POLIAKOV par POLIAKOV –

Plus le temps passe, moins il existe de regrets, la bêtise règne en maîtresse absolue….

San Diego, S.D.S.U

Classé dans : poliakov — 6 juin, 2015 @ 11:21

 

Quand la tempête qui agitait de mon existence, s’est enfin calmée,

Quand elle m’offre quelques instants  privilégiés,

J’organisais, le plus souvent possible,

Un séjour d’une durée plus ou moins prolongée,

Au cœur de la ville de San Diego,

J’ai adoré cette période, étudier c’est vivre intensément,

L’université de San Diego, ne se classe pas au rang des Phénix,

Ce lieu est agréable, la référence au peuple Aztèque est présente partout,

J’ai fréquenté les lieux à plusieurs reprises, le temps d’attraper un diplôme, et surtout, quelques précieuses amitiés.

Cette sanction, n’a jamais eu de valeur que vis-à-vis de moi,

Elle n’était motivée, qu’afin de combler un vide, un manque, un rêve,

Un rêve incroyable qui se réalise, me retrouver au milieu d’étudiants,

Les professeurs, les camarades, observaient le jeune homme que j’étais, avec un peu d’étonnement,

Avec beaucoup de sourires et de sympathie, ce jeune homme,

Dont ils ne savaient rien, j’ai toujours éludé les questions personnelles,

A l’exception du diplôme, j’y ai gagné une amie chère à mon cœur,

Shana, jeune enseignante, croisée un matin sur le campus ensoleillé,

Shana, superbe brune aux yeux clairs, vive, rieuse, la vie, l’humour à fleur de peau,

Un optimisme indestructible, vif argent, être près d’elle était un enchantement, 

Shana aurait pu être un panneau prônant la joie de vivre, de ne pas laisser passer un seul instant, ne pas se laisser grignoter par la routine ou l’ennui, l’ennui, cet ennemi du miracle de l’existence, l’ennui, générateur de regrets.

A cette époque, mon anglais, appris auprès des soldats américains, était acceptable, mais loin d’être parfait,

Au cours de certaines conversations, il m’était pénible de trouver les mots, mots capables d’exprimer ma pensée avec précision, avec cet humour qui m’est cher, pour le reste, nos échanges de regards palliait aux défaillances de la syntaxe.

Un jour, surprise, Shana me raconte, qu’elle a séjourné trois années à Florence,

Nous commençons  instantanément, à converser dans la langue des amoureux, sans oublier celle de Dante Alighieri, 

Elle est surprise de constater que je maîtrise bien cet idiome, vocabulaire, accent, tout,

Elle aussi, a intégré parfaitement la langue italienne, elle s’exprime comme une native de la botte, performance assez rare, pour être soulignée,

L’utilisation de l’italien, nous rapproche de façon inéluctable, sans calcul, comme ça,

Auparavant, j’avais remarqué les attraits de cette jeune femme, attirante et belle,

Une personne à l’esprit vif, aux réparties qui cinglent, toujours empruntes d’humour, sel de l’existence.

Pourtant, plongé dans le rythme, le plaisir des études, je n’ai rien envisagé d’autre,

Mais là, il est évident que nous nous attirions avec une force irrésistible,

Nous nous sommes donc rapprochés, appréciés encore davantage, puissamment,

Shana, enseignait l’anglais, à de jeunes étudiants de première année,

Nous nous retrouvions souvent pour le breakfast, les nuits nous appartenaient,

Les cours se terminaient vers seize, parfois dix sept heures, le temps toujours magnifique,

Le climat de cet endroit, se vit comme un rêve, la plage est toute proche,

Les cours commencent très tôt le matin, pratiquement, avec le lever du soleil,

La nuit descend très tôt, rapidement, ce qui n’était pas pour nous incommoder, au contraire,

Dans cette région, les loisirs sont très nombreux, tout est à portée de main,

Le Mexique est à deux pas, il est d’ailleurs présent aussi à San Diego,

Les personnes, de culture Tex-mex, sont nombreuses, elles donnent le ton,

Souvent, nous allions passer la nuit à l’hôtel Del Coronado, un endroit de rêve,

Un immense hôtel, qui à chaque occasion, nous transporte dans une atmosphère,

Un songe du dix neuvième siècle, l’entrée à peine franchie, nous sommes ailleurs,

Les jours étaient trop courts, ils défilaient, baignés par un mélange d’amour et d’amitié,

C’était il y a longtemps, Shana était jeune, moi, je l’étais moins, 1967, c’est loin,

Shana, tu es là, gravée en ma mémoire, encore pour quelques temps,

Ton sourire, ta gentillesse, éclairent mes souvenirs, souvenirs qui me font exister.

 

Né pour mourir à plusieurs reprises,

Classé dans : poliakov — 29 mars, 2015 @ 10:12

Dans vos petites tronches de cake, le cynisme, l’indifférence, le nombrilisme, dominent la plupart des personnalités ordinaires, c’est à dire celles qui parcourent le web, le texte n’intéresse plus personne ou presque, seules les photographies sont agréées par vos neurones atrophiés.

La nature a horreur du vide dit-on, ce qui prouve et démontre que vous ne possédez aucune qualité humaine courante, puisque cette nature, lorsqu’elle aperçoit vos ombres, se fait la malle, elle vous fuit, elle se carapate afin de ne pas vous rencontrer.

Vous béez d’admiration devant un feuilleton naze de chez naze, un chanteur, qui ne chante que grâce à un échantillonneur made in Barclay and Co., un acteur, qui monte les marches à Cannes, en veillant à ne pas se prendre les petons dans la moquette rouge, mal fixée.

Moralement, vous êtes horribles, imbuvables, pourtant vous l’ignorez, c’est pour cette raison qu’en vous matant dans la glace, vous n’y trouvez que le reflet de vos mensonges permanents, toutes les excuses du monde, afin d’en déduire en reluquant vos tronche de cakes, qu’au fond, très profond, au fond du gouffre moral, vous n’êtes pas si mal que ça..

J’apprécie chaque seconde de mon existence, je suis comme un enfant mort-né que l’on aurait réussi à ressusciter, qui, à peine les yeux ouverts, par un phénomène extraordinaire, a pris conscience de la rareté de ce temps qui nous est concédé sur la planète bleue, ce monde que l’on trouvait grand, énorme, qui suscitait des vocations d’explorateurs, aujourd’hui, on explore plus, à l’exception des océans et des mers, afin d’y trouver les dernières poche de gaz ou de pétrole, afin de pouvoir continuer à pourrir le climat, détruire la couche d’Ozone, et faire vendre des automobiles, aux constructeurs, qui s’évertuent  à inventer de nouveaux slogans, afin de fourguer leurs productions.

Ma mère, Rivka, avant de disparaître, a eu tout juste le temps de me parler d’elle, de me parler un peu de moi, me dire que j’étais né, un peu avant terme, que j’ai eu l’honneur d’inaugurer une couveuse toute neuve, dans une salle de la machine à faire éclore les nouveaux nés des classes populaires, j’ai nommé Baudelocque, les enfants nés dans cet endroit, se reconnaissent, à l’instar de ceux qui ont étudié auprès d’une université réputée. 

Quelles sont les raisons, qui font que nous nous ressemblons ? Je l’ignore, nous ne connaissons pas, nous n’expliquons pas tous les mystères de cette nature, que nous nous obstinons à détruire.

Chapitre XXXIII : La Suède, Värt Liv.

Classé dans : poliakov — 8 mars, 2015 @ 11:06

Chapitre XXXIII :                     La Suède, Värt Liv.

 

Quelques jours après cet entretien, ils rejoignent la Suède, un voyage confortable sans aucun incident. L’arrivée dans le port de Malmö est spectaculaire, les policiers et douaniers détaillent longuement leurs passeports israéliens, ils n’ont pas eu l’occasion d’en contrôler beaucoup. Au pied de la passerelle, Karl les attend, il est en compagnie de ses deux filles, Anna et Maria.

 Karl est très grand, blond, mince, les jeunes filles sont blondes comme les blés, très élancées, Karl est dans la force de l’âge, quarante cinq ans environ, Maria et Anna, doivent avoir dix sept ou dix huit ans. Ils s’embrassent comme s’ils se connaissaient depuis toujours, spontanément, comme ça. En quelques regards le contact est établi, la confiance est immédiate, ils leur plaisent d’emblée, Douchka ne cache pas la joie de les rencontrer. Ils se chargent de leurs deux sacs de voyage, et de sa chère amie la guitare, qui repose bien à l’abri dans son étui rigide. Ils grimpent à bord d’une automobile spacieuse, une limousine. Un véhicule luxueux, long et puissant, il est assit à côté de Karl, les trois jeunes femmes sont à l’arrière, les sièges sont en velours beige, l’intérieur est garni de bois précieux, ils se déplacent sans le moindre bruit, un salon roulant cette automobile ! La communication passe très bien, ils discutent joyeusement en anglais. Les trois filles ont entamé une conversation séparée, les rires fusent.

 Karl parle peu, il conduit avec une attention marquée. Le paysage se compose de vastes étendues, cultivées ou non, le sol est plat, par moment, on peu apercevoir de grands bâtiments, des corps de fermes, dotés d’une architecture nouvelle pour eux. De nombreux animaux paissent, de grands pâturages s’étalent à perte de vue, des troupeaux de vaches, parmi lesquelles des chevaux sont mêlés. Une demi-heure plus tard, ils franchissent un grand porche de pierre, prolongé de chaque côté, par un mur incurvé. On peut lire une inscription gravée sur une plaque de cuivre, fixée à gauche du porche : Värt Liv., sans doute le nom de cet endroit. Le porche franchi, ils roulent sur une route recouverte de gravier, bordée de bouleaux. D’immenses prés, des champs, s’étendent à perte de vue de chaque côté de cette allée magnifique. Ils parcourent plusieurs kilomètres avant d’apercevoir des constructions. Les bâtiments qui composent cette immense propriété sont en vue. La voiture est arrêtée devant un large escalier en pierre, la maison est située à peu près au centre de tous ces bâtiments. Les pelouses sont agrémentées de multiples parterres de fleurs, qui enjolivent cet endroit magnifique. Tout est entretenu, net, cet ensemble leur transmet une sensation de confort, allié à de la simplicité, rien n’est ostentatoire, malgré les dimensions exceptionnellement vastes de cette propriété.

Ulrika attend sur le perron, en haut des escaliers, ils font sa connaissance. La porte d’entrée est protégée par une véranda, dont les portes de verre sont grandes ouvertes. Une terrasse coure tout autour de la maison, la terrasse est bordée par une balustrade de pierre, c’est tout simplement magnifique. Ulrika est grande et mince, très vive, elle diffuse l’intelligence, ses mouvements sont élégants, rapides et précis. Ses cheveux sont d’un blond très clair, la ressemblance avec ses deux filles est très nette, on peut penser qu’il s’agit de trois sœurs.

 Une dame alerte, prend leurs bagages, cette personne porte une petite coiffe blanche serrée en haut de ses cheveux. Ulrika les présente, c’est Sonja, Sonja, est à peu près du même âge qu’Ulrika. Elle est très à l’aise dans sa fonction, elle semble faire partie de cette famille, la famille Nilsson.

 Ils pénètrent dans une cuisine immense, très claire, tout l’angle gauche est occupé par de vastes plans de travail, carrelés de blanc. Les fourneaux et autres installations destinées à la cuisine, sont inclus dans cette partie de la cuisine. Deux grandes fenêtres situées à droite, donnent sur la terrasse, une longue table de bois, est placée perpendiculairement devant les fenêtres, dans le sens de la longueur, cinq chaises massives en bois sont placées de chaque côté, et une à chaque extrémité. Ulrika sourit,

- Asseyez vous, Sonja monte vos affaires dans votre chambre, nous allons faire plus ample connaissance autour d’un peu de thé, nous nous appelons tous par nos prénoms.

Ulrika sourit en s’exprimant, sa voix est distinguée et douce, ses mouvements sont précis, sans être précipités. Ils prennent place autour de la table sans façon, chacun se place ou il le souhaite, Vittorio est en bout de table, il y est immédiatement à l’aise, Maria et Anna se sont placé à droite, Douchka à gauche, à côté de Karl, ils papotent joyeusement. Aucune rafale de questions, rien de particulier, les choses s’installent, s’imbriquent naturellement, sans effort, sans manière, sans aucun faux semblant.

 Deux hommes les rejoignent, ils se présentent mutuellement, ce sont Jan et Nils, ils dirigent les équipes des employés, qui travaillent sur la propriété. Ces deux hommes sont sympathiques, très ouverts, directs, simples, ils parlent peu, sans pour cela créer de gêne, leur présence est naturelle. Jan est âgé d’environ trente cinq ans, il est grand, élancé, blond roux, les yeux gris clair. Les manches de sa chemise à carreaux sont roulées sur des avant bras musclés couverts de poils très clair, il est très souriant, parle peu. Nils est un peu plus âgé, il est grand, très mince, tout en donnant une impression de force, les cheveux brun, doté d’une peau très claire, les pommettes hautes , les yeux un peu encavés, son sourire très doux découvre une dentition parfaite. Sonja prépare le thé avec Ulrika, cette pause fait partie du rythme des habitudes de tous les jours, il ne s’agit pas seulement d’une charmante attention, le thé est servi avec des petits pains et des galettes de céréales, du beurre, de nombreuses confitures sont à disposition. Les regards échangés, parlent davantage que les mots, ils suffisent pour exprimer le bien être, l’atmosphère est détendue, ils sont bien, aucune trace de formalisme artificiel ne transpire.

- Si vous le souhaitez, vous pouvez vous reposer, prendre une douche, faites comme vous en avez envie, je vais vous accompagner à votre chambre.

 Ulrika, leur montre le chemin jusqu’au premier étage, leur chambre est en fait un appartement composé de trois grandes pièces, plus un bureau, dont la taille est plus modeste, une douche, une salle de bains, des toilettes, c’est royal.

 Les fenêtres donnent sur la terrasse, tout y est très confortable, un téléphone est posé sur une petite table.

Ulrika, leur explique le fonctionnement des appareils sanitaires, c’est une bonne idée, ils possèdent des perfectionnements inconnus de nous. Elle leur indique rapidement les quelques points de repères indispensables concernant les habitudes horaires, qui rythment la vie de cette maison.

- Si vous avez des questions, ou besoin de quelques précisions, vous demandez à l’un d’entre nous, d’accord ?

- Merci Ulrike, nous ne sommes pas fatigués, nous prenons une douche puis nous descendons, si vous êtes occupés, nous ferons une promenade. Cet environnement splendide, et le temps qui s’est fait beau pour nous accueillir.

Ils ont pris leurs marques en un minimum de temps, aussi bien physiquement que moralement, ils ressentent la conviction profonde qu’ils sont acceptés, d’emblée, sans formalités précises.

De leur côté, ils éprouvent des sentiments réciproques. Le soir, ils sont réunis dans le salon, tout le monde est là, Ulrike, Douchka, Maria, Sonja et Anna, soutiennent une conversation animée, on pourrait croire qu’elles se connaissent depuis toujours, Jan, Nils, Karl et Vittorio, parlent calmement en dégustant quelques bières, fument des cigarettes. La soirée se déroule dans une atmosphère chaleureuse et bon enfant, il ne s’agit pas d’une réunion formelle. Ils sont bien, on se détend en fin de journée, on papote, on boit en compagnie, calmement, une forme de douce d’habitude s’est installée, entre des personnes qui sont bien ensembles. Dans un angle du salon, figure un bar en bois, un meuble très sobre, rien de clinquant, deux tables basse entourées de petits fauteuils en cuir. Karl fume la pipe, il raconte comment ses grands parents ont créé cette propriété, comment elle a été mise en valeur, il est facile de déduire que cet endroit, c’est sa vie,

- Vittorio, je serai à mon bureau demain matin, tu peux m’y retrouver aux alentours de huit heures trente ? Nous discuterons un peu, d’accord ?

- Entendu Karl, à demain, Douchka et moi, nous allons nous reposer.

Après avoir salué les personnes présentes, ils regagnent leur appartement, impossible de le qualifier de chambre. La couleur dominante dans la chambre à coucher est le bleu, toutes sortes de bleus, l’immense lit est coiffé par un baldaquin bleu pastel à parements blancs. Il prend ses tubes dans son sac, Douchka le regarde un peu amusée, elle décoche un petit clin d’œil complice.

 Il redescend, sort de la maison, marche quelques minutes avant de trouver l’endroit qu’il cherche, il y place les tubes, ceux-ci acceptent le changement sans broncher, désormais, ils sont accoutumés à ces petites précautions successives, de plus, ils sont à toutes épreuves. De retour à l’appartement, il embrasse tendrement Douchka qui le lui rend bien. Ils sont fatigués par le voyage, séduits, éblouis par cet endroit, par cette famille adorable, toutes ces nouveautés, ce confort cossu. Ils s’endorment tendrement enlacés, blottis dans ce grand lit qui leur offre une perspective bleue au dessus de leurs têtes. Ils s’éveillent de bonne heure, le temps est magnifique, le petit déjeuner est à sept heures, ils sont prêts, le voyage, les changements, ont aiguisé leur appétit.

 Sonja, en tablier clair, s’affaire autour des plans de travail, elle virevolte, occupée à préparer toutes sortes de bonnes choses. Diverses boissons chaudes, sont à disposition sur les dessertes, des céréales, du lait, des jus de fruit, de la crème, confitures, poulet froid, bœuf en tranches, pâtés, des toasts en tranches, du pain de plusieurs sortes, chacun se sert selon ses goûts. De grands récipients argentés, équipés de couvercles basculants contenant des plats variés, les plats y sont maintenus chauds. Tout y est, en Suède, le repas matinal est le plus important. Quelques minutes plus tard, nous nous saluons joyeusement, vient ensuite, celui plus prosaïque qui consiste à faire face à toutes ces bonnes choses. Ils leur font honneur, avec un appétit digne des délicieuses préparations de Sonja. Ils parlent peu, cette atmosphère détendue, n’appelle aucune conversation obligée, nous déjeunons tous avec appétit.

 

Chapitre XXXIV :                        Karl.

 

 Karl et moi avons terminé notre déjeuner, il me fait un petit signe amical, je le suis jusqu’à son bureau. Le bureau est une grande pièce du ré de chaussée, la lumière entre par une large fenêtre de type  » Bow Window », les principales ouvertures de cette vaste demeure, sont orientées au sud, tout y est confortable, trois gros fauteuils en cuir clair, placés un peu à l’écart du meuble bureau, une table basse en verre épais est placée au centre des fauteuils, nous y sommes installés confortablement.

-Vittorio, je veux te dire pourquoi j’ai désiré que Douchka et toi fassiez partie de notre vie, « notre vie », est le nom que mon grand père à donné à cet endroit, en suédois, Värt liv. Nos activités sont multiples. Je n’ai pas en tête de vous confier à l’un ou à l’autre quoi que ce soit, quelque fonction que ce soit, qui pourrait ressembler à un travail ou à quelque obligation imposée, tu le sais, ce n’est pas le propos. J’ai eu l’occasion de parler longuement avec David Bessel, et ce, à plusieurs reprises, notre premier contact remonte pratiquement moment de la mise à disposition du château dans lequel vous étiez, il y a presque deux années. Plusieurs organisations de notre pays, ont pour objectif de venir en aide aux survivants, de les mettre en contact avec des familles suédoises, nous organisons des camps de vacances, dans lesquels des jeunes gens partagent la vie de familles suédoises. Pendant les quelques mois de la période estivale, ces jeunes gens ont l’occasion de connaître notre pays, souvent ils s’y fixent définitivement. Ces organisations sont nombreuses en Suède, elles sont le reflet d’un pan de notre culture. Dès que j’ai eu connaissance de ce château, dans lequel vous étiez réunis pour étudier, j’ai contacté David Bessel, je lui ai fait part de mon désir d’agrandir ma famille.

 Ewald, mon frère ainé, aujourd’hui décédé, a été, et ce, pendant toute la durée de la guerre, un interlocuteur très important des nazis, il contrôlait les dossiers des tractations qui avaient lieu avec eux, en particulier la fourniture de minerais. Il a amassé une fortune considérable, j’ai décidé d’en disposer au profit de jeunes survivants.

 A la suite de nombreux échanges téléphoniques avec David, et l’échange de quelques lettres, dans lesquelles il y décrit vos personnalités, nous avons ressenti le désir de vous connaitre. Nous attendions votre venue avec impatience.

Karl, n’est pas à ranger au sein de la famille des gens loquaces, ce speech est une performance, pourtant il continue,

- Vittorio, je vais t’exposer la raison pour laquelle j’ai souhaité te parler seul à seul. À toi de décider si tu veux en faire part à Douchka ou pas, je n’y vois aucune restriction. A la suite de troubles répétés, j’ai consulté le docteur Taüman, notre médecin traitant, il m’a conseillé d’effectuer certains contrôles, ceux-ci ont eu lieu une semaine avant votre arrivée. Le médecin de la clinique de Malmö, vient de communiquer ces résultats au Dr.Taüman, ils sont mauvais, ma survie semble compromise. Je n’ai jamais caché quoi que ce soi à ma famille, ou à mon entourage proche, cette fois, je suis perplexe. Mon état actuel, me permet d’afficher un comportement tout à fait normal, de ne rien laisser paraître, je ne ressens aucune douleur. Ulrika, possède de nombreuses qualités, pourtant, elle n’est pas apte pour le type de travail qui est le mien. Depuis la disparition de mon grand père et de mon père, je gère cette entreprise, Maria et Anna étudient, j’ignore quels seront leurs choix dans le futur.

 Vittorio, si tu en es d’accord, je désire te transmettre tous les éléments, tout ce qui concerne le fonctionnement de Värt Liv. De cette manière tu seras prêt à prendre le relais, si cela s’avère nécessaire. Quelle que soit ta décision mon affection pour vous deux, vous est d’ores et déjà définitivement acquise, je te le dis, c’est un fait qui n’appelle pas d’explication. Je suis impatient de connaitre votre décision.

 

- Karl, je suis prêt à participer au mieux de mes possibilités, assumer la gestion de Värt Liv., j’espère de tout cœur que cela ne sera pas nécessaire.

 

 Cette réaction immédiate le touche, Karl me serre dans ses bras avec force. Connaissant Karl, cette démonstration d’affection, est une exception.

 Karl, commence à résumer le fonctionnement et a énumérer les diverses ressources de Värt Liv. La plus importante concerne le bois, en grande partie destiné à l’industrie impliquée dans la production de pâte à papier. Un parc considérable d’outils spécifiques, de gros engins mécaniques sont nécessaires, afin d’assumer cette exploitation du bois, les forêts s’étendent sur huit cents hectares. Les céréales et autres cultures, l’élevage de bovins, vaches laitières, traitement du lait. Le matériel agricole, les véhicules automobiles, l’entretien des habitations qui sont au nombre de huit, les bâtiments agricoles, les silos. Sans oublier la gestion comptable, liée au fonctionnement de cette entreprise.

 

 Karl propose une pause, le thé, un temps de relaxation, il est le bienvenu, ils sont bien, ils boivent sans parler,

 

-Vittorio, pour aujourd’hui ce tour d’horizon est amplement suffisant, on se verra plus tard, à table. Demain nous visiterons Värt Liv, c’est un endroit magnifique. Vous pouvez vous faire seller deux chevaux, ils vous feront découvrir les bois et la campagne.

 

        -Douchka est une excellente cavalière, pour ce qui me concerne, j’ai tout à apprendre dans ce domaine.

      -Nils et Gunnar sont deux spécialistes, passionnés de cheval et d’équitation, l’un ou l’autre, te transformera rapidement en cavalier.

 

     -Karl, je dois mettre quelques documents à l’abri, existe-t-il un coffre susceptible d’accueillir ces objets ?

 

     -Pas de problème, il en existe un dans votre appartement, et quatre ici dans ce bureau, ils résistent à toutes les agressions connues.

 

 Joignant le geste à la parole Karl ouvre les deux battants d’une petite porte qui donnent sur un petit cabinet qui s’éclaire automatiquement, quatre petits coffres sont placés à l’intérieur, cette question est réglée. Il peut y placer les documents qui le suivent depuis leur découverte dans la cabane forestière. Il s’assoit dans la cuisine, Sonja lui sert un thé.

                                 *****

 

Toute la famille est passionnée d’équitation, à Värt Liv, la vie s’y écoule à l’heure du cheval, de grandes écuries abritent ces animaux, la plupart sont des anglo-arabes. Douchka a retrouvé tous ses réflexes de cavalière, elle peut assumer son amour, sa réelle passion pour les chevaux. Elle montait avant de savoir marcher, les tziganes en Hongrie assoient leurs enfants sur des chevaux dès que possible, les chevaux font partie de leur culture.

Les cavalières sont parties galoper dans la campagne, il emprunte une des allées qui conduit vers les écuries. Cet endroit est vraiment un enchantement, partout ou l’on regarde, à perte de vue. Les alentours sont aménagés, des bosquets d’arbres réservés en différents endroits, soulignent l’esthétique de cette campagne magnifique, toutes les allées sont bordées d’arbres. Tout à l’heure, Karl lui a montré un plan de masse de la propriété, Värt Liv, couvre une superficie de deux milles huit cent hectares. Il a retenu le chiffre, c’est si vaste, qu’il lui est impossible d’imaginer une surface de cet ordre, on doit pouvoir s’y perdre même en voiture. Les chevaux sont magnifiquement logés dans deux bâtiments en pierre, construits dans le même style que la résidence principale. Ces deux bâtiments sont orientés au sud, une vingtaine de mètres les séparent. A l’intérieur, deux rangées de stalles magnifiques, réalisées en acajou garni de parements de bronze. Tout y est fonctionnel, les chevaux sont tous des bêtes superbes. L’odeur qui se dégage vient caresser agréablement les narines. La plupart des chevaux passent le cou à l’extérieur, ils regardent le nouvel arrivant, il s’approche de certains d’entre eux pour caresser le derme de leurs naseaux, une zone d’une douceur surprenante. Ces écuries sont entretenues de façon parfaite, des garçons d’écuries s’occupent des chevaux en permanence, c’est un travail important. Un autre bâtiment à peine plus petit est consacré aux équipements, selles, harnais, guides, licols, la aussi il règne une odeur agréable. Cette odeur caractéristique que dégagent le cuir et la graisse. Quatre superbes voitures d’attelage sont rangées, construites en associant bois, cuivre, cuir, il ne connait pas les noms de ces véhicules. Les selles reposent sur leur support en bois, chaque chose à une place aménagée avec goût. Les cirés et autres vêtements, sont suspendus à de superbes patères. L’extrémité de cet endroit est consacré à l’entretien, aux réparations éventuelles, les outils sont la, sur un présentoir en bois clair, des séries de fers, classés par taille et formes.

Un bruit de galops mêlés à des rires se font entendre, au loin, quatre chevaux soulèvent une trainée de poussière, ils approchent rapidement, les chevelures des jeunes femmes flottent au vent, Ulrika et Douchka arrivent au triple galop, suivies de près par Anna et Maria.

- Vittorio, qui a gagné ce cross country, Douchka ou moi ?

Il lève la tête en direction des deux ces amazones, aussitôt rejointes par Anna et Maria, elles pouffent de rire,

- C’est toi Ulrika, d’une encolure.

Elles montent des anglo-arabes, ils sont en sueur, Gunnar un jeune homme d’environ trente ans, mince, distingué, blond lui aussi, s’est approché d’eux, il s’occupe des chevaux. Elles mettent pied à terre, attachent les chevaux, Gunnar les emmène un à un. Il salue amicalement tout le monde, puis s’éloigne avec deux des chevaux qu’il tient par la bride. Douchka est toute excitée, Vittorio ne l’a jamais vue aussi rayonnante, elle est dans son élément, elle se révèle une écuyère chevronnée. Anna et Maria préparent des concours d’obstacles, Douchka va s’entrainer avec elles, elle désire vivement participer à ces concours. Gunnar est à la fois l’homme qui s’occupe des chevaux, il est aussi un maitre écuyer hors pair. Un terrain comprenant divers obstacles est aménagé tout près des écuries. Le temps, la vie, s’écoule au rythme des joies quotidiennes, de ces bonheurs qui semblent acquis, cette douceur, cette sensation de bien être, de plénitude, ce rythme agréable qui transforme les moments les plus simples de l’existence, en souvenirs heureux.

                         *****

 

Douchka et lui, sont arrivés à Värt Liv, il y a près de deux ans, Karl semble en très bonne forme. Il ne lui pose aucune question à ce sujet, Karl se rend à Malmö de temps à autre pour deux ou trois jours, probablement pour des examens. Il n’a rien dit à Douchka à propos de la santé de Karl, il ignore si Ulrika en a été informée, elle ne laisse absolument rien paraître, elle est toujours aussi dynamique, pleine de joie, elle pétille, rien de changé.

Vittorio occupe un bureau qui jouxte celui de Karl, ils travaillent ensemble, il a mis sa formation en pratique c’est passionnant.

 Douchka et Vittorio sont toujours amoureux, avec le temps, la langue suédoise n’a plus beaucoup de mystère pour eux. Douchka participe à de nombreux concours hippiques. Ses résultats sont excellents, elle est devenue une cavalière exceptionnelle. Elle consacre beaucoup de temps aux chevaux. Elle adore choisir les futurs champions, aider les mères à mettre bas, tout ce qui touche la vie des chevaux est aussi sa vie.

Grâce aux enseignements de Gunnar, Vittorio est devenu un cavalier, tous les habitants de Värt Liv le sont. Partir au galop dans la campagne est un plaisir, dont l’intensité ne faiblit pas, au contraire, il s’intensifie. Anna et Maria, ont abordé depuis quelques temps, le temps qui les incitent aux découvertes amoureuses, elles regardent les jeunes gens de très près. En Suède, le sexe n’est pas un tabou. Anna à choisi un amour local, elle est très attachée à Gunnar. Maria trouve son bonheur ailleurs, en tous cas, elle est rayonnante. Ses nombreux va et vient à Malmö, sont le signe émergeant de cette passion.

 Vittorio, a fait la connaissance de Kristian, un ami très proche de Karl, il est à la tête d’un important cabinet d’expertise comptable. Ensemble, ils préparent les comptes destinés au bilan. Karl et Kristian sont nés la même année, ils ont étudié ensembles. Kristian est grand et massif, franc et direct, leur entente est très bonne.

Douchka voudrait savoir si certains membres de sa famille ou de son groupe, sont encore de ce monde. Nous en avons parlé longuement à Friedrichshafen. Au cours d’une discussion avec Karl, il lui fait part de leur désir d’effectuer cette recherche.

- Vittorio, depuis notre entretien d’il y a un peu plus de deux années, je n’ai plus fait état de ma santé. Le pronostic d’alors, concernant ma survie, était problématique. Aujourd’hui mon état de santé s’est transformé de manière inattendue, c’est une surprise agréable pour le corps médical, et surtout pour moi. Aucune explication médicale connue, n’étaye ce revirement. Les médecins sont très surpris. Cette rémission est une aubaine dont je jouis le plus possible. Il y a deux ans, j’ai choisi de ne pas alarmer Ulrika, encore moins, Anna et Maria. Je ne regrette pas, ce mensonge par omission.

Vittorio, nous allons organiser ensembles tous les détails concernant votre voyage, la durée en sera ad libitum. Si vous retrouvez des membres de la famille de Douchka, ce sera une grande joie. Dès demain, nous allons préparer tout ça. Douchka, à l’image de ses chevaux, piaffe d’impatience, elle est excitée à l’idée de partir à la recherche de sa famille. De retrouver éventuellement des parents, ou des membres de sa communauté. Ce voyage sera notre première intrusion, dans un monde que nous ne connaissons pas.

 Karl, a préparé leur voyage dans les moindres détails, leur première destination sera l’Espagne. Douchka à communiqué quelques indications à Karl. Il s’est livré à de nombreuses recherches plus ou moins fructueuses, en cette période d’après guerre, il n’est pas facile de localiser les personnes. C’est encore plus incertain, lorsqu’il s’agit de tziganes. L’URSS et les pays de l’Est, sont inaccessibles. Douchka sait que certains de ses parents ont séjourné en France, en Espagne, également en Italie du nord, dans la région de Trieste, également, dans de petits villages du Frioul, une région située au nord de l’Italie.

 

-                                                                    J’ai obtenu des passeports suédois à votre nom, ceci ne modifie en rien les prérogatives concernant votre nationalité israélienne, la double nationalité est acceptée par Israël. Voici vos permis de conduire, vous voyagerez en avion, j’y ai joint une somme en dollars, cette monnaie est acceptée partout. Les billets d’avions sont tous modifiables et négociables, rien n’est figé, vous disposez d’une liberté totale, indispensable pour ce type de recherche. J’ai mis à contribution les ambassades et les consulats suédois, des régions concernées. Vous serez reçus et logés dans les villes où il existe des représentations diplomatiques de notre pays. Voici une carte officielle, qui vous accrédite auprès de tous les services officiels suédois, en cas de besoin ils vous faciliteront les démarches. Votre avion quittera notre territoire demain à 15:30, en cas de difficulté, téléphonez moi, j’agirai au mieux.

 

Chapitre XXXV:                                      Voyage.

 

Après avoir salué joyeusement et chaleureusement toute la maisonnée, Karl, en compagnie d’Anna et Maria les conduisent à l’aéroport. Ils embarquent à bord d’un bimoteur, leur première escale sera Séville, via Madrid. Survoler les nuages est spectaculaire, dans quelques heures, ils seront à destination.

 Jan, le consul de Suède les accueille à l’aéroport, ils rejoignent la maison du consulat de suède, à Séville, ils y seront logés. Le bâtiment est situé au milieu du centre historique, une construction magnifique du seizième siècle. Il est bâti sur une petite place de forme carrée, dont le sol est constitué de pavés. Cet endroit n’est accessible qu’aux piétons, à deux pas de « la Giralda », la cathédrale qui trône entourée de petits bars à « tapas », des hors d’œuvres, qui favorisent la convivialité, et calme l’appétit de façon informelle. Ce consulat est un ravissement, toutes ces ruelles, ces habitations, ces mélanges de pierre et de fer forgé. Les fenêtres ornées de grilles bombées en fer forgé. Le style andalou est charmeur, magnifique, les contrastes, ombre et lumière des patios, les grilles, qui laissent entrevoir des endroits protégés, ou les fontaines bruissent, elles ajoutent une musique qui berce le calme monastique. Il est tard, Jan est agréable, très enjoué, il connaît juste ce qu’il faut de leur histoire. Ils sont logés dans un appartement indépendant au second étage, les fenêtres donnent sur la cour carrée. Jan leur indique qu’une troupe de gitans se produit tous les soirs dans un local situé à deux pas, le spectacle commence tard, comparé aux habitudes suédoises. Les horaires andalous sont décalés, la vie nocturne est active, ils décident d’assister au spectacle. Le cabaret dans lequel les gitans se produisent, se trouve sur une place voisine, ils y arrivent un peu en avance, le spectacle n’est pas commencé. Jan fait les présentations, tous les artistes présents se préparent. Ils accèdent aux coulisses. Douchka et lui, maitrisent l’espagnol. Douchka, parle longuement avec les musiciens, ils ne savent pas grand-chose des Dimitrievitch. Leur approche, leur philosophie de l’existence est semblable, les coutumes diffèrent quelque peu. Pendant la période de la guerre, les communications ont été réduites à néant. Vittorio fait la connaissance de Manuel, un homme très brun aux cheveux dotés de reflets bleutés, Manuel, possède une grande maitrise de la guitare flamenca, ils discutent longuement. Manuel, propose de les inviter chez lui, il habite dans le quartier de La Barca.

Rendez vous est pris pour le lendemain, en fin d’après midi. La Barca, est un très vieux quartier de Séville, il s’est développé près du pont du même nom, c’est le quartier des Grandes Forges. Les gitans étaient de très habiles forgerons, de cette coutume, il reste un style de chant flamenco, le « martinete », chant à capella, dont les improvisations au cours du travail du forgeron, sont rythmées par le bruit d’un marteau sur l’enclume. Ce style est né ici, ainsi que les Soléa, Tonà, et Sigiriya, typiques de Séville. Les Grandes Forges, sont un trésor d’architecture andalouse, les balcons ouvragés ornent les fenêtres protégées par les grilles bombées. Les portes d’entrée des patios, sont également en fer forgé, le fer règne en maitre à Séville, La Barca, s’est développé, en bordure du Guadalquivir, il est habité en majorité par des gitans.

Ils arrivent comme convenu à la maison de Manuel, il les accueille. Sa maison est splendide, très ancienne, blanchie à la chaud, fraiche et lumineuse à la fois. La maison est construite autour d’un patio de grande taille, une fontaine coule, des balcons l’entourent, la plupart des musiciens rencontrés hier sont présents. Les communautés gitanes, fonctionnent de cette manière, Mario les invite, en fait, c’est toute la communauté qui les reçoit. Il y a foule, les personnes âgées sont assises, les guitares résonnent, le flamenco bat son plein, le patio amplifie le son des guitares, elles expédient des roulades vigoureuses, avec cette sonorité brillante et sèche, typique du flamenco. Tout le monde participe joyeusement, toutes les générations sans exception, les jeunes enfants, les grands parents. Cette réunion est informelle, ils se montrent, ils participent, chacun selon ses capacités, ses envies, ses goûts, sans aucune vergogne. Les regards ne jugent pas, il est question d’être bien, de le faire savoir, de vivre, de passer un moment agréable. Chaque personne présente participe selon son envie, les improvisations du « cante jondo », permettent d’exprimer leur état d’âme, une suite de thèmes mi amoureux, mi moqueurs, le tout, enveloppé dans une forme d’humour très prisée, qu’ils cultivent depuis les origines. Au cours de cette réunion, Paco « el lucero » Garcia, un gitan aux cheveux blancs, lui dit qu’il serait bon d’aller faire un tour à Huelva, il a ouïe dire que quelques gitans des pays de l’Est, sont passés à Huelva au début de la guerre. Ils se sont mêlés à la communauté locale, il est possible que certains d’entre eux soient restés dans le quartier Del Torrejón.

Ils décident de se rendre à Huelva, Jan, téléphone au maire de la ville, Huelva est le nom de la province et aussi celui de sa capitale. Le maire leur à trouvé de quoi loger, auprès d’une dame qui vit seule dans une grande maison. Le téléphone de la mairie sera à leur disposition, c’est un appareil très rare dans la région. Celui qui les conduit c’est Manolo Delgado, un andalou râblé, tout en rondeurs, il arbore une barbe noire, vieille de huit jours, un homme truculent s’il en est, sympathique en diable. Il les conduit, consciencieusement affairé, au volant de sa grosse berline noire, il est heureux de pouvoir louer ses services. Il restera avec eux le temps nécessaire, une chambre est prévue pour lui dans la maison ou ils sont attendus. Cent kilomètres les séparent Huelva, cette région est très pauvre, les paysages sont de plus en plus arides, la végétation se fait rare, les routes sont défoncées. Manolo conduit avec prudence, il ménage les suspensions de son véhicule, et eux, par la même occasion. Ils croisent quelques carrioles, tirées par des attelages faméliques. Après avoir soulevé quelques tonnes de poussière, ils arrivent à Huelva. La maison de la Señora Dona Maria Lopez, leur tend les bras. Une maison claire, bien entretenue, qui fait la fierté de cette dame d’un âge indéterminé, souriante et très loquace, Manolo n’est pas un inconnu pour cette dame.

 Huelva, est une ville très étendue, divisée en quartiers, la pauvreté y règne, en particulier pour les gitans. Dans la maison de Dona Maria, tout le premier étage est à leur disposition, quatre grandes pièces, Manolo est logé au ré de chaussée, pour les sanitaires, c’est un peu plus compliqué, ils s’arrangent, ils en ont vu d’autres. Dona Maria prépare à diner, son repas est excellent, il est composé d’omelettes de pommes de terre sublimes, les pommes sont rissolées coupées en tranches fines, mêlées à des œufs battus et des champignons. La magie, le savoir faire de Dona Maria, vient de transformer un plat populaire, en véritable festin. Un excellent vin rouge vient soutenir sans réserve, ces libations roboratives, le vin leur a caché pudiquement son degré d’alcool. Il agit comme un bonnet pour la nuit molletonné, ils s’endorment dans un lit très haut perché. Bien calés dans des édredons, les oreilles dans de gros oreillers bourrés de plumes d’oie. Leurs rêves sont imprégnés, par le souvenir de la route chaotique, une réminiscence têtue qui les berce, cahin-caha jusqu’au lendemain. Après un copieux petit déjeuner, Manolo les conduit auprès de Don Alfonso, l’alcalde, le maire, il est vêtu d’un costume andalou, tout ce qu’il y a de traditionnel. Une large ceinture de flanelle lui ceint les reins, dans cet étui improvisé, s’est glissée une navaja à manche de corne de taille impressionnante, sur sa tête, un couvre chef noir, à bord plat, légèrement incliné sur le côté, il ne le quitte pas, même à l’intérieur de sa mairie. Don Alfonso est accueillant et souriant, très grand, de forte corpulence, loquace, il s’informe immédiatement du confort de leur logement, ils le rassurent sur tous les points.

- Señores, mon téléphone est à votre disposition, vous pouvez l’utiliser à volonté.

- Merci beaucoup señor alcalde, il sera surement très utile.

- Como quieras Uds., j’ai été très heureux de vous rencontrer, je souhaite que vos recherches soient fructueuses, hasta luego señores.

 Manolo les conduit en direction du quartier Del Torrejón. Cet endroit est triste, caillouteux, misérable, Douchka est un peu émue. Ils frappent à la porte d’une maison, une dame ouvre la porte, elle est vêtue de bleu foncé, un foulard rouge sur les cheveux, souriante à souhait,

- Bonjour madame, nous sommes à la recherche de gitans auxquels nous serions apparentés. Hier « El Lucero » Garcia, nous à conseillé de chercher à Huelva, leur nom est Dimitrievitch, cela vous dit quelque chose ?

- Claro, vale ! Oui bien sur ! Un couple d’entre eux habite ici, ils faisaient partie d’un groupe de calos venus d’Europe centrale, ils sont arrivés au début de la guerre. Lui est ferronnier, c’est Miguel Ferrer. Ils habitent un peu plus haut dans leur caravane, c’est à deux minutes d’ici, sur le terrain qui fait face à l’école. En montant cette rue vous ne pouvez pas les manquer.

Ils arrivent à l’emplacement indiqué, vingt ou trente caravanes sont installées sur le terrain, un très grand terrain. Des femmes lavent du linge, d’autres cuisinent, autour d’un feu de bois, des enfants jouent, poussent des cris joyeux en les apercevant. Aussitôt, ils forment une ronde autour d’eux, ils les observent, leurs vêtements attisent leur curiosité. Ils sont devenus l’attraction du jour, toutes les personnes présentent les détaillent.

Soudain, Douchka part en courant, mue par une énergie extraordinaire, dix secondes plus tard, elle est dans les bras d’une gitane, elles s’enlacent, éloignent leurs visages pour se contempler, puis s’enlacent à nouveau, il est facile de déduire qu’elles se connaissent. Elles sont là, toutes les deux, à proximité d’un feu de bois, dont les flammes réchauffent un grand chaudron noirci. Un homme très mince, de grande taille, est occupé à réparer des chaudrons, il laisse son ouvrage et vient se joindre aux deux femmes. Douchka et cette femme s’étreignent en silence, elles se regardent, des larmes coulent sans bruit, se revoir fait resurgir toutes sortes de souvenirs, agréables ou non. Ces larmes sont un mélange de joies et de peines, accumulé au cours des années de guerre, d’épreuves, de séparation, du démembrement de leur famille, de leur communauté. Rapidement, toutes les personnes du campement sont autour d’eux. Les enfants sont intrigués par cette scène, les habitants des maisons voisines, viennent voir en curieux. Cette rencontre extraordinaire, est fortement ressentie par toute la communauté. C’est un évènement important et rare. Ce peuple, discrimine fortement les moments d’allégresse. Cette femme, c’est Nana, elle est l’une des sœurs de la mère de Douchka, son mari c’est Miguel, il a bien connu la maman de Douchka. Vittorio s’éloigne un peu à l’écart de cette foule, Nana, Miguel et Douchka, sont en pleurs, ils racontent, ils s’expriment en romani. De nombreuses femmes les entourent. Elles écoutent ce qui est dit avec curiosité. Ici c’est l’indifférence qui est considérée comme une attitude négative, offensive, insultante. Ce rassemblement spontané, effectué en un clin d’œil, donne une image palpable de l’attachement de ce peuple, les uns envers les autres. Quelques minutes plus tard, toutes les personnes connaissent la raison de leur présence parmi eux. Une fête s’impose, le groupe se disperse, toutes les personnes s’affairent, qui, dans leur caravane ou dans leur maison. Les hommes bougent aussi, ils ont délaissé leurs occupations. Un véritable branle bas de combat est initié, il y a de la fête dans l’air. Au centre du terrain, un grand espace est dégagé entre les caravanes, les femmes et les enfants préparent un grand feu de bois, ils en empilent une grande réserve. Des sièges de toutes sortes sont disposés autour. Les voisins amènent quelques petites tables pliantes, des plateaux surgissent de toutes parts, couverts de victuailles, de charcuterie, de pain, de beurre, d’énormes jarres recouvertes de paille tressée, remplies de vin. En quelques minutes le campement est transformé en une aire de fête. Les enfants sont excités, ils poussent des cris de joie, ils courent, ils s’agitent dans toutes les directions. Ils savent qu’ils vont s’amuser, nul ne les enverra se coucher à l’heure des poules. Quelques hommes ont apporté leur guitare. Le groupe de musiciens est formé, des tambourins à grelots, des castagnettes, ces instruments sont venus rejoindre les guitares. La musique commence, spontanément, les choses se font comme ça, sans directive, une routine de liberté. Ils sont tziganes, gitans, Calos, des personnes avides d’affranchissement, la liberté est l’oxygène, ils la respirent en permanence. Toute cette agitation, vient de transformer un endroit tranquille, en une fête improvisée magistrale. Tous les voisins, tout le quartier, en garderont le souvenir. Les guitaristes se relaient, le flamenco résonne. La musique franchit allègrement les limites du terrain, elle se répand sur les toits avoisinants. Fait éclater sa gaité, ses harmonies, s’étale, sur toute la vallée environnante. Les vallonnements font office d’amplificateur naturel, ils font résonner, retentir, les chants et les cris, loin, loin. Les maisons et roulottes des alentours, sont désertées, toutes les personnes sont ici. Le terrain, à changé d’aspect en quelques instants. Une foule active et joyeuse, compacte, se tient presque au coude à coude, en a prit possession. De nombreuses personnes sont assises en cercle autour du feu, proches des musiciens. La nourriture, le vin, circulent, les chants « flamenco » fusent sans discontinuer. Toutes les personnes y participent, tous sont acteurs, les voix vous tirent littéralement les tripes, elles vous font vibrer l’âme. Les chants expriment tous les sentiments, ils racontent les joies, les peines de ces gitans. Le moment parle de retrouvailles, les chants s’en inspirent, ils improvisent à propos de cet évènement, chacun des participants l’exprime à sa manière. Les nuances sont sensibles, innombrables, elles varient en fonction de celui qui les exprime. Les couleurs, la fantaisie des vêtements, soulignent les goûts de cette communauté, tout en reflétant la personnalité et l’imagination de chacun. Seules, quelques femmes âgées sont vêtues de couleur sombre, en hommage à un deuil qu’elles perpétuent. Les sentiments sont exprimés, sans ordre, sans aucune règle apparente. La gaité du  » jaleo », entraine les participants qui se joignent aux musiciens. En scandant, improvisant avec des claquements rythmés et syncopés des paumes de la main, las palmas. Le « cante jondo », nait au fond de l’âme, il part des tripes, ces chants vous entrainent au cœur de l’émotion humaine. Ils sont vrais, réels, pertinents, ces modulations ne suivent aucune mode.

Douchka, rejoint Vittorio, en compagnie de Nana et Miguel. Les présentations sont rapides, elle est troublée, elle lui parle en romani. Nana est âgée de cinquante ans, elle se tient très droite, une stature empreinte de noblesse. Elle est mince, presque filiforme, des pommettes très hautes, les joues creuses, le teint mat, des cheveux noir parsemés de gris, très longs et fins. Elle les porte nattés sur le côté, des yeux gris clair ou bleu, il ne distingue pas très bien. Elle est vêtue de manière traditionnelle, longs jupons et jupe superposés, de très fines et longues boucles d’or pendent à ses oreilles, ses mains sont longues et fines. Elle est de taille moyenne, elle sourit, découvrant des dents bien rangées qui étincellent à la lumière des flammes. On s’embrasse, ils sont très émus, un mélange de joie, de souvenirs dont on ne parle pas, qui remontent en catimini à la surface. Miguel, pourrait être le frère de son épouse, il doit être âgé d’une cinquantaine d’années, même taille, même allure, des yeux identiques, il est très mince, sec. Il porte une fine moustache noire, il est vêtu de façon traditionnelle. Un pantalon très pincé à la taille, avec une ceinture de tissus qui boutonne très haut à la mode andalouse, une chemise claire et ample, aux manches bouffantes, un petit foulard rouge noué autour du cou. Un chapeau noir, plat à bord large, complète l’ensemble. Son allure est très élégante, son regard est rempli d’intelligence, de curiosité. Son sourire découvre des dents bien plantées, sa chemise largement entrouverte, laisse apparaître une fine chaine en or qui retient un médaillon oblong.

Les guitaristes se remplacent tour à tour, ils s’adaptent instantanément à l’atmosphère exprimée par la musique. C’est une espèce de combat inoffensif, l’arme choisie, est la virtuosité, les gammes véloces. Ils ne se ménagent pas, la musique, ils la distribuent généreusement. Miguel lui adresse un petit signe en inclinant la tête, qui signifie, suis moi, il le suit. Ils s’éloignent en direction de sa verdine, placée un peu plus loin, prennent place sur de tout petits sièges en bois. Tranquillement, avec des gestes lents, Miguel sort une pipe équipée d’un long tuyau, la bourre de tabac, l’allume, sans un mot. Il ne cherche pas à combler le silence, la musique qui leur arrive le fait amplement. Les mots de courtoisie, les remplissages, sont inconnus des gitans. Miguel fume tranquillement, pendant ce temps, Nana et Douchka peuvent échanger à satiété, tous les souvenirs en retard, toutes les informations manquées, sans avoir à les traduire du romani en espagnol. Ils sont assis le dos appuyé contre la caravane, leurs visages tournés vers le spectacle, qui fuse sans discontinuer, avec une énergie qui ne faibli pas. La foule va et vient, se renouvelle, de nouveaux visages apparaissent de façon incessante. Les discussions à voix forte, les cris se sont calmés, ils font place aux chants, aux danses. Les guitares se jumellent avec les chanteurs et chanteuses de flamenco, les rythmes se succèdent. Les chanteurs communiquent, ils échangent des coplas. Les danseurs jeunes et vieux, font des prouesses, chacun en fonction de son âge, de son expérience, de son énergie. Le chant des guitares les portent à l’aide de rythmes vifs et percutants. Les castagnettes endiablées, se mêlent au rythme des palmas.

 

                                        *****

Une jeune femme très brune, mince, aux cheveux longs et noir, prend place près des guitaristes, elle attire les regards. Cette femme possède une allure, un visage qui dégage une force, une volonté, une détermination, qui est palpable par toutes les personnes présentes, une emprise, quelque chose d’hypnotique. Avant qu’elle ne lance la première note, le silence se fait, un silence rare, tendu, qui attend la suite avec respect, un maximum d’attention. Ses cheveux noirs roulent sur ses épaules, eux aussi semblent sauvages, indomptés, indomptables. Cette jeune femme est élancée, son visage est émacié, expressif, il parle en silence. Une seule guitare entame quelques notes, quelques accords en tonalité de mineur. Les notes emplissent la vallée, résonnent comme une prière, comme des pleurs. Elle chante un fandango de Huelva, sa voix est profonde, d’une puissance peu commune, éraillée. Elle chante le désespoir, l’injustice, les discriminations, le mépris journalier, dont souffre son ethnie, depuis la nuit des temps. Encore aujourd’hui, ici à Huelva capital. Sa voix transmet une émotion qui se situe au paroxysme de l’expression humaine, de ce qu’il est possible d’offrir aux autres. Tout le monde est attentif, pas le moindre bruit. Les enfants ont fait silence, ils ne bougent plus, ils écoutent, ils sont subjugués. Elle termine son chant, un silence perdure pendant de longues secondes, tous les auditeurs sont encore imprégnés par son chant. Comment lui montrer de la reconnaissance, comment la remercier sans manifester, sans bruit ? Ensemble, les Olé, les vivats fusent, les cris se déchainent, les gitans crient des adjectifs flatteurs, qui sont sensés décrire par le menu, les qualités de cette femme, les sensations qu’elle vient de leur procurer. Puis c’est le déchainement général, hurlements, applaudissements, tout le monde veut la remercier, lui exprimer combien le plaisir qu’elle a apporté a été grand, a touché les cœurs.

- Miguel, qui est cette femme qui vient de chanter ?

- C’est La Chunga, de la famille Vargas.

Miguel se lève, entre dans la roulotte, revient avec un flacon et deux verres, il lui tend la bouteille, lui passe un couteau de poche pointu, équipé d’un tire bouchon.

- Vittorio, ouvre cette bouteille, c’est le moment juste.

Vittorio, regarde le flacon plat et rond, il est scellé avec de la cire rouge sang, il ôte le bouchon de cire, la débouche. Approche le goulot près de ses narines, c’est un très vieil Armagnac. Il repasse le flacon à Miguel, qui remplit les verres. Ils boivent tranquillement, la bouteille se vide doucement, l’alcool est bercé par le son de la musique, qui semble disposer de ressources inépuisables, qui honore les retrouvailles de Nana, Miguel et Douchka.

Le jour commence à poindre timidement, quelques petits groupes discutent encore, assis ça et la, autour d’un monceau de braises rouges, elles ont remplacé les flammes. Douchka et Vittorio regagnent la maison de Dona Maria, à peine allongés, ils sombrent dans un sommeil réparateur.

Au matin, la lumière filtre à travers les interstices des volets de bois. Ils restent allongés, ils paressent, ils sont bien dans les édredons profonds, moelleux, doux et confortables. Ils ne parlent pas, ils s’expriment à l’aide d’attouchements subtils, remplis de tendresse. Les gestes deviennent de plus en plus précis, leurs corps sont disponibles, leurs esprits aussi. Ils s’étreignent avec force, une passion étonnante, une imagination exceptionnelle. Lors de ces étreintes, ils se découvrent un peu plus. Leurs deux imaginations semblent sublimées par leur amour, le sentiment puissant qui les lie. Ils fusionnent, leurs enlacements sont parfois si violents, qu’il semble qu’il soit impossible de les dénouer jamais, qu’ils ne forment plus qu’un seul être. Plus tard épuisés, ils s’endorment embrassés, éprouvant une sensation de bien être et de plénitude.

 Vers dix sept heures, ils déjeunent copieusement. Dona Maria est souriante, la fête de cette nuit, a tenu en éveil tout le quartier, elle est fière d’être notre hôte. Douchka et lui, n’ont pas encore échangé un mot à propos des retrouvailles, avec sa tante et son oncle.

- Douchka, as-tu recueilli quelques informations concernant d’autres membres de ta famille ?

Douchka le regarde en souriant, ils avalent la nourriture à la manière d’ogres affamés. La fête, les émotions, la fatigue, l’amour, tout ça remet les pendules à l’heure de l’existence, ce miracle unique, si précieux.

- Des parents de ma mère vivent en France. D’autres sont en Italie, à la frontière slovène, mes cousins et parents les plus proches sont à Paris, ils sont sédentarisés. Je possède les adresses de ceux qui sont à Paris, pour les autres, il sera nécessaire de nous rendre sur place.

- Sans problème Douchka, la fête te réussi, tu es splendide.

- Tu n’es pas mal non plus !

Maria et Manolo écoutent en souriant.

Manolo les conduit au campement, Douchka reste avec Nana et Miguel, ils ont des années de discussion à combler. Il va retrouver La Chunga, elle vit dans une petite maison près du campement, dans le même barrio. Vittorio trouve facilement sa maison, elle est située en hauteur. Chunga est là, elle l’accueille avec gentillesse, son sourire est séduisant. Son teint mat, met en valeur des dents fortes et larges, bien implantées, exemptes de la moindre carie. Ses yeux sont étonnamment clairs, sa chevelure court sur ses épaules.

-Salut Chunga, je voudrais que tu m’enseignes un de tes fandangos, celui que tu as interprété hier, j’ai une guitare avec moi.                                                                                  

- Pas de problème Vittorio.

 Chunga est directe, elle ne joue pas à vivre, elle est, notre contact est bon, je le sens, c’est une évidence, elle sait qui sont les gens, elle sait que ma demande n’est pas le fruit d’un caprice.

 Elle chante jusqu’à que je sois prêt pour un essai, petit à petit le fandango devient familier, il se met en place.

- Vittorio, c’est assez pour aujourd’hui, reviens demain, ce sera bien.

Il retrouve Douchka, ils discutent tous ensemble calmement. Nana et Miguel sont des gens simples, sans hypocrisie, ils ne cherchent aucune complication, leurs simplicité se voit, elle parle comme une vérité. Ils vivent, ils adorent leur style de vie, ils n’en connaissent pas d’autre, ils ne jalousent rien. Douchka souhaite rester un jour de plus avec Nana. Ils passent saluer Don Alfonso l’alcade, il est heureux, la gaité se lit sur son visage. Bien entendu, il a assisté à la fête, ses administrés lui parlent de la soirée. Il se délecte des échos qui lui parviennent à propos de cette nuit agitée. Ils appellent la Suède, Karl est bout du fil. Il lui résume leur voyage, il transmettra ces nouvelles à tous la famille de Värt Liv. Ils ressentent l’absence de leur famille, Värt Liv, leur manque.

 La journée du lendemain passe très vite, Douchka passe la journée avec Nana et Miguel. La Chunga l’attend, ils travaillent le fandango.

Cet air, ce texte, il l’interprète encore aujourd’hui, de tous les cante jondo, il reste celui qu’il préfère. Il le chante pour lui, ou en présence de quelques amis tziganes russes. Des cousins de Douchka, qui se produisent dans des cabarets parisiens. La Chunga lui a fait ce cadeau, elle ne l’ignorait pas.

Le retour est sans histoire, ils passent la nuit à Séville, au consulat. Jan est curieux de connaître les progrès de notre quête. Au cours du repas, Douchka lui raconte notre voyage en détails, sa joie des retrouvailles, la fête.

 

Chapitre XXXVI :                Navarrons en Italie.

 

 

Le lendemain c’est le départ pour Trieste en Italie, Jan les accompagne à l’aérodrome. Ils rejoignent Madrid, puis, en quelques heures de vol, ils arrivent à Trieste, une ville portuaire. Un énorme porte avions américain est à l’ancre dans le port, une vraie ville flottante, il est là, il garde cet endroit stratégique. Au cours de leur entretien, Karl lui à indiqué qu’une voiture de l’armée américaine serait à l’aéroport, un soldat nous attend, il nous reconnaît facilement. C’est Bill Green, le nom est visible sur son badge. Il les conduit à Aviano, une base de l’aviation de l’armée américaine, ou ils seront logés. Ils rencontreront le colonel Harry Halleck, qui commande de la base. Tout se passe comme prévu, ils disposent d’un bungalow, c’est fonctionnel et confortable. Le colonel Harry, est un homme blond, la cinquantaine, les cheveux coupés en brosse, il est grand, très grand, originaire de Houston au Texas. Il met une voiture à leur disposition, pour toute la durée de leur séjour, pas de date limite fixée. Karl lui a longuement détaillé l’objet de leur voyage, il est tout à fait disposé à nous aider. Douchka précise que les informations qu’elle a recueillies à propos de ses parents, indiquent qu’ils seraient passés ou auraient séjourné dans un petit village de montagne, Nana, lui en a indiqué le nom, il s’agit de Navarrons. C’est à cet endroit qu’ils vont commencer leurs recherches. L’auto, prêtée par Harry est de couleur marron kaki, les couleurs de l’armée de l’air, une grosse Packard. Le réservoir est grand, les pompes à essence sont plus que rares dans cette région. Harry leur confie une carte d’état major, leur fait de grands signes d’encouragement. Les voilà lancés en direction de la vallée qui abrite le village.

Douchka conduit, Navarrons est un petit village un peu retiré, accroché aux premiers confins du début de la chaine des Dolomites. Une vallée enserrée par des montagnes abruptes, certaines d’entre elles dépassent deux milles cinq cent mètres. Le torrent Meduna a fait son lit au fond de cette vallée. Ils parcourent soixante kilomètres, un panneau indique Meduno. C’est le nom du village voisin, ils s’arrêtent sur une place carrée, afin de se renseigner. Les habitants sont vêtus de couleurs sombres, pas un seul véhicule dans le village, la vaste place, trône devant une superbe église romane, le clocher de forme carrée est construit à quelques mètres de l’église, c’est la coutume en Italie. Un bar épicerie est ouvert, ils entrent et commandent une boisson, un homme assez jeune, souriant et affable les sert,  

- S’il vous plait, nous cherchons la route afin de nous rendre au village de Navarrons,

Le jeune homme a remarqué la grosse voiture militaire, qui n’est pas un modèle de discrétion, il doit s’interroger à propos de l’usage qu’ils font d’un véhicule de l’armée de l’air.

- Vous poursuivez sur cette route, à un kilomètre il y a un embranchement, vous prenez à votre gauche, puis vous passez le pont qui enjambe la Meduna. Remontez de l’autre côté, un kilomètre plus loin, vous arrivez à Navarrons. L’église se trouve juste à l’entrée du village vous ne pouvez pas la manquer.

Ils quittent Meduno pour Navarrons, exactement comme le jeune homme à dit, trois minutes plus tard, ils y sont. L’église est à sa place, avec à sa gauche, un superbe clocher de forme carrée, bâtit séparément, la tradition est respectée. Le clocher est imposant, en haut de celui-ci, quelques pigeons les observent, ils se méfient un peu, le clocher leur sert de domicile, des étrangers peuvent venir troubler leur quiétude, leur demander un loyer, qui sait ? Ce village est plus petit que Meduno, accroché à flanc de montagne, l’espace libre y est rare. Le moindre terrain plat, a été creusé par la main de l’homme, toutes les parties plates sont occupées par des constructions. À l’exception de l’unique rue, qui fait le tour du village, sans omettre la petite place située près de l’église, ils ont rangé leur véhicule à cet endroit. A quelques mètres de là, ils repèrent une épicerie buvette, qui leur tend les bras. En se baladant, ils font le tour du village, la route unique en fait le tour complet. À l’autre extrémité un embranchement conduit en direction d’un autre village, plus éloigné et plus haut. Les maisons sont toutes bâties en pierres taillées, ajustées et posées sans ciment. Ce sont des constructions anciennes, les entrées, bâties en bois, sont incluses dans de grandes portes cochères voutées, qui doivent laisser le passage, aux charrettes chargées de fourrage. En faisant le tour, ils croisent quatre personnes, quatre hommes qui discutent, appuyés nonchalamment contre un mur. L’un d’entre eux porte des lunettes noires, il est vêtu d’une chemise à manches courtes. Il lui manque les deux mains, elles sont amputées derrière les poignets, il semble aveugle, une grenade probablement. Vittorio a déjà vu ce genre de blessure en Pologne. Un homme en pantalon de coutil et maillot de corps blanc, se tient debout à ses côtés, il est mince, musclé, de très grande taille, le teint pale, les cheveux très clairs. Ils tournent la tête et les saluent au passage, les voyageurs rendent la politesse. La route du village fait une boucle, passe sous un porche long d’une vingtaine de mètres, et débouche face à l’entrée de l’église et son clocher-pigeonnier, ils sont revenus à leur point de départ. La boucle est bouclée, l’épicerie restaurant n’a pas bougé, nous entrons. A l’intérieur il fait frais, la pénombre règne grâce aux volets presque clos. Tout y est très net et propre, le sol est en carrelage, constitué de gros carrés assemblés. Cinq petites tables carrées entourées de chaises de bois, sont à leur disposition. Une autre table est placée devant la seule fenêtre de cette salle. Côté fenêtre, une banquette en molesquine est adossée contre le mur, deux chaises sont placées de l’autre côté de la table, cette table fait face au bar. Ils prennent place sur la banquette en molesquine, c’est un emplacement stratégique, il permet d’observer les mouvements de l’endroit. Un peu plus loin, dans une pièce attenante, sont stockées toutes les victuailles, les bouteilles, les objets et articles divers. Le bar est à droite de l’entrée, ce lieu, fait office de bar, de petit bazar, d’épicerie, et d’auberge à l’occasion, tout y est net et rustique. Le patron, un homme très grand, très mince, pourvu de longs bras, de longues jambes qui n’en finissent pas. Il porte un long tablier en coutil blanc accroché au cou et à la ceinture, qui descend jusqu’au dessous de ses genoux. Son visage est maigre, presque émacié, de forme allongée, sous son nez il porte de très longues moustaches, fournies et recourbées. C’est sans doute le patron de l’endroit. Ils lui demandent de la bière et deux sandwiches au jambon. Il disparaît en direction de l’arrière boutique, pour préparer nos panini qui seront nos deux spuntini. Il s’agit de pains de forme carrée, assez volumineux, que l’on ouvre en deux, dans lesquels on introduit l’accompagnement souhaité, le plus souvent, à base de charcuterie ou de fromage. A peine a-t-il disparu, qu’une quinzaine d’hommes affluent, ils remplissent le bar, apportent avec eux un flot de voix, ils s’expriment à voix forte, dans un dialecte inconnu. Ces hommes se situent dans la force de l’âge, ils sont bâtis comme des lutteurs. Ils sont d’une taille qui dépasse le mètre quatre vingt, leur âge oscille entre vingt cinq et quarante ans. Leurs torses puissants, sont recouverts, qui, d’un maillot de corps en laine écrue, qui, d’une chemise avec les manches roulées sur les avant bras. Visiblement, ils reviennent d’une journée de travail, c’est la période des foins. Ce foin qui nourrira les bêtes pendant la saison froide, un travail pénible dans les régions de montagnes. Douchka et Vittorio, observent cet essaim de costauds, d’un gabarit surprenant. Beaucoup d’entre eux, sont blonds ou roux. Certains prennent place aux tables voisines, la plupart ont choisi de rester debout, le coude appuyé sur le zinc du comptoir. Douchka attire les regards, des regards furtifs l’examinent, c’est normal, Douchka est un superbe échantillon de l’espèce féminine. Le patron, après leur avoir apporté les boissons et panini, s’active à servir les nouveaux arrivants. Ils boivent du vin rouge ou blanc, souvent mélangé avec de l’eau gazeuse, dans ce cas demandent un Spritz. Ce mot ne sonne pas très italien, c’est une des réminiscences de l’empire austro-hongrois. Cette région était partie intégrante de cet empire, les influences réciproques, expliquent à elles seules la stature avantageuse de ces personnes. Les tournées se suivent sans temps mort, le patron coupe quelques tranches de saucisson, accompagnées de grosses olives vertes, de piments. Les tournées continuent, les verres sont peu capacitifs, ils se vident très rapidement.

 

Chapitre XXXVII :                        Primo.

 

 L’un d’entre eux, un grand gaillard blond, en maillot de corps blanc écru, ce maillot semble faire partie d’un uniforme local. La plupart d’entre eux, portent ce type de maillot, en laine écrue, tricotée à la main. Le grand blond en question, souriant, athlétique, doté d’une voix puissante, les regarde en affichant un sourire sympathique, quelque peu amusé. Dans ce petit village perdu, l’arrivée d’étrangers, est sans doute un évènement rare. Ils n’ont pas manqué de voir le véhicule de l’armée, la couleur les intriguent peut être. Ce jeune homme doit être âgé d’environ vingt cinq ans, peut être moins, il mesure un mètre quatre vingt quinze, comme ça à vue de nez. Il est admirablement proportionné, il est le plus grand des hommes présents au bar. Il plaisante, en utilisant cette langue ou dialecte incompréhensible pour les deux visiteurs. Une langue aux consonances gutturales, les personnes au bar, éclatent de rire, des rires puissants, joyeux. La plupart continuent de photographier Douchka du regard. Douchka est superbe, Vittorio le sait bien, il ne me lasse pas de l’admirer. Il se lève, et se dirige vers ce jeune homme,

- Signore, per piacere, leí ha due o tre minuti per. parlare un atimo con noi?  

Il lui demande s’il veut bien converser avec nous un instant.

- Certo ! Come no ! Ma il « Signore » e qua su, io non sono il »Signore » sono Primo, piacere di conocervi

Primo, c’est son nom, répond par une plaisanterie pour dire qu’il ne souhaite pas qu’on l’appelle « Signore », que le mot Seigneur est réservé à Dieu. Il demande de l’appeler plus simplement Primo.

Primo prend place à leur table, quelques courbettes sont échangées, entre Douchka et cet athlète. Ils demandent au patron de leur servir du vin blanc. Vittorio questionne à propos des tziganes, qui ont stationné dans le village pendant la guerre.

- En effet, il y a eu trois caravanes, qui sont resté plus d’une année au début de la guerre, puis les évènements les ont obligé à partir. Ils étaient bien acceptés dans ce village, mais la police de l’époque n’était pas du tout conciliante à l’égard des nomades.

Mussolini a répandu la même idéologie que son ami Hitler, ici à Navarrons, tous les habitants, sont depuis toujours contre le fascisme, ils sont tous des garibaldiens anarchistes, à l’italienne bien entendu. Le village est une place forte de cette gauche, dont nous représentons un des derniers bastions. Beaucoup de nos parents ont perdu la vie durant le dernier conflit

 - Primo, Est-il possible que des personnes de ce village, aient le souvenir des noms ou des prénoms, de quelques une de ces personnes que nous recherchons ?

- Je me souviens de les avoir aperçu, nous autres, nous étions jeunes, il est possible que certaines personnes plus âgées se souviennent de détails plus précis.

 

Primo, s’exprime en maniant l’humour en permanence, il est souriant, son regard bleu clair est expressif et malicieux, il réplique à la vitesse de l’éclair, il pétille d’intelligence. Les tournées défilent, les verres sont petits d’accord, mais très nombreux. Ils sont bien dans cet endroit hors du commun, isolé, à l’écart des réalités courantes. Vittorio fait office de traducteur pour Douchka, elle ne s’ennuie pas. Ce lieu est si particulier, une espèce de petit monde à part. D’autres personnes arrivent, ils sont plus âgés. Claudio, un des frères de Primo se joint à eux, il a des cheveux noir jais, les yeux de même, à peine plus petit que Primo, moins massif. Les deux frères pratiquent le même humour, ils plaisantent en permanence. La présence de Douchka, n’est pas étrangère à tous ces traits d’humour, qui fusent sans discontinuer. La salle est pleine du bruit des discussions et de fumée, ils fument presque tous, le voile de fumée bleutée, qui flotte dans le bar en témoigne. Quelques minutes plus tard, le père de ces deux gaillards se joint à eux, il est de la taille de Claudio, la ressemblance est frappante. Il porte des pantalons courts bleu foncé, un maillot sans manche en laine, sa peau est mate. Il est mince, son visage est un peu émacié, les pommettes hautes et saillantes, ses yeux sont bleu clair, ils éclairent son visage, comme deux petites fenêtres. Il est doté d’une musculature puissante, constituée de muscles longs, c’est Luigi. Luigi est très souriant, il découvre des dents blanches bien rangées, une dent latérale ne répond plus à l’appel, elle a déserté les lieux. Luigi a l’esprit vif, l’humour, les plaisanteries arrivent en jet continu. Primo lui explique le but de leur présence, Luigi devient sérieux et pensif,

-  Je me souviens très bien de ces zingari, de très braves personnes, ils étaient trois couples, avec un enfant de huit ou dix ans, prénommé Mihaï, il jouait avec les enfants du village.

Pour ce qui concerne les autres personnes, nous n’avons jamais su leurs noms ou prénoms, ils étaient très discrets, une des femmes qui parlait bien l’italien venait nous acheter des œufs, un peu de farine, du lait, ses visites étaient brèves. Douchka a entendu le prénom, elle connait bien Mihaï, c’est un cousin germain, le fils d’une sœur de sa mère. Douchka ne dit rien, il se fait tard, nous devons retourner à Aviano,

- Luigi, demain c’est dimanche, est-il possible de se revoir, si tu veux bien t’informer à propos de ces personnes ce serait vraiment bien.

- Certo Vittorio ! Certainement ! Demain, c’est la fête de la madone du village, une commémoration aura lieu devant la petite chapelle, située un peu avant la fourche de Frizanco, elle abrite une statuette de la madone, les femmes participent à la procession, les hommes attendent patiemment au bar.

                                    *****

En fin d’après midi, nous avons notre grand match de football, les célibataires jouent contre les hommes mariés, un match épique, les célibataires, sont vainqueurs à chaque rencontre. Ils préparent une énorme paire de cornes de bœufs, c’est un hommage qu’ils offrent à la fin de la partie, en Italie les cornes sont le symbole des cornutti, des cocus. Cette offrande est faite sans intention malicieuse, elle est traditionnelle en quelque sorte. Ils éclatent de rire, Primo et Claudio, sont des célibataires, qui ont l’avantage de ne pas vivre seuls, lui, le papa, vit avec la mère de Claudio, Primo est son fils, mais pas de la même maman. Quand à Luigi, il n’est pas marié avec cette femme, en Italie le divorce n’existe pas.

Le lendemain, il retourne seul à Navarrons, Douchka reste à Aviano, elle ne pratique pas l’italien, elle sa journée à la base, en profitera pour effectuer un peu de shopping au PX de la base. Elle pourra téléphoner en Suède, prendre des nouvelles de tous, sans oublier ses amis les chevaux.

A l’ instant où il arrive à Navarrons la procession sort de l’église. Il est dix heures, les cloches sonnent à pleines volées, le prêtre est vêtu d’une chasuble rutilante, devant lui, les enfants de chœur portent divers objets de culte, dont il ignore la signification et leur fonction. A l’exception d’un Christ en croix qui surplombe la foule, perché à l’extrémité d’un support rond et doré de trois mètres de long, tenu fermement par un enfant de chœur. Cet enfant le brandit en direction du ciel, il garde la tête levée, il est comme subjugué, presque en état d’hypnose. Il surveille avec fierté le bien qui lui a été confié, très heureux d’assumer cette responsabilité. Ils se dirigent lentement en direction de la petite chapelle située à l’autre extrémité du village, c’est l’occasion de parcourir trois cent mètres, la foule se déplace très lentement, il est indispensable de ralentir la procession, afin que les chœurs et la foule puisse interpréter les deux cantiques prévus. Le prêtre donne le ton, il est entouré de quelques enfants de chœur, eux aussi vêtus de manière spectaculaire. Tous les villageois présents entonnent le premier cantique, les voix sont essentiellement féminines, beaucoup de femmes âgées vêtues de noir, d’autres plus jeunes portent des couleurs plus vives. Les enfants suivent en chantant, ils se demandent un peu ce qu’ils font dans cette file, comme ils sont vêtus de leurs plus beaux habits, ils sont tout fiers de défiler dans la rue en étant exposés aux yeux de tous, les mamans admirent leurs enfants, elles sourient comme toutes les mamans du monde. Comme convenu, je me dirige vers l’épicerie, bazar, hôtel, café, l’espace café est bondé, l’accès en est difficile. Il faut se frayer littéralement un passage, entre les chemises blanches à manches courtes immaculées, qui recouvrent les torses bombés et athlétiques de tous ces gaillards. Des pilosités s’en échappent allègrement ça et là, les cols sont largement ouverts. Parmi ces montagnards qui mesurent presque tous près de deux mètres de haut, il est relégué dans la catégorie taille moyenne. La fumée est abondante, le bruit des conversations crée un bruit de fond, qui résonne dans cet espace réduit, ils s’expriment avec force souffle, des voix puissantes. Ils n’épargnent pas leurs cordes vocales, leur dialecte est incompréhensible, les mots se transforment en bruit de fond. Primo est debout près du bar, il l’accueille en souriant largement, un accueil franc et direct, sans manière, comme s’ils se connaissaient depuis des lustres. En guise de préambule, Primo lui propose un verre de vin blanc. Ils se tassent, ils se sardinent, chacun fait un effort, rentre les bras, son ventre, essaye de se faire plus petit. Comment se faire petit, dans un environnement saturé par des gabarits de ce calibre, dont le poids moyen qui oscille entre cent dix et cent trente kilos ? Les hommes présents, savent pourquoi il est ici, ils observent, les montagnards sont méfiants, ils tiennent à se faire une idée avant d’effectuer le moindre mouvement, hors de leur champ de connaissances. Ils n’accordent pas facilement le préjugé favorable. Primo fait exception, il a apprécié son approche, une véritable sympathie s’est établie entre eux. Primo a du faire office d’avocat, auprès de la plupart de ces armoires à glace, qui se poussent, se tassent, afin de lui laisser un passage, sans rechigner. Ils lui souhaitent le bonjour avec de petits signes de tête, l’ambiance est bonne, ils savent qu’il ne vient pas pour enlever une des jeunes filles du sérail. Vittorio n’atteint pas le comptoir, à l’impossible nul n’est tenu, seule sa main, arrive à saisir le verre qui lui est destiné,

- Vittorio, Luigi va arriver d’un instant à l’autre, hier soir il est sorti mener sa petite enquête auprès de certains villageois, je ne l’ai pas vu depuis, viva ! Salute !

- Salute !

Le vin blanc humidifie sa luette, ce sont des verres à pied, très peu capacitifs. La tradition est de multiplier les tournées servies dans de petits verres, on peut les multiplier, sans se retrouver trop vite sous la table. Claudio entre dans le bar en compagnie de son père Luigi, et hop ! Une autre tournée de vin blanc, finalement il vaut mieux opter pour le fameux Spritz, un mélange d’eau gazeuse et de vin. Les tournées sont innombrables, elles arrivent en rafales, impossible de savoir qui offre quoi et à qui. On rend la politesse, on boit, puis on recommence, sans se poser de question. Le bar est plein, tous les impétrants sont au coude à coude, il faut calculer juste pour amener un verre à ses lèvres. Luigi explique qu’il est allé rendre visite aux personnes propriétaires du terrain sur lequel les tziganes se sont arrêtés. Ils ne connaissent pas de nom, pas même de prénom, à aucune occasion, les noms ont été prononcés. Ils se saluaient cordialement, rien de plus, il confirme que seule une femme parlait l’italien.

- Merci pour ton aide Luigi.

- Vittorio, reste avec nous pour le déjeuner, tu es le bienvenu chez moi, après, c’est le fameux match de football, cette rencontre peut paraître fantaisiste, pourtant nous la prenons très au sérieux sans vouloir trop le montrer. Les perdants doivent avaler leur déception jusqu’à l’année suivante, c’est long une année pour des perdants !

C’est Primo qui l’invite, il accepte volontiers. La valse des verres de vin blanc continue, la plupart des joueurs qui constituent les équipes sont présents. La préparation du match à lieu dans ce bar, l’entrainement est sévère, le foie est mis à rude épreuve, les deux équipes ont choisi le même endroit, il n’en existe pas d’autre. Vers treize heures, Primo lui montre le chemin de sa maison, c’est à deux pas, ils passent sous un porche qui s’ouvre sur une cour, une construction ancienne, la cour est pavée, de forme rectangulaire, vient ensuite, l’entrée de l’habitation, abritée par une superbe véranda. Une très belle femme les accueille, souriante, le cheveu noir jais, les yeux bleu, au regard intelligent. C’est Lucia, elle est de taille moyenne, elle semble petite comparée au mastodonte Primo. Lucia vit avec Primo, ils ne sont pas mariés, ils n’en ont pas l’intention, les habitants de Navarrons sont rebelles, ils défient les règles strictes qui règnent en Italie. Une cheminée monumentale orne une vaste pièce qui fait office de cuisine, salon, salle à manger, ces vieilles maisons sont assez petites, les anciens se contentaient de surfaces réduites. Le repas est un régal, des tomates accompagnées de mozzarella, assaisonnées avec une huile d’olives extraordinaire, de petites escalopes de veau, cuites au vin de Marsala, un plat de pâtes préparées avec des palourdes. Ce plat de pâtes, en y songeant, il en goûte encore les saveurs merveilleuses autant qu’inoubliables. Ils terminent avec un fromage local, un fromage cuit que l’on a laissé vieillir à dessein. Le repas est accompagné d’un sublime vin piémontais, un Barolo, plus précisément un Bussia, un cru élevé par Dyonisios en personne. Le repas se termine joyeusement. Aux alentours de dix sept heures, ils se trouvent sur le site ou les navarronçains ont excavé le terrain de football.

 

Chapitre XXXVIII :                 Le match, le nazi  Paolo.

 

Ce terrain de football, mérite une description de la manière dont il a été implanté. Appeler cet endroit un site, n’est pas un mot trop fort, il s’agit d’une chose extraordinaire, hors du commun, réalisée par tous les hommes valides et de bonne volonté de Navarrons. Ils ont travaillé sans relâche pendant plus de trois années, consacrant tout leur temps libre, leur inventivité, leur énergie, afin de réaliser leur rêve : posséder un terrain de football. Les habitants de Navarrons, aiment passionnément le football, ils ont formé plusieurs équipes. Ils ne pouvaient ni jouer, ni s’entrainer. Les parties avaient lieu sur le terrain de Meduno. Les relations avec Meduno, ont toujours été houleuses. Meduno est en plaine, Navarrons est en montagne, les mentalités sont différentes, les coutumes varient, les montagnards sont indépendants. Quémander en permanence l’autorisation pour jouer, ils ne le supportaient pas. Navarrons étant bâti à flanc de montagnes abruptes, aucune possibilité de trouver un terrain plat qui permette de l’aménager à cet effet. Un terrain de football, et les annexes, représente une surface considérable, surtout quand on habite un village, accroché à des versants montagneux plus ou moins abrupts. Les navarronçains ont décidé qu’ils construiraient leur propre terrain de football, coute que coute. Ils ont choisi un flanc de montagne orienté aux adrets, ils ont taillé dans le flanc, une surface plane de près de deux hectares. Quand cette opération a été terminée, ils ont excavé la partie plane obtenue, sur une hauteur de quinze mètres, le terrain est niché en creux dans cette excavation. Des parties planes ont été prévues tout autour, pour accueillir spectateurs. On assiste aux matchs debout, pas de siège, pas de tribune. Sur trois côtés, le terrain est bordé de talus très hauts, seul le côté amont, est aménagé avec des systèmes anti-éboulis, ce côté du terrain est plus large, une vaste surface plane accueille la majeur partie des spectateurs. Une grande cabane en bois abrite les vestiaires, les douches et les sanitaires, l’électricité fait partie des aménagements. L’accès au terrain se fait par un chemin côté amont, les autres côtés sont parfaitement stabilisés et couverts d’herbe. Si l’on grimpe en haut du talus qui borde le côté aval, on se trouve à peu près dans la position d’un bouquetin de haute montagne, qui admire le torrent Meduna, qui coule au fond de la vallée, six cents mètres plus bas. On sait que les bouquetins ne sont pas sujets au vertige, la vue à cet endroit est impressionnante. Cette réalisation est un défit à toutes les règles élémentaires de sécurité, ce que montagnard veut, dieu lui-même ne peut pas le refuser. L’étude de cette implantation a été conçue par deux navarronçains, deux ingénieurs, ils occupent des postes auprès de sociétés qui percent les tunnels routiers, ou construisent des barrages, ils sont familiers avec ce type de problèmes. Il n’empêche que pour le risque, ils sont de Navarrons, ingénieurs ou pas, ils se comportent comme tels, c’est une référence dans la région, leurs exactions sont proverbiales. Aucun garde chasse ou garde pèche, n’aurait l’idée de s’aventurer sur leur traces, bien au contraire. Quand ils sont informés, que les navarronçains braconnent, et à quel endroit. Ils vont exercer leurs prérogatives, sur une autre partie du territoire, la plus éloignée possible. Les montagnards ont une conception personnelle de la prise de risque, elle se situe très haut dessus des normes courantes. Ils pèchent de nuit dans des torrents difficiles d’accès, ils braconnent à flanc de montagne dans des conditions périlleuses. Le risque fait partie de leur existence, ils en sont conscients, ils en sont fiers.

Le coup d’envoi approche, les spectateurs remplissent l’espace qui leur est consacré. Ils sont venus d’un peu partout, surtout des villages encore plus hauts perchés. Peu ou prou de spectateurs de Meduno, les gens des plaines ne se risquent pas dans ce coin, cette rencontre, s’est fait une réputation au fil des années. Les joueurs en tenues, s’échauffent sur le terrain, autour des embut. Les hommes mariés sont en maillot noir et blanc, les célibataires en rouge et blanc. Ces montagnards, sont réellement impressionnants, voir arriver des joueurs bâtis comme des taureaux de combat, qui vous chargent, doit donner envie d’aller jouer sur un autre terrain. Ce sont des joueurs que l’on peut qualifier de massifs, des cuisses énormes, pourtant, ils se déplacent avec une grande agilité. Toutes les activités plus ou moins légales qu’ils pratiquent en montagne, les maintiennent en forme. Nul n’a la moindre pensée pour le ballon de cuir, dont la vocation est d’encaisser de formidables coups de pied dans les coutures, les tirs, claquent comme des coups de tonnerre. Ces coups de pieds sont si violents, qu’il n’est pas rare de remplacer deux ou trois fois le ballon, au cours d’une partie. Les spectateurs téméraires qui se positionnent aux limites du tracé, qui délimite le jeu, sont très exposés. Ils sont sous le coup de tirs intempestifs. Ils guettent les trajectoires avec un intérêt, mêlé à un peu d’angoisse. Autour du terrain, les spectateurs sont au coude à coude, la partie commence. Le public n’est pas déçu, les frappes de balle sont d’une puissance exceptionnelle, elles claquent comme des coups de canon, émettant un bruit sourd. De plus, le terrain étant encaissé, les sons résonnent, ils sont amplifiés, les talus les dirigent vers le haut. Les passes sont très précises, ça joue très bien, deux arbitres essayent de tempérer les excès fréquents, les joueurs en arrivent facilement, à des arguments non homologués. Les deux équipes se valent, les célibataires sont avantagés, parmi eux figure un joueur professionnel, Gianni, il est sous contrat avec l’équipe d’Udine. Il parait frêle, comparé à ses coéquipiers du jour. Il joue au poste d’avant centre, il est partout à la fois, à lui seul, il fait la différence. L’équipe composée des hommes mariés se fatiguent plus rapidement, ils sont plus âgés, plus lourds, ils vont perdre une fois de plus. Depuis que ce match a été instauré, « I sposati », les hommes mariés, n’ont jamais remporté une victoire.

Le match se termine, sur un score final de trois buts à un. Les célibataires, les vainqueurs, effectuent une ronde autour du terrain. Gianni est porté en triomphe, assis sur des épaules larges et confortables. Gianni est de Meduno, néanmoins, il a accepté de participer à cette rencontre, tout le monde voulait le voir jouer. C’est un régal de voir évoluer Gianni, cette dérogation démontre, que cette partie n’est pas vraiment prise sérieusement. Le divertissement, la joie de se frotter aux autres, prime sur toutes les autres contingences. Heureux d’avoir vaincu une fois de plus, deux célibataires caracolent en tête du groupe, en brandissant à bout de bras une énorme paire de cornes, ornées de longs rubans écarlates qui flottent joyeusement. Les cornes sont le symbole des trahisons et autres entorses matrimoniales, elles soulignent la qualité de cocus, attribuée d’office aux hommes ayant commis l’erreur de prendre femme. La fin du match ne sonne pas le glas de cette journée, c’est le moment des libations in situ. Les canettes de bière circulent, nombre de spectateurs craignant d’être privés de leur boisson favorite, ont apporté leurs réserves par caisses entières, c’est la boisson de référence en ces lieux. D’autres ont prévus des panini, du vin, des fruits, des caissettes entières pleines de victuailles. On discute, on rit, on mange, on boit beaucoup, les enfants peuvent enfin s’ébattre courir sur le terrain, crier, inventer toutes sortes de jeux. Ça et là des groupes se forment, c’est l’occasion d’échanger des nouvelles, de médire un peu sur le voisin, de répandre des rumeurs, l’endroit idéal pour concevoir une sorte de gazette régionale vivante. Primo a joué avec les célibataires, eh oui, Lucia et lui ne sont pas mariés, à Navarrons, ils se moquent de l’opinion d’autrui, et bien plus encore des règles établies, ils vivent comme ils l’entendent. Vivre maritalement, n’est pas la bonne méthode pour être apprécié par les notables, ils s’en moquent. Primo est revenu des douches, le match ne l’a pas du tout marqué. Ils font un sort à leurs canettes de bière, en compagnie de deux frères, Sylvano et Bassoto qui habitent Navarrons. Bassoto, est un surnom qui signifie basset, il endure cette appellation depuis l’école élémentaire, son petit mètre soixante douze, lui a valu le surnom de Bassoto, un nain en quelque sorte. Ces deux frères, sont l’exception de Navarrons, ce sont eux qui confirment la règle, ils sont plus petit que tous les autres. Ils mesurent autour d’un mètre soixante dix, les pauvres ! Cette particularité vient en droite ligne de leur père, qui lui est vraiment de petite taille.

 Un homme grand et fort, doté d’une voix puissante, vient se joindre à leur petit groupe, il n’est pas de Navarrons, il n’est pas de la région, il ne parle pas le frioulan, le dialecte en vigueur, c’est Paolo. Il fréquente Navarrons, il est en relation avec quelques chasseurs un peu braconniers, avec qui il va de temps à autres pister des chamois. Sans leur aide, il n’en verrait jamais la queue d’un, les braconniers, pisteurs conseillers, perçoivent sa reconnaissance en espèces sonnantes et trébuchantes. Paolo est de grande taille, il frise la cinquantaine, il est très brun, les cheveux coupés en brosse ultra courte, ce qui souligne son visage carré. Il est à la limite de l’obésité, doté d’une panse conséquente, sur la balance, l’aiguille doit afficher cent dix ou cent vingt kilos. Il est vêtu de vêtements de chasse, à l’aspect plus ou moins militaire.

 Est-ce l’euphorie due à la bière, une trainée d’atmosphère combative laissée par ce match plus que viril, cet homme tout à trac, amène les juifs, au centre de la discussion. Dans cette région, les juifs sont une référence anecdotique, liée à l’éducation religieuse, ils sont rarissimes, voire inexistants.

 Dans ces lieux reculés, un racisme traditionnel existe, lié à la culture. Les gens n’apprécient pas ce qui ne leur ressemble pas trait pour trait, tout ce qui n’est pas de leur région est suspect. Paolo poursuit son monologue qui s’annonce très long, d’abord Mussolini, les nazis, le fascisme, il ne se contente pas d’exprimer ses opinions. Il semble convaincu, que dans ce coin reculé, il peut se laisser aller à étaler des sentiments pour le moins extrêmes. Il n’imagine pas, que Vittorio n’est pas d’ici. Il a déduit, qu’il est un ami ou un parent, des personnes qui l’accompagnent. Paolo en arrive à une énumération de souvenirs, qu’il expose avec moult détails. Il décrit des faits précis. Il détaille la fonction qu’il occupait auprès des fascistes italiens, et ensuite auprès de nazis et SS de l’armée allemande. Il est fier d’avoir participé à des exécutions de masse en Ukraine. Il donne force détails. Ce ne sont pas des évocations très agréables à entendre pour le juif qu’il est, ex pensionnaire d’Auschwitz. Paolo continue, parle des sélections qu’il a effectuées, il décrit les critères de discrimination morphologique qui permettent de distinguer « le juif » à coup sur. Il le fait avec un aplomb surprenant. L’auditoire est-il accoutumé à ce type de récit ? Approuvent-ils ce type d’arguments, étant de passage, Vittorio l’ignore. Les positions politiques en Italie sont ambiguës, qui était partisan résistant, qui était pro Mussolini ou pire. La défaite de ces idéologies, à modulé certaines opinions en apparences. Sur le fond, il n’est pas possible de connaître ce que des villageois pensent. Etant ici en tant qu’invité, il écoute le discours de Paolo, il est déjà très antipathique à ses yeux. En quelques minutes, il vient de se positionner au rang de ses pires ennemis, il continue à égrener ses souvenirs, il lui dit,

- Paolo, il y a peut être des juifs parmi nous.

Il est quelque peu surpris, il choisit d’en rire, il opte pour l’option plaisanterie.

- Des juifs, ici, à Navarrons ? Impossible !

Il l’observe, il cherche à détecter les stigmates du juif, ils ne sont pas aussi évidents que ce qu’il affirme. Vittorio, ne cadre pas avec ses références, sa pseudo-culture nazie, de plus, il constate qu’il est apparemment bien accepté à Navarrons, il n’imagine pas que c’est tout à fait fortuit.

- Paolo, je ne suis pas de Navarrons, je suis juif.

Cette affirmation vient heurter tous les esprits présents, Primo, Sylvano, Bassoto, sont surpris. Ils viennent d’entendre de sa bouche, qu’ils hébergeaient un fils de Sion, un exemplaire décrit par Paolo, qui ne l’a pourtant pas reconnu comme tel. Paolo essaye de se sortir de l’impasse,

     – Vittorio, n’est pas un nom juif.

      – Je t’affirme que je suis juif.

              Une petite voix lui dit, laisse tomber, c’est sans importance. Mais voilà, il n’en est pas capable, son affirmation répétée, ne fait pas très couleur locale. Les juifs par ici on en parle parfois, on n’en voit jamais. Ils ne savent pas comment c’est fait, ils savent qu’ils ont tué Jésus, qu’il est ressuscité, mais quand même, ils l’ont tué.

Primo et lui échangent quelques regards, qui décrivent clairement la situation. Depuis le premier instant de leur rencontre, Primo se montre intuitif, compréhensif, la réciproque est vraie. Bassoto,  a choisi la neutralité, il détourne le regard, ses yeux sont perdus dans le vague, en direction de choses ou d’objets, que lui seul peut percevoir. Sylvano, lui a choisi de se perdre dans des pensées intérieures, ses yeux n’expriment plus rien. Les deux frères ont décidé d’agir comme s’ils étaient ailleurs, en fait, ils désirent ardemment rester neutres. Paolo comprend qu’il a commis une bourde, il l’observe, il essaye de trouver une tangente, qui lui éviterait de perdre la face. Il choisit de s’esclaffer bruyamment à nouveau, il tient absolument à reprendre la main, l’initiative qui le sortira de cette situation embarrassante. Il était certain que ses confidences détaillées, seraient appréciées par tous les auditeurs présents.               

        – Vittorio, je ne crois pas que tu sois juif, tu l’as dit par bravade, si tu le permets, je vais vérifier certains points.

                Vérifier ? Vérifier quoi ? Mon tatouage ? Me demander de baisser culotte ?

         Sans attendre sa réponse, ce type répugnant s’approche de lui, commence à lui palper la nuque, tout en commentant ses gestes à voix haute, à la manière d’un maquignon. Il explique que les juifs sont dotés d’une forme de crane, qui comporte certaines particularités, des circonvolutions qu’il ne constate pas chez Vittorio. Il examine ses oreilles, elles sont petites, pas décollées, ses lobes aussi, sont bien trop petits pour appartenir à un juif, son front non plus, n’est pas du tout celui d’un juif. Ses mains le palpent, le contact de ses doigts est répugnant, il le fait frissonner. Il résiste à l’envie de réagir violemment. Il se contrôle.

 Primo le regarde, il s’étonne que Vittorio ne réagisse pas, qu’il se prête à cette pantalonnade, lui, Primo, il aurait réglé le différend illico presto. Paolo, continue pendant quelques instants ses palpations scientifiques et ses commentaires. Vittorio se tiens bien droit, il ne bronche pas, Paolo affirme qu’il est impossible qu’il soit juif. L’examen est terminé, les conclusions tombent, il n’est pas juif.

 Ils abandonnent le sujet dérangeant. Paolo est soulagé, la discussion reprend à propos du match, l’atmosphère se détend, ils boivent, ils mangent. Le temps passe, petit à petit le terrain se vide, le jour baisse d’intensité, les derniers visiteurs quittent l’endroit. Il regarde Primo, qui affiche toujours un calme olympien. Les deux frères, Bassoto et Sylvano, nous saluent, ils ont du lait sur le feu. La nuit commence à poindre, ils sont les dernières personnes présentes sur le terrain, machinalement, ils se dirigent vers le chemin de sortie. Ils longent le talus qui masque la pente vertigineuse, exposée aux adrets.

Primo le regarde, il s’exprime à l’aide de mimiques, tout son visage y participe, ses yeux, ses sourcils, ses cils, envoient des signaux comme un sémaphore de marine. Une expression vaut plus qu’un millier de mots. Primo désigne clairement le haut du talus, au pied duquel ils se trouvent. Il reçoit le message cinq sur cinq, il grimpe rapidement en haut du talus, arrivé sur la crête il se penche, il crie, afin d’attirer l’attention de Paolo, tout tenant l’index pointé en direction du torrent Méduna, qui rugit, quelques cinq cent mètres plus bas. D’une voix forte et excitée, il appelle Paolo, lui crie de venir voir cette chose extraordinaire. Paolo accourt au triple galop, il grimpe le talus avec une célérité surprenante, compte tenu de sa corpulence. Il s’approche de l’endroit ou Vittorio se tient, ils sont épaule contre épaule. Paolo, se penche dangereusement au bord cette pente vertigineuse, il veut absolument apercevoir cette chose que Vittorio lui désigne instamment.

 Une fraction de seconde plus tard, Paolo dévale la pente en effectuant des roulades, agrémentées de rebonds désordonnés. Il diminue de grosseur, sa course s’achève dans les tourbillons impétueux de la Méduna. Le torrent l’absorbe avec générosité, sans broncher. La Meduna, a peut être émis une espèce d’éructation, après avoir avalé cette bouchée inattendue. Nul n’a entendu.

 Il rejoint Primo, en bas du talus, seuls leurs regards s’expriment, ils laissent cet endroit, marchent tranquillement, en direction le village. Primo et lui, échangent un regard chargé de sens, ils savent que c’est le dernier.

 

 

 

-                                                                     

Chapitre XXXIX : LA PROPOSITION DE BABIK,

Classé dans : poliakov — 7 mars, 2015 @ 12:22

 

 

Après cette journée, il a hâte de rejoindre Douchka à la base d’Aviano. Ils n’ont pas de nouvelles informations susceptibles de les conduire vers une rencontre des trois couples de gitans, et du petit Mihaï. Ils décident de quitter Aviano pour Paris.

Harry les conduit à l’aéroport de Ronchi, leur avion les dépose à l’aéroport du Bourget. Karl, a réservé une suite à l’Hôtel Crillon, les fenêtres s’ouvrent sur la place de la concorde, la vue est enchanteresse. L’atmosphère est curieuse, la moitié de l’hôtel est occupée par des officiers de l’armée américaine, qui stationnent à Paris. Le temps est magnifique, ils effectuent une promenade en taxi, un taxi G7, vaste, et confortable, dans lequel les passagers sont assis sur des fauteuils très confortables, recouverts de velours rouge. Le trafic automobile est plus que fluide, les véhicules sont rares, ils regardent défiler les endroits les plus caractéristiques, les plus spectaculaires de la capitale. Douchka l’observe avec attention, elle se rend compte qu’il est familier avec cette ville. La situation, les circonstances, lui donnent l’envie de lui narrer brièvement quelques anecdotes concernant son enfance passée dans cette ville, le dernier épisode étant tragique, très pénible pour lui, il ne tient pas à gâcher l’atmosphère agréable, qui règne à l’arrière du taxi, il choisit de s’abstenir.

Le lendemain, un taxi les conduit à la porte de Vanves. C’est aux alentours de ce quartier, que vivent les familles appartenant à ce groupe de gitans sédentarisés dont on leur a parlé. Certains d’entre eux sont logés dans des HLM. Ils se rendent à l’adresse, qui leur a été indiquée en Espagne. Ils sont dans l’une des cours d’une cité HLM, bâtie en bordure la porte de Vanves. Les immeubles sont en briques rouges et beige clair. Ils repèrent l’escalier, l’ascenseur les conduit à l’étage indiqué. Une femme les accueille. Elle de petite taille, assez forte, le cheveu noir jais, ses sourcils noirs, soulignent ses yeux très foncés, le teint mat, enjouée, très hospitalière. C’est Tavi, pour les tsiganes, le prénom ou le surnom, sont plus importants que le patronyme, il définit la personnalité, il colle au plus près de la personne en question. Trois de ses garçons sont présents, des notes de guitare s’échappent d’une pièce voisine dont la porte est ouverte. Les visiteurs, n’ont pas pu les prévenir de leur arrivée, chez les tziganes cette formalité n’existe pas, un visiteur arrive quand il en a envie, s’il ne trouve personne, il revient. Douchka est en conversation animée avec Tavi et ses deux filles, elles s’expriment en romani. Il se dirige vers la chambre dans laquelle on entend le son de guitares. Les trois garçons de Tavi jouent. Kanot, une copie de sa mère, très mince, presque maigre, de petite taille, cheveux noir, aile de corbeau, les yeux aux orbites enfoncées, le regard ténébreux. Il porte une fine moustache noire, vêtu d’un costume impeccable, une chemise claire et cravate sombre. Il joue, ses yeux sont clos, une cigarette se consume au coin de ses lèvres, un sourire à peine esquissé, éclaire son visage. Baba, est également vêtu très soigneusement, de taille moyenne, très brun, ses yeux ont la même forme que ceux de sa mère. Il est très mince, de la même taille que ses frères, coiffé avec une raie sur le côté, ses cheveux sont gominés, ils envoient des reflets bleutés, à chaque mouvement de tête. Le troisième, visiblement le cadet, Chrisso, à des cheveux châtain clair, des yeux, identiques à ceux de sa mère, il est de la même taille, très mince, les attaches fines et élégantes, il esquisse un sourire de bienvenue, sans dire un mot.

 Sur le lit une guitare est là, désœuvrée, il la saisit et se joint à eux. Baba est un guitariste spécialiste de l’accompagnement, il est excellent, Chrisso et Vittorio, croisent des mélodies, sur lesquelles ils improvisent. En un instant, ils ont fait connaissance, la musique les a présentés. Kanot utilise une petite guitare noire, cet instrument ressemble à un jouet pour enfant. Il en tire des sons extraordinaires, ses notes sont précises, claires comme des gouttes de rosée. Les notes quittent l’instrument sans difficulté apparente, les paupières de Kanot sont closes. En quelques secondes, c’est lui qui mène le jeu, qui oriente, qui choisi les thèmes. Il fait preuve d’une dextérité, d’une vélocité époustouflante, et surtout d’une imagination incroyable. Les notes fusent en chapelets, elles sont le reflet de sa créativité. La cendre s’allonge au bout de sa cigarette, il joue. Par le truchement de la musique, le temps à passé très vite, combien de temps ? Le visage de Douchka apparait dans l’encoignure de la porte, elle fait un petit signe de tête, nous partons.

 L’hôtel Crillon, ce territoire mi américain, mi français, les attend, la façade leur adresse un clin d’œil. Ils n’ont pas envie de bouger, ils dinent dans leur chambre. Douchka a composé le menu, et même un peu plus. Le hasard est un monsieur plein de ressources qui ne cesse réserver des surprises. Il a installé une jeune femme superbe, qui se promène dans cette chambre complètement dévêtue. Douchka souris, elle fourbi ses armes favorites de manière suggestive. Il ne se lasse pas de Douchka, toujours surprenante, toujours différente. Chaque instant, chaque minute, est un étonnement, il rend grâce à la providence, cette dame qui a concocté la rencontre de deux êtres fabriqués pour être imbriqués, inséparables, à l’image de quelques oiseaux des iles. Pendant quelques instants, ils mesurent leur capacité à soutenir un corps à corps sans merci, qui va mettre en œuvre toute l’imagination dont ils disposent. Un duel amoureux, qui fera table rase de tous ceux qui ont précédé, une rencontre, digne des meilleurs gladiateurs. De héros de lites amoureuses, d’enlacements instinctifs, parfois complexes. La nuit s’annonce longue, très longue. Les discussions et commentaires concernant cette journée sont reportés au lendemain.

                                                *****

 L’après midi du jour suivant, ils reviennent chez Tavi. La communauté tzigane qui réside dans ce quartier, organise une fête en fin de journée, ce sera l’occasion d’entrer en contact avec des personnes qui détiennent peut être des informations à propos de la famille Dimitrievitch. Les personnes présentes sont exclusivement des femmes, accompagnées de leurs enfants les plus jeunes. Qui jouent, qui rient, qui crient, courent dans toutes les directions possibles. Il salue à la cantonade, puis se dirige vers les autres pièces, il espère y rencontrer un des garçons. Ils sont là tous les trois. Attentifs, l’oreille tendue, ils écoutent un enregistrement gravé sur un grand disque de vinyle. Ils me saluent d’un petit signe de tête, ils passent et repassent une phrase musicale qu’ils souhaitent retenir. Ils la jouent, encore et encore, ensuite, ils reproduisent le phrasé sur leur guitare. Un autre jeune homme est présent, c’est Néné, une paire d’yeux très vifs, les cheveux blond roux, frisés, mince, habillé d’un costume droit, gris clair, très élégant. Il est de la même taille que ses cousins, la tête penchée, lui aussi écoute attentivement le passage en question. Ils ne lisent pas la musique, ils doivent mémoriser les mélodies. Ils y consacrent beaucoup de temps. Néné est un de leurs cousins germain, il est très bon guitariste, son style est différent. Il pratique un jazz, qui provient en droite ligne d’outre atlantique, de la côte Est des Etats-Unis. C’est le be-bop, plus lent, plus cool, plus intellectualisé, moins rythmique que le swing, en vigueur auprès de ses cousins. Ils quittent l’appartement, en compagnie de Kanot, Baba et Néné, ils se rendent vers un café voisin, qui a été loué pour la soirée. Chrisso viendra plus tard, le temps est très doux, ils marchent tranquillement, à quelques mètres de l’entrée du café, ils croisent deux hommes et une femme, l’un des hommes, dit intentionnellement à voix haute,

- Encore une fête pour les voleurs de poules.

 Sans un mot, Kanot marche en direction de cet homme, un bruit sec se fait entendre, comme si on venait de casser un morceau de bois sec. L’homme est étendu au sol, il s’est endormi instantanément, grâce à l’anesthésique dosé avec soins, à la pointe du menton, par le docteur Kanot. Il revient vers nous, sans aucune hâte, pas un de ses cheveux n’a bougé. Aucun commentaire de notre part, sa démonstration parle d’elle même, l’incident est clos.

Le café est situé à deux pas de la gare ferroviaire de la petite ceinture, station de la porte de Vanves. Les portes vitrées s’ouvrent sur une grande salle avec un bar. Une autre porte, donne accès à une vaste salle de forme rectangulaire, capable d’accueillir ceux qui viendront à cette fête. La salle voit arriver, plus de deux cent personnes, des musiciens jouent, on boit, on mange, un nuage de fumée flotte, ça et là les personnes sont installées par petits groupes. Un peu partout, sans ordre précis, le centre de la pièce est dégagé, des femmes et des hommes viennent s’exprimer en chantant ou en dansant. De tout jeunes enfants dansent, sous le regard attendri de leur mère. L’ambiance est celle d’une fête gitane, comparable à celle à laquelle nous avons assisté à Huelva. Certains sont vêtus de façon traditionnelle, d’autres, portent des costumes classiques très élégants. Les visages sont mats, les cheveux sont noirs. A travers les siècles, ils ont conservé les traits ancestraux, des diasporas venues du Pendjab. Les musiciens se succèdent, la musique flamenca réveille, fouette les énergies. Les guitares répandent cette musique en trilles sèches, rapides, brillantes, qui caractérisent le flamenco. Les chanteurs, les chanteuses, se donnent joyeusement sans compter, la musique rend heureux. La joie, ils en distribuent généreusement, en exprimant la leur. Le centre de la piste voit défiler toutes sortes de danseurs. Les gitans assis, participent au rythme en l’animant avec des palmas. Rien n’est apprêté, personne n’a préparé, ou répété quelque chose de particulier. L’envie de jouer, de participer, de danser ou de chanter, tout ça compose la fête. Kanot et Baba prennent place pour jouer, immédiatement, le brouhaha cesse, le silence se fait. Quand Kanot joue, on l’écoute attentivement, ses qualités sont connues, tout le monde tient à écouter ce musicien hors pair. Kanot, ne joue dans aucun club, il ne veut pas être tenu par des obligations, encore moins par un contrat, il n’a jamais gravé de disque, il ne tient pas à être connu, parfois, il accepte de faire partie de l’orchestre qui joue en plein air, à côté de chez lui.

 Les deux frères nous embarquent à bord de leurs harmonies, nous font profiter de leurs vagues imaginatives. De Gus Wieser à Django Reinhardt, Kanot joue, les notes s’égrènent, les mélodies s’échappent de sa guitare. Sa cigarette est en place au coin de ses lèvres, sa virtuosité aussi, paupières baissées. Il semble jouer pour lui, peu importe, il est généreux, nous en profitons tous, nous sommes sous le charme. Quand Kanot joue, il n’est plus introverti, il est lui, il le dit avec des notes, il l’exprime, sans avoir rien à prouver.

 Les guitares flamenca viennent remplacer Kanot et Baba, elles viennent pétiller, frétiller, ajouter des couleurs, des rythmes endiablés, joyeux, des seguedillas, sevillanas, fandangos. Ce soir pas de tristesse, pas de mélancolie, le jaleo gitano, et son rythme endiablé, est la synthèse de la joie collective. Des chants auxquels tout le monde participe, simplement pour dire, je suis là, j’aime la vie, j’aime vivre.

 Tous les sens de Douchka sont en éveil, Douchka voit défiler les souvenirs d’une enfance perturbée. Elle est au centre de l’attention des gitanes de tous calibres, bigarrées ou non, jeunes ou moins jeunes, elles veulent lui montrer combien sa présence compte pour elles. Elles racontent, elles rient aux éclats, les rires découvrent des dents éclatantes, qui luisent dans la pénombre, en fulgurances de couleur claire. Les hommes forment un clan à part, c’est la tradition, ils boivent, ils fument, ils discutent entre eux, ils se comportent comme s’ils n’étaient pas concernés par les discussions animées des femmes, de leurs épouses. Ils seront très rapidement informés de tout ce qui se dit, tout, dans le moindre détail. Les femmes sont le pilier social de la communauté, surtout les femmes mariées d’un certain âge. Elles assument tout, tous les évènements importants de la communauté. Dans ce monde en réduction, toute la comédie humaine est présente. Certaines d’entre elles fument et boivent, quelques femmes plus âgées fument la pipe. Cette fête, cette réunion, ce mini branle bas de combat, est le moyen le plus efficace d’obtenir les avis de la communauté. A cette occasion, toutes les familles sont présentes, le bouche à oreilles transmet les nouvelles. La transmission est largement assurée par les femmes, elle est rapide et efficace. Ce sont elles qui se chargent de toutes le taches routinières, les clefs de voute de ce temple, le plus souvent, elles font vivre leur famille. Elles sont très habiles dans tous les domaines, lorsqu’il s’agit de vivre, ou de survivre. Les hommes, jouent un peu les matamores en apparences, ils semblent jouer une partition qui appartient à un autre registre.

 Douchka apprend que des membres de la famille Dimitrievitch, ont vécu ici durant une année, au cours de la guerre, en compagnie d’autres tziganes. Ils étaient installés dans ce quartier, sur la bande de terrain vague qui sépare Paris des banlieues. Ils sont arrivés en 1939, ils ont ressenti un sentiment d’insécurité, ils sont allés voir ailleurs, c’est le lot des nomades.

Debout près du bar, Vittorio discute avec Néné, ils sont du même âge, il est enjoué, souvent un peu moqueur, à la manière d’un enfant turbulent. Néné est passionné par le Jazz moderne, il lui explique qu’il gagne sa « vie matérielle », en récupérant des métaux, sous l’égide d’un de ses oncles plus âgé. Celui-ci, possède un chantier important, tout près d’ici, à Malakoff, la banlieue située de l’autre côté des fortifications. Depuis quelques instants, Néné lui parle de son oncle Saran, il est parmi eux ce soir. C’est un homme de cinquante ans, habillé avec goût. Les deux frères de son oncle sont présents également, ce sont Babik et Guigui, tous deux très bruns. Babik est un homme de très haute stature, mince, très bel homme, il est vêtu avec gout et raffinement. Guigui est petit, râblé, taillé comme un lutteur, ils travaillent ensemble. Vittorio a eu une longue conversation avec Babik, en apparences ils ont parlé de tout et de rien. Une espèce de conversation test, c’est la sensation qu’il a ressenti. Ils tâtent délicatement le terrain, dans quel but ? Mystère. Il écoute l’approche dithyrambique de Néné, un véritable labyrinthe.

 

 

Chapitre XL :               La proposition de Babik.

 

 

- Babik et moi, nous aimerions que tu viennes visiter notre chantier, Babik voudrait te parler, tu as le temps de passer nous voir ?

Ca y est, ils sont dans le concret, la demande est directe, elle n’est pas beaucoup plus explicite pour autant,

- D’accord Néné, je serai très heureux de voir ce chantier, demain à dix heures à la porte de Vanves, ça te va ?

Néné, va consulter rapidement Babik, visiblement, il ne souhaite pas se déplacer jusqu’à eux. Il s’agit donc bien d’une combinaison entre l’oncle et le neveu. Babik le regarde en souriant, il lève son verre dans sa direction, va pour le lendemain. Le lendemain, il part seul, Douchka passera cette journée à visiter les boutiques ou ailleurs, Paris offre des perspectives plus agréables, qu’un chantier de ferraille.

 Vittorio et Néné se retrouvent porte de Vanves, à l’heure dite. Néné l’a précédé. Chez les gitans, quand la ponctualité est présente, le motif sous jacent est très, très sérieux. Un instant après, Babik arrive au volant d’une Chevrolet rutilante, bleu clair et crème, ils grimpent à bord. Le chantier n’est pas loin.

L’endroit est vaste, une grande surface est dégagée, elle permet de stocker et manipuler des métaux. Trois grues manœuvrent, elles chargent des camions, plusieurs employés s’activent. A l’extrême gauche du terrain, une maison en meulières fait office de bureaux. Ils entrent, le bureau de Babik est surprenant de luxe, et de confort. Le contraste avec l’extérieur du chantier est saisissant, fauteuils profonds, en cuir clair, tapis, un meuble bureau. Tout est de pur style art déco, cette pièce pourrait servir de référence pour un magazine spécialisé. Babik prend place dans son fauteuil, propose des cigarettes, Néné fume, Vittorio s’abstient.

-Vittorio, tu prendras du café, du thé, ou un alcool ?

-  Un peu de thé s’il te plait.

Babik appelle une jeune femme, une jeune gitane, très brune, discrète, elle sourit aimablement, elle va leur apporter tout ça. Le vocabulaire de Babik est choisi, il s’exprime en utilisant de nombreuses références, sa culture est surprenante, il le note, sans aucune arrière pensée, c’est une surprise, un peu comme le mobilier de bureau. Babik, sort une boite de cigares, il lui en propose. Cigare ? Il doit s’agir d’un sujet important et délicat, Vittorio, décline cette offre. Néné et Babik, s’occupent avec leur barreau de chaise respectif. Le bureau s’empli de fumée, l’odeur est agréable. Visiblement, Babik, cherche par quel bout commencer, lui expliquer pourquoi il est là, Vittorio attend, observe, il ne s’ennuie pas une seconde.

- Vittorio, je t’ai aperçu chez Kanot et à la fête, Tavi confirme mon sentiment, c’est pourquoi, je me suis décidé à te parler de certains points concernant mes affaires. Il y a un an, j’ai été sollicité par une importante société allemande, pour la fourniture d’importantes quantités, de toutes sortes de métaux de récupération. Les tonnages demandés sont considérables. Les transactions ont commencé, ces marchandises sont expédiées par train entier en Allemagne, le client, est une filiale d’un très gros groupe, il s’agit d’IG. Werk, la filiale en question, est IG.Metal. La communication, avec cette société est difficile, les personnes avec qui nous sommes en contact, se montrent très rigides. Nous avons de grandes difficultés pour trouver, et fournir, les tonnages demandés afin de satisfaire les exigences de cette société. La perte de ce client serait catastrophique pour nous. Vittorio, je pense que tu peux nous apporter une aide considérable, mettre de l’ordre, organiser les ventes à IG.Metal, c’est une chose qui serait très profitable pour nous deux.

Nous pouvons convenir d’un arrangement à la fois équitable et substantiel, sans une aide de ce type, à terme, je ne pourrais plus faire face aux demandes de ce groupe. Depuis la fin de la guerre, ils ont des besoins énormes, ils doivent relancer leur industrie, les métaux sont rares. Babik continue, il expose ses soucis, ses problèmes d’organisation, de communication avec IG.Metal.

A la seconde ou Babik a prononcé le nom de cette firme, des images défilent, à Auschwitz, les bourreaux nazis, Vittorio revoit les visages des bourreaux impitoyables, qui dirigeaient l’unité de Buna-Monowitz. Effectuant des tests sur des internés utilisés comme cobayes, voués à la mort, cobayes hommes ou femmes, fournis par les SS, ils facturent chaque personne à IG.Farben, quinze Deutsch Mark.

 A cet instant, Vittorio entend une voix qui lui murmure, que c’est l’occasion de tenter une extorsion, concomitante avec une rétorsion magistrale, à l’encontre du groupe IG. Werk. Mentalement, il saute à pieds joints sur la proposition, il s’abstient d’en expliquer les raisons à Babik. 

- Babik, ta proposition m’intéresse, est-il possible d’en parler plus en détails demain ?

- Entendu comme ça Vittorio, demain on se verra chez moi, si tu le veux bien, ce sera plus calme pour parler, nous ne serons pas dérangés, d’accord ?

Babik habite dans le quinzième arrondissement, tout près du marché aux chevaux, certains gitans connaissent bien les chevaux, ils vivent de ce commerce.

                                       *****

                              

Le lendemain, à l’heure dite, un taxi le dépose à l’entrée d’un bel immeuble haussmannien, en pierre de taille, sis place Vallé dans le quinzième. Porte en fer forgé, une entrée recouverte de dessins exécutés en faïences de couleurs, une seconde porte en verre, ouvre sur un ascenseur. C’est Babik qui ouvre la porte, son appartement ressemble à une immense caravane de cinq cent mètres carrés, dans laquelle on aurait réparti quelques meubles. Babik ne manque pas de moyens, il est bien dans ce type d’atmosphère. Ils entrent dans une immense pièce, trois grandes fenêtres donnent sur l’extérieur, très simplement meublée, quelques fauteuils en cuir, une table basse, rien d’autre. L’épouse de Babik, Tany, lui adresse un bonjour, sert des boissons, puis s’efface. Vittorio va directement au but,

- Babik, j’ai besoin que tu me décrives de manière très précise comment s’effectue le suivi d’une commande type, en provenance d’IG.Metal. Toutes les étapes, depuis la réception de la commande à la livraison, cela me permettra de savoir si mon idée est réalisable.

- D’accord, ma société reçoit des commandes ouvertes, dont les quantités couvrent des livraisons pour six mois ou une année. Je dois réunir les quantités des différents métaux demandés, en respectant les cadences qui figurent sur les commandes. Quand c’est réalisé, j’avertis les responsables de l’embranchement SNCF, en leur indiquant le nombre de wagons nécessaires, et à quelle date le train doit arriver chez le client en Allemagne. Les wagons sont numérotés et pesés à vide, c’est-à-dire, la tare, le poids de chaque wagon est confirmé par un ticket. Ce ticket est imprimé par une machine automatique, connectée à la bascule. Ensuite les wagons sont pesés après les chargements. La machine imprime les poids des wagons en charge, sur les tickets.

 - Bien, voila ce qu’il est possible de réaliser. Ce que je vais t’exposer diffère quelque peu des échanges commerciaux traditionnels, c’est réalisable, sans dommage pour nous.

Il est indispensable de se procurer un appareil identique à celui qui imprime les tickets de pesées. Nous devons impérativement, obtenir la possibilité d’échanger les tickets de pesées par d’autres imprimés par nos soins, avec notre machine. Cela ne peut se réaliser, qu’en étant de connivence avec la, ou les personnes qui gèrent les tickets de pesées, sans oublier ceux qui les placent sur les wagons. Dès mon retour en Suède, je peux créer une société hors de France. Ta société me vendra les marchandises destinées à IG.Metal, de cette façon, toi et ta société, serez à l’écart de complications éventuelles. Ma société sera responsable juridiquement des transactions. Si ces paramètres sont réalisables, les profits seront énormes. En ce qui concerne tes soucis, le problème relationnel, la langue, le suivi des commandes, de développement du chiffre d’affaire, tous les problèmes relationnels, que tu as avec IG.Metal, je m’en charge, tu auras accès à la comptabilité de ma société, qui ne traitera que cet unique et énorme client, ma part, sera de 50% des bénéfices nets réalisés, qu’en penses tu ?

- Vittorio, les responsables d’IG.Metal ne vont-ils pas se rendre compte de l’inexactitude des chiffres ?

  – Babik, le risque est faible, en comparaison des sommes que nous allons gagner. Leurs usines sont énormes, ce type de comportement échappe complètement au protocole habituel de contrôle, celui-ci est basé sur les tickets de pesage. Ces tickets dépendent de la SNCF, IG.Metal, accorde sa confiance aux chiffres indiqués sur les tickets. Les dirigeants allemands sont incapables d’imaginer d’emblée un montage semblable. Ils ne s’en rendront compte qu’après avoir contrôlé les résultats obtenus par leurs usines. Le rapprochement de plusieurs bilans est indispensable. Leurs diverses usines, ont un besoin drastique de matières premières, c’est ce point qui domine tout actuellement. Ils manquent désespérément de fonderies et de minerais, cette situation va perdurer pendant quelques années. Les contrôles à l’allemande, ces contrôles méticuleux, ne sont pas encore en place, il s’en faut.

  Babik réfléchit, il hésite, cette offre le surprend, ce n’est pas exactement ce qu’il avait imaginé. Il n’est pas un enfant de cœur, il est intelligent. D’autre part, dans ce montage, il est à l’abri des risques légaux, Babik, fait fonctionner ses neurones quelques instants,

  -C’est d’accord Vittorio, je me charge des employés des chemins de fer, j’entretiens d’excellents rapports avec eux, ce montage, ne présente pas de difficultés insurmontables.

Babik est satisfait, il est rompu aux négociations d’un certain type, il ne peut pas assumer le relationnel avec les employés d’IG.Metal. Ils sont habitués à des interlocuteurs différends, la pénurie de cette période d’après guerre, a créé ce genre de situation paradoxale. Vis-à-vis du groupe I.G.Werk, son type de structure n’est pas un désavantage, bien au contraire. IG.Metal a volontairement choisi des ferrailleurs, afin que cette recherche de métaux, s’effectue de la façon la plus anonyme possible. Cette fourniture de métaux récupérés est vitale pour eux. L’Allemagne manque de tout, les fonderies ont été détruites. IG.Metal, confie volontairement ces approvisionnements, à des structures qui ne sont pas reliées aux industriels de la métallurgie. Les dirigeants de ces petites structures sont d’habiles négociateurs. De cette manière, les contacts ne sont pas faits au nom d’IG.Metal. Ce groupe, ne souhaite pas officialiser les fournitures en métaux de récupération, ils y perdraient en prestige. De plus, les fournisseurs occasionnels ne présentent aucun danger commercial pour le futur, ils ne deviendront jamais des concurrents.

Ils se séparent, Babik est conscient que cette proposition représente, beaucoup de profits, énormément de profits. Vittorio va s’occuper des documents nécessaires. Babik et lui, sont convenus de se revoir dès que tout sera prêt. Il retourne à l’hôtel Crillon, Douchka n’est pas rentrée. Il se douche, puis s’étend sur le lit, il rêve en somnolant, il songe à cette coïncidence, qui va permettre de faire un gros trou dans les caisses d’IG.Metal, cette perspective le rend heureux. Douchka le réveille, en imposant un baiser sur le coin de l’œil, penchée au dessus de lui. Il la redécouvre à chaque fois, la voir, l’apercevoir, est un spectacle sans cesse renouvelé. Douchka est belle, très belle, excitante en diable, pas un seul mot n’est échangé, les regards suffisent. Ils ne souhaitent pas informer leur ami Cupidon, il est revenu les visiter, il  est là, assis tranquillement sur le haut du baldaquin. Cupidon observe, en imaginant quelques facéties nouvelles, quel est celui qui aurait l’audace de s’opposer aux desseins du rejeton de Vénus ?

 Douchka se transforme à l’instant en liane tropicale, son imagination inépuisable, surprenante, le stimule, ils se rejoignent sur ce terrain toujours en friche. Cet accord majeur se prolonge, ils confrontent leurs arguments, qui sont le moteur de leurs désirs, jusqu’à épuisement ponctuel du sujet.

 

Nonnina, le courage personnifié,

Classé dans : poliakov — 23 novembre, 2014 @ 1:11

 

Le destin ne m’a pas permis de connaître mes grands parents, cependant la providence m’a accordé une immense faveur, celle de rencontrer, de connaître Nonnina, une extraordinaire grand-mère, qui a vécu toute sa longue vie, au sein d’une bourgade, située au Nord-Est de l’Italie, bourgade nommée Meduno.

Elle habitait dans un groupe de maisons appelé rio-Maggiore, qui abritait ses trois enfants, trois garçons, qui, à cette époque étaient tous largement adultes.

La vie dans cette région était très pénible, il est possible de la nommer survie, tous les habitants étaient devenus fatalistes, c’était la seule façon de résister aux mauvais coups du sort.

Les souvenirs de la guerre étaient encore très présents, Nonnina, n’abordait jamais ce sujet, je ne lui ai jamais posé de question concernant la seconde guerre mondiale, pendant des décennies, je suis resté muet à ce sujet.

Je n’ai jamais su l’âge exact de Nonnina, c’était une petite femme, menue très mince, très douce, avec des yeux gris-bleus, qui reflétaient et transmettaient, une empathie instantanée, un flot de gentillesse, une tolérance sans limite, nous ne ressentions pas la nécessité, le besoin d’étaler nos épreuves réciproques, nous le savions sans les exprimer avec des mots, c’était une sensation extraordinaire, un être si proche de toi, que nous n’avions pas besoin de chercher des sujets précis.

Elle était toujours vêtue de la même manière des vêtements traditionnels, correspondant à sa génération, qui était antérieure à l’influence de la mode, elle a traversé le temps, en se préoccupant d’assurer le bien être, et la survie de ses enfants, qu’ils résistent aux famines, c’était là son souci numéro un.

La famille m’a accueilli chez eux, à l’occasion d’une rencontre avec l’un des petits enfants de Nonnina, Silvano, celui-ci a beaucoup insisté afin que je l’accompagne, ceci, afin de me remercier de l’avoir fait progresser en ce qui concerne l’étude de la guitare.

Je dors très peu, deux ou trois heures, quatre au maximum.

le matin, Nonnina et moi étions les premiers levés, j’allais m’installer devant la cheminée monumentale qui trônait dans la cuisine, une table massive en chêne pouvant accueillir toutes la famille, occupait le centre de cette pièce, aux proportions plus que confortables, pour une personne accoutumée aux dimensions citadines.

Nonnina s’exprimait en dialecte appelé « Veneto », c’est à dire de la région de Venise et des environs, à cette époque, visiblement, elle ne connaissait pas l’italien, ce n’était pas un problème, par chance le dialecte de la région vénitienne, ne diffère pas beaucoup de la langue officielle, celà me permettait  de m’exprimer en italien, Vittorio, me l’ayant enseigné à Auschwitz, mais voilà, je me trouvais dans une région ou chaque village possède une forme dialectale verbale, transmise de bouche à oreille, en région de montagnes, la communication était très réduite, avant l’avènement de l’automobile, pour des raisons historiques.

Dans cette région les habitants s’expriment le plus souvent en Frioulan, il s’agit d’une langue, assez complexe, à l’époque je ne la comprenais pas, pas grave, les gens du cru, sont tous capables de s’exprimer en italien. 

En l’occurrence, rien de bien compliqué entre elle et moi, après quelques instants de conversation, nous nous comprenions à merveille.

Chaque matin, Nonnina plaçait un œuf sous les cendres tièdes, elle le sortait,  elle retirait une petite  aiguille du col de sa blouse, afin de le percer pour le déguster, puis, nous parlions, j’avais noté que cette très vieille femme très active, parlait très peu avec ses fils, ou même ses petits fils, nous profitions de ces deux heures d’intimité, avant que n’arrive la famille, c’était un temps magique, un temps hors du temps, nous étions heureux, nous flottions dans une plénitude rare, qui ne peut exister que lorsque deux êtres sont immédiatement connectés, les questions inutiles, les curiosités banales, n’ont pas lieu d’être.

Nonnina n’a jamais exprimé une remarque négative à propos de sa condition d’existence, à propos de cette vie passée à se battre avec toutes sortes d’ennemis visibles ou pas, elle n’a jamais eu le temps de se laisser aller à la philosophie, il est question d’agir afin de survivre, en s’adaptant aux conditions imprévisibles, toujours difficiles, qui ne laissent pas de temps, afin de se regarder le nombril.

En dehors de notre « trêve » matinale, et son sommeil très court, Nonnina, ne s’offrait que peu ou prou de repos supplémentaire, bien qu’en cette région, la sieste est une tradition bien ancrée, en été, les températures sont souvent très élevées,

Petit à petit, nos rapports ont évolués, nous n’avons jamais, au grand jamais fait la moindre allusion concernant le fait évident, que nous étions devenus des familiers, comme si nous étions liés par une parenté, ou quelque chose d’encore plus proche, plus fort, d’indéfinissable. qui nous a habités instantanément, ceux qui  ont vécu une expérience semblable, en connaissent la valeur..

Nous nous comportions comme si nous nous connaissions depuis toujours, jamais Nonnina, ne s’est adressé à moi, en exprimant une question personnelle.
Petit à petit, nous sommes devenus si proches, que Nonnina, exprimait des sentiments introspectifs, pas une espèce de délire, non, elle faisait allusion à elle même, son état d’âme, sa vérité pure à l’instar d’un diamant blanc-bleu, classe G, me transportait littéralement, son regard ne quittait pas le mien, pas du tout comme une personne qui change d’attitude lorsqu’elle parle de son « moi », j’avais observé que ses fils, ses brus, ses petits enfants, ne lui adressaient pas souvent la parole, pratiquement jamais, ils ne cherchaient pas à la connaître, ils ne voulaient pas savoir, les femmes de sa génération, ainsi que sa bru, prenaient leur repas debout, ce n’était pas une coutume spécifique à cette famille, dans ces petits bourgs reculés, éloignés de tout, toutes les personnes allaient à l’essentiel, la survie, lorsqu’elle est présente, est l’élément obsédant, essentiel, elle était L’Objectif, survivre aux famines, aux maladies intempestives, à la fatigue, être présent, et assumer les taches, que chacun s’attribuait comme ça, en étant là, ou il serait le plus utile.

L’empathie, est un sentiment qui peut se palper, se toucher du doigt, il est là, on le sait, c’est ce sentiment, qui fait qu’une rencontre, devient un moment exceptionnel, qui vous marque, qui vous change, qui vient ajouter quelques souvenirs précieux, auxquels il fait bon de se référer.

Entre nous, Nonnina et moi, un non-dit, une espèce d’entente tacite, naturelle, a existé immédiatement, Nonnina  exprimait à l’aide de paraboles, parlait de sa lassitude extrême, du poids, devenu trop lourd de son existence, de cette routine de chaque jour, qui ne la motivait plus du tout. ses espoirs étaient ailleurs.
Nonnina, disait simplement, qu’elle avait vécu trop longtemps, beaucoup trop, elle espérait, elle attendait d’être délivrée de son enveloppe charnelle, qui lui en imposait trop…

Nonnina s’est en allée sans un bruit, je pense à elle très souvent, ces quelques heures matinales passées ensemble, font partie de ces souvenirs qui ne s’effaceront qu’avec moi, c’est là, une des plus belles leçons de courage qui m’a été offerte par cette femme dotée de qualités extraordinaires, de l’abnégation nécessaire afin de traverser la période de la guerre, Nonnina a regardé la mort en face, sans aucun frémissement, sans aucune plainte, sans le moindre regret, sans la moindre crainte, uniquement de la lassitude…..

L’ Ecole Nationale des Beaux Arts, Jean, étudiant venu d’Abidjan.

Classé dans : poliakov — 9 novembre, 2014 @ 11:15

En ce temps là, la vie était plus douce, avant de me décider à effectuer une « tournée » mondiale, je le suis inscrit aux beaux arts, tout d’abord en « sculpture », puis en classe de « peinture ».et terminé par la réalisation d’eaux fortes.
l’endroit consacré à la sculpture, était magnifique, grandiose, certains d’entre nous pensaient que nous étions dans un rêve, un rêve très agréable.

Deux personnes étaient en charge de « l’enseignement », concernant la classe de sculpture, un homme et une femme,

l’homme en question, autrement dit, le professeur, était le sculpteur César, son assistante, dont j’ai oublié le nom, et pour cause, nous ne l’avons jamais vue de près, elle occupait un local vitré, de dimensions réduites.

Occupée à y « construire » des « sculptures » gigantesques, les élèves étaient le dernier de ses soucis, César, lui, apparaissait une fois ou deux, le plus souvent, une seule fois, en début d’année, il faisait acte de présence, et venait examiner la nouvelle fournée.

Cette classe, se composait de 15 à 20 élèves, certains d’entre eux, étaient inscrits aux beaux arts, afin de justifier leur permis de séjour en France,

15 à 25 étudiants, en début d’année, un mois plus tard, nous pouvions jouer au foot dans l’espace qui nous était consacré, les quelques personnes résiduelles, étaient les plus déterminées, les plus concernées, les plus passionnées..
Au tout début de la première année, César daigne nous rendre visite, après nous avoir fait l’honneur d’un speech très bref, il nous demande de réaliser un buste, en modelant de la glaise,
Nous nous mettons tous au travail, parmi les vingt ou vingt cinq personnes présentes, un jeune africain était présent, je ne me souvient plus de son prénom, un garçon très agréable, très souriant, nous avions sympathisé immédiatement.

Nous devions terminer le buste en question pour seize heures, dixit César, qui y jetterait un coup d’œil avant de nous quitter.
Aux beaux arts, l’autorité est différente de ce que vous avez pu constater dans les autres écoles,chacun agit selon ses goûts.
Le jeune africain, disons Jean afin de simplifier, Jean, s’était installé à ma gauche, bien entendu, nous jetions quelques regards curieux, quelque peu inquiets, interrogateurs, à droite et à gauche, afin de nous rassurer, de voir, comment le travail des autres avançait.
L’heure du regard expert du maître approche, les bustes, sont pratiquement tous terminés.
Jean, a exécuté une superbe représentation d’un jeune africain, nous n’avions pas de modèle, les critères, lorsque seule l’imagination joue, proviennent en direct de notre mémoire, de notre vécu, de notre culture.
Çà y est ! César, commence sa revue, il va de l’un à l’autre, en donnant son appréciation à voix haute et très intelligible.
César arrive à la hauteur de Jean, il regarde et lui dit :
 » Si tu ne t’adapte pas aux canons européens, tu n’as aucune chance de réussir. »
Jean est estomaqué, comme s’il venait de recevoir un coup de massue sur la tête, il regarde César, sans comprendre, sans rien dire, le maître a jaugé, a joué son rôle d’expert arrogant, il ne se rend pas compte, des dégâts qu’il vient de provoquer dans le mental de ce jeune homme, âgé de vingt ans.

Toutes les personnes présentes, ont entendu cette déclaration impérieuse, sont restées comme deux ronds de flanc.

César, en quelques secondes, avec quelques mots, César a dégringolé de plusieurs étages dans notre estime, il a donné la définition de deux adjectifs, correspondants à deux défauts majeurs : Arrogance et intolérance, pour un professeur sont rédhibitoires, ils ne nous est pas utile, nous nous retrouvons seuls, ou presque.

Life has promised me a life, that was a lie

Classé dans : poliakov — 22 octobre, 2014 @ 9:13

Lorsque l’on ouvre les yeux sur le monde qui vous entoure, on vous aime, les dangers sont loin, vous êtes l’attention majeure de quelques personnes, pour qui vous êtes important, pour qui vous représentez un événement considérable, précieux, comme la prunelle de leurs yeux. Quelques temps après, la réalité arrive au galop, il faut déchanter, tout se présentait confortablement, aujourd’hui, la palette a insidieusement modifié ses couleurs. Les voix, les regards, varient considérablement, mon instinct me murmure de ne pas attribuer ma confiance  facilement.
Devant les épreuves variées, que la providence réserve, afin de casser la monotonie de notre existence, ces surprises inattendues, qui remettent en question votre perspective d’existence,

Vous, madame l’ Existence, madame la Vie, vous m’avez berluré, arnaqué, dans les petites et les grandes longueurs, le compte n’y est pas, mais alors, pas du tout !
J’entendais, sans comprendre les mots que mes parents me murmuraient à l’oreille, ils me rassuraient, je n’en comprenais pas toujours le sens, les intonations étaient si douces, si tendres, elles me distillaient une douce musique, qui faisait naître un espoir, espoir que cette vie serait douce et agréable, remplie de douceur et d’amour.

Mon père, artiste peintre, interdit d’exercer son métier, trouva un travail d’ajusteur mécanicien, auprès de la société Citroën, située sur les bords de la Seine, quai de Javel.

Mon existence proprement dite, a commencé lorsque je suis miraculeusement revenu de l’enfer, et ce, dans l’indifférence totale.

Ma mère, chanteuse d’opéra, soprano lyrique, interdite également, se mis à coudre à la machine, elle confectionnait des modèles, que lui confiait un couturier, qui n’a jamais été inquiété.
Le chagrin, les soucis s’installent petit à petit, mais voilà, les peines, quelles qu’elles soient, ne se négocient pas, elles ne valent rien, toutes les réalités disparaissent avec la vie d’un individu, celui là, lorsqu’il a disparu, il est peut être présent dans les souvenirs de certains, rien de plus.

Les seuls trésors que j’ai acquis, à l’exception de mes voyages incessants, autour de la planète, sont avant tout, les contacts avec certaines personnes, avec qui l’entente, la compréhension, les échanges, sont d’emblée des évidences, ce sont des instants merveilleux, ceux, que l’on n’oublie pas, qui vous encouragent à vivre.

Le temps a passé,

UNE HISTOIRE DE NOËL DEROUTANTE ET TRISTE

Classé dans : poliakov — 26 avril, 2014 @ 9:46

Cette histoire ne date pas de cette année, au moment ou j’écris, Noël n’est pas encore parmi nous,

Ma compagne et moi, nous nous connaissons depuis plus de trente ans, depuis ce temps,

Chaque année, nous attendons le père Noël, ce fameux barbu, de rouge vêtu,

Il y a déjà deux années, nous attendions le père Noël comme chaque année,

Pendant les vingt Noël précédents, l’attente fut vaine, cela ne nous découragea pas,

Cette année là, vers une heure du matin, voici que le père Noël apparaît, comme dans les livres d’images,

Le bonnet, le manteau rouge, le col de fourrure, la hotte, tout y était, tout,

Ma compagne est ma cadette de vingt cinq ans, eh oui, c’est arrivé comme ça,

Dame nature a voulu protéger mon aspect, l’âge ne m’a pas encore affecté,

Elle est blonde aux yeux bleu, de longs cheveux, un vrai Tanagra, même davantage,

Le père Noël et mon amie, croisent le regard, ils ne se quittent plus des yeux, lui, ne me remarque pas du tout,

Ils se regardent encore, ils se rapprochent, puis ils s’en vont bras dessus, bras dessous,

Joli cadeau de Noël, papa Noël  est parti avec mon épouse, salaud de père Noël !

Inutile de vous dire, que depuis ce jour, il ne sera pas facile,

de me faire croire au père Noël…

 

 

Départ de la Krassnaïa Armiia.

Classé dans : poliakov — 18 décembre, 2013 @ 11:36

De retour à sa chambre, Vittorio commence le bref inventaire des quelques objets qui vont le suivre. Il emporte un unique bagage, son sac de cuir, les quelques livres qui lui ont permis de rencontrer le sublime Pouchkine.

A la nuit tombée, Ekaterina le rejoint, il la regarde franchir la porte de la chambre, cette vision de rêve, cette apparition génère à chaque fois, une sensation identique, le même désir, les mêmes désirs, c’est la première image qui revient.

Il la revoit, le visage enfoui sous sa chapka, descendant de son camion, ce regard vert, cette nuance emprunté à l’émeraude, cette couleur vient ajouter deux points mobiles, qui pétillent de vie, dans le roux flamboyant de ses cheveux, cette nuit, il y aura deux pilotes en lisse.

Les longs cheveux de feu d’Ekaterina tombent en vagues, qui s’étalent jusqu’à ses hanches, ondulant sur ses épaules, affleurent son abdomen en ondes intermittentes. Les nuances de couleurs, forment un mélange qui semble avoir été créé sur mesures, étudié par un génie de l’évolution, doté d’une imagination, d’une créativité inégalable, le résultat est proche de la perfection. Ces couleurs sont un spectacle dont il ne me lasse pas, sa peau pale, douce et lisse comme un succédané de satin, parsemée d’éphélides, ces petites taches ajoutent une touche, un raffinement subtil à ce ravissement permanent. Cette vision active le désir en une fraction de seconde, le plaisir impatient accourt à chaque rendez vous, il est plus grand, plus fort, plus efficace. Ekaterina exprime son plaisir par une symphonie de gémissements, une musique qui accompagne leurs ébats. Il veut la satisfaire, il sait ce qu’elle préfère, quelles sont les caresses qui la font glisser dans l’océan des plaisirs. Vittorio se dirige lentement vers l’endroit de son corps qui l’attend, l’endroit qui s’impatiente, qui mérite et réclame des attentions très particulières, ce bourgeon dissimulé au milieu d’une fragrance qui l’enchante, l’enivre, ce petit bout de chair rose a sa vie propre.

Il existe par lui-même, capable de procurer un plaisir extrême à ce corps qui lui plait tant. Il s’en imprègne, il veut découvrir ses secrets, tout connaître de lui, ou presque. Ekaterina, ne manque pas d’initiative, dans ces moments, elle est incapable d’être ailleurs que dans le royaume du plaisir. Elle est la source d’une fougue impressionnante, inattendue, qui vous fait voyager jusqu’aux au tréfonds de ce sentiment exacerbé, la passion de l’autre. Ils sont isolés dans leurs vagues de plaisir, à cet instant, d’autres doigts effleurent doucement l’épaule de Vittorio, il redresse la tête, une main lui palpe le visage, une bouche s’approche de son oreille en disant,

- Vittorienkele, tu sembles très occupé.

Tamara ! Cette nuit est décidément surprenante, pleine de promesses, de prouesses à venir. Après quelques secondes il devient évident qu’Ekaterina partage leur ravissement. Tamara vient le rejoindre au point stratégique, Ekaterina gémit, elle est à nouveau à cheval sur le fil du plaisir, les imbrications de leurs corps autorisent une nouvelle gamme de sources, de nouvelles combinaisons, une multitude de possibilités générées par leur imaginaire, l’expérience de ces deux jeunes femmes est surprenante. Cela dure jusqu’à l’épuisement, la satiété de leurs corps, détendus, ils ne répondent plus, leurs sens sont apaisés, saturés, ils restent immobiles, littéralement anesthésiés par ce sommeil particulier qui fait suite à ce type d’ébats. Ils sont épuisés, enlacés, enamourés.

Ces relations amoureuses rassurent, tranquillisent, elles sont devenues nécessaires, Vittorio était devenu transparent, invisible, aux yeux de Tamara depuis plusieurs semaines. Il ignore s’il est amoureux, il sait que Tamara lui manque terriblement quand elle disparaît. Ce qu’il éprouve pour Tamara est complexe, plusieurs sortes de sentiments sont imbriqués, il a besoin d’elle, de leur merveilleuse entente sexuelle, également, de sa présence, de son amitié. Vittorio attrape au vol les moments privilégiés sans le moindre état d’âme. Tamara sait, et ce, depuis l’arrivée de Vittorio, elle connait sa volonté farouche, son désir de passer à l’ouest, l’attitude adoptée par elle depuis leur arrivée à Zielona Góra, est vraisemblablement un comportement, qui devrait les aider à assumer plus sereinement une séparation imminente et définitive.

Tamara est très proche de Nicolaï, elle connaît certains détails avant nous tous, elle sait que Vittorio s’en va, sait-elle combien elle va lui manquer ?

Le soir venu, la salle du réfectoire est bondée, les soldats hommes et femmes composent une foule bruyante, divisée en groupes. Le brouhaha des conversations, le bruit des verres que l’on choque, emplissent la salle. Vittorio, est à la veille de tenter le grand saut, de plonger vers un monde différent. Un verre à la main, il s’entretient avec Igor et Nicolaï. La conversation est amicale, ils n’abordent pas de sujet sérieux. Quelques soldats préposés au service, s’activent autour d’innombrables bouteilles de vodka, et de verres placés sur des tables. Les tables sont disposées en deux arcs de cercle qui se font face. Vittorio n’a pas eu l’occasion d’assister à une réunion aussi conséquente, depuis leur arrivée à Zielona Góra. Trois régiments composent les pensionnaires de cette caserne, soit plus de dix milles personnes. Le périple de Vittorio est connu, ici, les nouvelles se répandent à grande vitesse, le bouche à oreille fonctionne sans faillir.

Quitter la Krassnia Armiia, pour s’en aller rejoindre les américains, n’est pas la chose la plus courante qui peut advenir à un ex interné, qui vaque, habillé en militaire, depuis plusieurs mois. On boit, on discute, on commente la guerre qui se termine, les sujets ne manquent pas. Aucun d’entre eux n’a reçu de bristol, ils sont venus pour saluer celui qui les quitte, lui dire adieu, à la manière russe. Vittorio est heureux de pouvoir montrer à ses amis qu’il est reconnaissant, combien il apprécie ce qu’ils ont fait, cette chaleur, cette amitié dont il a bénéficié pendant plusieurs mois, lui a permis de se retrouver.

La majeure partie des personnes présentes, sont de tout jeunes soldats, ils participent volontiers, les moments de réjouissance ne sont pas légion. La vodka coule généreusement, ils boivent, ils plaisantent bruyamment, ils se congratulent, ils rient. Quelques regards se posent sur lui, de temps à autre. Après avoir participé à quelques toasts, cette sensation se trouve annihilée, par les vapeurs salutaires de la vodka. Dame vodka est l’invitée de marque, elle efface les inhibitions, elle s’épanche dans leurs verres, coule dans les veines, grimpe courageusement en direction des circonvolutions. Échauffe les esprits, c’est une amie qui les côtoie, les aides souvent. Ils boivent à leur avenir, pas de larme à l’œil, on boit à la vie, on choque les verres.

La coutume veut qu’à la suite, d’un vœu important, ou considéré comme  tel, les verres soient jetés en arrière par dessus les épaules, ils se brisent. Quand il éclate bruyamment en morceaux, il scelle définitivement le souhait exprimé, qui est instantanément repris en chœur pas tous. Ils sont bruyants, tonitruants, assourdissants les vœux à la russe ! Vittorio cherche les regards de ses amis les plus proches, ils échangent peu de paroles. Ils s’expriment sans détour, sans fioriture, ils disent qu’ils sont heureux d’être vivants. Sergei, Igor et Nicolaï sont à ses côtés, ils savent que cet événement l’intimide, avec leur amitié, leurs boutades, être placé sous la loupe devient supportable. Sergei, tapote sur son verre avec une cuillère, il désire prendre la parole, le silence se fait,

 

-Vittorio tu as gagné notre amitié, ton passage parmi nous, restera inscrit dans le livre de nos souvenirs.

Je suis chargé de te remettre une distinction de la part du camarade commandant Vassily Chuikov, en son nom, aussi au notre, je te remets l’ordre de L’Etoile Rouge.

 

Alors la ! Vittorio est sidéré ! Sergeï a fait fort, c’est disproportionné, hors de la réalité. Sergeï à inclus cette pantomime, sans doute pour favoriser son passage à l’ouest, cette annonce lui fait l’effet d’être s’adressée à quelqu’un d’autre. Sergei sort la décoration de sa boite, il s’agit bel et bien d’une étoile rouge, un morceau de métal émaillé dont les bords sont recouverts de dorure. Sergei l’accroche à sa chemise, on s’embrasse à la russe, vous savez, un baiser bref, appliqué avec force sur les lèvres. Vittorio l’observe, les regards sont braqués sur lui, il doit répondre, remercier, dire quelques mots, quelque chose. Il en est incapable, il ne sait pas répondre à un geste de ce type.

Il cherche le regard d’Igor, Igor va l’aider à franchir ce moment délicat. Igor l’encourage d’un sourire en effectuant un mouvement rotatif avec ses mains, un moulinet rapide, qui signifie ne t’inquiète pas, c’est sans importance, ça tourne, on continue, la fête continue. Vittorio regarde ses amis, ces trois hommes qui l’ont accompagné, soutenu, aujourd’hui, ils lui ouvrent le passage d’une étape importante.

A cet instant précis, des claquements puissants, Boum ! Boum ! Boum ! Et reBoum ! Eclatent à leurs oreilles, une multitude de petites explosions emplissent la salle. En fait, il s’agit d’une attaque réalisée par une armée, de bouteilles de champagne de Crimée. Les baïonnettes glissent d’un coup sec, le long du goulot, le plat de leur lame percute violemment le renflement de celui ci, qui se désolidarise, et va terminer sa course par une ballade dans les airs, on sabre sans aucun quartier ! Le champagne coule dans tous les verres, les goulots embouchonnés s’envolent, les coups éclatent. Le champagne libéré, prend la fuite sous forme de gerbe dorée. Les bouteilles de champagne jaillissent de toutes parts. Elles sont rapidement décapitées, le liquide clair pétille, s’échappe joyeusement des bouteilles étêtées. Les accolades se multiplient, les embrassades se succèdent, cette boisson magique, vive, chantante, pétillante, à la capacité de transformer l’atmosphère. Le liquide bruisse, chante dans les verres, qui continuent de s’envoler de plus belle par-dessus les épaules. Ils terminent leur course en éclatant sur le sol, et vont rejoindre les morceaux des verres précédents. Tous ces rires, cette gaité, les esprits se rencontrent, s’entrechoquent comme des silex qui font jaillir des étincelles de joie. Demain, Vittorio quittera cet endroit, ses amis, ses amies son humeur est mitigée, un mélange hétéroclite de tristesse et de joie.

En route pour le DPs de Wetzlar, ( camp pour personnes déplacées) en Allemagne..

Classé dans : poliakov — 17 décembre, 2013 @ 6:33

Je suis seul dans une vaste chambre qui contient six lits. Je tente de réaliser ce qui vient de se passer, impossible, je ressens une joie si intense, indescriptible, elle occulte tout le reste. Le contre coup de la tension subie au cours de cet entretien pénible, me tombe sur les épaules

C’est fait, je suis à l’ouest ! Je me demande encore si je ne rêve pas, les soviets, n’apprécient pas trop, ceux qui reviennent, ou qui passent à l’ouest.

Je me dirige vers la douche en esquissant quelques petits pas de danse, une petite célébration privée.

Je paresse un long moment sous l’eau chaude, m’efforce de faire le vide.

Je m’allonge, les images se bousculent, elles défilent rapidement, trop rapidement, le sommeil, me prend dans ses bras instantanément.

Le lendemain, un planton vient le chercher au réfectoire, Vittorio est aux prises avec un breakfast géant, œufs, bacon, pan-cake, céréales diverses, miel, confiture, lait, thé, café, chocolat, tout ça et plus encore ! Plus qu’on ne peut avaler, il n’a jamais vu une telle quantité de nourriture, réunie en une seule fois ! Cette abondance étalée est tentante, il effectue une razzia sur tous les petits pains présents sur la table, ses poches les accueillent généreusement.

Le planton l’accompagne jusqu’à un petit van qui attend, les autres passagers sont déjà à bord. Il grimpe, le chauffeur est au volant, flanqué d’un MP, on se salue brièvement. Un seul siège est vacant, situé coté couloir, une très jeune femme occupe le siège côté vitre, son visage est ostensiblement tourné vers l’extérieur. Il prend place, cette jeune fille est très jolie, très, cela le réjouit, trois cent cinquante miles aux côtés d’une jolie jeune fille, c’est un heureux présage. Il mastique consciencieusement un des petits pains au lait, c’est un régal, une saveur nouvelle, c’est moelleux, léger, c’est bon ! Ses poches en sont pleines à ras bord. Les poches de son manteau sont vastes, il n’en a laissé aucun, il a vidé les trois corbeilles. Certains d’entre eux se montrent impatients d’être croqués, ils pointent le bout de leur nez mordoré. Les plus audacieux osent soulever les parements de ses poches, gonflées comme la vessie d’une cornemuse. Vittorio salue tout le monde à la cantonade, en retour, il a droit à quelques petits signes de têtes, rien d’autre, pas un mot, seul le chauffeur lui dit en version originale :  » Hi ! Welcome on board ! », puis reprend la conversation avec son voisin de MP. Vittorio est bien, il déborde d’une joie, qu’il a beaucoup de difficulté à contenir. Il comprend la réserve des personnes présentes. Son séjour au sein de l’armée soviétique, lui a permis d’avoir de nombreux contacts, une activité, une vie sexuelle, qui fut une fabuleuse découverte. Les inoubliables camarades secrétaires, Tamara, Ekaterina ont été très didactiques, participatives, généreuses, il leur adresse une pensée chargée de remerciements. Sa voisine redresse son visage, elle ne boude plus, elle le voit sans en avoir l’air, en vision latérale. Il se penche vers elle, en s’inclinant exagérément, sa nuque frôle ses genoux, il la regarde au dessous de son menton, pratiquement sous son nez.

- Bonjour je suis Vittorio, heureux de vous rencontrer, qui êtes vous ?

Il a prononcé cette phrase très rapidement en trois langues différentes, en Anglais, Russe, puis en Yiddish, elle baisse légèrement la tête vers lui, un sourire découvre des dents superbes, d’adorables petites pattes d’oies se forment aux coins de ses yeux. Les yeux qui l’observent sont verts, elle est blonde, très blonde, un blond très clair presque blanc, sa peau ressemble à un satin délicat, ses attaches sont fines, aristocratiques, elle est très mince.

- Bonjour je suis Chantse, vous êtes bien joyeux.

Elle lui a répondu en Yiddish, la revue de détails effectuée la veille avec Avigdor a été utile, cette remise en mémoire, ce rodage, il l’utilise ce matin. La voix de Chantse est harmonieuse, son regard dit oui à sa plaisanterie, elle l’accepte simplement comme une petite chose amusante. Il la regarde, cette jeune femme l’émeut, il ne sait rien d’elle, il peut imaginer, il fait un effort pour ne rien imaginer.

A bord de ce véhicule, tous sont des survivants, des « cas spéciaux », la règle d’or qui s’impose instinctivement, est de ne poser aucune question. La marge de communication est très étroite, ne rien demander, ne pas remuer les souvenirs en sommeil, ils alimentent de terribles cauchemars.

Il saisit quelques petits pains dans l’une de mes poches, il lui propose d’en consommer avec lui, il est tellement heureux d’être ici, dans ce combi. Chantse le regarde, le vert lumineux et clair de ses yeux est à lui seul un poème, une ode à la création, son regard s’est animé, elle baisse les yeux sur son offrande, elle prend un petit pain sans façon, le remercie avec un sourire, le petit pain est entamé de bon cœur. Il y en a suffisamment pour toutes les personnes présentes, même davantage.

Vittorio se lève, fait le tour des sièges, en proposant cette manne à tout le monde, militaires inclus. La plupart des personnes sourient, ils ont écouté son petit numéro. Tout le monde accepte les petits pains, ils sont amusés, en constatant la quantité éhontée, qui quitte ses poches un à un. Cet interlude-distribution a détendu un peu l’atmosphère, les militaires apprécient ce petit supplément de régime impromptu, les mandibules s’agitent joyeusement.

Dans ses poches, quelques petits pains ont échappé à la distribution. Il en présente un à Chantse en singeant le geste d’un prestidigitateur maladroit, elle rit et croque le petit pain. Il cligne de l’œil, puis en extrait un autre de sa poche, ils éclatent de rire comme s’ils étaient complices, complices de quoi ? De rien, d’être jeunes, d’en avoir vu, subi beaucoup trop, beaucoup trop tôt, heureux d’être là, heureux d’être en vie.

Le voyage se prolonge, les militaires sont les seuls qui s’expriment à voix haute. Les paysages sont magnifiques, ils roulent en direction du sud-ouest, la température devient plus douce.

Le combi s’arrête, le chauffeur annonce qu’ils vont déjeuner, se détendre. Une petite base militaire fait office de relais, tout près d’Erfurt. Un comptoir expose des plats variés, ils se servent puis s’assoient. La salle de réfectoire est vaste, des militaires déjeunent. Le bruit des voix, l’animation, les met à l’aise. Chantse a prit place à sa gauche, la voisine de droite est une femme à peine plus âgée qu’eux, c’est Bela, elle n’est pas loquace, elle écoute, elle observe, elle tente de sourire, un sourire péniblement esquissé.

Le chauffeur et le MP.ne sont pas à leur table, ils discutent, ils boivent de la bière au bar, un bar aménagé pour les militaires. Le repas est vite terminé, ils sont tous habitués à avaler la nourriture le plus rapidement possible.

Le minibus roule à nouveau, Chantse s’appuie sur son épaule, elle s’endort, le poids de sa tête lui procure une sensation agréable, pour un moment, elle devient un peu sa protégée. Le temps est au beau, le soleil ajoute une note d’optimisme.

Vittorio tente de mettre un peu d’ordre dans ses pensées, elles ne veulent pas, elles virevoltent, elles vagabondent, toutes ces choses nouvelles, prennent la pas sur la réflexion. Chantse sort du sommeil, Vittorio était bien, sans bouger, sa tempe contre la sienne, la joue de sa voisine appuyée sur son épaule. Elle se redresse, elle est définitivement très agréable à regarder.

Examen de passage,sous le regard du comité « d’accueil » américain, incontournable, pour rejoindre l’Ouest.

Classé dans : poliakov — 17 décembre, 2013 @ 6:31

Chapitre XVIII :        Examen de passage pour l’Ouest.

 

Vittorio quitte l’ultime poste soviétique, en direction de celui des américains. Le poste est distant d’environ deux cent mètres. Son pas est ferme, chaque pas l’éloigne physiquement et mentalement de son passé récent, l’émotion se ressent dans tout son être, il a la sensation de vivre un rêve, de le réaliser enfin, après toutes ces épreuves, il espère que cette période est en bonne voie d’être définitivement écoulée, qu’elle s’effacera de ses rêves, qu’il parviendra à oublier toutes ces chose indicibles auxquelles il a assisté.

Le poste de garde américain se détache clairement dans la brume, il est plus volumineux que celui qu’il vient de quitter, il parait plus solide, plus confortable, un peu plus tout. Un MP, nonchalamment appuyé sur une balustrade, pointe une énorme paire de jumelles dans sa direction. Vittorio approche, ils échangent un salut, un signe de tête, le MP marmonne quelques mots inintelligibles, il ne bouge pas, il garde les yeux collés à ses jumelles, pointées sur le poste d’en face. Deux MP le font entrer dans la baraque, il y fait chaud, six soldats sont présents, deux énormes paires de jumelles identiques sont posées debout sur la table.

Le sergent lui annonce qu’une jeep va venir le chercher, il lui propose du café. Ils boivent du café mélangé avec lait concentré sucré, contenu dans de petites boites.

À sa grande surprise, ils ne procèdent à aucune vérification de son bagage ou de ses poches, ils ne posent aucune question, rien. Ils échangent quelques banalités en affichant une attitude sympathique. Le café au lait et les biscuits secs qui l’accompagnent sont excellents, ce goût nouveau, est doux et savoureux.

La jeep attendue arrive quelques minutes plus tard, deux MP sont à bord, Vittorio salue, grimpe à l’arrière de la jeep. Il jette un coup d’œil à sa montre qui indique neuf heures quarante cinq, ils roulent pendant une demi heure sur diverses routes chaotique bordées de ruines, pas un immeuble debout, des carcasses de véhicules militaires jonchent le sol. Il n’a jamais eu l’occasion de voir une ville aussi dévastée. La jeep s’arrête devant le perron d’un énorme bâtiment en pierre miraculeusement épargné. Des MP sont en faction devant une entrée monumentale. Le soldat côté chauffeur descend, grimpe les marches, échange quelques mots avec une des sentinelles en poste, ils redescendent. Vittorio grimpe les marches aux côtés de ce policier militaire, après avoir salué amicalement ses accompagnateurs.

La porte d’entrée est énorme, un grand escalier de pierre conduit au premier étage, il suit le MP, qui ouvre un battant d’une grande porte en bois, lui fait signe d’entrer. Quatre personnes sont assises derrière une longue table en bois, qui trône au milieu de cette pièce éclairée par trois portes fenêtres, le plafond est très haut perché.

Trois hommes portent des uniformes, dont les épaulettes sont bardées de gallons, le quatrième est en civil. Vittorio adresse de petits signes de tête, en guise de salutations, ils lui répondent par un bonjour exprimé plus clairement que le sien. Le militaire assis au centre, visiblement celui qui dirige, désigne un siège situé en face d’eux, Vittorio prend place. La table est large, les dossiers des sièges grimpent plus haut que le sommet de nos cranes, cet endroit respire la solennité, il se veut impressionnant, il l’est. Les trois militaires portent des badges indiquant leurs noms et grades, la distance l’empêche de lire les indication, leur casquettes sont posées à leur gauche, à plat sur la table, bien en évidence.

Le militaire assis au centre, prend la parole, :

 

- Bonjour, je suis le colonel Edwards McComb, mes deux adjoints sont respectivement le capitaine John Pass et le lieutenant Larry Comber. La personne en civil, est un interprète, qui outre l’anglais, maitrise le Russe et l’Allemand. C’est Mr. Avigdor Kruger. Vous êtes Vittorio Conte, êtes vous en possession d’un document qui confirme votre identité ?

 

Cette demande est surprenante, aucun survivant n’est en possession de document quel qu’il soit, en ce qui concerne les internés d’Auschwitz, l’unique pièce d’identité, consiste en un numéro tatoué, sur la partie externe de l’avant bras gauche. Si des archives existent, ce sont les soviétiques qui les possèdent. En cette période de tension, ils ont d’autres priorités que de les consulter.

Vittorio regarde les trois officiers, il doit les convaincre, être au plus proche de leurs attentes, n’éveiller aucune suspicion. Il réfléchit quelques secondes, être soi même, est la meilleure attitude, ne pas jouer de comédie, ne pas s’opposer à cette autorité. Cet examen est déterminant, cette scène qui se déroule devant lui, il l’a rêvée, espérée, attendue pendant des mois, surtout, ne pas retourner en Union Soviétique.

Il présente la lettre du commandant Georgi Chuikov, il espère que ce document sera utile. Il l’a lu et relu, ce qui y figure est exact, le texte résume ses pérégrinations, ses premiers contacts avec les soldats soviétiques. Certains détails sont pompeusement catalogués « faits d’armes », c’est volontairement exagéré, lui, il sait qu’il s’agit de survie, rien de plus. Un certificat joint, décrit en quelques lignes, les motifs concernant l’attribution de l’étoile rouge. Cette distinction est assez banale, elle a été très largement attribuée.

Vittorio connaît le texte par cœur. Ce texte prétend résumer une période de son existence, comme çà, avec des mots alignés, bien rangés sur du papier. En les parcourant, il lui semble que ces lignes racontent l’histoire, d’une autre personne.

Les documents sont rédigés en russe, le capitaine McComb examine les cachets, les paraphes, son visage reste impassible, il est de marbre. Il observe les noms des signataires un court instant, puis transmet les documents à ses deux collègues, ensuite, ils terminent leur course, entre les mains de Mr. Avigdor Kruger. Mr. Kruger traduit le texte, d’une voix forte, intelligible. Les militaires écoutent attentivement le résumé. Kruger pose les documents devant lui. Le capitaine McComb me fixe de son regard gris clair,

 

- Vittorio, cette commission est chargée de vérifier soigneusement les intentions, et les motivations des personnes qui arrivent du secteur soviétique. Il est difficile, voir impossible, de savoir qui est qui, ces deux textes vous concernant, sont vraisemblablement le reflet de la vérité, cependant nous devons en vérifier certains points afin de nous forger la conviction que les faits rapportés ne sont pas des inventions pures et simples.

 

Vittorio hésite un bref instant avant de répondre, répondre en anglais est risqué, il ne maîtrise pas suffisamment cette langue.

-Capitaine McComb, ma pratique de l’anglais est insuffisante, la langue que je pratique depuis plusieurs mois est le russe, je peux m’exprimer aussi en allemand et en italien.

 

Le capitaine McComb opte pour le russe, Mr.kruger est mis à contribution. Un entretien nécessitant un traducteur, confère une fraction de temps supplémentaire dédié à la réflexion.

 

- Vittorio, quel est votre pays d’origine ?

 

-Je suis né en Pologne le huit octobre 1928, à proximité de Lublin, dans un petit village appelé Grabowiecz, un « Schtetl » regroupant des familles juives, ce village à été brûlé par les nazis, il est entièrement détruit.

Cette réponse est inexacte, c’est la seule façon d’éviter de citer mon pays d’origine, pays, qui n’a pas hésité à m’expédier à Auschwitz.

- Vittorio Conte, ce n’est pas un nom Polonais, plutôt italien n’est-ce pas ?

 

- Capitaine, ma famille et moi, faisions partie du même convoi qui nous a amenés à Auschwitz. Mes parents, mes sœurs, mes oncles, tantes, cousins, tous ont été gazés le jour de notre arrivée. Je suis le seul survivant, j’ai été sélectionné pour le travail. J’ai choisi cette identité, en mémoire d’un interné Italien, un être très cher, qui m’a aidé à traverser l’enfer de l’internement, il m’a enseigné sa langue. Au cours de la marche forcée, sensée nous amener vers l’ouest, et surtout de nous éliminer, il s’est effondré, un garde letton l’a achevé. Je me suis échappé quelques minutes plus tard.

 

- Pourquoi ne pas retourner en Pologne ?

 

- Capitaine, certains polonais sont très hostiles vis-à-vis des survivants, surtout ceux qui en ont accaparé les biens. Quelques survivants d’Auschwitz sont revenus dans leur village d’origine, à Kielce,

en guise d’accueil, ils ont été pendus à des réverbères, sous le regard goguenard et approbateur de la police polonaise locale. Étant le seul survivant de ma famille, quelle sorte d’avenir pourrais-je espérer dans un pays hostile, annexé et occupé par les troupes soviétiques.

 

Le capitaine McComb ne répond rien, il se penche successivement vers ses deux collègues, ils chuchotent, ils échangent quelques mots, de ce conciliabule, de ces murmures, dépend la décision qui déterminera le reste de mon existence, ils se redressent,

 

- Pour quels motifs, les autorités militaires soviétiques se montrent-elles aussi favorables à votre transfert, comme ces documents le démontrent ?

 

-Capitaine, quatre officiers soviétiques ont mis tout en œuvre, afin que je puisse obtenir cette reconnaissance officielle, provenant de la plus haute autorité possible, dans le but que celle-ci soit une aide auprès de vous. Ces trois officiers m’ont accordé le privilège de rester au sein de leur régiment. Le règlement de l’armée Rouge, en ce qui concerne les survivants des camps, implique que ceux-ci soient regroupés, dans des endroits réglementés, dans lesquels règne une atmosphère carcérale. J’aurais volontiers accepté de combattre dans les zones à risques, plutôt que d’être enfermé dans l’un de ces centres.

Aujourd’hui je prends toute la mesure de la faveur qui m’a été accordée. Mon comportement, m’a permis de bénéficier de la sympathie et de l’estime, de l’officier qui commande les soldats qui m’ont découvert dans la forêt, il s’agit du colonel Igor Alianov. L’éventualité de me laisser rester dans ce régiment a été envisagée d’emblée par lui.

Ensuite, le capitaine Leonid Arkaïev, un médecin en charge d’un de ces mouroir, que l’on nomme pudiquement, centre de regroupement, dans lequel je n’ai séjourné qu’une seule nuit.

C’est le colonel Nicolaï Mnouchkine, qui m’a confié une tache à réaliser au sein de son équipe.

Enfin, c’est le chef-colonel, Sergei Iassoff, en poste à l’état major, qui m’a permis officiellement de rester au sein du régiment. Au cours d’une réunion récente, présidée par le commandant d’armée Vassily Chuikov, le colonel Sergeï Iassoff à eu une discussion amicale avec celui-ci. Il a plaidé ma cause, lui a fait part de mon désir de passer du côté américain. Le commandant Chuikov, a décidé de rédiger ce texte, dans le but de faciliter ma démarche auprès de vous. Pour ce qui est de l’étoile rouge, elle ne signifie pas grand-chose à mes yeux. Par contre, de savoir que ce sont mes amis qui sont à l’origine de cette décision, est très précieux.

Le capitaine McComb reprend la parole,

 

-Vittorio, la situation avec nos alliés d’hier s’est inversée, nos relations avec les soviétiques se sont rapidement dégradées, nous sommes aux limites d’un nouveau conflit. Nous sommes contraints de vérifier si les soviétiques procèdent à des exfiltrations de toutes sortes, en envoyant parmi nous des agents à la recherche d’informations.

 

Le capitaine McComb, évite pudiquement de prononcer le mot espion, les américains ont également dans leurs rangs des agents de ce type, de toutes sortes, y compris d’anciens nazis, qui ont eu des contacts privilégiés avec les forces soviétiques, pendant la période aout 1939 à juin 1941. Ces anciens nazis sont très utiles. Ils connaissent énormément de choses apprises au cours du pacte Molotov-Ribbentrop, en vigueur jusqu’au début de l’opération Barbarossa.

 

-Capitaine McComb, je n’ai jamais songé à la politique, les circonstances ne m’en ont pas laissé le loisir. Aujourd’hui je suis âgé de dix sept ans dont trois années d’internement. Dès mon arrivée à Zielona Góra, dès le premier contact avec le capitaine Nicolaï Mnouchkine, je lui ai exprimé mon désir, ma volonté, de rejoindre les troupes américaines. J’aurais aimé pouvoir réaliser ce souhait avant la fin des conflits, les combats interdisaient tout contact.

Deux jours avant mon départ le chef-colonel Sergeï Iassoff, m’a proposé la nationalité soviétique, accompagnée du grade de lieutenant- traducteur, j’ai décliné cette proposition.

 

-Vittorio, parlez-vous Polonais ?

 

- Quelques mots appris à Auschwitz avec des internés polonais, mes parents s’exprimaient en yiddish.

 

C’est Avigdor Kruger qui prend le relais, il s’adresse à lui en Yiddish,

 

- Vittorio, je voudrais connaître les prénoms des principaux membres de ta famille, peut-tu les énumérer je te prie ?

 

La sonorité du yiddish le détend, elle agit comme un baume, elle l’apaise. Les sons de cette langue, le ramène quatre ans en arrière, il en entend la musique, la voix des siens, ce passé dont il ne reste rien, disparu à jamais, cette langue réveille des souvenirs perdurent, qui ne lui laissent pas de paix.

 

- Mon père Aaron, ma mère Rivkele, ma sœur ainée Fufe, ma sœur cadette Gitil, ma tante Ester mon oncle Tsadik, mon cousin Yakov, Rachel son épouse. Pardonnez-moi, je ne peux pas continuer, Capitaine McComb, vous devez être conscient que vous m’imposez là une épreuve très rude. J’ai occulté tous ces noms que Mr. Kruger me demande d’énumérer, énoncer cette liste de noms, est à la limite de mes forces.

En énumérant les noms de ses proches disparus, quelques larmes ont jailli, elles troublent sa vision, il revoit les visages aimés. Il ressent un mélange de chagrin et d’une violente colère, pourtant il doit se contrôler, canaliser. Il ne doit pas céder, ne pas gâcher cette opportunité, une voix intérieure lui dit clairement, : calme-toi Vittorio, n’oublie pas que tu es là pour être accepté, tu dois passer à l’ouest.

Cette comédie macabre, n’est pas un prix trop élevé. Les trois militaires ne semblent pas surpris par sa réaction, ils n’ont pas été choisis pour ce poste par hasard. Ils connaissent tous les types de réactions, cette tâche délicate réclame des gens endurcis, aguerris, ils le sont,

 

- Vittorio cette période est chaotique, nous rencontrons des personnes qui sont dans l’incapacité de prouver quoi que ce soit, ces entretiens représentent la seule manière pour nous, d’avoir une opinion. Il est nécessaire de prolonger cet entretien avec Mr.kruger quelques instants, jusqu’au moment ou il pourra nous faire part de sa conviction.

-D’accord, capitaine.

L’entretien se prolonge en yiddish avec Kruger, ce yiddish qu’il aime, refait surface, au cours de cet échange, Kruger insère habilement quelques pièges, il introduit des détails, quelques petites particularités, d’infimes précisions, qui font partie des coutumes, des habitudes, intimement liées à leur ethnie, plus particulièrement à la communauté polonaise. Les parents de Vittorio sont nés en Pologne, ces us et coutumes, il ne les ignore pas. Le ton employé par Kruger s’adoucit, il s’exprime avec plus de sollicitude, il souligne en passant qu’il se prénomme Avigdor, le ton devient plus amène.

  Cette soi-disant gentillesse soudaine ne touche pas Vittorio. Il ne cherche pas à comprendre quelles sont les raisons, qui font que Kruger occupe cette fonction auprès des américains. Peu importe, son objectif est de franchir la frontière qui sépare deux mondes. Après quelques minutes d’entretien, Kruger tourne la tête vers le capitaine McComb,

 

- Ce jeune homme est sincère, c’est ma conviction.

 

Pendant quelques instants, les trois militaires se livrent à un conciliabule. Kruger le regarde, lui adresse un signe de tête imperceptible, un signe complice, une espèce d’acquiescement prémonitoire, un signal d’apaisement. Le Capitaine McComb se redresse, se replace en position d’orateur,

 

- Vittorio nous sommes convaincus de votre bonne foi, vous allez être dirigé immédiatement vers un camp pour DPs, nous y regroupons les « personnes déplacées ». Ce terme désigne toutes les personnes qui n’ont plus de pays d’accueil. L’occupation de nombreux pays par les soviétiques, génère beaucoup de cas délicats. Ce camp est situé près de Wetzlar, il est distant d’environ trois cent cinquante miles plus au sud. Pour cette nuit, une voiture va vous conduire vers un de nos bâtiments, ou vous serez accueilli. Demain matin, un véhicule vous conduira au DPs de Wetzlar avec une dizaine d’autres survivants. Le DPs de Wetzlar accueille en moyenne cinq mille personnes, parfois plus, c’est une véritable petite ville. Voila Vittorio, c’en est terminé de cette épreuve, elle était indispensable, nous vous souhaitons bonne chance pour le futur.

Vittorio les salue du mieux qu’il peut, il échange quelques mots d’adieu en Yiddish avec Avigdor, qui fait quelques efforts d’amabilité. Vittorio vient d’obtenir son diplôme pour l’Ouest un peu grâce à lui, peut être aussi grâce au Yiddish. Une voiture le conduit à l’endroit ou il va passer la nuit, deux M.P. l’accompagnent jusqu’au planton chargé de la réception.

 

Réponse ultime,

Classé dans : poliakov — 29 novembre, 2012 @ 7:10

relégué, planton de cagibi,

vieille malle béante,

expectore rancœurs, regrets,

fausses intuitions,                                            

authentiques bourdes,

vraies conneries,

certifiées,

au poinçon de Genève—

 

pourquoi

aujourd’hui ?

aucune arrogance

pénombre protectrice

foire de l’inexpérience

inculture imposée

destin grevé

les autres, pire

fumée noire, acre

pestilences—

 

reprendre goût

le goût à quoi ?

  tabou,

nul ne savait,

innocents tous,

 pas de larmes,

complices aucun

le grand mufti de Jérusalem,

alla pleurer sa haine, dans le giron d’ Hitler,

réclamant l’installation de camps d’extermination,

au Moyen Orient, quelle superbe religion,

il créa des super tueurs, les oustachis,

plus cruels, que les pires SS —

 

 

Âgé de quatorze ans,

je me retrouve au milieu d’internés,

aussi désespérés que je l’étais,

plus d’horizon, plus d’espoir, rien,

des ordres, des coups,

les kapos frappent fort, ils tiennent à leur peau,

rêves absents de nos courtes nuits,

nous tombions de fatigue, sommeil trop court,

les cauchemars, n’osaient pas envahir notre repos,

aucun d’entre nous, n’avait encore la force de rêver,

sommeil de plomb, césure sans poésie autour,

anesthésie accidentelle, sans prescripteur —-

 

Céline Louis-Ferdinand Destouches

besogneux de haine,

aujourd’hui,

collabo adulé,

passé gommé

pamphlets sordides,

prescrits par son épouse,

colloqués coffrés

triple tour

précaution familiale

ne rien dire, l’honneur sera sauf —

 

redevient vierge 

héros au style

tarabiscoté,  concocté

Juifs ennemi idéal

toutes les sauces—

 

 

de Gaulle

son hochet

doré sur tranche

pardonne tout

amnistie bienveillante

priorité régner

Amen—.

 

un camp

te fait vivre

l’autre

veut t’éliminer-

le méchant

vainqueur

situation inversée

en boucle—

 

 

1936, Léon Blum, ne faisait pas l’unanimité,

j’entendais autour de moi,

les juifs, renvoyons les en Palestine,

je suis né en Palestine,

sur des terres, que nous avons achetées aux turcs,

mon père est né en Palestine, ainsi que son père,

devons-nous, rendre des comptes,

façon Carnets de Goebbels ?

la référence Nazi, sera-t-elle à jamais,

celle privilégiée par les Français ?  —-

 

Virtualité,

Classé dans : poliakov — 29 novembre, 2012 @ 7:08

la frontière existe,

   filigrane imperceptible,

   ligne Siegfried,

   réformée,

   bunkers pour

   collectionneurs nostalgiques,

   ectoplasmiques,

            pompiers,

               courage endormi

               carabiniers timorés,

               vocation hésitante,

               chaussés de plomb,

                             durs de la feuille,

                             presque muets,

        7ème de cavalerie,

        rescousse galopante,

        cadrée dans un espace,

                         protecteur,

                             confort,

                             rassurant, —-

 

          risque voisin,

                 de  zéro,

                 la foule, n’ira

                 jamais, au grand

                                jamais,

                voir l’autre côté,

                           ego tourmenté,

                           agité,

                              soufflé de fromage,

                              effondré, aplati,

                              manière de courtisans obséquieux

               comblés,

               voyeurs passifs,

               vivre par procuration,

                       oisillons attendant,

                                   la becquée,

                                   rassasiés, gavés,

                                   images, transmises

                                   par les stars, 

                                   figées dans,

                                      des décors de

                                                   rêve —-

 

                    ce jeu là,

                    ne mouille pas,

                    les chemises,

                    oscille selon l’humeur

                                  du moment,

                      remaniement

                                  numérique,

                             des visages,

                             souriez !

                             vous êtes photographiés !

                            décors mensongers

                            tout le monde,

                            potage complexe,

                            kyrielle de

                            neo-spécialistes,

                            manipulateurs émérites,

                            sorciers de l’image,

                                        Alexandros d’Antioche,

                                        sa vénus,

                                        oeuvrent à prix d’or

                                   étonner, surprendre,

                                   surprendre encore,

                                   vendre, vendre,

                                   vendre son âme,

                                   si nécessaire,

                                    plusieurs fois,

                                           foire d’empoigne,

                                                  éthique absente,

                                                ignorent

                                                que l’absence,

                                                c’est l’enfer —-

 

                        aucun esprit,

                        au creux des rêves

                        les plus délirants,

                        en avant, ou arrière,

                             la masse suit,

                             admirative

                                      bouche bée,

                          mandibule pendante,

                   yeux écarquillés,

                   rêve éveillée, 

               tuer l’ennui

               par procuration,

                   tourne le bouton,

                   la dose déferle,

                         fascine, anesthésie,

                                laisse place, 

                                un grand vide,

                                        s’installe,

                             compensé,

                             en attendant,

                                    la suite,  

                           l’alcool,

                             beuze,

                             lignes extasiantes,

                             sunlight,

                             insémine,

                             un ersatz

                                 illusion de vivre —-

 

 

                    dissimulent

                    un secret,

                    sont déjà morts,

                      comme les autres.

                      la plupart des existences,

                      assistent à leur pauvre

                      prestation furtive,

                      spectateurs passifs,

                                        pas fait le choix

                                                       de vivre,

                               rassasiés d’images

                               saisissent au vol,

                                        un grain

                              d’amour,

                              quand il passe,

                                      anneau de

                                      merry go round,

                                         denrée rarissime,

                                                   éphémère,

                                                        rassure, pour un temps,

                                                        très court,

                                                        trop court, ce temps —

 

Marécage pestilentiel,

Classé dans : poliakov — 29 novembre, 2012 @ 7:05

 

la nuit passée, mes démons favoris, sont venus me tirer par les pieds,

ils savent que les grandes joies, quand on les observe avec attention,

la monnaie courante, en est la tristesse, la déconvenue, le chagrin,

elles sont auréolées par une multitude de nuages sombres, c’est le prix à payer,

ils disent que la vie est une école, dont les cours sont sanctionnés,

pour tout un chacun, par la remise d’un diplôme en forme de faire-part,

tamponné avec une date hypothétique, variable, imprévisible,

faire-part antipathique, excepté pour ceux dont les croyances,

laissent espérer un endroit mirifique, aménagé pour une éternité de joie et de bonheur,

à ce jour, nul n’en est revenu pour en témoigner, —-

 

suis déjà décédé une fois, une longue agonie de trois années, 

la mort me touchait du doigt à chaque instant, à chaque seconde,

je voulais ne plus la voir, ne plus savoir, je voulais vivre encore, survivre encore un peu,

le soir, allongé, épuisé, j’osais imaginer, parfois, je me prenais à rêver,

qu’un jour, je serai libre, que je pourrais retrouver quelque uns de ces bourreaux,

que le monde allait réagir, qu’il ne laisserait pas toutes ces horreurs impunies,

mais voilà, ils n’ont pas réagi, les juifs, les tziganes, les francs maçons,

les communistes, les homosexuels, les opposants, tout ça, le monde s’en moque,

les voies ferrées, n’ont jamais été bombardées, ni aucun camp —-

 

si l’on compte les camps et les subdivisions, il en existait mille deux cent !

bloquer les trains, les ralentir, aurait épargné des centaines de milliers de vies,

les soviétiques, sont passés à côté d’Auschwitz sans même voir le camp,

ils sont revenus une semaine plus tard, mettre en scène une “fausse vraie libération” filmée,

libération ? Libération de qui ? De quoi ? Dans les baraquements,

il ne restait que quelques morts-vivants, la plupart d’entre eux sont morts,

quelques jours après cette “libération”, il n’y avait rien à libérer, que des fantômes,

des laissés pour compte pour la camarde, les SS, les ont abandonnés volontiers —-

 

 

certains plus combinards, prospective en tête,

se sont fait photographier parmi les internés,

ou, raconté que c’était leur frimousse, qui figurait sur la photo,

celui-là, sans tatouage, à fait une grande carrière, à l’aide de ces photographies,

et du roman écrit par un interné hongrois, prénommé Làzar, un véritable malheureux celui-là !

si un jour vous regardez ces photographies, remarquez ceci :

cet homme n’est pas maigre, il a tous ses cheveux, et pourtant,

il nous a tous trompés, de plus, je sais, qu’il n’a pas de numéro tatoué,

le monde, les humains, n’ont pas fait grand chose, ils se sont contentés,

d’un procès filmé, ont pendu quelques humains inhumains,

épargné l’un des plus nocifs, le “meilleur ami” d’Hitler, Albert Speer, pourquoi ?

Albert, communiqua aux américains, les plans stratégiques,

de sites industriels japonnais, de cette manière,

il pu jouer les repentis, de cette manière il échappa à la pendaison,

la vie de milliers d’internés, pendus sur son ordre, n’ont pas pesés lourd dans la balance

de la justice, il fut traité royalement, il est encore de ce monde,

lui, faisait pendre de pauvres humains internés, devant tous les esclaves réunis,

le mot fatidique était : Sabotage ! Sabotieren !

quand cette accusation résonnait dans les haut-parleurs, le soir, avant le repos sur place,

 il y avait ordre de rassemblement, afin d’assister aux pendaisons,

cette méthode, maintenait la terreur à son plus haut niveau,

de cette manière, Speer, obtenait un “rendement” supérieur—-

 

la vie des internés ne comptait pas, ils étaient vite remplacés,

il a fait mourir d’épuisement, des milliers de ces esclaves, pauvres hères, menacés,

en permanence, seul, l’instinct de survie, les faisait travailler jusqu’à la mort,

ils mouraient sur place, ils dormaient à même le sol, là, à l’endroit ou ils travaillaient,

comme les chevaux que l’on descendait dans les mines de charbon,

la survie dans ces usines, était en moyenne de trois semaines,

trois semaines, qui étaient un martyre intolérable en continu,

les chrétiens compatissent à propos de Jésus, imaginez les souffrances de ces internés,

combien de nazis ont été acceptés “amicalement” par les soviétiques et les américains,

en échange de leurs compétences techniques ou psycho-politiques —-

 

les moments de joie, sont entourés d’une multitude de déconvenues parfois insupportables,

à tout moment, ils peuvent se laisser aller en une crise de tristesse infinie,

ces chagrins, sont le prix à payer, en contrepartie du miracle de la vie,

je ne partirai pas en paix, je le sais, je ne peux pas pardonner,

Douchka, ma Basherta, l’unique amour véritable,

complémentaire inconditionnel de mon existence, 

Douchka et moi, n’avons jamais ressenti le moindre désir de procréer,

vous, vous tous, nous faites courir de trop grands risques,

la propagande millénaire, modernisée par Josef Goebbels,

a atteint son but, relancé la haine, justifié l’extermination,

cette trame est encore imprimée en vos esprits,

impossible de les faire encourir à de jeunes bébés innocents—-

 

je n’ai pas de progéniture, aucune trace à laisser à ce monde décadent,

les bébés, ne vous ont pas stoppés, vous jouiez au ball-trap avec eux,

ils ont été jetés vivants dans les flammes,

vos crimes indescriptibles, trop injustes, monstrueux, calculés froidement,

jamais je n’ai entendu articuler le moindre regret, la moindre compassion,

sinon, constater votre déception, en voyant que certains d’entre nous,

ont échappé à l’extermination, les antisémites de tous bords,

ne pouvaient plus s’exprimer au lendemain de l’extermination,

se sont engouffrés dans une brèche nouvelle, ils sont devenus les soi-disant défenseurs 

des palestiniens, ce conflit est l’occasion idéale, il permet d’extérioriser,

les opinions ancrées en eux, depuis des lustres, Israël en est le prétexte, —-

 

les politiques savent que le temps, est une arme inexorable,

il enveloppe tous les crimes, dans une épaisse couche d’oubli,

on montre des films relatant certains faits, ces archives sont tronquées,

il existe des documents d’archives, confisquées aux allemands,

je les ai vus, aujourd’hui, ils sont inaccessibles, enfermés à triple tour,

on peut y voir des images horribles, très peu d’entre vous les supporteraient, 

tortures infligées aux bébés, injections de produits divers,

et autres expériences, qui me font frémir, vomir de haine,

on ne les montre jamais, il ne faut pas traumatiser les allemands,

les diffuser aux intéressés,

est considéré comme contre-productif, voilà le mot :

                 Contre-Productif,

ne pas vexer les allemands, ils ont massacré, et alors ?

d’aucuns pensent que la mort est une porte, une étape, vers autre chose,

bienheureux, ceux qui n’ont pas vu s’ouvrir, la porte d’une chambre à gaz,

qui vomit des monceaux de cadavres imbriqués, soudés par la souffrance,

ces morts là, les plus faibles en dessous, crispés dans l’ultime moment de douleur extrême,

en tendant un peu l’oreille, on entend nettement les cris d’une agonie horrible,

non, ces morts là, ne sont pas mort en paix,

les démons savent, que les peopleries en vogue,

ne sont qu’un masque posé sur les réalités,

ils souhaitent passer le relais en douceur, équipés d’oeillères,

personne ne m’assistera avec empathie, lors de mon départ,

ils sont absents, visages imprimés dans ma mémoire,

tous rangés dans des neurones souvenirs,

qui se refusent à devenir flous,—-

 

       les démons, je les connais trop bien, je ne désire pas voir leurs caboches de près,

surtout quand ils sont affublés de tenues camouflées, style Rambo-Clown, 

ils deviennent de plus en plus agressifs, ces chacals piaffants, 

tout à coup, à ma grande surprise, les démons forment un vaste cercle,

           ils connaissent les faiblesses humaines, ils les exploitent,

ils déclenchent le film, puis concluent, en une sarabande effrénée,

ils s’en vont bras dessus, bras dessous, comme des tarlouzes en folies, 

ils partent, incommoder un autre gogo,figurant sur leurs tablettes,

par instant, une lumière jaunâtre éclaire leur faciès repoussants,

ils me tapent sur le système, ils me font bouillir—-

 

la porte de ma chambre s’ouvre comme par enchantement,

une espèce de charrette entre, poussée par deux démons,

elle est recouverte de gâteaux, de nourritures exotiques, de toutes sortes,

de fruits, dans des boites, ils exposent des pétards prêts à l’emploi,

par curiosité, j’ingurgite une part d’un gâteau, couleur vert bouteille,

peu après, la pièce s’illumine, toute la chambre se colore, rose bonbon anglais,

ces parts de gâteau, sont visiblement renforcées beuze premier choix,

de la pakistanaise, les plus raffinés pour ce genre de produits,

du naturel, du pur, du bon, du roulé main,

je flotte dans un océan de gaz bleu et rose,

les démons ont changé de couleur, ils ressemblent à des enseignes,

de coiffeur, enseignes qui tournent à une vitesse folle—-

 

              j’aimerais agir de manière à inhiber leurs velléités malfaisantes,

j’ignore de quelle manière agir, je cherche, je cherche,

il faut que je trouve vite fait, je dois trouver,

j’ai déjà essayé une multitude d’astuces,

je vais les escagasser, les estranciner sévère,

leur coller une nausée permanente, indélébile,

eux ? Ils me rient au nez, ils se tapent sur leur bedon rebondi,

ces vilains succubes, dansent groupés en farandoles,

leurs yeux inamicaux, jettent des éclairs colorés,

je les arrose, à l’aide de deux pistolets mitrailleurs,

Uzi est tu là ? Poinçonnés à Jérusalem,

j’envoie la partition, je leur joue la valse des tac-tac-tac !—-

 

               quand je n’y tiens plus, les doses de plomb chaud, s’étalent dans toute la pièce,

balance une série de rafales, les plâtres hurlent de douleur,

en vain, seuls, les murs se souviennent, ils ne peuvent pas nier,

ils sont au bord de l’affaissement, du collapsus fracassant,

bientôt, les voisins vont se retrouver la tête plantée,

jusqu’aux narines, dans le parquet à la française de ma chambre,

je ne perds pas espoir de contrecarrer ces malfaisants,

tous les jours, j’étudie des grimoires anciens,

vieux de plusieurs siècles, dérobés aux puces de saint Ouen,

instinctivement, je sais qu’ils renferment la solution espérée.—-

 

              la camarde repoussée à moultes reprises, depuis si longtemps,

je suis arrivé à me persuader qu’elle m’avait oublié,

que j’avais gagné une ou deux parties gratuites,

                                                          mais……

ce matin, au réveil, mon reflet dans le miroir, affiche,

deux superbes ailes blanches, elles se déploient majestueusement dans mon dos,

c’est bien, je n’en attendais pas moins de la providence, 

je vais pouvoir rejoindre tous ceux qui me manquent tellement, à chaque instant,

ceux, que je n’ai pas eu le temps de connaître,

pouvoir mêler enfin, mes particules aux leurs, —-

Amour fulgurant, comme un Haïku japonais

Classé dans : poliakov — 24 novembre, 2012 @ 7:08

Un matin vers onze heures, je me dirige vers la station de métro Tolbiac

afin de me rendre dans le quartier de la Bastille, le Marais,

j’étais très jeune, costumé en Scout Unioniste, jeune, insouciant, bêtement fier,

fier de me distinguer par l’apparence, comparé aux personnes que je croisais,

Deux ou trois stations après, les portes du wagon s’ouvrent,

une quinzaine d’enfants âgés de sept ou huit ans, prennent place à bord,

ils sont accompagnés par une jeune fille de seize ans, elle les guide,

je suis irrésistiblement attiré, par le visage de cette jeune personne,

qui consacre une partie de son temps, à se dévouer pour ces enfants,

elle est africaine, son visage est magnifique, ses yeux sont superbes, profonds, immenses,

c’était en 1946, pourtant, je peux dessiner ce visage avec précision encore aujourd’hui,

nos regards se croisent, ils restent connectés, à cette seconde, nous entrons dans une éternité,

le temps s’arrête, une porte s’ouvre sur un univers inconnu,

nos regards deviennent un viatique télépathique, installé en une fraction de seconde,

ce moment, se situe hors du temps, nos existences défilent,

nous échangeons mille choses à la vitesse de la lumière,

elle lit dans mon regard à livre ouvert, nous ne nous cachons rien, aucun secret,

nous nous sommes compris et aimés, avons vécu, une histoire d’amour,

en quelques fractions de secondes, à l’instar de deux jumeaux,

qui se retrouvent après une longue absence,

un contact complet, intense, en quelques secondes, 

nous sommes devenus, ou redevenus des amis, qui sait ?

sans éprouver le besoin, d’articuler le moindre mot,

cet incident, a ouvert un peu plus mon esprit,

 en amour, à l’instar de l’existence,

la durée n’est pas le critère essentiel, l’intensité oui.

Les orteils torturés, de Rudolph Noureev,

Classé dans : poliakov — 24 novembre, 2012 @ 7:04

Il y a trois ou quatre jours, j’ai regardé un documentaire qui traitait de la vie et du parcours de Rudolph Noureev, c’est lui qui est filmé, il fait office de narrateur.

Ce récit est entrecoupé par des extraits filmés, qui illustrent son récit, je l’ai trouvé passionnant.

  A la fin de ce film, on peut apercevoir, filmés intentionnellement en plans rapprochés, les orteils torturés de ce danseur, orteils qui évoquent son histoire, déformés par les amortissements de milliers de sauts, de bonds, qu’il a effectués au cours de sa carrière, ces orteil, aux articulations démolies, à la structure osseuse tassée, littéralement écrasée, ces orteils parlent, ils racontent les efforts , les souffrances, les peines que doit endurer un danseur, afin de s’exprimer par son art, atteindre son Nirvana privé, réservé à lui seul. 

 Le destin, ne m’a pas donné l’éducation ni le loisir, d’assimiler, de ressentir, la beauté des représentations de ballets, en toutes choses, en plus de l’attirance d’un art, d’une discipline, une initiation est nécessaire.

Je trouve les danseurs très esthétiques, leurs capacités physiques élégantes et prodigieuses, pourtant, il ne m’est pas possible d’entrer dans l’histoire, celles que nous racontent les livrets, qui sont l’ossature de ces spectacles.

 Il y a plusieurs décennies je me trouvais à Milan, et venais d’assister à une représentation du “Piccolo Teatro”, une pièce est intitulée “L’orage”, mise en scène par Giorgio Strehler, d’Alexandre Ostrovski.C’est une actrice italienne, une « star » très renommée, une amie très chère qui avait choisi ce spectacle, elle se prénomme Léa.

Léa, me réservait quelques surprises très agréables, très gentiment, je peux dire avec amour, elle choisissait des expériences artistiques, afin de m’initier à celles-ci.

  A la fin du spectacle, Léa et moi, nous nous quittons, rendez-vous est pris pour le lendemain.

    La température est idéale, je prends tranquillement la direction l’hôtel qui m’abrite, il se trouve à cinq minutes à pieds, de la rue Rovello ou niche le théâtre.

  Nous sommes au centre de la ville historique de Milan, à un jet de pierre du Dôme.

 Il est deux heures du matin, peut être plus, l’architecture italienne comporte de nombreuses arcades, à cette heure, la ville est endormie, les passants se font rares, il fait doux, on se sent bien.

 Dans l’ombre d’une arcade appuyé contre un pied de voûte, j’aperçois Rudolph Noureev, nous nous regardons droit dans les pupilles, ce regard s’est prolongé pendant quelques secondes, il était rempli de peine, de chagrin, il m’a transmis ces sentiments, d’un seul coup mon humeur s’est modifiée, ce danseur, cet homme, n’est pas une vision banale, visiblement il attendait une personne qui ne venait pas, lui, le génie de la danse, celui qui bondit sur la scène comme nul autre, était là, qui attendait attristé, résigné, à la merci de la déception provoquée par ce rendez vous qui tarde, ou qui fera défaut, ce soir là.

Lui, Noureev, dont le nom est connu de presque tous, il résonne d’un bout à l’autre de la planète, lui, compte tenu de sa préférence sexuelle, cette société qui refuse d’admettre les différences, contraint les homosexuels à devenir invisibles, on sait, on suppose, mais officiellement, rien n’est dit.

 Cette vision s’est imprimée dans ma boite à souvenirs, elle y est encore très nette.

Mon patronyme a été rayé, gommé, effacé, pas important, la vie, l’existence, c’est quand on se trouve sur le fil, le reste, n’est que de l’attente….

Classé dans : poliakov — 3 novembre, 2012 @ 11:57

 

     Mon nom est Personne, dans le langage de la Perfide Albion et celui de mes potes, mes frères, mes compagnons, qui risquent leur peau au cours de nos missions, m’ont affublé du surnom de Nobody, c’est plus cool, comme l’expriment nos jeunes héritiers.

     Les franchouilles, les coincés sévère du bulbe, détenteurs des innombrables fromages qui puent, se désolent, ils gémissent, ils regrettent que le français, ne soit plus, et ce, depuis belle Lurette, la langue internationale, ou la langue utilisée par les diplomates, c’est du passé ! Les roast beef, nous ont grillé sur la ligne, ils nous ont bouffé la laine sur le râble !

       Bon, passons, allez roule Abdul, t’auras de la semoule, ou du manioc et des boulettes !
Cette historiette, je vais vous a susurrer dans la langue de Molière, rectifiée Voltaire, deux chefs de chez chef !

   Voilà, je suis un agent spécial de chez très spécial, recruté pour des missions hyper-secrètes, du même métal, dont on fait les flûtes, vous mordez le tableau ?

N’allez pas imaginer que j’en suis fier, ce job me convient, pourtant je le dois en grande partie au hasard, qui parfois, quand il le veut bien, lorsqu’il est de bonne humeur, arrange tous les plans, même les plus tordus, les plus improbables.

 L’ANPE, au vu et au su, de la mauvaise volonté évidente dont j’ai fait preuve en permanence, attitude, qui me poussait à ne pas accepter les boulots idiots, répétitifs, genre robot du futur, en un mot, de merde, qui m’étaient proposés, genres d’occupations stupides, qui te font regretter le temps qui passe, morne, plat comme un désert, sans excitation, sans aucune sollicitation de l’adrénaline, une vie est sans intérêt, tu es d’ores et déjà entre quatre planches, mais tu ne le sais pas; tes meilleurs amis, sont les aiguilles de ta tocante, que tu lorgne sans cesse, qui te narguent fixement, elles paraissent se moquer, elles tournent au ralenti, pourtant, nous n’avons qu’une seule et unique existence, remember !

    Le personnel de cette agence, au bord du désespoir à mon sujet, m’accuse d’avoir répandu un virus, une crise de nerf généralisée, une espèce de tsunami moral dans leurs bureaux, dès que je pose mes ripatons dans leurs locaux, nazes de chez nazes.

Des têtes se relèvent, me sourient, m’expédient un salut amical, seuls, les petits chefaillons, les ceusses qui, obsédés par leur avancement, craignent se se manifester, tremblent à l’idée que leur moitié, leur gouvernement, leurs épouses, ne les accueillent à coup de rouleau à pâtisserie, ou de sac à main plombé, s’ils n’obtiennent pas la promotion qu’ils espèrent, dont ils se sont vantés, ils ont déjà vendu plusieurs fois, la peau d’un ours dont les poils sont du genre baladeurs, fugueurs en diable.

   Tous ces ronds de cuir, en avait assez de mater ma tronche, et surtout mon dossier. Rassurez-vous, il n’y eu aucune vague de suicides, les fonctionnaires, sont du genre conservateur, lorsque leur bulletin de naissance est sur la balance, et socialo-gaucho, lorsqu’il s’agit de leur bulletin de vote, ya pas photo.

    Le directeur du site, timoré s’il en est, redoutant une vague de suicides collectifs, imaginaires, plus qu’hypothétiques, craignant pour son avancement, et qu’ils fissent tache sur son lieu de travail, comme dans son dossier de carrière. 

Le directeur, soupçonneux, tremblant dans son slip Kangourou, a fait parvenir en douce mon dossier complet, au personnage éminent qui est à la tête de services très secrets, place Beauvau, endroit ou se trouve l’outil privilégié des chefs d’états et de leurs sous-fifres, oui, oui ! C’est vrai ! Il m’a balancé avec l’idée clairement définie de me créer quelques ennuis irréversibles avec les autorités, ah le chacal !

     Si vous ne le croyez pas, changer de site, ou allez bouffer illico, un McDo, farci à la carne de vache de réforme ! ça vous fera des gencives saines. 

      Ici c’est moi qui mène la danse ! Paroles et musique! Je roule pour méziguos, je n’ingurgite pas goulûment du porridge ou de la Blédine dès potron minet, en faisant une grosse bise sonore à mon épouse, qui reste bien au chaud dans le lit conjugal, pendant que son mari va au charbon, au trimard.

    Ne me demandez pas de vous décrire la tronche du directeur, malgré une journée entièrement consacrée à du face à face, un défilé de gusses plus ou moins sympathiques, aucun d’entre eux n’a daigné décliner son blase, ils cultivent tous le virus de l’ultra secret, du dissimulé d’office, ils tournent leur langue dans les baveuses, ils pèsent leurs mots avec une balance de laboratoire, ils ne les crachent qu’une fois triés, si tu serre une pogne, tu as intérêt à compter tes doigts, parfois, au retour, ya pas le compte.

    Le directeur/ministre, je connais son pédigrée, interdiction formelle de dire un seul mot à ce sujet, pas même d’esquisser un soupir sous le pont du même nom, si tu bavardes tu te retrouves noyé jusqu’à l’os dans les vingt cinq centimètres d’eau, d’une mare sise dans la forêt de Rambouillet, ou ailleurs, ce n’est pas encore mon heure, comme dit monsieur Nespresso, je tiens à mes osselets, je me tiens à l’écart de toutes ces fluctuations saisonnières, des registres des personnes qui ne possèdent pas d’identité officielle, tu meurs ? Nul ne le sait, et c’est très bien comme ça !

    Le grand manitou, celui dont on ne prononce jamais le nom, m’a conféré, une nouvelle mission, en même temps qu’une carte immaculée.

J’ai le loisir, l’honneur insigne de choisir mes équipiers, le budget qui m’est attribué est plus que confortable, ne figure dans aucun registre de comptabilité, nos blases n’apparaissent nulle part, en cas de malchance, aucun d’entre nous ne sera inhumé au Père Lachaise, c’est clair, on se retrouvera chez les têtes en os, incognito.

    Depuis deux jours je constitue mon équipe, j’ai contacté Jack Lewis, il vit aux states, un mec très capable, nous avons baroudé ensembles à plusieurs reprises, on peut compter sur lui en toutes occasions, ce type est bourré de talents divers, il est fort en presque tout, explosifs, armes diverses, astuces en tous genres, poisons façon Borgia, très difficile à battre, que ce soit à la belote coinchée, ou au poker menteur.

   Un peu plus loin, je vous présenterai par le menu mes compagnons, une équipe constituée avec soin, des gus choisis pour ce boulot, selon leurs aptitudes et leurs spécialités diverses, nous avons tous un point en commun, nous ne descendons pas du singe, nous descendons plutôt de l’homme.

    Nous sommes onze en tout, mézigue, Jack, tout d’abord les français : René dit Nénesse, Henri dit Riton, deux mecs de la Butte aux cailles, Pierre, dit Pierrot le violoneux, puis deux mexicains :  Pedro, dit « el Matador, Juan-Luis, dit la boutonnière, deux autres, sont du pays des spaghettis : Luciano, dit poire d’angoisse, Claudio, dit frappe en sourdine, sans oublier notre gente féminine, deux vietnamiennes : Deux sœurs, Anh Thu et Bao Tho,  frêles en apparence, plus dangereuses qu’un panier de cobras royaux privés de souris depuis six mois. Faux culs, vraies jumelles, ces deux nanas sont bourrées de talents divers, leurs prestations se terminent régulièrement très mal, pour leurs interlocuteurs malfaisants.

   Les gaziers ont été un peu surpris de m’entendre leur dire que nous récitions le « Notre Père » du baroudeur, avant de quitter la base, à la manière de Madonna avant son spectacle.

    Nous n’y croyons pas, en fait, on ne sait jamais, toutes les chances « hypothétiques », sont bonnes à prendre, lorsqu’il s’agit de croyances, il est préférable de ne contrarier personne.

    Comme vous êtes dotés d’une bonne tronche, je vais vous en écrire le texte, vous n’aurez pas à l’apprendre par cœur, la probabilité que nous nous retrouvions dans le même bateau est infime, voire inexistante, un peu comme ramasser le gros lot au Loto quand on ne joue pas :

                 

       Notre père, qui êtes peut être planqué la haut dans les cumulus et les nimbus,

       Si ça serait comme un effet de votre magnanimité, si c’est pas trop vous demander,

       Voulez vous faire en sorte que nous conservions l’usage normal de notre trachée,

       Empêcher le destin de nous faire le fameux  »sourire kabyle », 

       Celui qui est permanent, et va d’une d’une oreille à l’autre.

       S’il vous plaît, protégez nos petites roubignoles, auxquelles nous sommes attachés,

       Si nous devons y laisser notre peau, ne soyez pas sadique,

       Ne nous faites pas traîner dans un cul de basse fosse, ou un égout nauséabond,

       Ne nous oubliez pas dans une rizière, garnie de bambous taillés en pointe,

       Débrouillez-vous au mieux, afin que nous puissions revoir la Normandie,

       Reluquer à nouveau nos femmes et nos enfants, en incluant les illégitimes,

       Ne nous abandonnez pas dans un coinstaud loquedu, naze, désertique,

       Ou les corbeaux passent avec une musette, la larme aux chasses,

       Que ta volonté soit faite, amène ta paye avec la notre,

       ça fera une bonne quinzaine, nous pourrons partir ensemble,

       Pour le Walhalla, ou claquer nos brouzoufs, sur les tapis verts de Las Vegas.

                                                   ***********

          Après avoir consciencieusement écouté la prière, ils m’ont maté avec des yeux dans lesquels je pouvais lire une espèce de sourire contrôlé, accompagné d’un doute naissant, et à la fois, grandissant, comme si cette demande émanait d’un mec tout juste bon pour le genre de camisole, attachée très près du corps, que l’on vous fourni à Henri Rousselle, quand vous y bénéficiez d’un bail à durée indéterminée.

           J’attends au bar de l’aérodrome privé de Toussus, le coucou, une gamelle digne de Mermoz, quadriplace, bimoteur, doit me conduire vers un autre aéroport plus important, désolé, impossible de vous dire lequel, on vient de m’y emmener les yeux bandés, il s’agit d’un endroit moderne, pourvu d’un véritable tarmac, les aéronefs sont tous militaires ou déguisés comac.

Ils ont une allure plus engageante que celui que je viens de quitter, dans lequel j’avais de la peine à allonger mes guibolles, ni vu ni connu je t’embrouille ! Il semble que ces aéronefs soient pourvus de réacteurs, dont l’antériorité ne remonte pas forcément à la guerre de Sécession.

               J’ai pris connaissance de ma mission secrète, à vous, les zyeuteurs, posés sur vos petites miches, garnies de ronds de cuir, de sédentaires, je peux vous faire la confidence, notre destination est l’Afghanistan, on va en villégiature du côté de Kaboul, Kandahar, Machhad, Herat et surtout Peshawar, Peshawar sera notre base arrière, elle est située au Pakistan Nord, ça vous parle, ou nib de nib ?

    Peshawar est une ville qui ne m’est pas étrangère, j’ai eu l’occasion d’y laisser plusieurs paires de rangers, sur les trottoirs pourris de cette charmante cité, cité, ou après le couvre feu, tu as intérêt à faire très attention à tes roubignoles, si toutefois, tu souhaites les conserver intactes.

          Je vais aller me manger du Pachtoune du côté des monts Suleyman, la bas, les Talibans sont toujours un peu énervés, un mot de trop, et hop! Tu te retrouves avec tes glaouis façonnées en pendentif décoratif autour de ton cou, achtung minen !

       Nous sommes arrivés ce matin très tôt à l’aéroport de Kaboul, les regards qui se posent sur nous, ne sont pas franchement amicaux, pas de problème, on fera avec.

         Nous sommes une équipe de douze gaziers, hommes ou femmes, chacun d’entre nous en plus du tout-venant, maîtrise une spécialité bien précise.

           Ces gus là, je ne les connais pas, jamais vus, c’est Lewis qui à choisi soigneusement chacun des membres de cette équipe, Lewis je le connais bien, quand il choisi un gus, c’est qu’il convient pour la portion du boulot que nous avons à faire, Lewis est une vraie mine d’or en ce qui concerne le choix des participants, hommes ou femmes. 

Il n’a jamais commis d’erreur de casting, normal, ce genre de bévues, généralement, tu ne les refais pas deux fois.

          A l’exception de  Jack Lewis et moi, les autres, ne connaissent pas les détails de la mission, cette mesure de sécurité est indispensable, dans cette région, on découpe facilement le Yankee en tranches, je tiens à garder ma peau sur les endosses, par ici le terrain n’est pas stable, tu marches tranquille, et hop! Tu te retrouve éparpillé chez Dieu le père ou le fils, maman! Ou suis-je ? Tu es chez les têtes en os, eh banane ! Un endroit qui n’a pas d’adresse précise, personne n’en est revenu, pour confirmer ou il se trouve, on imagine, on suppose, on suppute, rien de précis, chacun son film.

           Vous, blottis bien au chaud dans vos édredons et autres coussins anti escarres, vous croyez vivre, en fait, vos vies sont ennuyeuses et vaines, vous serez tout ridés avant d’avoir pu vous faire rigoler, ne serait-ce que les cuisses.

          Même si je me ramasse une bastos, mon existence aura été plus rigolote que la votre, vous êtes morts depuis longtemps, le problème, c’est que vous l’ignorez, ou que vous vous voilez la face.

        Vous prenez votre panard en envoyant vos feuilles d’impôts, à ceux qui vous font suer le burnous, un genre d’esclaves influencés par une génétique défaillante.

Les Tcherkesses, des mecs qui ne sentent pas le moisi, disent :

« Le sage, n’est pas celui qui vit très vieux, c’est celui qui voyage. »

        Nous arrivons tout près de la baraque, que Jack a réussi à dégoter, une espèce de truc en bois, sur pilotis, nous avons intérêt à nous en souvenir le matin au réveil, sinon, c’est la marche gigantesque, le saut de l’ange maousse, le nez planté dans cette terre rougeâtre, ingrate, ou se mêlent la glaise et les cailloux.

         Cette maison est pourvue du style local, c’est à dire un confort est inexistant, nous allons camper, mais en moins bien, je n’ai pas envie de vous décrire cet endroit, vous pourriez mourir de rire, vous faire éclater la rate, ou un organe encore plus utile, c’est endroit est au dessous de toute description possible, et pis c’est tout!

           La maison se trouve en plein centre de Peshawar, nous posons nos balluchons pour trois ou quatre jours, demain, j’ai rendez vous avec un Pachtoune, un très good, il possède des gonades renforcées nylon, un prénommé Abasin, il est répertorié comme étant cool, il confectionne des burqas sur mesures, sa clientèle est nombreuse et très classe, un job en or, les burqas ça se fourgue comme des petits pains, un vêtement indémodable et parfois obligatoire.

Les nanas des mecs les plus riches, ont droit à une collection de burqas brodées noir sur noir, c’est chic, et ça ne se remarque pas, un peu à la manière d’une signature discrète, presque invisible.

            Les plus luxueuses, sont coupées dans de la flanelle anglaise, importée directement de chez les Roast-beef, Savile Row de London, s’il vous plaît, si ça ne vous plaît pas c’est du kif au même. Dans le coinstaud, on a intérêt à ne pas attirer l’attention des susdits fous d’Allah, ils ont le réflexe « gâchette meurtrière » au possible, ils manipulent les détonateurs comme des stylos à bille, ils rêvent de C4, ou pire. Nous espérons tous, qu’ils n’auront jamais à leur disposition de pétard plus gros, genre, je te désintègre, je te pulvérise, en un mot, je t’atomise en particules très élémentaires, de cette façon tu es prêt pour rejoindre les poussières universelles, attention aux trous noirs, dotés d’une aspiration démentielle, brrrrrrr !

          Abasin doit me briffer, à propos d’un autre trou à rats un peu plus discret, que nous allons occuper après celui la, nous y seront un peu plus en sécurité, façon de parler, ici, ça pète dans tous les endroits, aux moments les plus inattendus, les caisses de tous les modèles volent en l’air, comme des oiseaux effarouchés, puis retombent en petite pluie, incluant souvent des morceaux de chair et autres bouts d’ossement divers et variés.

Nous avons affaire à des gaziers qui ne tiennent pas plus que ça à l’existence, ils manipulent les explosifs comme des chefs ! Ce sont des rois de la nitro, du C4, ils bricolent, ils inventent, ils appliquent des astuces transmises gentiment par le fameux téléphone arabe. Le principal danger, c’est qu’ils sont persuadés qu’un paradis les attend ailleurs, de l’autre côté de notre enfer.

           De surcroît, nos tronches ne font pas vraiment couleur locale, on peut nous repérer, comme une mouche tombée sans le vouloir, dans un verre de lait, nous n’avons pas trop le temps de mettre nos complexions à niveau, les bains de soleil, c’est pour plus tard.

            Riton et ma pomme, sommes allés au rencart avec Abasin, c’est un grand type sympathique, habillé couleur locale comme il se doit, nous aussi, nous avons fait un effort vestimentaire, de cette manière, pour nous retapisser c’est un peu plus long.

Cette précaution basique, peut nous concéder le temps qu’il faut, pour saisir les Uzis planqué sous nos djellabas. Abasin est un homme de grande taille, mince, la quarantaine, il n’a pas vraiment l’attitude d’un type 100% tranquille, il y a de quoi, nous sommes dans un endroit isolé, difficile d’appeler au secours, seules les chèvres pourraient venir à notre aide, et encore, pas certain.

            Abasin, me tend un papier sur lequel il a inscrit l’endroit de notre nouvelle résidence comme convenu, nous avons intérêt à faire fissa, le coin est très malsain, nous n’avons pas échangé un seul mot, il n’est pas du tout prévu de discuter.

             A la seconde ou je saisis le papier, un coup de feu claque, Abasin s’écroule, il est touché à la tête, le sniper ne prend pas de risque, il envoie du projectile explosif de gros calibre.

Riton et moi, sommes bariolés, le sang d’Abasin a décoré nos vêtements, pas beau à voir, inutile de vérifier s’il n’est que blessé, il est plus mort que mort, Abasin n’aura plus jamais mal aux quenottes, le projectile du sniper, a emporté la moitié de son crane.

           Tout en courant, je fourre le papier dans ma poche, nous allons retrouver Anh Thu, qui fait la planque, le mord aux dents, au volant du quatre quatre nippon, une caisse passe partout, qui nous fait l’honneur de nous propulser dans des artères qui n’ont jamais connu la moindre trace de goudron, trouées comme un gruyère suisse.

           Anh Thu, surnommée, la Fangio de l’Orient, se faufile dans les rues qui n’en sont pas vraiment, il faut avoir un œil infaillible, pour choisir une trajectoire dans ce fatras, ce dédale de chemin poussiéreux, le Toyota fait des merveilles, hier, nous avons installé des vitres blindées, ça nous protège un tant soi peu du plomb chaud, que les gens d’ici ont la propension de nous faire parvenir sans préavis.

           Anh Thu, signifie héroïne, dans le patois qui a cours par chez elle, la bas au Viêt-Nam, ses parents ont bien choisi son prénom, elle est toute menue, elle semble perdue dans son siège, ses deux nattes sont ballottées d’un côté à l’autre, pourtant, elle ne commet pas la moindre erreur d’estimation de trajectoire, ici, pas le choix, ou tu passes avec un pilote doué, ou tu te retrouves ad pâtres.

          La camarde, ne nous effraye pas les uns et les autres, reste seulement les regrets de ne plus avoir connaissance de ce que vous tous, allez devenir, l’idée de ne plus voir vos tronches de cake, est attristante.

          Anh Thu au volant de cette relique de chez Nippons and Co, ne se sent plus, elle doit s’imaginer au volant d’une formule 1, nous empruntons des artères de tous calibres, aucune d’entre elles ne possède la moindre plaque en arabe ou anglais, rien de chez rien. Nous fonctionnons à la boussole, manière Vasco  da  Gamma, lui, il cherchait quelque chose, nous trois, nous cherchons la sortie de ce merdier.

          Anh Thu s’affale la tête la première sur le volant, j’attrape le frein à main,  je le serre autant que faire se peut, Anh Thu a levé le pied de l’accélérateur, la caisse s’arrête, je  la dirige vers le côté droit du chemin, nous sommes en pleine ville et en plein merdier.

           Je mate vite fait autour de nous, rien, pour le moment, pas de danger immédiat, personne aux fenêtres, il faut que l’on se tire d’ici et en vitesse.

          Anh Thu est sans connaissance, je la passe en revue, elle a pris une bastos dans le gras du biceps gauche, ça saigne à tout va, je chope un foulard, je lui bricole un garrot, doucement, avec l’aide de Riton, nous l’installons le plus commodément possible sur le siège arrière, la vitre de gauche n’existe plus, envolée ! Aaaah les malfaisants ! Ils s’équipent avec des produits de première bourre, souvent des trucs que nous n’avons jamais vus, le top de chez top. Le projectile qui a atteint Anh Thu, est du genre explosif, enfin, à quelque chose malheur est bon, c’est la vitre blindée qui à fait office de fusible, elle à tout prit dans la tronche.

         Riton prend le manche, nous repartons dare-dare, sans consulter le service des renseignements pour baroudeurs.

       Nous arrivons sans autre incident à la turne, nous transportons Anh Thu à l’étage, les gars sont contrariés de constater que Anh Thu a morflé, sa sœur reste auprès d’elle, Jack et ma pomme, allons ramener vite fait la cantine métallique dans laquelle les trousses  médicales sont colloquées, nous disposons d’un matériel portatif très complet, à l’exception d’un chirurgien-médecin à tout faire, en chair et en os, nous disposons de tout ce qui est nécessaire pour pallier aux incidents désagréables inhérents à notre job, ils sont assez fréquents.

       Lewis et moi, avons déjà rafistolé quelques gusses, bon, rien à voir avec le docteur Barnard, mais dans l’urgence, on a évité d’en perdre quelques uns.

       Nous ne faisons pas de longs discours, notre job, ne laissa pas beaucoup de place pour la démonstration affective, elle se détecte entre nous par de petits signes imperceptibles pour une personne qui ne fait pas partie de l’équipe, dans l’action, il n’y a pas de place pour un étalage détaillé, tout est condensé, et c’est bien. Je tiens beaucoup à ces deux nanas, nous avons d’ores et déjà un paquet de souvenirs en commun, elles m’ont sorti de situations pas possibles, ces deux sœurs sont un exemple de courage pur, du Blanc-Bleu, classe G.

    Je rassure gentiment sa frangine, Bao Tho, en ce qui concerne l’état et l’avenir proche de sa sœur, elle m’adresse un charmant sourire en guise de remerciement, tous les équipiers qui sont là, sont plus solides que le Pont Neuf, questions nerfs, ils en remontreraient à un fakir Birman ayant quarante ans de métier.

    Anh Thu est rafistolée, sa blessure est recousue façon grand couturier, pour le moment elle se repose, une injection d’antalgique la fera dormir pendant deux ou trois heures, elle devra se ménager pendant quelques jours.

       Lewis, Jack de son prénom, et moi, formons une équipe chirurgicale de « campagne », capable de faire du tort au Pr Benzé, surtout ne lui dites rien, il pourrait s’inquiéter pour sa clientèle. 

     Un petit briefing  est improvisé dans la grande pièce du ré de chaussée, Pierrot s’est débrouillé afin de nous approvisionner en alcool et d’autres trucs genre amuse gueules, l’alcool n’est pas à la mode dans le coinstaud, pas si facile à trouver, avec des brouzoufs ça aide, les réticences s’estompent, à la vitesse d’un prestidigitateur qui planque des cartes à la vitesse de la lumière, dans toutes les planques de son costard.

 Nous changerons de crèmerie dès le lendemain , les choses un peu plus agitées vont commencer,  j’espère que Anh Thu sera requinquée, qu’elle aura récupéré toutes ses capacités, en particulier, celles de reine du volant.

Ce matin, Anh Thu a récupéré de l’énergie, cette jeune femme, est vraiment dotée de qualités hors du commun. j’ai songé un moment, à ce que nous utilisions des gilets pare balles.

Lorsque j’ai soumis cette idée à mes compagnons, le refus à été unanime. 

Discrètement, nous quittons notre repère pakistanais, afin de nous diriger vers l’un des paradis terrestre actuel : le Pachto, c’est à dire, l’Afghanistan. L’adresse que m’a communiqué le défunt Abasin, se trouve au cœur d’un petit bled situé à proximité de Kaboul : Bagrâm, nous allons découvrir notre résidence future, pour les quelques jours à venir.

Nous arrivons à Bagrâm, quelques minutes plus tard, nous sommes installés dans notre nouveau palace. Cette maison est placée astucieusement au fond d’une petite impasse, très étroite, cette situation nous protège de certaines velléités de nos amis les Talibans, les mêmes qui ont fait déguerpir les soviétiques à coup de pompes au badaboum, et de Stinger, ajustés pile poil, dans leurs hélicoptères maousses.

Bagrâm, est un tout petit village, ce qui implique des risques supplémentaires et inutiles, nous nous déplacerons à Jalâlâbâd, un autre bled, plus près de la frontière pakistanaise, l’air y sera un peu plus respirable, et surtout, en cas d’urgence vitale, nous serons tout près de la frontière pakistanaise, ce qui représente une chance supplémentaire, non négligeable, de sauver nos miches.

     Notre cahute de Bagrâm, n’ a pas été pensée en fonction d’un minimum de luxe, même l’abbé Pierre, n’au rait pas homologué une résidence aussi minable. Nous, nous sommes habitués à ce genre de refuge précaire, avoir un toit capable de contenir la pluie, est un privilège, c’est le cas, le toit ne fuit pas.

     Ce soir, briefing général, demain, nous devons voir en détail, par le menu menu, les conditions à réaliser afin de réussir sans casse, une opération programmée sur le Hari Rud, il s’agit pratiquement du seul fleuve qui s’écoule en Afghanistan, nous allons vérifier tous les détails de cette opération, et ce, avec toute l’équipe.

    L’eau est rare dans ce pays, il s’agit là d’un paradoxe, le pays contient en son centre un massif montagneux qui culmine à plus de 7000 mètres d’altitude, on l’appelle Hindou-Kouch. Ce massif montagneux, contient des milliers de milliards de mètres cubes d’eau gelée en neiges éternelles, de quoi rafraîchir une infinité de whiskys et autres petits jaunes. Malheureusement, l’Afghanistan, ne dispose pas d’un système d’irrigation efficace, cet état de fait, génère les problèmes de sécheresse, la population subit cette situation, avec le fatalisme, qui caractérise les indigènes musulmans, inch’Allah, metkoub.

   Demain, une partie de l’équipe partira avant le lever du jour, elle se compose de Riton, Pierrot, Nenesse, Pedro, Claudio, mézigue, et Bao Tho. Jack et les autres, restent en contact permanent par radio, ils peuvent agir si besoin est.

  Cette ballade, n’a rien de vraiment extraordinaire, mis à part un deux détails, premièrement, nous serons contraints de nous mouiller, pas au sens figuré, au sens propre. Toutefois, les opérations sur l’eau, sont presque toujours plus complexes. Secundo, une précision nous a été communiquée, elle vaut son pesant s’assurance sur la vie :  Parmi les engins que nous devons détruire, se trouvent quinze ogives nucléaires de moyenne puissance, à la tienne Etienne !

Rassurez-vous bande de naves, les ogives seront mises hors d’usage, c’est tout, il n’est pas question d’initier la réaction nucléaire, d’ailleurs nous ne disposons pas du matos indispensable, ces joujoux seront cassés, menu,menu, c’est l’essentiel.

 les objets flottants, que nous allons visiter, sont de véritables pièges, nous devons nous approcher, le plus discrètement possible, tout en évitant de nous offrir un voyage gratos et définitif, dans les airs, le tout, offert par la maison Taliban &Co.

 Deux possibilités se présentent à nous afin de d’aboutir au résultat espéré. Soit, couler les trois barges, en perçant les coques, coques à fond plat, ou faire sauter le toutim. Nous avons opté pour la seconde solution, l’avantage, c’est que ça va réveiller en sursaut les talibans du coinstaud, ça va saturer sec, du côté de leurs esgourdes, ils risquent d’y laisser quelque peu de leur perception auditive, un pétard maousse, style mémorial commémoratif, d’un centenaire du quatorze juillet, le tout, garanti sur facture ! 

De plus, en cas de pépin vraiment important, tout le monde, et ce, dans un rayon de trois kilomètres, aura droit à un bronzage garanti à vie, et indélébile, façon hydrogène sulfuré. Le vrai malfaisant de cette histoire, c’est le vilain vénal, qui a fourgué ces pétards maousses, potentiellement mortels, aux talibans, mais bon, ça c’est une histoire qui dure depuis que les armes existent, il y a ceux qui les fabriquent, et ceux qui les fourguent à tout va, en fin de chaîne.

On trouve des orthodoxes fanatiques, qui nous les balancent sur la tronche. Le génie humain n’a pas de limite lorsqu’il s’agit de détruire, il se mord la queue, jusqu’au jour ou il se bouffera lui même. Les humains, sont convaincus qu’ils sont supérieurs à la gente animale, pourtant, ils cultivent quelques caractéristiques majeures, qui ne sont pas à leur honneur, mais l’honneur ils s’en tamponnent, ils sont envieux, jaloux, avides de tout, ils ne souhaitent pas de bien à leurs congénères, au contraire.

Ce soir, c’est le moment de la « revue de détails », faire le choix de ce qui est indispensable et nécessaire à la fois, ça peut paraître simple, en fait, ça ne l’est pas.

Lorsque nous nous déplaçons, nous n’emportons avec nous, que le strict nécessaire, pas un pélo de plus.

Après avoir réglé leur compte aux trois barges, nous changerons de crèmerie, nous partirons pour Jalàlàbad, une espèce de paradis, ou tu te prends une bastos, avant même d’avoir le temps de comprendre, c’est le seul avantage.

Nous avons progressé dès la nuit tombée, au creux d’une gorge étroite qui donne le vertige, les paysages sont magnifiques, impressionnants, le bruit de l’eau est un peu assourdissant,

Nous avons choisi un emplacement en amont, de cette manière, nous pouvons descendre le courant, de manière à arriver peinards jusqu’aux barges, à qui nous devons faire un sort définitif.

Nous avions les photographies de ces trois engins, de toutes les façons, il n’est pas possible de les confondre, avec quelque autre objet égaré sur le Hari Rud, moitié fleuve, moitié torrent, en ce moment, comme ça, à vue d’œil, dans la nuit noire, il ressemble davantage, à un fleuve en crise de croissance.

Pédro, est le roi de la pagaie « artistique », il prend la tête des trois canots, nous nous approchons le plus discrètement possible.

Nous avions imaginé que ces barges seraient gardées, et très bien gardées, c’est le cas, il fait nuit noire, avec nos lunettes à infra rouge, nous apercevons quatre gardiens en armes, impossible d’en connaître le nombre exact, on s’en passera.

Nous nous sommes posté en amont des barges, afin de pouvoir adapter notre manière d’agir, c’est immédiatement décidé, les deux canots sont bourrés de C4, une quantité suffisante, capable de modifier le paysage ambiant.

Nous plaçons les deux canots bourrés d’explosifs, à l’arrière de la barge la plus en amont, le seul point délicat, est que nous ne profitions pas de l’explosion trop tôt.

Pas de problème, nous avons équipé nos explosifs de minuteries, et  de déclenchement télécommandés, ça va être une espèce de quatorze juillet avant l’heure.

Cette action a été calculée de manière à ce que nous puissions tous grimper à bord du troisième canot, qui nous accueille tous, en bonne et due forme.

Le courant nous entraîne rapidement, nous contrôlons les mouvement du canot à l’aide de nos pagaies,

nos trois experts, Pedro, Claudio et Luciano, sont comme chez eux, ils dirigent le canot à merveille, pas la moindre fausse manœuvre, ils enroulent à la fois la progression, et contrôlent la direction, comme s’il s’agissait d’une balade romantique  sur le bassin du bois de Boulogne.

Dans la pénombre, j’aperçois les silhouettes de mes trois potes qui dirigent le volumineux canot gonflable, comme s’ils étaient en vacances, c’est bien de se trouver avec des gaziers de ce type.

Le canot est suffisamment  éloigné des trois barges, nous descendons le courant, depuis plus de 15 minutes, nous avons franchi plusieurs courbes, il est temps de faire un peu de bruit, j’essaye les trois télécommandes, elles ne répondent pas, ce fleuve est encaissé, au fond d’une vallée étroite, ce n’est pas l’idéal pour ce type de signal, à mon chrono, les charges à déclenchements temporisés, vont se faire entendre, dans quatre minutes.

Le Hari Rud, est un fleuve très bruyant, en cette période de l’année, il serait à classifier, dans la catégorie des « fleuves du genre énervés », mais ça, nous le savions, ce n’est pas une surprise.

La temporisation, est pile à l’heure, normal, nous utilisons le matos le plus fiable, au loin, nous apercevons une lueur jaunâtre, le grondement énorme, le bruit, nous parvient avec deux ou trois seconde de décalage.

C’est énorme, la faune de la région, doit nous en vouloir, les oiseaux, ont du migrer avant la date, certains arbres, ont du se retrouver déshabillés, nus comme des vers, je leur demande humblement pardon à tous.

Pédro, Claudio et Luciano, tous trois, ont entendu le bruit énorme, signifiant que la mission est réussie, ils ne font pas un geste, signifiant que c’est OK, ils ne se préoccupent que de diriger correctement le Zodiac, et croyez moi ou pas, ce n’est pas un petit boulot tranquille !

Avec les autres participants, bien que secoués comme des pruniers, au moment de la récolte, nous trouvons cette seconde magique, qui autorise l’échange d’un petit signe de satisfaction, un pouce levé, indique parfaitement ce sentiment de réussite, aucun d’entre nous n’a songé au V de la victoire, nous avons apprécié Churchill, juste ce qu’il faut, pas plus.

Nous avons rejoint notre « résidence » de Bâgram, en « bonne santé », rien à déplorer, nous sommes tous en parfait état de marche,

 

to be continued, if providence wills

Aujourd’hui, le turbo de mon existence, n’apprécie plus beaucoup les surrégimes, pourtant le temps lui, continue de s’écouler, l’adrénaline ne fait plus très souvent des bises à mes neurones, elle se fait rare, trop rare…

Vous l’ignorez, pourtant j’ai envie de vous dire que j’éprouve une passion pour la musique, les musiques, toutes sans exception, j’ai eu l’occasion de jouer en public, télévision, radio, j’y ai croisé des noms très connus aujourd’hui, mais ça je m’en tamponne, il n’y a rien à gagner avec la célébrité des autres, je ne la recherchais pas, tous ceux qui me connaissaient le savaient, certains étaient étonnés, ils me demandaient parfois « mais pourquoi ? » pourquoi, je ne le sais pas encore aujourd’hui, ou plutôt en partie, l’égoïsme, l’égocentrisme ambiant, ne me convenait pas du tout, je l’ai observé pendant un certain temps.

  L’important selon moi, c’est de savoir qui on est, pourquoi nous respirons, être en bonne santé, si notre destin nous veut du bien, et ce, avant que l’usure de la vieillesse ne vienne nous coller des bâtons dans les roues….Amen. 

 

 

  

 

 

 

 

Comment Charles Petitpont, grouillot, a rejoint l’incompétence….

Classé dans : poliakov — 3 novembre, 2012 @ 11:45

 

               Charles Petitpont, est un autodidacte, autodidacte ne désigne pas systématiquement,  une personne qui n’a pas accumulé un grand nombre de connaissances, le cas de Charles est ambigu, avec les années, il est parvenu à comprendre une grande partie des mécanismes, des astuces, des ruses, des écueils, des bourdes grossières à éviter comme la peste, il nage à la perfection, dans des eaux qui sont troubles pour la plupart des individus.

         Charles, ne désire plus parler de cet état de fait, ses capacités, il les met en œuvre tous les jours, jamais, au grand jamais, on ne le mettra en position de répondre à un questionnaire de culture générale, ça il le sait, il ne veut plus faire mention de son parcours scolaire inexistant, jamais il ne le précise, le temps aidant, il s’est constitué une espèce de « pédigrée » qui repose sur une accumulation de « presque mensonges », cette situation peut s’expliquer partiellement,  compte tenu des responsabilités acquises sur le tas, il a été propulsé au pinacle, sa réussite est suffisante, elle lui sert de référence, c’est son université à lui, point barre ! Comment a-t-il réussi ce tour de passe, passe ?  Mystère conjoncturel sans doute, laxisme éhonté des cadres supérieurs en place, qui ne regardent que les résultats, pour le reste, ils s’en remettent aux subordonnés, ils préfèrent le golf aux colonnes de chiffres.

Le poste qu’il occupe au sein de cette banque tentaculaire, applique en permanence, un baume sur son ego, pour le reste, il ne constate autour de lui, que des courbettes hypocrites, mais obséquieuses, c’est le second adjectif qui l’intéresse, la sincérité, il y a belle lurette qu’il sait qu’elle est superflue, mensongère, et inutile, seul, le pouvoir compte.

Dès l’âge de treize ans, grâce à un ami de sa mère, il est entré au palais Brongniart au plus bas de l’échelle, il y a occupé le poste de grouillot, c’est-à-dire à peu près l’équivalent d’assistant de metteur en scène, celui qui se rend utile, qui fait office de boniche, qui est chargé de missions importantes, comme d’aller chercher les cafés, ou les sandwiches, et autres petits détails, qui lui font aimer son poste, avec l’espoir qu’un jour proche, il pourra enfin apprendre, toucher du doigt certains éléments qui concernent réellement ce métier.

Charles, on peut encore l’appeler par son prénom, plus tard, certains n’oseront plus, ceux qui ressentent profondément, la trouille du courtisan, Charles, disais-je, court en tous sens, il va il vient, il est partout, il s’efforce d’être aimable avec tous, il veut satisfaire tous ceux qui le sollicitent, il sourit en permanence, de petites ridules se forment déjà autour de ses zygomatiques qui sont anormalement sollicités.

Il ne songe qu’à  son avenir, à l’instar d’une souris affamée,  il veut les bouffer tous, il sait qu’il est plus malin qu’eux tous réunis, il est surtout plus courageux, plus travailleur. Il croit en son Karma, son destin doit le mener vers les plus hautes sphères, un jour prochain, il sera assis aux premières loges, du spectacle de la vie, de sa vie, elle est étroitement liée à sa banque, il sait tout ça, lui qui sait à peine lire et écrire.

     Son salaire est presque inexistant, il l’utilise afin de régler en partie son habillement, il a compris qu’il était indispensable d’être impeccablement vêtu, et ce, en toutes circonstances, sa mère n’est pas exigeante en ce qui concerne la destinée de son salaire, bien au contraire, c’est elle qui lui a conseillé de soigner son apparence, elle participe au choix et à l’achat de tous ses vêtements.

    Aujourd’hui, Charles est plus que satisfait, quand il songe à ses débuts, il est prit de vertiges, il est conscient qu’il a vécu une époque bénie des dieux, à quarante ans, il est devenu acheteur principal, c’est-à-dire qu’il est actuellement le responsable de toutes les transactions effectuées par sa banque, donc, par lui. Il redoute les équipements en informatique qui sont prévus, il ne connaît rien à l’informatique, il ne sait pas utiliser une simple calculette.

       Il ne lit pas, à l’exception des articles et autres télex, qui traitent de l’évolution instantanée des « marchés », il a conservé son caractère enjoué, sa bonhomie, son comportement est strictement calqué, sur celui de la veille, quelles que soient les circonstances, les imprévus du jour, il a appris à masquer ses véritables émotions, c’est pour lui, une attitude essentielle, ne jamais ouvrir cette porte à personne, ce serait comme laisser pénétrer un autre esprit dans la pièce de « Barbe Bleue », et ça, il se l’est interdit à jamais. 

       Désormais, tout est clair pour lui, ou presque, il est conscient que le poste qu’il occupe actuellement, est son bâton de maréchal, l’époque, les circonstances, la fameuse « promotion interne », pour qui est patient, ajoutez une bonne dose de providence, tout ça lui a permis de pousser les murs, afin de pouvoir y loger son ego, compte tenu de sa réussite, incontestable, quel qu’en soit le mécanisme mystérieux, sa vanité, ne peut plus se loger dans des dimensions du commun.

        Il est logé avenue Foch, la banque lui a réservé un hôtel particulier, pour lui seul, sans oublier la voiture de fonction avec, une vaste et superbe berline, livrée avec le chauffeur de maître, sans laquelle elle serait incomplète. Le chauffeur se prénomme Paul, il fait pratiquement partie de la famille de Charles, étant utilisé pour de « l’assistance » totalement hors contrat professionnel, depuis quelques années Charles a développé une propension concernant les liquides de toutes sortes, pourvu qu’ils contiennent la proportion d’alcool qui lui procure cet état second auquel il est désormais habitué, d’ailleurs, il se complaît dans cette situation, son épouse très effacée, ne fait aucun commentaire, elle sait qu’elle bénéficie d’une situation, qui tient du miracle journalier.

   Paul, discret et dévoué, se charge et ce, très fréquemment, de conduire, ou plutôt de « raccompagner » Charles, en le soutenant fermement, au delà de la porte d’entrée monumentale, de ce superbe hôtel particulier qui lui a été attribué. 

       Charles est un homme de taille moyenne, d’ailleurs, il sait qu’il est moyen en toutes choses, ça le rassure.

           Il est brun, très brun, sa lèvre supérieure s’orne d’une fine moustache, à la « Clark Gable », il ne sourit presque jamais, quand il doit être affable, il esquisse une espèce de grimace qui peut passer pour un sourire, il a conscience de la mauvaise implantation de sa dentition, malgré les moyens pratiquement illimités dont il dispose, il n’a jamais souhaité, ou fait l’effort de rectifier ce défaut, il préfère éluder ce problème, peut être craint-il de confier sa bouche à un praticien, même émérite, en fait, c’est un trouillard,  il éprouve une peur bleue à l’idée des tribulations des instruments de dentisterie, il ne veut même pas y songer, cela lui donne la chair de poule.

          Son aspect physique, il s’en moque totalement, en vérité, il en souffre, son épouse est quelconque, il rêve d’avoir ne serait-ce qu’un seul succès auprès d’une autre femme, qu’il l’apprécierait simplement pour ce qu’il est, hélas, il est lourd, dénué d’humour, les femmes adorent l’humour, celui qui les fait sourire ou mieux rire, a fait plus de la moitié du chemin qu’il souhaite parcourir.

En vérité, il s’est fabriqué une histoire, qu’il se raconte à lui même, quand il est sobre. Il y a bien longtemps qu’il a compris, que ce qui le sauve en toutes circonstances, ce sont les milliards qu’il manipule journellement, les bénéfices qu’il apporte au conseil d’administration, ou ceux qu’on a l’obligeance de lui attribuer, il ne génère pas vraiment tout ces bénéfices, les dirigeants, jouent au golf, ou à la poupée, ils ne connaissent rien des mécanismes complexes de la bourse et des marchés.

 La direction, les actionnaires, s’en tapent de son raffinement inexistant, de ses défauts d’aspect, ils ne s’intéressent qu’à une seule chose, le fric qu’il rapporte à la pelle, pas une pelle de jardin, non,non, une grosse pelle mécanique qui tourne jour et nuit, les marchés ne s’arrêtent jamais, quand l’un se repose, un autre ouvre à l’autre bout du monde.

 Charles, n’est pas doté d’un courage excessif, il ne l’avouera jamais, ou alors, c’est qu’il sera sous la menace d’une torture physique quelconque, c’est un couard, il le sait. 

Les fées, ne lui ont pas non plus conféré une intelligence vive et brillante, dans son métier, ce n’est d’ailleurs pas absolument requis, les dirigeants suprêmes, n’exigent et ne jugent que sur les résultats , c’est clair, quand il s’agit d’énormes sommes d’argent, l’unique préoccupation, concerne les chiffres, il faut qu’ils soient positifs, le reste, les moyens, la technique, les astuces, ça ne les concernent pas vraiment. 

Pendant ses heures de présence au palais Brongniart, Charles s’abstient de boire, il sait que s’il prêtait le flanc à quelques critiques générées par son comportement, il serait sans doute désavoué par le conseil d’administration.

Non, il se réserve pour les soirées, il passe toutes ses soirées à l’extérieur de chez lui, ses supérieurs le connaissent, ils l’apprécient pour ses résultats, pourtant, ils ont le bon goût, la délicatesse, de ne jamais au grand jamais l’inviter à dîner, quel qu’il soit, ou toute autre manifestation qui le placerait dans une situation délicate.

Il en va de même de nos jours, en ce qui concerne les « traders », ces employés, exposés en première ligne, et c’est d’eux que dépendent les résultats, pourtant, beaucoup d’entre eux, ne savent pas rédiger correctement, leur culture générale, s’inscrit au verso d’un timbre poste.

Charles s’est organisé afin de « vivre la nuit », il s’est composé un parcours de lieux ou l’on peut boire, son carnet d’adresses « mental », est connu de Paul, plus les visites se prolongent, plus Charles, se rapproche de son Nirvana, il veut faire croire qu’il est quelqu’un d’autre, Charles est rusé, souvent il exagère son ébriété, cette méthode, lui permet de tester ses interlocuteurs réguliers, d’essayer de « voir », ce qu’ils ont dans le ventre, il procède de cette manière avec ceux qu’ il revoit fréquemment, au cours de ses pérégrinations nocturnes.

Au moment ou Charles franchit la porte d’un de ces établissement de nuit, peu importe que ce soit le premier ou le vingtième, il est possible qu’il ait bu un tout petit peu plus que de raison, ou rien du tout, pas une goutte.

Il a découvert ce jeu, il le pratique depuis plusieurs années, certains le savent, ils n’y prêtent pas attention, Charles, est une espèce de passant qui passe, il n’est pas la star, la vedette, qui fait tourner les têtes, quand il entre dans un bar, ou un de ces club, ou généralement on boit, souvent, on s’y ennuie.

Lui, Charles, il est naïvement persuadé qu’il peut tuer le temps, et se divertir avec certaines personnes triées sur le volet, il les choisit, dans cette faune de noctambules, qu’il ne cherche pas vraiment à comprendre, il veut attirer l’attention, rien d’autre.

Lui, Marcel, est naïvement persuadé qu’il peut tuer le temps, et se divertir avec certaines personnes triées sur le volet, il les choisit, dans cette faune de noctambules, qu’il ne cherche pas vraiment à comprendre, il veut attirer l’attention, rien d’autre.

              Les patrons, de ces lieux ou il vagabonde la nuit, le voient arriver avec un plaisir non dissimulé, ce n’est pas sa personnalité ni son humour qui provoque cette satisfaction.

             Marcel est généreux, très généreux, il ne respecte aucune convenance, quand l’idée lui traverse l’esprit, il ordonne au patron de l’endroit, de servir une tournée générale, Marcel, ne tient pas à savoir si son offre est de bon aloi ou pas, le patron lui, est tout content de doubler la recette de la soirée, avec un seul client.

               Marcel, règle tout cash, il se complaît à sortir une liasse de gros billet neufs, avec laquelle un éléphant d’Afrique, pourrait s’étouffer,  il règle ostensiblement, il laisse des pourboires impériaux, ceux qui l’acceptent dans leur bar ou boite, ne songe plus depuis longtemps, de lui dire d’aller voir ailleurs, il a acheté le confort qui lui convient, il a imposé ses « petits écarts », il en a fixé lui même un prix tel, qu’il est devenu indispensable, tous pensent à lui, pour ce qui concerne la recette.

            Quand Marcel n’est pas passé « faire sa tournée », on peut entendre le patron penser comme s’il s’exprimait à voix haute,  » j’espère que Marcel va passer ce soir, cela serait bien pour mes bénéfices. »

           La nuit venue, Marcel est une autre personne, ce n’est pas l’influence de l’alcool, non, pas du tout, ou pas fréquemment, Marcel, joue à être ivre, de cette manière, il ose un comportement un peu outrancier, il sait pertinemment que l’on l’attribuera à l’alcool, ce qui est inexact la plupart du temps.

        Quand il a l’occasion d’entamer une discussion avec une personne ou une autre, qui le connaît « de vue », il entame une litanie, qui ressemble à s’y méprendre à une obsession schizophrénique, mais qui ne l’est pas, c’est un numéro qu’il a mis au point, qui fait partie de son jeu, quelque peu ennuyeux à la longue.

        Il aime raconter que Jacques Brel, a plagié plusieurs de ses textes, venant de lui, qui ne maitrise pas la syntaxe, encore moins l’orthographe, il est difficile d’imaginer qu’il ait pu écrire le moindre texte cohérent, encore bien moins, maitriser la poésie.

          Marcel, lui, ça ne le gêne en rien, les interlocuteurs qu’il ennuie, ça il en est parfaitement conscient, il prend un malin plaisir, à jouer de son soi disant éthylisme, attitude qui permet d’abuser de leur temps, de leur patience, malheur à celui sur lequel il a jeté son dévolu.

         De temps à autres, Marcel se livre à un jeu quelque peu répugnant, son attitude est la preuve formelle qu’il a beau être « logé » comme un prince de sang, avenue Foch, il n’en a pas pour autant acquis la culture, et rien de la génétique qui devrait aller de pair avec le lieu.

        La clef de sa personnalité tient dans le fait que l’argent il en dispose en telle quantité, que cela ne lui procure plus aucun plaisir, quand il veut se divertir, il invente des jeux infantiles et pervers, qui flattent son ego.

       Marcel, se présente parfois en compagnie de deux femmes, les deux accompagnatrices-comparses pratiquent une profession que l’on devine au premier coup d’œil, elles n’appartiennent pas à la catégorie des accompagnatrices de haut vol, elles affichent bravement leur état, comme si elles portaient un panneau revendicatif.

  Il est flagrant que notre ami Marcel, à conclu quelques arrangements, concernant le scénario qu’il désire, tout ça bien entendu, contre espèces sonnantes et trébuchantes. Dès qu’il aperçoit une personne qui se trouve à portée de voix, il commence un numéro plutôt de genre infâme, afin de montrer qu’il est vraiment le chef, comportement totalement différend comparé à celui qu’il affiche habituellement.

 

 Il a élaboré quelques règles bien précises, qu’il explique avec soin, avant de partir accompagné de deux ou trois dames à la vertu très légère, qui sont intégrées pour la nuit, actrices bien rémunérées, qui participent à l’élaboration de son défoulement nocturne.

Un soir, j’attendais une amie, j’étais assis à la table voisine de celle de Marcel, quand il est arrivé, en compagnie des deux femmes, bien entendu je les ai vus, j’ai préféré ne pas prêter attention à la scène, ne pas croiser le regard avec Marcel, de cette manière, j’avais une chance d’échapper à l’obligation, de jouer au faire valoir, role de  témoin, enrôlé systématiquement par Marcel.

 Marcel, me connaît, j’ai eu la faiblesse de l’accompagner dans ses délires à plusieurs reprises, sans rechigner, depuis, parfois, à charge de revanche, il m’utilise. 

 Il n’a pas commencé son « numéro » de reproches à l’attention de Jacques Brel, qui lui a volé quelques unes de ses œuvres, non, non, ce soir, il s’est fabriqué un scénario dans lequel les deux prostituées sont incluses.

Il commence à exiger des « attitudes » particulières des deux femmes, le thème qu’il a choisi, est qu’il est un « dur dominateur, exigeant, » ce qui est le contraire absolu de ce qu’il est, il est surtout un couard patenté.

  Ce soir là, sciemment ou non, il déborde des limites qu’il a lui même fixées avec elles, il se laisse aller à ses pulsions sadiques, il n’a pas d’autre opportunité de les mettre en œuvre, il ordonne : « Janine, fais voir ta culotte », puis s’adressant à l’autre jeune femme,   »Jennifer, quelle est la couleur de ton slip, montre le moi, montre le aussi à mon voisin » mais voilà, les filles qui l’accompagnent, en dépit de « l’arrangement » financier, sont loin d’être aussi veules qu’il pourrait le penser. Visiblement, elles rechignent à se laisser humilier de la sorte, ça, il ne l’avait pas prévu.

  Marcel, leur parle à l’oreille, et les voilà qui partent tous les trois, en direction des toilettes, non sans avoir jeté un regard appuyé qu’il veut complice dans ma direction, il agit comme s’il ignorait que son manège est répugnant.

    Ils disparaissent tous les trois pendant un laps de temps assez court, trois ou quatre minutes, puis, le trio revient, le visage de Marcel, ne semble pas respirer le contentement espéré.

    Il ne sait rien des humains, en dehors de son travail, il a appris à nager comme un poisson dans l’eau, lorsqu’il s’agit de ménager ses intérêts, en l’occurrence, il est persuadé que son argent peut tout, ou presque.

   Il vient de prendre une claque sur son vilain nez, et ce, par deux « gagneuses », qui refusent de se laisser humilier comme il l’avait imaginé.

  Les filles le quittent, elles ne font pas d’esclandre, elles se dirigent dignement vers la sortie, laissant derrière elles, une trainée de patchouli presque nauséabond, mêlée à une gêne qui retombe sur le costume de Marcel, lui, gêné, reste là, sans moufter, sans faire un geste, il ne sait pas comment retourner cet incident à son avantage, quelques clients se sont rendu compte de la scène, visiblement, sa cote d’amour n’est pas au beau fixe, seul, Paul, le patron de l’établissement, fait l’effort de lui adresser un mouvement d’épaules, qui peut signifier, cela n’a pas d’importance, bien entendu, Paul éprouve une affection de type ‘tiroir- caisse », pour lui, il s’agit de son sentiment le plus important.

  Marcel, reste encore un moment, seul, pantois, ridicule, dans l’incapacité d’attirer l’attention sur lui, il ne présente plus le moindre intérêt, les filles sorties, il n’est plus rien, tout à coup, il s’est transformé en ce qu’il est, en dehors de son autorité au travail : un ectoplasme insipide.

  Il se lève, règle généreusement ce qu’il doit, puis quitte l’endroit sans saluer, après son départ, toutes les personnes présentes, à l’exception de Paul, ressentent une espèce de soulagement presque palpable, l’atmosphère de l’endroit redevient plus coutumière, la tension est évacuée, Marcel, l’a emportée avec lui, ailleurs.

  

 

J’ai appris l’italien à Auschwitz,

Classé dans : poliakov — 13 septembre, 2012 @ 10:27

 

      Je suis une relique, une espèce de bibelot ancien, un bijou de famille, un zombie, conservé dans une urne virtuelle, mystérieuse, taboue, dont jamais on ne parle.

       Oublié depuis 1942, ladite famille, a été transformée en fumée âcre et noire, en compagnie de six millions d’autres fantômes, qui hantent de nombreux pays, des lieux aux noms horribles, toutes mes racines ont brûlé à Auschwitz, avec la bénédiction, et l’indifférence totale des dirigeants, de ces pays qui « savaient ».

       Le numéro tatoué, sur mon avant bras gauche, dont la couleur bleu-vert, a fini par s’atténuer, me dit, à chaque jour qui passe, que je ne dois rien oublier.

     De nombreux médecins français, ont eu l’occasion de l’apercevoir, aucun, je dis bien, aucun d’entre eux, n’a osé, ou eut « l’envie », d’exprimer le moindre mot, ce qui me convient parfaitement.

L’exception à ce propos fut à New York, il y a cinq années, un médecin gastro-entérologue, jeta par hasard un œil empli  de curiosité sur ce tatouage, il exprima simplement son empathie par une expression amicale, sans aucun commentaire, de sa part ni de la mienne, l’alerte aux souvenir était éloignée, ce fut parfait.

      On m’a colloqué, abandonné là, comme un souvenir honteux, qu’il faut oublier, l’oubli est l’attitude des couards, qui s’achètent quelques moments paisibles, en gommant leurs méfaits, ils regrettent amèrement, de s’être fait prendre la main dans le sac.

      Je me délite sur une étagère, au fond d’un placard sombre et poussiéreux, ignoré de  tous, il est probable, que je finisse vendu à l’étal d’un marché aux puces, saint Ouen, ou ailleurs. 

     Je ne suis qu’un recueil de souvenirs dont les épreuves sont indicibles, l’énoncé de celles-ci, rend l’auditoire sourd, il ne veut pas savoir, mieux, il sait, il ne veut surtout pas qu’on lui rappelle qu’il sait! 

     De nos jours, la vie réelle, évolue lentement mais sûrement vers le virtuel, certains humoristes se moquent des personnes âgées, leurs « gags », déclenchent des rires, auprès de ceux qui oublient qu’ils seront sans doute, les objets de ces moqueries, si dieu leur prête vie.

     Je ne serai jamais l’objet de recherche anthropologiques, tout au plus, j’aurai une place, dans le livre des histoires, que l’on raconte le soir à Los Angeles.

      Je suis une des ultimes personnes de ma génération, pour laquelle le destin a décidé, que je ne devais pas  recevoir encore la visite définitive, l’ultime clin d’œil inquisiteur de l’éteignoir imperfectible, magistral, avec lequel, il est impossible de tergiverser.

      Après ? Après, nous devenons tous de l’histoire, cette histoire, nous ne sommes plus présents pour l’entendre, éventuellement la contester; chacun peut raconter toutes les carabistouilles qu’il souhaite, il n’existe plus de témoin, plus aucun contradicteur.

      La Camarde, ne me fait pas les yeux doux, j’essaye vainement de l’ignorer, ces temps ci, je sais qu’elle est là, elle vient me humer, prendre mes mesures, son flair est indéfectible, il détecte les vieilles peaux, à distance.

      Après avoir miraculeusement recouvré la liberté, au cours d’une évasion réussie, ayant retrouvé la vie, après une mort permanente, pendant une période de près de trois années, une fin, à laquelle il était possible d’assister à chaque instant.

       J’ai été contraint de ne plus songer à elle, à cette finalité désagréable. Quelques années m’ont été nécessaires afin de rectifier cette erreur infantile, constater, que cette astuce était un leurre, qu’elle ne fonctionnait pas du tout. Le temps, est notre paramètre le plus précieux, il nous concerne tous, nul ne peut ralentir le sable qui s’écoule, quoi qu’il arrive. 

      La peur ne fait pas partie de mon comportement, mes tribulations allemandes et polonaises, ont gommé toute trace de ce sentiment inutile et négatif, qui ne change rien en ce qui concerne la finalité. Par contre, je ressens une immense tristesse, à l’idée d’avoir à quitter la vie, ce miracle extraordinaire, invisible pour certains, pour tous ceux qui en bénéficient, la durée en est hypothétique et variable. La Camarde se doit de vérifier, à quelle période elle pourra enfin m’ajouter à sa liste incommensurable, liste du boulevard des gisants.

       Au cours de mes vingt sept mois d’internement, j’ai assisté à une hécatombe parmi les internés « choisis pour le travail », tous les autres, étaient dirigés, exécutés directement dans les chambres à gaz, en passant dans un couloir, appelé selon la manière compassionnelle et poétique des allemands, »Weg zum himmel », « chemin du ciel », très peu d’entre nous ont résisté aux diverses sollicitations barbares.

      Je veux vous parler de ce que nous nommions, « un petit numéro ». Les internés, à qui nous attribuions ce surnom, c’est à dire ceux qui ont été tatoués au tout début d’une série, sont très rares. Ces exceptions parmi les internés, ayant été sélectionnés pour le “travail”, ces petits numéros, ont réussi à résister deux, parfois trois années et plus, alors que la “moyenne” est de trois ou quatre mois, souvent moins, selon l’affectation.

     Les kapos eux mêmes, ont une attitude nuancée vis à vis des “petits numéros”, certains SS également, quand ils se laissent aller à peser, évaluer, la « sportivité » de l’acte de survie.

    Vittorio Conte, interné depuis 1939 à Sachsenhausen, Vittorio était italien, juif, syndicaliste et communiste, trois raisons, dont chacune d’entre elles, le condamnait à mort. aux yeux des allemands, il n’appartenait plus au monde des vivants.

     Il a été transféré à Auschwitz dès 1941, juste après la « visite » d’ Himmler, qui a été séduit, subjugué, par cet endroit isolé de tout, à l’aspect macabre.

 Vittorio, a été « sélectionné, au moment ou l’on a choisi quelques équipes, chargées d’effectuer les travaux de transformations, qui transformeraient cette vieille caserne polonaise, une usine de mort.

 Vittorio, était ma nouvelle famille, il était plus que mon frère, une partie de moi, un « mensch » extraordinaire, le regard bleu, toujours droit et direct.

      Après mon évasion, aucune personne au monde, aucun document ne pouvait confirmer mon identité, j’ai choisi l’identité de Vittorio en souvenir de lui, Vittorio, je l’ai vu mourir, épuisé, à bout de force, il s’est effondré sur le sol, un garde letton, lui a logé une balle dans la nuque, en entendant le claquement de cette détonation j’ai décidé, si la Providence, voulait bien m’accorder de rester en vie, je ne resterai pas les bras croisés, je consacrerai le reste de mon existence à « retrouver » certains de ces bourreaux.

     Vittorio et moi, avons été séparés à jamais, au cours de cette funeste marche à la mort, marche destinée à nous épuiser jusqu’à ce que la mort advienne.

      Les cadavres, ainsi disséminés, ne pas laissent pas d’amoncellements de corps, s’ils nous abattent au même endroit, les traces sont évidentes, Vittorio était un petit numéro, dans les 3500, rarissime.

     Lutter, lutter, résister jour après jour, entêtement instinctif, volonté de ne pas abandonner, survivre un jour de plus, retrouver sa paillasse le lendemain, sans passer par la case fumée acre et noire, tristesse à la disparition des amis, compagnons d’infortune, assassinés de toutes les façons imaginables, torture, sadisme, les coups, le froid, la faim, maladies exacerbées par la sous alimentation, et les mauvais traitements permanents.

     Allemands, allemands, propension à la barbarie, barbarie incisée dans votre culture, souvent, les nazis sont et demeurent vos héros.

    Appels interminables, internés punis, arrosés avec un jet d’eau glacée par moins vingt degrés, d’autres que l’on a laissé mourir de faim, une mort horrible et barbare, certains que l’on a accrochés vivants à des crochets de boucher, montés sur un tourniquet.

   Extirpé enfin de ce véritable enfer, j’ai écarté l’idée de mourir, la mort, connais pas,

   j’ai fait ce que je m’étais promis de faire, œil pour œil, préparation longue, délicate, complexe,

  besoin d’argent, beaucoup d’argent, ne possédait, juste un peu moins que rien,

 ce fric, je l’ai “emprunté”, subtilisé, à un groupe sidérurgique teutonique, sommes très importantes,

un de ces groupes pour dont nous étions esclaves, installé à Monowitz-Buna ou Auschwitz III,

 je les ai arnaqué comme à la lisière d’un bois touffu, ils n’ont rien vu pendant trois années,

les teutons, ne sont pas uniquement antisémites,

 ils possèdent également le gène de l’exactitude, « Genauigkeit »,

ils comptent, ils comptent, recomptent, numérotent, classent, vérifient,

incapables d’imaginer, de penser, un montage aussi astucieux, énorme, impossible à leurs yeux,

les responsables Sauerkraut, ont intenté un procès, décision : Non lieu, la cours de La Haye à jugé,

il y avait lieu d’avoir lieu, ils n’ont pas eu ce plaisir, en l’écrivant, le plaisir m’envahit encore aujourd’hui.

Je suis devenu une machine à chercher, afin de localiser des cibles,

méticuleusement, patiemment, je me suis mis à tisser une toile à la trame très serrée, imparable,

tous les jours, je remerciais la providence, de m’avoir accordé le privilège du Talion,

suis devenu impitoyable, tout sentiment barricadé dans un placard blindé,

il suffisait de fermer les yeux, revoir les images de mes ex compagnons, de tous ces pauvres hères, que l’on torturait, traitait à l’instar de nuisibles, selon des théories établies par quelques personnes irrationnelles, démentes. toutes ces colonnes de victimes, qui appartenaient à une ethnie,

qui ne convenait pas aux allemands, et à leurs chefs qu’ils ont élus, 

à une majorité écrasante, cette barbarie, justifie ces actes, et plus —-

 

 l’amour et le vin, ne seront plus au rendez vous, mon temps est écoulé,

un idiome s’est emparé de mon âme, aucun doute à ce sujet, l’italien,

langue de l’amour, des amoureux, sonne comme une musique de vie,

Vittorio, mon alter ego, mon frère, compagnon de chaîne me l’a enseigné,

lui, est resté étendu, sans vie, quelque part dans la forêt, que l’on surnomme “petite Pologne”,

abattu d’une balle dans la nuque par un garde letton, c’est là que nous devions tous mourir,

l’italien est devenu définitivement, mieux qu’une seconde langue maternelle, elle m’est indispensable,

elle a envahi irrémédiablement mes neurones, et ce, de manière fulgurante, ils en ronronnent de plaisir,

ni le don, ni le travail, ni la génétique, toutes fadaises discriminatoires, que l’on nous attribue,

depuis plus de deux millénaires, compliments contre productifs à la Josef Goebbels,

rien n’explique ce phénomène, à l’exception d’un intérêt, d’une attirance irrépressible,

cette langue s’est infiltré, bravant l’interdiction létale des gardes SS,: « Italien Sprache, Verboten » !

en Italie, je suis italien, nul ne peut me caractériser, me différencier,

cette affinité ressentie, comme une histoire d’amour paroxystique qui dure, qui dure,

sentiment devant lequel il est impossible de tergiverser,

attirance gravitationnelle, digne d’un super trou noir,

coup au cœur, semblable à la foudre, percute, inonde mon esprit,

certains crient au miracle, c’est vrai, l’amour en est un, le plus absolu,

le seul, pour qui le croise,  cet autre, celui qui sublime l’existence,

s’oublier enfin, vivre au souffle de l’autre, son complément,

être aimé, aimer en retour, faire face à deux, savoir enfin pourquoi on est là,

sans lui, tout est insipide, fade, comme les recettes de viandes bouillies de la perfide Albion. —-

 

Aujourd’hui, les états commencent à rendre publique, une partie de certaines archives,

tous ceux qui ont profité de l’Allemagne et de ses largesses, sont ravis que ce soit si tard,

ils sont à l’abri, nul ne viendra leur demander pourquoi ils ont vendu ceci ou cela,

les petits documentaires très édulcorés que l’on montre ici ou là,

ne sont que des échantillons très choisis, très modérés,

il ne faut pas contrarier nos amis allemands, 

Tout ça, ça a réellement eu lieu, a-t-on rendu justice aux victimes ? ça intéresse qui ? Quelques cinéastes

 repentis…Soixante quinze années d’eaux troubles, ont coulé sous les ponts,

pourtant cette monstruosité me colle aux neurones.

souvent je fais un rêve, le même rêve, je rêve qu’un dieu juste et puissant, existe,

il vient armé d’une grande balance, afin de mesurer les crimes, les erreurs commises,

plus ou moins volontairement, par le genre humain,

Ce n’est qu’un rêve récurrent, dès le petit matin, la réalité est là —-

 

 

 

Juliette,

Classé dans : poliakov — 30 août, 2012 @ 8:03

 

                      

 

          Juliette, une superbe jeune fille de 16 ans, élancée, vive, rieuse, déterminée, elle a d’ores et déjà fixé les grandes lignes de son existence.

Juliette, est un épisode de mon existence qui s’est imprimé de manière étonnante, ce souvenir a conservé toute sa fraîcheur, les moindres détails sont encore présents, bruits, odeurs, images, tout y est, à l’instar d’une bobine d’un vieux film, colloqué dans sa boite de métal, que l’on a rangée sur une étagère d’un placard.

Il m’est possible de revoir à volonté ses expressions, son visage, en particulier son sourire, ses yeux qui pétillent d’intelligence, notre connivence était était telle, que les expressions de politesse conventionnelle, les mots superflus étaient inutiles,  je la revois à volonté, je peux même décider d’orienter un rêve, choisir les moments, les épisodes qui me sont si précieux, ils contribuent, ils m’aident à supporter le temps qui s’écoule sans pitié.

                 Est-ce du à la période très particulière, à laquelle il correspond, période, au cours de laquelle ma survie était mise en question.

         Juliette, est la toute première personne dont j’ai fait la connaissance ici, planqué au cœur du Cantal, à La Devèze, hormis les métayers qui m’ont accueilli, c’est à dire les membres de la famille Martory,

       En quelques semaines, nous sommes devenus de très bons copains, des amis, en quelque sorte. Elle est plus âgée de quelques années, environ, trois ou quatre années nous séparent de la parité, combien exactement ? Je ne l’ai jamais su, cette question ne m’a jamais tracassé. De son côté Juliette, ne m’a jamais posé la question pourtant classique : « Quel âge as tu ? », D’emblée, nous avions dépassé ce genre de banalités infantiles. Il arrive parfois, que l’aspect physique, l’âge indiqué sur un bout de papier, soi disant officiel, énumère des repères, qui ne sont pas pris en compte, dans les relations humaines.

   Il faut dire que ces trois ou quatre années de différence, recouvrent des expériences importantes, parfois décisives, à l’âge de l’adolescence, nous ne sommes pas tous réglés à l’heure de la même horloge, pourtant, à quelques détails près, nous sommes l’objet des même sollicitations, plus ou moins impérieuses, de dame nature.

     Aujourd’hui, la compagnie de Juliette, compte beaucoup pour moi, à en juger part nos attitudes, je crois que la réciproque est vraie, il s’agit là d’un sentiment ressenti, pas d’une certitude absolue.

      Mon prénom est Léo, ici, je suis Jean-Pierre, je commence à m’habituer à ce prénom, il ne me déplaît pas, au contraire, de plus, il est plus passe partout, moins risqué.

     Le dimanche, j’accompagne la famille Martory à la messe, pas toute la famille au complet, je me dois d’adopter les usages les plus répandus, les plus conventionnels.

     Je ne suis pas très à l’aise dans ce lieu de culte, mes parents ne nous ont inculqué aucun précepte religieux, s’ils en avaient ressenti quelque velléités, la période actuelle, n’est pas vraiment celle qui convient. Ici, j’ai appris les gestes les plus courants, afin d’avoir un comportement banal, ne pas éveiller les soupçons, d’une population qui, globalement est plutôt bon enfant, en apparences. Jean Martory, le grand père, sa femme et son fils, ne nous accompagnent pas à la messe, ils se contentent de respecter les traditions, pourtant, ils ne sont pas passionnés par la religion, la grand mère, et son fils Pierrot, restent à la ferme. Il n’est pas possible de laisser la ferme, sans une ou deux personnes qui  s’occupent des bêtes et et autres obligations. Le grand père Jean, lui, nous accompagne tout le long du chemin, puis, il nous quitte, quand nous arrivons en vue du parvis de l’église, sans mot dire, il bifurque en direction  du café situé sur la place, « chez Mario », c’est là, ou Mario joue de l’accordéon en fin de semaine, et les jours de fête. 

     Je suis arrivé dans cette région, le Cantal, il y a de ça, un peu plus de cinq mois, c’était pendant l’hiver, l’hiver est très rigoureux dans cette région. Je ne savais rien de la vie à la campagne, les circonstances m’ont plongé tout à coup, dans une espèce de potage, dont j’ignorais tout de la saveur, dont la composition m’était inconnue, ce fut une découverte totale, j’en ai pris plein les mirettes, une véritable leçon de choses, à la campagne, la naïveté n’est pas du même ordre que dans les villes. Ici, les gens se connaissent, ils assument tous ou presque certaines responsabilités, que les citadins n’imaginent même pas, les liens sont forts, ils dépendent les uns des autres.

   J’ai appris une foule de choses nouvelles, la nature, la faune, la flore, les forêts mystérieuses, immenses, les différents arbres, le vent qui les secoue majestueusement, les fleurs, les oiseaux, les animaux sauvages, ceux de la basse-cour, comment on laboure, on ensemence, le froment, le seigle, la luzerne, comment on cuit les grosses miches de pains, que l’on place une après l’autre dans le grand tiroir situé en bout de la table, les hommes adultes « font chabrot » avec ce pain, qu’ils ajoutent à la soupe, en ajoutant un peu de vin, quand l’assiette est presque terminée. Comment on confectionne le fromage du Cantal, ces énormes fourmes rondes , qui semblent ne jamais disparaitre, ne jamais vouloir se terminer, et pourtant, petit à petit, une fourme toute entière, vient remplacer, celle qui a disparu dans nos estomacs.

    Les leçons sont journalières, incessantes, instructives, comment se tailler et fabriquer un aiguillon, apprendre les champignons, ou ils se dissimulent dans la mousse, sous quelles espèces d’arbres.

  Tout le monde communique en patois, ces sonorités nouvelles ont envahit mes tympans, au début, ce n’était que du bruit, petit à petit, c’est devenu des expressions des mots, aujourd’hui, j’arrive à décrypter la plupart de ce qui se dit.

    Les fêtes sont collectives, joyeuses, à l’instar des danses, qui s’exécutent en groupe pour la plupart, la bourrée auvergnate est un véritable test de santé, pour tous ceux qui s’y frottent, les anciens, ceux qui ne dansent plus, observent cette jeunesse, qui dépense son énergie, en effectuant ces danses sportives, avec élégance. Pendant ce temps, eux, les vieux, observent sans mot dire, ils en déduisent le bulletin de santé des filles et garçons, qui s’agitent, transpirent, sur le plateau ou l’on danse, préfigurent parfois, les prochaines alliances.

    Aujourd’hui, nous sommes en mai, le climat est doux, la nature se réveille, les oiseaux s’agitent en tous sens, l’environnement est magnifique. Tout est nouveau pour moi, auparavant,  je n’ai pas eu l’occasion de séjourner aussi longtemps à la campagne.

     Je suis né à Paris, mes parents ont décidé qu’il était plus prudent, de trouver un endroit ou ma sœur cadette et moi, serions moins exposés aux nouvelles lois raciales, je réside à Calvinet, auprès de la famille Martory, ma sœur cadette Lucie, âgée de huit ans, habite dans un petit village, nommé Cassaniouze, situé à trois kilomètres d’ici, la famille Leslavergnes l’a accueillie.

      Mes parents et ma sœur ainée, sont restés à Paris, je suis dans l’impossibilité de communiquer avec eux, cette situation génère beaucoup d’amertume, de tristesse en moi, je ne comprends pas pourquoi nous sommes traités, menacés de cette manière, cela me semble très injuste, inhumain.

     La ferme ou je suis colloqué, stocké là, non sans risque, pour les Martory, et pour moi, et ce, depuis les décrets pris en urgence par le maréchal Pétain, n’étant  pas conforme aux « critères » exigés par Hitler, que Philippe Pétain s’est empressé d’appliquer en urgence. Nous sommes au mois de mai 1941, pas vraiment une bonne période pour les personnes de mon style, le lieu dit sur lequel la ferme est bâtie, se nomme  »La Devèze », un endroit attachant et magnifique.

         Les Martory, m’ont accueilli, leur décision est loin d’être un acte innocent, ils risquent leur vie, cela vous donne une idée de quel bois ils sont faits. Dès que possible, j’irai rejoindre le maquis, je suis âgé de quatorze ans et demie, je suis déterminé, pour moi, il n’existe qu’un seul choix. Un jour prochain, dès qu’on me le  fera savoir, j’irai rejoindre les FTP-MOI, c’est à dire un maquis, composé principalement de communistes, de francs-maçons, de juifs, de tous ceux qui ont décidé de se battre plutôt que de se laisser embarquer par les miliciens, et autres volontaire du « Maréchal nous voilà. »

          J’irai me joindre aux attiré FTP-MOI, comme ça, simplement par naïveté et quelques similitudes. en ce qui concerne les discriminations et autres persécutions, ils nous acceptent à bras ouverts, sans rechigner, avec eux, je ne risque pas de remarques désagréables.

         Jean Martory le grand père, Pierrot Martory son fils, et moi, allons régulièrement nous promener dans la forêt,  ils m’enseignent le maniement et l’entretien d’un fusil de chasse, je me familiarise également avec un Lebel, un fusil de guerre, utilisé au cours de la  guerre, de 1914, j’apprécie beaucoup ces moments là, le maniement des armes ne me déplaît pas, au contraire, je sais que je dois me familiariser avec le maximum d’entre elles.

       Je n’ai pas réellement conscience de ce que c’est que de mourir, cette notion est encore abstraite en mon esprit. pour le moment, aucun adulte ne m’a inculqué les choses basiques et souvent horribles, que l’on acquiert, en fonction de sa destinée, un peu plus tard, je n’ai pas été épargné, je les ai touchées du doigt, bien avant l’heure. 

     Jean Martory, le grand père, est doté de qualités humaines hors du commun, dans la vie de tous les jours ou en dehors, il fait montre d’une volonté, d’un courage extraordinaire, physiquement, il est plus grand que son fils, une bonne dizaine de centimètres les séparent, Pierrot lui, aime converser, Jean, son père, ne dit que le strict nécessaire, pas un mot de plus, ce qui ne signifie pas qu’il ne réfléchisse pas, bien au contraire.

       La Devèze, abrite une maison simple, une construction traditionnelle de cette région, la couverture est constitué de « lauzes », dont l’épaisseur, et le poids sont considérables, les lauzes comportent un trou, qui permet de les clouer afin de les fixer.

      La Devèze est bâtie sur un terrain en pente, la partie basse, qui constitue une espèce de faux sous-sol, épouse la pente du terrain, cette partie fait office de cave, on accède à l’étage par un escalier extérieur en pierre, qui se prolonge par un balcon de bois, qui lui, sert de terrasse.

         Il n’existe qu’une seule pièce principale, en entrant, une grande cheminée traditionnelle se trouve à droite, ainsi que le lit ou dorment les grands parents.

           A gauche, l’espace est divisé en trois parties par des cloisons  de deux mètres cinquante de haut, elles n’épousent pas la forme du toit, il existe donc des espaces entre le toit et le reste de la pièce principale, parfois, il nous est donné, d’entendre les ébats de Pierrot et de son épouse. Je me suis habitué à ces éclats de voix, composés d’un mélange de la voix grave de Pierrot, à laquelle viennent s’ajouter, des chapelets de rires féminins, je me suis rapidement habitué à cette particularité, au début, toute nouvelle pour moi, la norme, c’est quand on y porte plus aucune attention.

         Nous nous levons et nous couchons avec le soleil, quand il arrive d’avoir besoin de lumière, on allume des lampes à pétrole, de plus, la grande table ou l’on prend nos repas du matin et du soir, cette grande table monumentale, est placée assez près de la cheminée, qui possède deux bancs, installés de chaque côtés, en hiver, on peut s’y asseoir, écouter les anciens qui parfois racontent, ils parlent de certains évènements qui ont marqué leur existence, pendant que l’on fait griller des châtaignes.

    Cette cheminée est l’âme de la maison, c’est l’épouse de Pierrot Martory, Jeanne, qui en est la fourmi ouvrière, elle prépare tout, s’occupe de tout, vers dix heures, quand les autres sont aux champs, elle prépare un panier rempli de bonnes choses traditionnelles, crêpes, viande séchée, pain, graisse d’oie, sans oublier une ou deux boissons.

          Les hommes qui travaillent aux champs,dépensent énormément d’énergie, de calories, dans ces petites métairies, on y rencontre très rarement de personnes en surpoids, je n’en ai jamais vu, à l’exception des patrons qui font travailler autrui.

        A gauche de la cheminée, un évier de grande taille, massif, taillée dans de la pierre, est inséré dans le mur, l’eau versée, s’écoule à l’extérieur, à l’arrière de la maison.

          Il n’existe pas d’eau courante, pas plus que de toilettes, nous nous en accommodons très bien, je n’ai jamais rencontré de situation gênante, pas une seule fois, c’est un détail notoire, remarquable.

           Les métayers, ont pour patronyme, Martory, la famille se composent du grand père paternel, de son épouse, de son fils Pierre, que l’on appelle Pierrot, de son épouse, Jeanne, surnommée Jeannette, de leurs deux enfants, deux garçons, Raymond et Jean, plus jeunes que moi, un peu trop jeune pour que je prenne plaisir à partager leurs jeux, ma préférence est nettement en faveur de Juliette.

           Ma relation avec cette famille,est chaleureuse, ils se comportent naturellement de façon très humaine, sans aucun formalisme, je le ressent à chaque instant, petit à petit, je suis devenu un membre de leur famille. De plus, je ne suis pas sans ignorer, qu’ils encourent un risque majeur, contrairement aux adultes, les deux garçons ignorent les raisons qui m’ont amené à vivre au sein de leur famille.

          Juliette est une jeune fille de dix sept ans environ, mince, élancée, sa peau est claire, laiteuse, un véritable Tanagra, des rondeurs bien en place, elle pourrait postuler pour le titre de « Miss Cantal », et l’emporter haut la main; Juliette est grande, un mètre soixante quinze, ce n’est pas très commun dans la région du Cantal, ses cheveux sont noir jais, mâtiné aile de corbeau, selon la lumière, ils dispensent des reflets  qui diffusent une foule de nuances de bleu.

          J’ai fait sa connaissance en gardant les vaches, cette fonction, ne nécessite que quelques explications, ce faisant, je soulage un peu la famille Martory. Nous sommes deux qui nous occupons à garder les vaches, la grand-mère et moi. Le chien de berger prèfère suivre la grand mère, il en a l’habitude, en ce qui me concerne, on me réserve des paturages bien clos, dans ce cas, le chien n’est pas vraiment utile. Je suis incapable de définir l’âge de la grand mère, elle est petite, mince, toujours vêtue de vêtements de couleur gris foncé, ou noir.

           Elle est l’objet d’un goitre, cette anomalie est assez fréquente dans cette région, elle est due à une carence d’iode, celui qui l’affecte, est de petite taille, elle le dissimule à l’aide d’une petite pièce de tissus, elle entend très bien, sa vision est excellente, son caractère est très enjoué, elle aussi, observe beaucoup, parle très peu.

          Les terres, les prés, les habitations, tout appartient au baron de La Motte, il les loue à des métayers, il se trouve que certaines parcelles sont mitoyennes avec celles des Delmas, c’est le patronyme de la famille de Juliette.

           La toute première vision de Juliette, je ne l’oublierai jamais, l’image est gravée en ma mémoire, elle était assise sous un châtaigner, avant de franchir la haie afin d’aller la voir, je l’ai observée quelques instants, bien entendu, elle savait que j’étais là, de plus, la petite chienne qui l’accompagne, n’a pas daigné manifester le moindre avertissement sonore, elle remuait joyeusement la queue, en regardant dans ma direction

           Juliette, calme et posée, m’a observé tandis que je m’approchais, son regard clair, gris-vert, me fixait, nous étions en contact direct,  mes pupilles, connectées aux siennes, un sourire de style « Joconde », très avenant, bienveillant, éclairait son visage, elle savait, la curiosité était bel et bien réciproque, elle m’attendait.

         Elle était vétue d’une simple blouse en pilou bleu et blanc, assez courte, fermée devant par des boutons, avec pas grand chose en dessous, la transparence de la blouse, expose une petite culotte bateau, qui épouse ses formes à ravir.

        Ne vous méprenez pas, Juliette, n’est pas en train d’effectuer un numéro particulier de séduction, à mon intention, elle est comme ça, moi le citadin, je ne suis pas habitué à ces comportements naturels.

       Notre différence d’âge, ces deux ou trois années, recouvrent une multtitude d’expériences, dont j’ignore tout.Juliette connaît probablement certaines choses, qui m’échappent totalement, j’ignore encore la masturbation. Cette vision m’a mis en émoi instantannément, des frissons se sont emparé de mo corps, j’ai eu la sensation d’avoir les cheveux qui se dressaient sur ma tête. En ce qui me concerne, c’était une première. L’un des avantages incontournables de la campagne, on y adapte les vêtement selon la saison, nul ne cherche à parader, comme le font parfois les citadins, qui cherchent à s’épater les uns les autres.

            Les gens de la ville, lorsqu’ils se trouvent à la campagne, deviennent de véritables enfants, comparés aux personnes du cru, surtout à Juliette, dotée d’une intelligence particulièrement affutée, perspicace.

            Juliette est vraiment belle, ses yeux clairs, filtrent, diffusent, une lumière peu commune, le contraste avec ses cheveux noir, est magnifique, séduisant en diable, ses yeux analysent tout, en une fraction de seconde, ils reflètent une intelligence vive, guettant en permanence les informations qui intéressent son propriétaire.

            Son visage est fin, les pommettes très hautes, à la manière des slaves, des mains longues et fines, à l’instar de ses attaches, elle me séduit vraiment beaucoup, il s’agit d’un sentiment instinctif, sans aucune analyse rationnelle de ma part, je suis par trop néophyte pour avoir une opinion très arrêtée. 

              Ses gestes sont emprunts d’une élégance innée, elle s’habille de manière simple et fonctionnelle, pourtant, son allure dénote sans conteste, une certaine noblesse, ses parents également, nos aptitudes, développées ou pas, nous viennent en grande partie de nos parents.

             Juliette, n’éprouve aucun désir de s’éloigner, de quitter la région, d’aller voir ailleurs ce qu’il s’y passe, comme beaucoup de jeunes gens le font.

             Elle aime l’Auvergne, par-dessus tout, son Cantal, elle a décidé de passer son existence, là ou elle est née, pas du tout par chauvinisme, elle s’y sent bien, l’environnement la séduit, les bois et ses grands arbres, elle dit qu’elle ne quittera jamais cette région, elle a d’ores et déjà estimé, calculé les directives qui guideront son existence, elle construira sa vie ici.

              Juliette, n’éprouve pas la curiosité d’aller voir ailleurs, son bonheur, sa joie de vivre, sont ici, à mis chemin, entre Maurs et Aurillac, Calvinet, les terres louées autour du village, appartiennent en majorité au baron de la Motte, son château, est à trois kilomètres de Calvinet, Mr de La Motte, est un homme doux et cultivé, il est très proche de ses quelques métayers, il n’exige rien brutalement, quand un problème surgit, ils le règlent ensemble en douceur, c’est un homme de bien.

            Les gens de la campagne, apprennent certaines choses plus rapidement que les gens de la ville, en particulier, tout ce qui concerne le sexe.

           A vivre dans une ferme, on assiste fréquemment à la visite du vétérinaire, qui vient afin de soigner un animal, ou de castrer les veaux ou les porcelets.

             Lorsqu’il s’agit de reproduction, ils sont aux premières loges, une vache excitée, se met à « cabaletse, c’est à dire  grimper sur le croupion » d’une de ses copines, c’est le signal clair et net, qu’il est temps de l’amener voir le taureau, un spécimen pourvu de gonades volumineuses, le reproducteur réputé des alentours.

           Cette école de la ferme, enseigne de façon plus ou moins directe, une espèce d’éducation sexuelle, qui forme les jeunes filles et les jeunes hommes, ce ne sont pas les occasions qui font défaut.

           J’ai fait sa connaissance en gardant les vaches,  les terres, les prés, sont loués à des métayers, ils appartiennent tous au baron de La Motte, il se trouve que certaines parcelles sont mitoyennes avec celles des Delmas, c’est le patronyme de la famille de Juliette.

             La toute première vision de Juliette, je ne l’oublierai jamais, l’image est gravée en ma mémoire, elle était assise sous un châtaigner, avant de franchir la haie afin d’aller la voir, je l’ai observée quelques instants, bien entendu, elle savait que j’étais là, de plus la petite chienne qui l’accompagne, n’a pas daigné manifester le moindre avertissement sonore.

              Elle m’a regardé m’approcher, son regard clair, gris-vert, me fixait, nous étions en contact direct,  mes pupilles, connectées aux siennes, un sourire de style « Joconde », très avenant, bienveillant, éclairait son visage, elle savait, elle m’attendait.

             Les citadins, quand ils se trouvent à la compagne, sont de véritables enfants, comparés aux personnes du cru, surtout à Juliette, dotée d’une intelligence particulièrement affûtée.

                                    Les campagnards, apprennent certaines choses plus rapidement que les gens de la ville, quand on vit dans une ferme, on assiste fréquemment à la visite du vétérinaire, qui vient afin de soigner un animal, ou de castrer les veaux ou les cochonnets.

             Lorsqu’il s’agit de reproduction, ils sont aux premières loges, une vache excitée, se met à « monter » sur une de ses copines, c’est le signal clair et net, qu’il est temps de l’amener voir le taureau, un spécimen très  gonadé, le reproducteur du coin.

      Juliette, est brillante, elle est vraiment dotée d’une analyse, d’une perception des choses, très au dessus de la moyenne, elle aurait mérité de poursuivre des études, mais voilà, ses parents tirent le diable, par l’extrême bout de sa queue, et ce, depuis qu’ils sont nés, malgré les conseils et encouragements de l’instituteur, qu’ils ont attentivement écouté.

          Les parents de Juliette, sont également très clairvoyants, les chiens font rarement des chats, leur ferme, est une des exploitations parmi les plus petites, voire minuscule, impossible de générer les moyens nécessaires, afin de faire face aux exigences potentielles de Juliette, et sa sœur Mariette, son aînée de cinq ou six ans.

          Parfois, le temps daigne faire son office, dans le sens espéré, Juliette et moi, somme devenus d’excellents copains, ce que l’on nomme aujourd’hui, des amis.

          A chaque fois que nous nous rencontrons, c’est à dire, tous les jours, sauf exception, nous éprouvons tous les deux une satisfaction, que nous ne nous dissimulons pas, la spontanéité réciproque est la règle, sans que nous en ayons aucunement fixé quelque règle que ce soit.

            Lorsque une compatibilité, une espèce d’osmose de ce type, advient à deux adolescents, il s’agit là, de circonstances et d’un évènement mémorable, ils resteront gravés dans nos mémoires, pourtant, dans l’instant, nul de nous deux n’en est conscient, nous avons l’avenir pour nous, quoique le mien est plutôt menacé, mais ça, nous n’en avons jamais, au grand jamais parlé.

           Savait-elle, connaissait-elle, les raisons qui m’ont amené dans cette région, je ne l’ai jamais su, aujourd’hui je ne le saurai jamais. Nous étions bien, nous n’avons jamais abordé de sujet grave, attristant, c’était hors propos, tout à fait inutile, nous qui nous trouvions à l’orée de l’âge adulte, tout en laissant derrière nous, une enfance encore très présente.

            Au cours de nos gardes de bétail, concomitantes, nous échangions des idées, des réflexions, pendant des heures, le temps, paraissait s’écouler anormalement rapidement, les heures, se raccourcissaient comme par magie, aujourd’hui, je le sais, l’ennui, allonge artificiellement le temps.

           La ferme ou habite Juliette et sa famille, les Delmas, est située à environ un kilomètre de La Devèze, en prenant une petite route en direction d’une grosse ferme, un peu plus éloignée, qui appartient à la famille Monternal, une famille très à l’aise matériellement,  il y a là, une jeune fille, fille unique, du même âge que Juliette, elle se prénomme Maria, je l’ai aperçue par hasard, je ne reconnais pas mon chemin, je suis passé sous le porche monumental, qui ferme une immense cour rectangulaire, Maria était là, assise près d’un énorme et magnifique chien de berger allemand, Maria, elle aussi pourrait obtenir facilement la palme, elle est brune aux yeux bleus, les cheveux, plus noir que noir, son comportement est totalement opposé, comparé à Juliette, Maria, est une bombe, elle possède un tempérament de dominatrice, elle veut diriger, donner des ordres, commander en permanence, elle déborde de vitalité, son père, un homme grand, brun, élancé, d’une force peu commune, en le voyant, son autorité naturelle transpire par tous les pores de sa peau, eh bien, même lui, n’a aucune autorité sur Maria, il n’a aucune emprise sur elle, elle est comme ça, indomptable, tout d’un bloc. 

           Une après midi, je m’en souviens aujourd’hui, je me suis trouvé  nez à nez avec son père, que je ne connaissais pas, que je n’ai pas eu le loisir de le rencontrer, d’ailleurs, je n’ai jamais songé aux parents de Juliette.

             Nous nous saluons réciproquement, son physique est très agréable, il est habillé comme les paysans ou métayers de cette région, un pantalon de velours, une veste de coutil, un foulard rouge, noué autour du cou.

            Sans ambages, il me dit, avec cet accent chaleureux de la région :

       »Tu sais tu ne devrais pas venir demander la Juliette aussi souvent, je pense que tu lui fais tort. »

                 Bien entendu, j’ai compris que cette phrase, même dite  avec toute la bonhommie voulue, cette phrase contenait un reproche dont je ne comprenais pas du tout le motif, qui pouvait le justifier,  en fait, au lieu de craindre quelque chose d’inconnu, j’ai décidé de ne pas en tenir compte, ce que je fis inconsciemment, comme une chose naturelle, je n’étais pas concerné par ce mystérieux reproche.

               Parfois, le temps daigne faire son office, dans le sens espéré, Juliette et moi, somme devenu d’excellent copains, presque des amis.

              Encore aujourd’hui, j’ignore si Juliette savait que son père m’avait adressé un « avertissement » plutôt gratuit, mon expérience, mon âge, ne correspondaient pas à ce qu’il craignait à ce moment précis.

               Toutefois, son attitude, en ce qui concerne nos comportements respectifs,  n’a pas varié d’un iota, elle est restée très agréable, une espèce de connivence de courant particulier passe entre nous, cette état des lieux, nous le connaissons tous les deux parfaitement, sans éprouver la nécessité de le spécifier.

             Quelques jours plus tard, je suis occupé à rechercher un serpent que j’ai vu se faufiler entre les interstices de la grande, construite en pierres sèches, je suis resté impressionné par la longueur et la taille de ce reptile, il s’est glissé tranquillement, puis a disparu entre les pierres.

             J’entends des pas, se tenant à quelques  mètres de moi, j’aperçois la soeur aînée de Juliette, la fringante Mariette, j’ai fais sa connaissance le dimanche précédant, le baron de La Motte, qui est un homme très social, autorise l’accès d’un bassin situé devant le château, nous pouvons nous allonger dans l’herbe, et nager, les jeunes gens des environs, ne manquent  pas ce rendez vous, pour un empire, c’est un des lieux privilégiés afin de faire plus ample connaissance.

           Mariette, ce dimanche là, m’adresse la parole pour la toute première fois, j’ignorais qui elle était, elle prend la précaution de me le dire instantanément, je la vois entourée par deux ou trois jeunes gens, qui s’empressent autour d’elle, comme le font les garçons de son âge, cette jeune femme est, à l’instar de sa sœur, pleine d’humour et de réparties, elle ne s’est pas gêné afin de me le faire savoir.

             Mariette, est plus petite que Juliette, plus charpentée, sa vivacité et son humour, ressemblent à s’y méprendre à ceux de sa sœur cadette.

             Mariette, m’entraîne un peu à l’écart, je suis un peu surpris, peu après, à entendre la série de questions qu’elle m’adresse, je comprends qu’il s’agit là, d’une vérification en règle, que l’on a confié à l’aînée.

              Je n’éprouve aucune envie de faire obstruction, de jouer au chat et à la souris avec Mariette, je réponds comme je le ferai avec une autre personne, qui ne soit pas apparentée avec Juliette. Je ne comprends pas ce que l’on recherche, je suis par trop naïf pour ça.

            Aujourd’hui, à cet instant, Mariette est là, plantée devant moi, depuis que je vis ici, je ne l’ai jamais aperçue, jamais vue dans les parages de La Devèze, de plus, nous sommes en juin, le soleil fait savoir qu’il existe, qu’il est nécessaire d’en tenir compte, les travailleurs des champs, s’accordent une sieste bien méritée.

             Je raconte à Mariette ma rencontre fortuite avec le serpent brun et jaune, long comme ça, que je viens de voir disparaître dans le mur.

            Mariette, m’écoute attentivement, elle veut découvrir si je suis vraiment un naïf, ou si je dissimule des capacités, des performances physiques, qui peuvent confirmer les doutes, les craintes de ses parents à mon sujet.

             Nous papotons quelques minutes, je constate que le ton qu’elle emploie, se fait de plus en plus amical, il s’agit peut être que d’une impression personnelle, ça m’est égal, elle peut penser ce qu’elle veut, elle ne m’obligera pas à jouer une comédie, que je considère un peu inquisitrice et dégradante.

            Je ne me pose pas même la question d’imaginer ce qu’elle va pourra dire ou pas,  à ses parents, j’espère seulement que ces investigations, ne vont pas amener des contraintes, des interdictions désagréables, à propos de Juliette et moi, ne plus la voir, ne plus lui parler, serait à notre égard,  une décision démesurée et triste.

 

 

 

 

 

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