nous a habités instantanément, ceux qui  ont vécu une expérience semblable, en connaissent la valeur..

Nous nous comportions comme si nous nous connaissions depuis toujours, jamais Nonnina, ne s’est adressé à moi, en exprimant une question personnelle.
Petit à petit, nous sommes devenus si proches, que Nonnina, exprimait des sentiments introspectifs, pas une espèce de délire, non, elle faisait allusion à elle même, son état d’âme, sa vérité pure à l’instar d’un diamant blanc-bleu, classe G, me transportait littéralement, son regard ne quittait pas le mien, pas du tout comme une personne qui change d’attitude lorsqu’elle parle de son « moi », j’avais observé que ses fils, ses brus, ses petits enfants, ne lui adressaient pas souvent la parole, pratiquement jamais, ils ne cherchaient pas à la connaître, ils ne voulaient pas savoir, les femmes de sa génération, ainsi que sa bru, prenaient leur repas debout, ce n’était pas une coutume spécifique à cette famille, dans ces petits bourgs reculés, éloignés de tout, toutes les personnes allaient à l’essentiel, la survie, lorsqu’elle est présente, est l’élément obsédant, essentiel, elle était L’Objectif, survivre aux famines, aux maladies intempestives, à la fatigue, être présent, et assumer les taches, que chacun s’attribuait comme ça, en étant là, ou il serait le plus utile.

L’empathie, est un sentiment qui peut se palper, se toucher du doigt, il est là, on le sait, c’est ce sentiment, qui fait qu’une rencontre, devient un moment exceptionnel, qui vous marque, qui vous change, qui vient ajouter quelques souvenirs précieux, auxquels il fait bon de se référer.

Entre nous, Nonnina et moi, un non-dit, une espèce d’entente tacite, naturelle, a existé immédiatement, Nonnina  exprimait à l’aide de paraboles, parlait de sa lassitude extrême, du poids, devenu trop lourd de son existence, de cette routine de chaque jour, qui ne la motivait plus du tout. ses espoirs étaient ailleurs.
Nonnina, disait simplement, qu’elle avait vécu trop longtemps, beaucoup trop, elle espérait, elle attendait d’être délivrée de son enveloppe charnelle, qui lui en imposait trop…

Nonnina s’est en allée sans un bruit, je pense à elle très souvent, ces quelques heures matinales passées ensemble, font partie de ces souvenirs qui ne s’effaceront qu’avec moi, c’est là, une des plus belles leçons de courage qui m’a été offerte par cette femme dotée de qualités extraordinaires, de l’abnégation nécessaire afin de traverser la période de la guerre, Nonnina a regardé la mort en face, sans aucun frémissement, sans aucune plainte, sans le moindre regret mélancolique exprimé.

L’ Ecole Nationale des Beaux Arts, Jean, étudiant venu d’Abidjan.

Classé dans : poliakov — 9 novembre, 2014 @ 11:15

En ce temps là, la vie était plus douce, avant de me décider à effectuer une « tournée » mondiale, je le suis inscrit aux beaux arts, tout d’abord en « sculpture », puis en classe de « peinture ».et terminé par la réalisation d’eaux fortes.
l’endroit consacré à la sculpture, était magnifique, grandiose, certains d’entre nous pensaient que nous étions dans un rêve, un rêve très agréable.

Deux personnes étaient en charge de « l’enseignement », concernant la classe de sculpture, un homme et une femme,

l’homme en question, autrement dit, le professeur, était le sculpteur César, son assistante, dont j’ai oublié le nom, et pour cause, nous ne l’avons jamais vue de près, elle occupait un local vitré, de dimensions réduites.

Occupée à y « construire » des « sculptures » gigantesques, les élèves étaient le dernier de ses soucis, César, lui, apparaissait une fois ou deux, le plus souvent, une seule fois, en début d’année, il faisait acte de présence, et venait examiner la nouvelle fournée.

Cette classe, se composait de 15 à 20 élèves, certains d’entre eux, étaient inscrits aux beaux arts, afin de justifier leur permis de séjour en France,

15 à 25 étudiants, en début d’année, un mois plus tard, nous pouvions jouer au foot dans l’espace qui nous était consacré, les quelques personnes résiduelles, étaient les plus déterminées, les plus concernées, les plus passionnées..
Au tout début de la première année, César daigne nous rendre visite, après nous avoir fait l’honneur d’un speech très bref, il nous demande de réaliser un buste, en modelant de la glaise,
Nous nous mettons tous au travail, parmi les vingt ou vingt cinq personnes présentes, un jeune africain était présent, je ne me souvient plus de son prénom, un garçon très agréable, très souriant, nous avions sympathisé immédiatement.

Nous devions terminer le buste en question pour seize heures, dixit César, qui y jetterait un coup d’œil avant de nous quitter.
Aux beaux arts, l’autorité est différente de ce que vous avez pu constater dans les autres écoles,chacun agit selon ses goûts.
Le jeune africain, disons Jean afin de simplifier, Jean, s’était installé à ma gauche, bien entendu, nous jetions quelques regards curieux, quelque peu inquiets, interrogateurs, à droite et à gauche, afin de nous rassurer, de voir, comment le travail des autres avançait.
L’heure du regard expert du maître approche, les bustes, sont pratiquement tous terminés.
Jean, a exécuté une superbe représentation d’un jeune africain, nous n’avions pas de modèle, les critères, lorsque seule l’imagination joue, proviennent en direct de notre mémoire, de notre vécu, de notre culture.
Çà y est ! César, commence sa revue, il va de l’un à l’autre, en donnant son appréciation à voix haute et très intelligible.
César arrive à la hauteur de Jean, il regarde et lui dit :
 » Si tu ne t’adapte pas aux canons européens, tu n’as aucune chance de réussir. »
Jean est estomaqué, comme s’il venait de recevoir un coup de massue sur la tête, il regarde César, sans comprendre, sans rien dire, le maître a jaugé, a joué son rôle d’expert arrogant, il ne se rend pas compte, des dégâts qu’il vient de provoquer dans le mental de ce jeune homme, âgé de vingt ans.

Toutes les personnes présentes, ont entendu cette déclaration impérieuse, sont restées comme deux ronds de flanc.

César, en quelques secondes, avec quelques mots, César a dégringolé de plusieurs étages dans notre estime.

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