Poliakov par Poliakov,

Poliakov

Mon nom est « Personne » ou « Néant », comme mon maître Ozu Yasujiro,

Classé dans : poliakov — 2 mai, 2012 @ 5:30

                                       

            Dans mon job, je suis connu exclusivement par ceux qui me côtoient  journellemment,  dans mon équipe, nous avons tous acquis, sans exception, une expérience internationale, c’est notre « occupation » qui l’exige, impossible de se défiler.

 Mon surblaze, c’est Nobody, en français, ça devient:  »Personne », je vous propose une promenade dans les pages de mes souvenirs, aujourd’hui, il n’y a plus de pétard, vous pouvez lire tranquilos, bande de naves, tous ces faits sont prescrits, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles, ou une seule comme l’ami van Gogh.

 On va faire les promenades dans la langue de Molière, rectifié Voltaire, deux chefs de chez chef, avec des gonades mahousses, comme les taureaux de combat, réputés pour leurs slips Kangourou, pratiques et à la fois indestructibles, leur choix se tourne obligatoirement vers le modèle 1962, dit: pousse toi de là que je m’y mette, super renforcé nylon, les autres modèles ne résistent pas aux sollicitations répétées et variées de notre belle occupation « légèrement » classée underground.

 Je suis un agent spécial recruté pour des missions hyper secrètes à vocation non divulgable aux gaziers, qui lisent les journaux, même pas, ils ne lisent plus, ils regardent la télé, vautrés dans un fauteuil, un pack de bières à portée de main, sans avoir la volonté d’appliquer le sage conseil : Bougez, éliminez, ils deviennent des légumes avant l’âge.

  Leur fauteuil est devenu une véritable résidence secondaire, ils s’y traînent, style pondeuse chez les abeilles, les yeux rivés sur la boite à bêtise, la plupart d’entre eux, ne savent plus lire depuis longtemps, d’ailleurs, ils s’en tapent, dame nature a bien fait les choses, nul ne souffre de ce qu’il ignore.

 L’ANPE, connaît mon nom, l’agence de mon quartier tremble quand celui-ci vient sur le tapis, tout le personnel a failli devenir barge, en essayant de me caser auprès d’un employeur quelconque, la mauvaise volonté évidente, dont j’ai fait la démonstration en permanence, attitude, qui me poussait à ne pas accepter les boulots de merde qui m’étaient proposés, genres d’occupations répétitives et stupides, qui te font regretter le temps qui passe, morne, plat comme un désert, sans excitation, sans adrénaline, une vie sans intérêt, qui ne mérite même pas le nom, qu’on veut bien lui conférer.

Il vaut mieux vivre trente ans comme un lion, que quatre vingt dix piges comme un con, ceux qui admettent ce principe de base, ne regrettent rien, ou pas grand chose, nous allons tous vers la fin d’un parcours, qui peut être chiant ou passionnant, c’est selon.

  Le personnel de cette agence, au bord du désespoir, de la crise de nerf générale dans leurs bureaux, tous ces ronds de cuir, en avait assez de mater ma tronche dans leurs locaux.

  Afin d’éviter une vague de suicides collectifs, qui feraient tache sur leur lieu de travail, le directeur, a fait parvenir en douce mon dossier complet, au personnage éminent qui est à la tête de services très secrets, place Beauvau, endroit ou se trouve l’outil privilégié des chefs d’états et de leurs sous-fifres, oui, oui ! C’est vrai ! Si vous ne le croyez pas, changer de site ! Ici, en ces lieux, c’est moi qui mène la danse ! Je roule pour méziguos, je n’ingurgite pas goulûment du porridge ou de la Blédine dès potron minet, en faisant une grosse bise sonore à mon épouse, qui reste bien au chaud dans le lit conjugal, pendant que son mari s’en va au charbon en sifflotant le « pont de la rivière K-way », cette existence là, non merci!

 Ne me demandez pas de vous décrire la tronche du directeur, malgré une journée entièrement consacrée à des face à face, un défilé de gusses plus ou moins sympathiques, aucun d’entre eux n’a daigné décliner son blaze, ils cultivent tous le virus de l’ultra secret, du dissimulé d’office, ils tournent leur langue dans les baveuses, ils pèsent leurs mots avec une balance de laboratoire, ils ne les crachent qu’une fois triés, si tu serres une louche, tu n’es pas certain de récupérer tout tes doigts, parfois, au retour, ya pas le compte, ahhhh, les chacals !

  Le directeur/ministre, je connais son blaze, interdiction formelle de dire un seul mot à ce sujet, pas même d’esquisser un soupir sous le pont du même nom, vous savez bien, celui de la prison des plombs à Venise, ahhh Venise, mais ça c’est une autre histoire. 

 Si tu bavardes tu te retrouves noyé jusqu’à l’os dans une mare de la forêt de Rambouillet, ou ailleurs, ce n’est pas encore mon heure, comme dit monsieur Nespresso, je tiens à mes osselets, je me tiens à carreau.

  Le grand manitou m’a conféré carte blanche de chez blanche, de chez Omo, j’ai le loisir de choisir mes équipiers, le budget très confortable qui m’est attribué, ne figure dans aucun registre de comptabilité, nos blazes n’apparaissent nulle part, en cas de malchance, aucun d’entre nous ne sera inhumé au Père Lachaise, c’est clair, on se retrouvera chez les têtes en os, en vrac, et incognito.

 Depuis deux jours je pense à constituer mon équipe, pour ce faire, j’ai contacté mon pote  Jack Lewis, un type, qui pourrait être mon frère jumeau, il vit aux states, un mec très capable, nous avons baroudé ensembles à plusieurs reprises, nous nous connaissons comme la doublure de nos caleçons réciproques, ce mec est fiable, tu peux compter sur lui en toutes circonstances, jamais il ne songe à s’enfuir pour aller se cacher dans les jupes de grand maman, de plus, il est bourré de talents divers, il est exceptionnel en presque tout, explosifs, armes diverses, poisons genre Borgia, close combat, très difficile à coller au sol, même à la bataille ou au poker menteur.

 Un peu plus loin, je vous présenterai par le menu mes compagnons, une équipe, constituée avec soin, des gus triés sur le volet, choisis pour ce boulot, selon leurs aptitudes et leurs spécialités diverses, nous avons tous un point en commun, nous ne descendons pas du singe, nous descendons plutôt de l’homme.

 Nous sommes douze en tout, mézigue, Jack, tout d’abord les français : René dit Nénesse, Henri dit Riton, deux mecs de la Butte aux cailles, Pierre, dit Pierrot le violoneux, puis deux mexicains :  Pedro, dit le Matador, Juan-Luis, dit la boutonnière, deux sont du pays des spaghettis : Luciano, dit poire d’angoisse, Claudio, dit frappe en sourdine, sans oublier notre gente féminine, deux vietnamiennes : Deux sœurs, et jumelles qui plus est, Anh Thu et Bao Tho,  frêles en apparence, plus dangereuses qu’un cobra royal privé de souris pendant six mois, faux culs, vraies jumelles, ces deux nanas sont bourrées de talents divers, leurs prestations se terminent régulièrement très mal pour leurs interlocuteurs.

 Les gaziers ont été un peu surpris de m’entendre leur dire que nous récitions une prière avant de quitter la base, à la manière de Madonna avant son spectacle.

 Comme vous êtes dotés d’une bonne tronche, je vais vous en écrire le texte, vous n’aurez pas à l’apprendre, la probabilité que nous nous retrouvions dans le même bateau est infime, voire inexistante, un peu comme ramasser le gros lot au Loto, quand on ne joue pas :

                                                     ***********

               Notre Père qui n’êtes pas aux cieux, (version baroudeur.)

                              

        Notre père, qui êtes peut être planqué la haut dans les cumulus et les nimbus,

        Si ça serait un effet de votre magnanimité, si ce n’est pas trop vous demander,

        Voulez vous faire en sorte que nous conservions l’usage normal de notre trachée,

        Empêcher le destin de nous faire le sourire kabyle, d’une oreille à l’autre,

        S’il vous plaît, protégez nos petites roubignoles, auxquelles nous tenons,

        Si nous devons y laisser notre peau, ne soyez pas sadique,

        Ne nous faites pas traîner dans un cul de basse fosse, ou un égout nauséabond,

        Ne nous oubliez pas dans une rizière, garnie de bambous taillés en pointe,

        Débrouillez-vous au mieux, afin que nous puissions revoir la Normandie,

        Reluquer à nouveau nos femmes, nos enfants, en incluant les illégitimes,

        Ne nous abandonnez pas dans un coinstaud loquedu, naze, désertique,

        Ou les corbeaux passent avec une musette, la larme aux chasses,

        Que ta volonté soit faite, amène ta paye avec la notre,

        ça fera une bonne quinzaine, nous pourrons partir ensemble,

        Pour le Walhalla, ou claquer les brouzoufs sur les tapis verts de Las Vegas.

 

                                                   ***********

 Après avoir consciencieusement écouté la prière, ils m’ont retapissé, avec des yeux dans lesquels se lisait un doute qui grandissait comme un cour de bourse, un jour de folie, comme si cette demande émanait d’un mec tout juste bon, pour le genre de camisole que l’on vous fourni chez Henri Rousselle, vous savez, la bas, rue Cabanis, à l’instant même ou vous signez le bail à durée indéterminée.

  J’attends au bar de l’aérodrome privé de Toussus, le coucou, une gamelle digne de Mermoz, biplace, monomoteur, doit me conduire vers un autre aéroport plus important, désolé, impossible de vous dire lequel, on vient de m’y emmener les yeux bandés, il s’agit d’un endroit moderne, pourvu d’un véritable tarmac, les aéronefs sont tous militaires ou déguisés comac, ils ont une allure plus engageante que celui que je viens de quitter dans lequel j’avais les genoux qui se cognaient contre mon menton, ni vu ni connu je t’embrouille ! Ils semble que ces aéronefs soient pourvus de réacteurs dont l’antériorité ne remonte pas forcément à la guerre des Boers.

 J’ai pris connaissance de ma mission secrète, à vous, les zyeuteurs, posés sur vos petites miches de sédentaires, vous, figés devant l’écran de votre pc, je peux vous faire la confidence, notre destination est l’Afghanistan, on va se balader du côté de Kaboul, Kandahar, Machhad, Herat et surtout Peshawar, Peshawar, est notre base « refuge », une espèce de point de chute, c’est l’endroit choisi, afin de pouvoir respirer un peu plus à l’aise, sans que le plomb chaud ou pire, se mette à virevolter trop près de nos caboches, compte tenu de sa proximité avec l’Afghanistan, nous pouvons aller et venir, pas tout à fait à notre gré, mais presque.

  Cette ville ne m’est pas étrangère, j’ai eu l’occasion d’user plusieurs paires de rangers sur les trottoirs pourris de cette charmante cité, cité ou après le couvre feu, on a intérêt à veiller à ne pas se faire émasculer, ou se retrouver avec le « sourire kabyle », une gâterie, qui va d’une oreille à l’autre, un sourire définitif, dans toute l’acception du terme.

 Bien entendu, nous avons tous revêtu des costumes locaux, parfois, c’est selon, nous devons nous colorer les mains et le visage, Anh Thu et Bao Tho, n’ont pas recours au maquillage, elle portent un voile si cela s’avère nécessaire.

 Je vais aller me manger du Pachtoune du côté des monts Suleyman, la bas, les Talibans sont toujours un peu énervés, un mot de trop, et hop! Tu te retrouves avec tes glaouis façonnées pendentif décoratif autour de ton cou, achtung minen !

 Nous sommes arrivés ce matin très tôt à l’aéroport de Kaboul, les regards qui se posent sur nous, ne sont pas franchement amicaux, pas de problème, la soupe à la grimace, est devenue une habitude, elle est partie inhérente de notre inconscient collectif.

 Nous sommes une équipe de douze gaziers, hommes ou femmes, chacun d’entre eux maîtrise une spécialité bien précise.

 Ces gus là, je ne les connais pas, jamais vus, c’est Lewis qui à choisi  soigneusement chacun des membres de cette équipe, Lewis je le connais bien, quand il choisi un gus, c’est qu’il convient pour le boulot que j’ai à faire, Lewis est une vraie mine d’or en ce qui concerne le choix des participants, hommes ou femmes, il est le roi du « casting » tous les rôles sont distribués avec la précision d’un chronomètre poinçonné à Genève.

 A l’exception de Lewis et moi, les autres ne connaissent pas les détails de la mission, cette mesure de sécurité est indispensable, dans cette région, on découpe facilement tout ce qui n’est pas du cru en tranches, menu,menu, je tiens à garder ma peau sur les endosses, et ce, le plus longtemps possible, par ici le terrain n’est pas stable, tu marches tranquille, et hop! Tu te retrouve éparpillé chez Dieu le père ou le fils, ou suis-je ? Tu es chez les têtes en os eh banane ! Un endroit qui n’a pas d’adresse précise, personne n’en est revenu pour confirmer ou cet endroit se trouve, on imagine, on suppose, rien de précis, on peut se faire des idées fausses.

 Vous, blottis bien au chaud dans vos édredons et autres coussins, vous croyez vivre, en fait, votre vie est ennuyeuse et vaine, vous serez tout ridés avant d’avoir pu vous faire rigoler les cuisses.

 Même si je me ramasse une bastos, mon existence aura été plus rigolote que la votre, vous êtes morts depuis longtemps, le problème, c’est que vous ne le savez pas, vous prenez votre panard en envoyant vos feuilles d’impôts à ceux qui vous font suer le burnous, un genre d’esclaves influencés par une génétique défaillante..

 Nous arrivons tout près de la baraque que Lewis a réussi à dégoter, une espèce de truc en bois, sur pilotis, nous avons intérêt à nous en souvenir le matin au réveil, sinon, c’est la marche gigantesque, le saut de l’ange mahousse, le nez planté dans cette terre ingrate, ou se mêlent la glaise et les cailloux.

  Cette maison est pourvue du style local, c’est à dire un confort est inexistant, nous allons camper, mais en moins bien, je n’ai pas envie de vous décrire cet endroit, vous pourriez mourir de rire, vous faire éclater la rate ou un organe encore plus utile, ce lieu est au dessous de toute description possible, et pis c’est tout!

  La maison se trouve en plein centre de Peshawar, nous devons planquer dans cette turne trois ou quatre jours, demain, j’ai rendez vous avec un Pachtoune, un prénommé Alasin, il est répertorié comme étant cool, il confectionne des burqas sur mesures, sa clientèle est nombreuse et très classe, un job en or, les burqas ça se fourgue comme des petits pains, un vêtement indémodable, souvent obligatoire, les Fous de Dieu, ont des manières très spéciales pour convaincre les nanas de se plier à cette mode.

 Les nanas des mecs les plus riches, ont droit à une collection de burqa brodées noir sur noir, c’est chic, et ça ne se remarque pas, un peu à la manière d’une signature discrète, presque invisible.               

  Les plus luxueuses, sont coupées dans de la flanelle anglaise, importée directement de chez les Roast-beef, Savile Row de London, s’il vous plaît, si ça ne vous plaît pas c’est du kif au même, dans le coinstaud, on a intérêt à ne pas attirer l’attention des susdits fous d’Allah, ils ont le réflexe gâchette meurtrière au possible, ils manipulent les détonateurs comme des stylos à bille, ils rêvent de C4, ou pire, nous espérons tous, qu’ils n’auront jamais à leur disposition de pétard plus gros, genre, je te désintègre, je te pulvérise, en un mot, je t’atomise en particules très élémentaires, de cette façon tu es prêt pour rejoindre les poussières universelles, attention aux trous noirs, une aspiration démentielle, brrrrrrr !

 Peshawar a bien changé, j’y ai séjourné bien avant le transfert forcé qui s’est opéré dans la douleur, je veux parler des musulmans qui ont du quitter l’Inde, chassés comme des malpropres, ceux qui sont arrivés vivants, sans avoir perdu quelques membres de leur famille, ceux là, peuvent considérer que le destin les a pas trop arnaqués.

 Impossible de se mettre dans la caboche d’un musulman, ce sont des personnes très fatalistes, ils encaissent les coups du sort de manière très différente comparés aux occidentaux, pourtant les mamans, celles qui perdent leurs enfants au cours de « règlements de comptes », arbitraires, odieux, elles, ces mères, encaissent le chagrin en pleine poire, les mères, sont toujours des mères.

   Alasin doit me briffer à propos d’un autre trou à rats un peu plus discret que nous allons occuper après celui la, nous y seront un peu plus en sécurité, façon de parler, ici, ça pète dans les endroits et aux moments les plus inattendus, les caisses de tous les modèles volent en l’air comme des oiseaux effarouchés, nous avons affaire à des gaziers qui ne tiennent pas plus que ça à l’existence, ils manipulent les explosifs comme des chefs ! Ce sont des rois de la nitro, du C4, ils bricolent, ils inventent, ils appliquent des astuces transmises gentiment par le fameux téléphone arabe. Le principal danger, c’est qu’ils sont persuadés qu’un paradis les attend ailleurs, ils l’espèrent, la bas, de l’autre côté de notre enfer journalier.

    De surcroît, nos tronches ne font pas vraiment couleur locale, on peut nous repérer comme une mouche dans un verre de lait, nous n’avons pas trop le temps de mettre nos complexions à niveau, les bains de soleil, c’est pour plus tard.

               Riton et ma pomme, sommes allés honorer le rencart avec Alasin, un grand type grand, mince, sympathique, habillé couleur locale comme il se doit, nous aussi, nous avons fait un effort vestimentaire, de cette manière, pour nous retapisser c’est un peu plus long, cela peut nous concéder le temps qu’il faut pour saisir les Uzis planqué sous nos djellabas. Anh Thu, reste au volant, elle nous attendra sagement. Alasin est un homme de grande taille, mince, la quarantaine, il n’a pas vraiment l’attitude d’un type 100% tranquille, il y a de quoi, nous sommes dans un endroit isolé, difficile d’appeler au secours, seules les chèvres, et quelques charognards affamés, pourraient nous venir en aide.

              Alasin, me tend un papier sur lequel il a inscrit l’endroit de notre nouvelle résidence comme convenu, nous avons intérêt à faire fissa, le coin est très malsain, nous n’avons pas échangé un seul mot, les circonstances ne prévoient pas le temps de latence accordé pour une discussion, ici, nos miches sont vraiment en danger.

               A la seconde ou je saisis le papier, un coup de feu claque, Alasin s’écroule, il est touché à la tête, le sniper ne prend pas de risque, il envoie du projectile explosif de gros calibre, Riton et moi, sommes bariolés, le sang d’Alasin a décoré nos vêtements, pas beau à voir, inutile de vérifier s’il n’est que blessé, il est plus mort que mort, Alasin n’aura plus jamais mal aux quenottes, le projectile du sniper a emporté la moitié de son crane.

             Tout en courant, je fourre le papier dans ma poche, nous allons retrouver Anh Thu qui nous attend au volant du quatre-quatre nippon, une caisse passe partout, qui nous fait l’honneur de nous propulser dans des artères, qui n’ont jamais connu la moindre trace de goudron, trouées comme un gruyère suisse.

             Anh Thu, à gagné de haute lutte le surnom de Fangio, et ce, dès qu’elle a eu un volant dans les mimines, elle se faufile dans des rues qui n’en sont pas vraiment, il faut avoir un œil infaillible, pour choisir une trajectoire dans ce fatras, ce dédale,  de chemin poussiéreux, le Toyota fait des merveilles, hier, nous avons installé des vitres blindées, ça nous protège un tant soi peu du plomb chaud que les gens d’ici ont la propension de nous faire parvenir sans préavis.           

    Anh Thu, signifie héroïne, dans le patois qui a cours chez elle, la bas au Viet Nam, ses parents, ils ont bien choisi son prénom, elle est toute menue, elle semble perdue dans son siège, ses deux nattes sont ballotées d’un côté à l’autre, pourtant, elle ne commet pas la moindre erreur d’estimation de trajectoire, ici, pas le choix, ou tu passes avec un pilote doué, ou tu te retrouves ad patres.            

           La camarde, ne nous effraye pas les uns et les autres, reste seulement les regrets de ne plus avoir connaissance de ce que vous tous allez devenir, l’idée de ne plus voir vos tronches de cake, est attristante.           

 Anh Thu au volant de cette relique de chez Nippons and Co, ne se sent plus, elle doit s’imaginer au volant d’une formule 1, nous empruntons des artères de tous calibres, aucune d’entre elles ne possède la moindre plaque en arabe ou anglais, rien de chez rien, nous fonctionnons à la boussole, manière Vasco da Gamma, lui, il cherchait quelque chose, nous trois, nous cherchons la sortie de ce merdier. 

           Anh Thu s’affale la tête la première su le volant, j’attrape le frein à main, je le serre autant que faire se peut, Anh Thu a levé le pied de l’accélérateur, la caisse s’arrête, je la dirige vers le côté droit du chemin, nous sommes en pleine ville et en plein merdier. Je mate  vite fait autour de nous, rien, pour le moment, pas de danger immédiat, personne aux fenêtres, il faut que l’on se tire d’ici et en vitesse. Anh Thu est sans connaissance, je la passe en revue, elle a pris une bastos dans le gras du biceps gauche, ça saigne à tout va, je chope un foulard, je lui bricole un garrot, doucement, avec l’aide de Riton, nous l’installons le plus commodément possible sur le siège arrière, la vitre de gauche n’existe plus, envolée ! Aaaah les malfaisants ! Ils s’équipent avec des produits de première bourre, souvent des trucs que nous n’avons jamais vus, le top de chez top. Le projectile qui a atteint Anh Thu, est du genre explosif, enfin, à quelque chose malheur est bon, c’est la vitre blindée qui à fait office de fusible, la vitre a eu un effet protecteur, elle est pulvérisée, le bras d’Anh Thu n’est pas trop réduit en bouillie.

   Riton prend le manche, nous repartons dare dare, sans consulter le service des renseignements pour baroudeurs.

  Nous arrivons sans autre incident à la turne, nous transportons Anh Thu à l’étage, les gars sont contrariés de constater que Anh Thu a morflé, sa sœur reste auprès d’elle, Lewis et ma pomme allons ramener vite fait les trousses qui sont encore dans nos cantines au ré de chaussée, Lewis et moi, avons déjà rafistolé quelques gusses, bon, rien à voir avec le docteur Barnard, mais on en a sauvé plus d’un. Nous ne faisons pas de longs discours, je tiens beaucoup à ces deux nanas, nous avons d’ores et déjà un paquet de souvenirs en commun, elles m’ont sorti de situations pas possibles, ces deux jumelles sont une référence en ce qui concerne le courage, du Blanc-Bleu, classe G. Je rassure gentiment sa frangine, Bao Tho, cette attention n’est pas vraiment nécessaire, tous les équipiers présents, sont plus solide que le Pont Neuf, questions nerfs, ils en remontreraient à un fakir Birman ayant quarante ans de métier. Anh Thu est rafistolée, elle se porte presque comme un charme, il faut dire que Lewis et moi, nous formons une équipe qui pourrait faire du tort au Pr Benzé, une très grande pointure de l’hôpital Broussais, surtout ne lui dites rien, il pourrait s’inquiéter pour l’avenir de sa clientèle. 

 Ne vous pointez pas non plus à l’adresse de cet hôpital, il a été transformé en souvenir depuis plusieurs années, si vous souhaitez rencontrer ceux qui sont encore attelés au taf, il vous faudra allez visiter le nouveau fleuron de l’A.P. française, le centre hospitalier Georges Pompidou, il crèche dans le coinstaud du quai de Javel, à l’emplacement des anciennes usines du père Citroën, un chef, papa André, un vrai!

 Je remercie mon ange gardien, quoi ? Vous n’y croyez pas ? Normal, vous n’en avez peut pas un efficace comme le mien qui veille sur moi depuis belle lurette, il m’a sorti de tous les traquenards, tous les coups tordus de mon existence, quand le fil est coupé, en douce, il en rajoute un peu, merci mon ange, t’es un vrai pote ! 

 Ce matin, mes pensées vont vers Anh Thu, elle est là, allongée, elle se remet, elle se repose, je ressens une grande satisfaction à l’idée qu’elle ait pu échapper au destin qui vient frapper à notre porte de temps à autres, plus souvent qu’au cours d’une vie, disons plus pépère, mais voilà, la routine, l’ennui, la banalité, nous n’en voulons pas, Anh Thu et sa sœur, sont nos semblables, nous nous reconnaissons, les individus qui prennent certains risques, sont dotés d’une lueur particulière, indéfinissable, qui éclaire leur regard.

 Hier, j’ai retapissé le bout de papelard qu’Alasin a eu le temps de me remettre, je connais la nouvelle adresse, en regardant la carte, rien ne confirme que nous serons plus en sureté dans cette maison.

 Je décide quitter le lieu ou nous sommes, demain dès l’aube, nous plierons les gaules vite fait bien fait, je dois laisser un peu de répit à Anh Thu, les circonstances ne m’en autorisent pas davantage, impossible de rester plus longtemps dans cet endroit, qui est devenu très malsain pour notre santé, et notre avenir.

 Aujourd’hui, nous avons passé la matinée à prendre les mesures de notre nouvelle crèche, c’est vaste, assez délabré, pas encore assez pour que nous prenions le toit sur la tronche, cette demeure, dont la date de construction est indéfinissable, possède un ré de chaussée, et deux étages, le confort est rudimentaire, mais ça, ce n’est qu’un détail, cette maison, est située dans un cul de sac, elle vient fermer celui-ci en son extrémité, du côté cour, il ne peut rien se passer de surprenant, à moins de nous attaquer à l’aide de matériel plus que dissuasif, genre grosse Berta.

  Riton me fait un signe, ah oui, il faut que je vous dise, entre nous, nous avons rarement de longues conversations philosophiques, quand nous sommes en opération à l’extérieur, nous devons communiquer par signes, un peu à la manière des sourds-muets, c’est une habitude essentielle, nous l’utilisons ici, même à l’intérieur, comme ça, sans réfléchir; Donc, disais-je, Riton, me fait signe de le suivre, il se dirige vers le sous-sol de la cahute, je lui emboite le pas.

Arrivés dans cette espèce de caverne d’Ali Baba, un spectacle inattendu s’offre à mes yeux, au milieu de cet endroit, trône une grande table massive, sur laquelle sont fixés des bracelets métalliques, cette table est couverte de sang séché, pas très ragoutant.

 Riton dirige la lampe vers les murs, tout autour de cet endroit des chaines, combinées avec des bracelets métalliques pendent au mur, à hauteur d’homme, les interrogatoires pratiqués dans cette turne, ne devaient pas être vraiment en  conformité avec les conventions de Genève.

Un peu partout, trainent des ustensiles, des objets divers, dont je ne tiens pas du tout à vous en faire la description, ils sont plutôt du genre moyennageux, des trucs à vous faire pousser la chansonnette en si bémol, et même dans toutes les autres tonalités!

Cet endroit fait songer au sieur Henri Lafont, une espèce de boucher rue Lauriston, son sous sol à lui, était sponsorisé par la gestapo française. 

De plus monsieur, faisait dans la photographie d’art et décès, j’ai eu l’occasion de voir quelques unes de ses oeuvres, elles sont vraiment insoutenables, quelque soit votre parcours, et la solidité héréditaire de vos tripes.

La vision de ce sous-sol style Barbe Bleue, nous ramnène Riton et moi, aux dures réalités de l’existence, particulièrement dans notre job, dans le quel parfois, nous avons à peine le temps de faire la connaissance d’un gazier sympathique, le temps de lui tendre la main, le voilà déjà définitivement ailleurs, comme pour notre contact Alazin, paix à son âme, inchallah, maktoub, et toutes ces sortes de choses..

Nous concluons, que dans ce sous-bassement, sombre, inamical et malodotrant, on a quelque peu chauffé les ripatons et même plus, à des gaziers qui ont eu la malchance de se faire prendre aux pattes, par des malfaisants brutaux, qui visiblement, en sont restés à des pratiques contestées par les conventions de Génève. Les européens en ont bel et bien fait fi, lors du conflit WWII, le moustachu, s’est assis royalement dessus.

 Je décide d’avoir un entretien privé, les yeux dans les yeux avec Bao Tho, je lui demande si elle accepté de se propager en direction d’un autre androit dont je possède l’adresse, Alazin, nous en a indiqué trois sur le bout de papier qu’il a tout juste eu le temps de me donner.

Cet endroit ne m’inspire pas, il n’offre qu’un seul avantage, celui d’être l’ultime construction en bout d’un cul de sac, accolé à la rivière, mais voilà, nos béligérants, ces malfaisants notoires, sont très sportifs, ils ne se laisseront pas arrêter par ce détail, ces obsédés du « sourire kabyle », en profiteraient pour en prime,venir nous tailler les gonades en pointe, alors je dis, non merci.

Bao Tho, avec la détermination qui la caractérise, m’adresse un petit hochement de la tête, elle accèpte, je crois vraiment, qu’une fois vêtue en respectant le style régional, c’est elle, qui sera le moins repérable.

A la dernière minute, je demande à Riton de faire partie de cette ballade, Riton est une « plus value » non négligeable, une assurance, il confère un gros plus à cette ballade, il est le super bonus en ce qui concerne, leur retour en un seul morceau.

 

  A suivre…

 

 

 

 

 

 

 

Chapitres II et III

Classé dans : poliakov — 28 avril, 2012 @ 9:07

Chapitres II et III dans poliakov 017-300x225       Chapitre II :       Halina.   

 

Je quitte l’emplacement ou se trouvait la cabane qui est transformée en souvenir encore fumant, les deux visiteurs inopportuns, ont été pulvérisés au moment de l’explosion magistrale.

 Je dirige le Kübel en calant l’aiguile de la boussole sur le 90, c’est-à-dire plein Est, droit sur les canonnades soviétiques, il me faut rencontrer ces soldats à tout prix, c’est la condition majeure concernant ma survie. La lumière se fait plus vive, elle annonce l’orée de la forêt. Au-delà, une plaine s’étend à perte de vue, morne sans relief, excepté quelques bosquets en contrebas, j’aperçois une ferme constituée de trois bâtiments entourés par quelques arbres, une fumée claire s’échappe de la cheminée. Un chemin serpente en direction de cet endroit, il est bordé par des rangées de bois coupé, empilé sur plusieurs mètres de hauteur.   

 S’aventurer en terrain découvert est un risque inutile, les habitants de cette ferme ne peuvent rien pour moi. Je décide de faire demi-tour. Soudain le claquement de rafales d’armes automatiques, déchire le silence, le bruit provient des habitations.  

Je m’approche le plus près possible de la ferme, arrête le Kübel sous un bosquet, prends un pistolet mitrailleur, quelques chargeurs, des grenades, puis me dirige en direction de la ferme. Les deux maisonnettes qui la composent sont implantées en L, séparées par un couloir étroit, j’emprunte ce passage. Le couloir débouche sur une cour intérieure. Un corps calciné est plongé tête en avant dans un tonneau, seules des jambes noires carbonisées en dépassent, une femme morte gît sur le sol, entourée d’une flaque de sang déjà noirci.   

A l’opposé, près de l’entrée principale, deux chevaux ont été abattus, ils gisent attelés à une remorque, un gros chien blanc est étendu sans vie. Un Kübel stationne près du porche d’entrée, personne à bord. Les hurlements, des cris de douleur et de désespoir, continuent de plus belle, ils proviennent de la maison principale. Je m’avance jusqu’à l’unique fenêtre, une voix de femme pousse des hurlements. Les cris sont mêlés à des rires, des exclamations proférées par des hommes, qui échangent des réflexions graveleuses en allemand, ils s’encouragent mutuellement, cette scène m’apparaît dans l’encadrement de la petite fenêtre.   

La porte d’entrée est située après la fenêtre, elle est grande ouverte, elle débouche directement sur une pièce unique, les cris de douleur et les hurlements continuent sans cesse, j’entre.  

Trois Waffen SS débraillés, brutalisent violemment une jeune femme, maintenue sur un lit par deux d’entre eux, le troisième abuse d’elle. Les gestes sont d’une violence extrême, les cris de désespoir de cette femme ne les perturbent pas, au contraire, occupés à leur besogne, ils ne m’entendent pas.

Tous les autres occupants de cette ferme, hommes, femmes ou animaux, ont été tués par ces Waffen SS, cette pauvre femme qui gémit, est encore en vie pour satisfaire leurs amusements sadiques, je leur réserve une petite surprise.   

 Je me rapproche davantage, leur ordonne très fermement de se mettre debout et de placer gentiment leurs mains sur leur nuque. Ils tournent la tête, la musique a changé de registre, la peur les envahit, elle a changé de camp, ils sont devenus blêmes sur fond verdâtre. La frayeur est imprimée sur leurs visages, les surhommes transpirent, la trouille, des gouttes glissent sur leur faciès, un peu comme au sauna.

 Ils me regardent, mon pistolet mitrailleur est très convaincant, ils s’exécutent rapidement, mon uniforme allemand doit prêter à confusion, néanmoins, ils placent gentiment et rapidement leurs mains derrière la nuque, aucun des trois ne profère un seul mot, je m’en tape, je ne tiens pas du tout à entendre le son de leur voix, ils m’indiffèrent, en ce qui me concerne, ils sont déjà morts.

 La mort est une sanction incomplète, les massacres, les tortures infligées par ces “super-allemands”, ces Waffen SS, sont de l’ordre de l’indicible, j’applique l’unique sanction dont je dispose, sans aucun état d’âme, l’important est d’éliminer ces bourreaux.

Ce qui va suivre n’est qu’une formalité, le temps d’arriver jusqu’au mur extérieur, tous les trois savent qu’ils vivent leurs derniers instants, c’est le petit plus attribué à mon acte, quelques secondes de justice imminente.

 Je leur intime l’ordre de sortir à l’extérieur de la maison, de se placer face au mur, les pieds positionnés à une distance d’un mètre de celui-ci, les poignets appuyés sur le mur. 

Je suis l’objet d’un phénomène étrange, ces hommes que je hais, qui sont là devant moi, appuyés en porte à faux sur des mains qui ont commis tant de crimes, avec une indifférence qui les caractérise tous ou presque.

   Ils représentent l’image palpable, de ce que je déteste le plus au monde, un monde, qui vient de s’entrouvrir à nouveau depuis mon évasion, la vision de ces trois “surhommes”, ne provoque en moi, aucune excitation, aucune réaction épidermique, je suis étrangement calme, cet état, je l’ai découvert en supprimant les occupants de la cabane sise dans la forêt.

En fait, je crois que je ne me connais pas moi-même, je ne sais pas exactement qui je suis, ces presque trois années d’internement, n’ont pas grand chose de commun avec ce que je vis actuellement, l’internement n’est pas de l’action, c’est de la survie à chaque seconde, essayer d’être encore de ce monde le lendemain.

Interné, tu es un mouton que l’on n’a pas voulu tuer immédiatement, tu sais, tu constates à chaque instant, que la mort est présente à chaque seconde que tu vis, ta survie est liée au moindre caprice d’un SS ou d’un kapo, ou d’un ordre venu d’ailleurs, impossible de prévoir, si une évasion a eu lieu, on choisit des otages, si un camarade, un membre de ton équipe de travail, a commis une erreur, qu’un SS catégorise en tant que sabotage, toute l’équipe en subi les conséquences, tu vis seconde par seconde, l’avenir n’existe pas, l’avenir n’existe plus .

En ce moment, je ne réfléchis pas, je sais instinctivement ce que j’ai à faire, j’essaye de le réaliser au mieux de ce que me commande mon instinct.

Je ne me pose aucune question philosophique, l’action me confère un calme olympien, je suis incapable d’expliquer pourquoi, c’est ainsi.

Je considère une dernière fois le dos de ces trois SS alignés le long du mur, calmement, je libère le trocart d’un des tubes, un simple geste, ils s’effondrent foudroyés.

 J’utilise mes tubes contenant le neurotoxique à dessein, il me faut constater de leur efficacité, on ne peut pas imaginer un produit plus rapide ou plus efficace, il est parfait, merci à IG.Farben.

 Je les dévêts intégralement, leur tenue comporte un pull épais, je m’en attribue un que j’enfile sur le champ, leurs plaques et leurs montres, sont soigneusement recueillies.   

La jeune femme est restée figée sur le lit, elle est en état de choc, des larmes coulent le long de ses joues. Elle est l’objet de spasmes, son visage est tuméfié, son corps est couvert de bleus, elle tremble, elle hoquette en permanence.   

Elle me regarde, pourtant ses yeux semblent incapables de distinguer quoi que ce soit, elle ne peut pas articuler un son, elle est nue, glacée, ses vêtements déchirés sont éparpillés sur le sol. Je la frictionne vigoureusement avec un pull, l’habille avec un uniforme complet, chaussettes de laine, bottes incluses, elle est incapable de se tenir debout. À l’autre extrémité de la pièce, près de la cheminée, un jeune homme gît à terre, la gorge tranchée.    

 J’amène mon véhicule à proximité de celui qui stationne dans la cour, porte la jeune femme à bord de celui-ci, récupère les armes, les bidons d’essence, les défunts SS n’avaient emporté aucune réserve de nourriture, un seul bidon d’essence, il ne faut pas traîner ici, ces SS ne venaient pas de très loin.  

 L’autre maisonnette abrite une étable, deux vaches, trois porcs, criblés de balles, gisent au sol. À l’exception de quelques volailles, il n’y a plus rien en vie dans cet endroit,     

 J’empile les trois SS et leurs uniformes dans leur véhicule, après avoir copieusement arrosé le tout d’essence, j’allume, les flammes jaillissent le réservoir explose. Halina et moi, nous partons immédiatement, nous mettre à l’abri de la forêt. Je m’oriente en direction du sud pendant plusieurs kilomètres, afin d’être à couvert  le plus rapidement possible par le sous bois. Une fois à l’abri, je reprend la route plein Est, en direction du vacarme incessant mais plutôt sympathique, des canonnades soviétiques.    

Le regard de la jeune femme est devenu un peu plus expressif, elle observe effrayée, tremblante, sans émettre un son. A petites becquées, elle accepte d’ingurgiter quelques gorgées de Cognac, accompagnées de quelques bouchées de pâte de fruits vitaminées. Ses joues retrouvent un peu de couleur, elle avale quelques bouchées de nourriture, ses yeux bleus grand ouverts m’observent. Afin de la rassurer, j’ouvre largement la veste de mon uniforme, je lui montre ma veste d’interné, elle observe mon manège sans dire mot.   

À l’aide d’un mélange de russe et de polonais, je lui explique que mon nom est Vittorio, que j’étais interné à Auschwitz, que je me suis évadé au cours d’une marche à la mort, que je cherche à entrer en contact avec les soldats soviétiques. Peu à peu, la jeune femme se reprend, elle dit qu’elle se prénomme Halina, elle est âgée de vingt cinq ans, elle est grande, jolie, solidement charpentée, des yeux bleu pale, au regard très doux.

 Halina raconte comment les SS ont surgi, sans raison, ils ont massacré ses parents, égorgé son frère Voiciech, tués les animaux. Pendant ce récit, elle me fixe avec son regard bleu noyé de larmes, elle me demande de la ramener à la ferme, afin qu’elle puisse donner une sépulture chrétienne à sa famille. 

 

    - Halina ce n’est pas possible, ces Waffen SS venaient des environs, d’autres peuvent surgir à tout moment, retourner à cet endroit, équivaut à une mort certaine.                                

 

   Halina acquiesce tristement d’un mouvement de tête, elle pleure sans un mot, sans bruit. Elle raconte, que depuis quelques semaines, de nombreuses fermes et villages ont été brûlés, souvent à l’aide de lance flamme, leurs habitants massacrés, torturés de manière horrible. Sa famille ne l’ignorait pas, leur ferme est très isolée, mais quitter leur ferme pour allez ou ?  La nuit approche, Vittorio arrête le Kübel au creux d’un petit talweg. Les canonnades grondent sans discontinuer, ponctuées par le bruit sourd des obus de gros calibre qui font vibrer le sol et les airs. Leurs voix profèrent avec force, les sautes d’humeur colériques de cet orage de feu. Je recouvre le Kübel à l’aide de sa capote vert Feldgraü, quelques branchages coupés, placés par-dessus, sont sensés améliorer son incognito.                             

          – Halina, nous allons passer la nuit ici à l’abri sous les ponchos, je vais les installer à l’écart du véhicule.                             

        J’étends les sacs de couchage sur une paillasse constituée de branches sèches, un pistolet mitrailleur à portée de main, quelques grenades, je me glisse voluptueusement dans un sac de couchage, en prenant soin de ne pas emprisonner mes avant bras. Le sommeil boude un peu, nous nous fabriquons un bonnet de nuit en ingurgitant quelques rasades d’armagnac, Halina s’endort, elle est calme, peu après, le sommeil vient me visiter. 

     Chapitre III :       Le camarade adjudant Alexeï    

 

     Une série de petits coups secs et autoritaires percutent une de mes épaules, me tirent brusquement de son sommeil. J’ouvre les yeux, je suis face à face avec une tête inconnue penchée sur moi. Elle est pourvue de deux yeux gris-bleu qui m’observent intensément. Au dessus des yeux, je découvre une chapka, dotée d’une étoile rouge en son milieu, le couvre chef, est plantée sur cette tête. Mes neurones s’affolent, ils m’informent qu’il ne peut s’agir que du visage d’un soldat soviétique, prière de se montrer amical et coopératif, j’attends ce moment depuis si longtemps, le soldat se redresse, 

  – Davaï ! Davaï ! Pacho, Pacho ! Bostra, Bostra ! Allez ! Sortez de là ! Vite ! Vite ! 

Halina et moi, nous nous exécutons le plus rapidement possible, pas question de se faire descendre par un soviet, il ne le sait peut être pas encore, il est le bienvenu, il est l’image de la providence.

 Je tends les bras en direction du ciel, en m’écriant à pleins poumons :   

  - My nié nié metchkiiè ! Ona poliskaïa, la evreï ! Nous ne sommes pas allemand, elle est polonaise, je suis juif !  

  Nous sommes face à face avec une vingtaine de jeunes soldats, Halina tremble, je passe un bras qui se veut rassurant, autour de ses épaules. Les armes des soldats, des mitraillettes PPSCH, équipées de chargeurs en forme de tambour, ne les menacent pas, elles reposent contre leur poitrine, sagement suspendues à leurs bretelles, c’est plutôt rassurant.  

  Les soldats sont chaudement vêtus, ils sont équipés de moufles, de bottes de feutre, de vestes molletonnées épaisses, les oreilles bien protégées par les bords rabattus de leurs chapkas, le rêve ! Quatre half-tracks équipés de mitrailleuse, stationnent un peu à l’écart. L’armagnac avalé en fin de soirée, nous à quelque peu anesthésiés Halina et moi, le bruit des moteurs n’est pas parvenu jusqu’à nos tympans.  

   Un florilège de regards clairs s’échappent des chapkas, ils paraissent très amicaux, voir même  amusés. Mon costume rayé, crasseux, repoussant, puant, immonde, fait son office. À lui seul, sans prononcer un mot, il en raconte bien plus que toutes les explications du monde, Halina ne dit rien.  Le chef, celui qui décide, planté devant nous, nous dévisage, il est hésitant, va-t-il s’exprimer ? Non, il opte pour l’action immédiate.  

  La présence du Kübel n’est pas un secret pour lui, il ordonne à trois soldats de le vider, de placer tout ça bien en vue, là, devant lui, à ses pieds.   

  Les nominés s’exécutent rapidement, ils sont quelque peu surpris par la variété et la quantité d’armes, les matériels divers, la nourriture, qui s’empilent au sol. Quelques instants plus tard, la totalité du chargement est exposée en tas, tout près des bottes du chef, un soldat s’adresse à lui :    

     - Camarade adjudant Alexeï, c’est terminé, il ne reste que des bidons d’essence dans le Kübelwagen. 

   Le susdit, camarade adjudant Alexeï est perplexe, devant cet étalage abondant et hétéroclite d’armes diverses, de nourriture et boites de conserves variées. Après quelques longues secondes, il daigne se souvenir de notre l’existence, il nous regarde, nous dévisage, son regard s’attarde sur moi. Il est conscient qu’ Halina n’a rien d’un meneur, il se demande à qui il a affaire.   

  Ne pas se méprendre, il n’est pas du tout impressionné ou contrarié, pas le moins du monde. Le camarade adjudant, en a vu d’autres, non, quelque chose l’intrigue, le puzzle est incomplet, il manque un détail important, quelque chose ne colle pas, son front se plisse, il cherche, il cherche, il veut trouver, il veut savoir, il veut comprendre.                    

 Le camarade adjudant Alexeï se penche sur cet amas d’objets empilés en désordre devant ses bottes, il observe un instant toutes ces fournitures, elles lui parlent, elles lui racontent clairement une histoire, dans laquelle des ennemis, ses ennemis, des SS devraient figurer.     

  Les vêtements, tous ces équipements qu’il y a là sous ses yeux, une jeune femme en compagnie d’un juif en costume rayé, en bonne santé, sans la moindre égratignure. Un juif, qu’il vient de surprendre dans son sommeil, en possession d’armes poinçonnées par le Reich, et neuves qui plus est, et de la nourriture à profusion. Tout ça, a été sans le moindre doute, emprunté à des SS, probablement contre leur volonté. Il est perplexe, il est intrigué, que s’est-il passé ? Que sont devenus les anciens propriétaires de ces équipements, qu’est-il advenu des SS ? Sans avertissement, on peut dire par surprise, il s’exclame d’une voix de basse qui fait trembler les feuilles des arbres voisins. Il use d’un organe si puissant, qu’ Héra l’aurait sans hésitation préféré à Stentor, cet Alexeï là, aurait vaincu Mercure !      

 

    -Camarade ! Je n’ai pas l’honneur de te connaître, pourtant je peux te dire que pour rien au monde, je ne voudrais t’avoir comme ennemi, et passer la nuit dans ta maison ! Qu’avez-vous fait des SS ? Ou sont-ils ? Vous ne les avez pas bouffés tout de même ? Ou débités pour en faire des conserves ?   

   Afin de corroborer ses dires, il pointe un doigt emmitouflé et néanmoins accusateur, en direction des boites de conserves empilées sur le sol.     

  A l’entendre, mon étonnement me cloue sur place, je suis ébahi par cette remarque, inconsciamment, je resserre mon étreinte autour de Halina, dont le regard exprime un doute, mêlé à de la frayeur. Comment ! Le camarade adjudant Alexeï rencontre deux rescapés, qui ont été l’objet de traitements odieux. En lieu et place de les questionner, de s’informer, le soussigné camarade adjudant Alexeï, préfère lancer une sortie tonitruante à vocation humoristique. Une boutade qui ne semble pas de toute première urgence, compte tenu des circonstances.   

   Les jeunes soldats, disposés en cercle autour du camarade adjudant Alexeï, observent attentivement la scène. Ils ont compris, ils savent que c’est l’instant, c’est le signe, c’est le moment, ils peuvent y aller franchement, sans réserve, ils éclatent en rires tonitruants.      

  C’est puissant, les rires d’une vingtaine de jeunes soviétiques, qui s’expriment à pleins poumons, qui ont décidé de lâcher la bride de leurs rires effrénés. Les arbres en sont témoins, les branches basses vibrent, tremblent au rythme des vagues ondulatoire que les rires génèrent.       Certains d’entre eux, plus enjoués, plus réactifs, plus sensibles à l’humour de leur chef, se laissent aller, ils libèrent quelques larmes de joie. Pour un guerrier, pleurer de rire n’a rien de déshonorant, rien du tout.     Je cherche le regard du camarade adjudant Alexeï, impossible, ses yeux sont réduits à deux fentes imperceptibles, ils sont clos, fermeture pour cause de rire, des larmes s’écoulent, il ne distingue plus rien. Son unique préoccupation, sa seule urgence, c’est de continuer à respirer, le fou rire qui l’agite lui coupe le souffle.    Halina, ne cherche pas à comprendre, elle est sidérée, elle assiste ébahie à cette scène. Elle a du comprendre la sortie du camarade adjudant, c’est sa pertinence qui lui échappe. Elle me regarde, je ne réagit pas, je n’accorde aucune confiance à un chef qui se comporte de la sorte. Il est probable que ces soldats, ne réalisent pas ce que nous avons vécu, sont-ils endurcis, indifférents à ce point ?   

 Pour le moment, le camarade Alexeï est l’objet de soubresauts spasmodiques, une sorte de hoquet géant, incontrôlable, secoue sa large poitrine. Il entre ouvre à peine des yeux embués de larmes, son regard est vague, perdu, inexpressif, tourné vers l’intérieur, une hilarité gigantesque est là, elle l’a envahit, elle inhibe ses autres facultés. Seul le rire à droit de cité, il serait malvenu que des ennemis malintentionnés, aient l’idée incongrue, de les surprendre en ce moment de liesse. Cette gaieté inattendue, pour le moins démonstrative, semble surréaliste. Les rires n’entraînent pas celui de Vittorio, il faut dire, qu’il y a belle lurette qu’il n’a pas ressenti la moindre occasion de rire. Il désapprouve cette attitude, les soldats se moquent de son opinion. Ils assistent journellement à des choses horribles, il vaut mieux attendre que la tempête s’apaise, que le camarade adjudant soit en mesure d’entendre leurs explications.   

   Je regarde alternativement les jeunes soldats et le camarade adjudant Alexeï, ils rient de tout leur soûl. Tout compte fait, cette attitude est préférable à une grossière erreur de jugement concernant nos personnes. Les soldats viennent d’exaucer mon souhait le plus cher, ils nous offrent la survie, sans leur intervention, celle-ci, était très hypothétique.  

Les soldats rient, dans le même temps, par leur présence, ils ajoutent un acte à la plus belle comédie qui soit, la vie, l’existence, il ne faut pas chipoter, ni s’apitoyer avec des pensées interlopes.   

 Le camarade Alexeï revient à un état proche de la normale, il nous observe alternativement, avec une attention soutenue, il est intrigué. Il constate que nos visages sont impassibles, qu’ils ne sont pas inexorablement entraînés par sa vis comica, par son talent, sa vocation de comique troupier, par ses réparties pleines de gouaille, hautement appréciées par ses compagnons.

  Le camarade Alexeï, expose sans vergogne un visage un peu congestionné. Il pointe un doigt vengeur dans ma direction. Un doigt ganté de moufle, qui stigmatise un point, situé à hauteur de ses épaules, plus précisément sous son menton. 

  Le camarade adjudant, veut ajouter un commentaire à son geste, mais voilà, les mots ne sortent pas, le rire, particulièrement le fou-rire, ne tolère pas que l’on se dédie à autre chose.

  Son idée nouvelle, sa nouvelle boutade, sa nouvelle sortie, ne sort pas, elle attendra un moment plus clément, plus propice, les soldats, doivent se résigner à la patience.  

  Hélas pour ce gradé, ce chef, tout ce qu’il peut exprimer, se résume en une série de crachotements, de borborygmes, de gargouillements, de postillons qui s’échappent en fine pluie. Alexeï est plié en deux, incliné dangereusement de cette manière, il risque l’accident bête, la chute, et ce, devant ses troupes ! Il n’en a cure ! Il se tient les côtes à deux moufles, secoué par une série de répliques sismiques incontrôlables.  Les rires en provenance de la soldatesque, fermement implantée en cercle autour d’eux, diminuent d’intensité.

    Avec ce doigt pointé sur moi qui me stigmatise, je me trouve en plein centre, en plein dans l’œil de ce cyclone de gaz hilarant. Ce geste a éveillé la curiosité, il intrigue, les regards des soldats sont braqués sur l’emplacement désigné, ils ne sont pas hostiles du tout. Ils viennent de bénéficier d’une séance de rires d’une qualité telle, qu’elle pourrait être retenue pour la thèse d’un hilarologue. Le rire est une denrée rare, en cette période de guerroyement.

  Le camarade adjudant Alexeï réussit à canaliser ses émotions, il revient parmi le groupe, le regard toujours collimaté, à hauteur du cou de Vittorio.   

  Eurêka ! C’est donc cet endroit précis de mon anatomie qu’il veut discriminer, en pointant vers cet endroit de mon anatomie, son doigt emmitouflé. Le col échancré de ma veste, autorise une vue imprenable sur les plaques multiples, suspendues à mon cou.  

  Le camarade adjudant est sur la bonne piste, il flaire une odeur de mystère qui s’éclaircit, il progresse, il s’approche de la vérité, il sent qu’il tient enfin la clef, qu’il va résoudre l’énigme. Il s’exclame d’une voix qui sonne aussi fort qu’un coup de tonnerre des environs de Landernau, 

   – Dis donc, camarade, avec tous ces souvenirs qui pendent à ton cou, tu ne serais pas l’objet d’une propension à collectionner ? visiblement, tu es un fameux Collectionneur ! 

  Voilà, c’est fait, il y est parvenu, c’est sorti ! Il vient d’exprimer haut et fort ce qui était en attente, bloqué au niveau de son Cortex, colloqué dans sa matière grise. De plus, toute la patrouille et les environs, bénéficient généreusement des rires tonitruants qui repartent de plus belle, c’est sa récompense, ses droits d’auteur, son copyright.     

  Le visage du camarade adjudant Alexeï est épanoui, il est aux anges, il boit du petit lait, il est heureux comme personne, il vient de récidiver, il vient de bisser, il a mis en encore une fois dans le mille, il a atteint son but, il a relancé l’hilarité de sa troupe. Les yeux des soldats ne quittent plus les plaques suspendues au cou de Vittorio, ça les amuse, c’est reparti pour un tour ! Cette phrase, à peine jetée en pâture à ses équipiers de combat, avec la discrétion d’un couple de rhinocéros énamourés, entrés par erreur dans une boutique de porcelaines fines.    

  Alexeï n’y résiste pas il se surprend lui-même, il vient de mordre à pleine dents, dans le plaisir du spectacle permanent. En véritable chef, il montre l’exemple, il rit aux larmes, il est tout fier du surnom dont il vient de m’affubler de sa trouvaille. Il vient de me confectionner, et à mes mesures s’il vous plait, quelques costumes pour les saisons à venir. Comme ça, en une seconde, il me baptise collectionneur, sans mollir, et ce, devant une vingtaine de témoins.  

  Les soldats ne laissent pas leur hilarité en retrait, bien au contraire, ils sont à l’apogée de leurs capacités, ils se tapent sur les cuisses, sur les épaules, se congratulent, les larmes resurgissent, elles dégoulinent sur les joues. La crise de fou rire est encore sous jacente, probablement endémique.      Les soldats, désirant eux aussi, faire preuve d’imagination, entament une pantomime improvisée, en provenance directe de la “commedia dell’arte”. Sous les regards éberlués des deux fugitifs, ils se positionnent en file indienne. Puis, se présentent tour à tour devant nous, en singeant le salut teutonique, avec des claquements de talons qui résonnent, accompagnés de saluts militaires variés, non règlementaires pour la plupart, ils articulent tour à tour la même phrase,   

    - Camarade Collectionneur, c’est un plaisir de faire ta connaissance ! 

   Le camarade Alexeï est le plus heureux des hommes, il regarde ses soldats, sa troupe, il les couve de regards attendris, il est ravi. Je bénéficie de multiples tapes amicales sur les épaules, d’embrassades viriles, une tradition russe incontournable.                           

   Peu à peu, le calme revient, j’en profite pour répondre avec un peu de décalage, à la demande implicite du camarade adjudant Alexeï,   

  -Camarade adjudant Alexeï, le nom de cette jeune femme est Halina, elle est polonaise, hier, sa ferme a été investie par des Waffen SS, les membres de sa famille ont été assassinés, elle est la seule survivante. Elle est encore très choquée, mon nom est Vittorio, je me suis échappé d’une marche à la mort. Ces quelques précisions, calment un peu les esprits.   

     -Comment as-tu appris le russe, camarade Vittorio ?   

    -Avec mes parents, camarade adjudant.   

    -Très bien, camarade Vittorio, je suis l’adjudant Alexeï Gordov, je sais bien que cet interlude de rires est hors de propos. Je te prie de ne pas en prendre ombrage, camarade Vittorio, ces derniers temps nous n’avons pas vraiment eu l’occasion de rire, pas même d’esquisser le moindre sourire.  Nous sommes arrivés jusqu’à vous, en suivant les traces de plusieurs véhicules de franc-tireur SS, ceux que vous avez rencontré en font partie, nous avons subi de sérieux accrochages avec une section complète de ces waffen SS.   

   Ils nous ont surpris, tués et blessés plusieurs d’entre nous, nous en avons abattus quelques uns, plusieurs se sont enfuis, nous les poursuivons. La forêt comporte de nombreuses traces de véhicules.  

  Ce sont les traces du Kübelwagen que tu utilises, qui nous ont menés jusqu’à vous. Tu es en possession d’un véhicule militaire, de tout un équipement, dis moi, camarade collectionneur, que sont devenus les anciens propriétaires ?   

  Je lui raconte intégralement ce qui s’est passé, le camarade adjudant regarde Halina avec un regard différent. Je fait l’impasse, à propos de l’utilisation de mes tubes, pas un mot concernant les organophosphorés, et autres neurotoxiques, rien à propos des deux waffen SS de la cabane, qui ont eu l’honneur d’expérimenter en avant-première mondiale, une arme inventée par leurs collègues ingénieurs d’IG.Farben. Le fonctionnement fut parfait, cinq décès fulgurants.   

    Alexeï écoute attentivement, le regard planté droit dans celui de Vittorio, son visage exprime un étonnement mêlé à de l’amusement, dont l’intensité augmente au fur et à mesure de sa narration. Il est clair qu’il est convaincu, Alexeï sait que tout cela est vrai, l’uniforme, les armes, les munitions, l’équipement, la nourriture, tout ça ne laisse pas le moindre doute. Le froid oblige Vittorio à faire part d’un détail pratique, qui semble échapper au camarade Alexeï,: 

      -Camarade adjudant, le froid nous fait terriblement souffrir, peux-tu nous aider ? 

    Alexeï réagit en chef, immédiatement, il ordonne, :      

         -Aliocha, fait passer un anorak et des moufles à nos camarades, bistro, bistro, vite, vite !        

     Aliocha, un sergent de haute stature, apporte à chacun d’eux un anorak molletonné, chaud et confortable, une paire de moufles pour chacun. Le froid se retrouve Grosjean comme devant, ses pincements mollissent.            

       -Camarade Vittorio, peux tu m’indiquer à quel endroit tu as fait disparaître les corps, et rayé la cabane de la surface de la Pologne ?         

 

Joignant le geste à la parole, le camarade adjudant étale une carte, Vittorio indique avec précision l’endroit ou se trouve la ferme d’Halina, en ce qui concerne la cabane, les indications sont approximatives.       

Vittorio récupère son sac de cuir, étalé là, sur le monceau de matériels divers, il tient à en officialiser la propriété,     

 

       -Camarade Alexeï, je voudrais conserver ce sac de cuir, il ne contient que des objets de toilette.      

 

       -Pas de problème camarade Vittorio, vous êtes des civils, seules les armes et les objets d’intérêt stratégique sont proscris. Camarade Halina ta ferme n’est pas très éloignée d’ici, j’envoie immédiatement une patrouille de dix hommes, ils donneront une sépulture décente aux membres de ta famille, ils feront de leur mieux afin de nettoyer les lieux.         

 

   Toute l’équipe se met à grignoter, le Cognac et l’Armagnac ont beaucoup de succès, de surcroit, l’alcool confère une chaleur bienfaisante. Halina mange volontiers, la vie l’habite à nouveau.     Alexeï, donne l’ordre de transférer dans les véhicules tout ce qui se trouve à ses pieds, Halina et Vittorio grimpent à bord du Kübel. Alexeï est ravi de tenir le volant d’un engin teutonique, quelques minutes plus tard, ils croisent quelques postes de garde, signe avant coureur de la proximité de la base qu’ils vont rejoindre. 

A suivre..

Chapitre XIII

Classé dans : poliakov — 28 avril, 2012 @ 9:01

Chapitre XIII :            Tamara /Ekaterina

 

Le réfectoire est situé au centre du complexe. La salle ne peut pas accueillir la totalité des soldats en un seul service. Le réfectoire est immense, de grandes tables sont alignées sur plusieurs rangées, elles accueillent plus de mille soldats à chaque service. Dix ou douze personnes peuvent prendre place sur les bancs placés de chaque côté, le bruit de fond est inhabituel pour nous. Tamara est attablée, elle est en conversation avec Ekaterina, dont les cheveux roux agissent comme une enseigne, ses cheveux flamboyants font tourner les têtes.  

 À cette table, il ne reste plus de place disponible, Vittorio cherche le regard de Tamara, sans succès, la ligne est occupée. Il va s’asseoir à une autre table, les militaires attablés, répondent cordialement à ses salutations. En ces lieux, l’équipe de Nicolaï, n’est qu’une goutte d’eau qui se dilue dans cette multitude de soldatesque, un temps d’adaptation est nécessaire. Vittorio fait honneur à la nourriture, à sa droite, un contact, un frottement, une présence vient s’immiscer subrepticement, une personne s’assoit furtivement en le frôlant.

Les cheveux de feu ont pris place à ses côtés, Ekaterina a décidé d’émigrer près de lui. Ekaterina est bien là, qui le regarde, elle lui adresse un sourire empreint de complicité. Son visage est plus que beau, c’est une œuvre d’art, une réussite. Elle est belle et adorable à la fois, un savant mélange de jeunesse et de fraicheur. Bien entendu, Vittorio s’est tourné immédiatement en direction de cette apparition inattendue, les yeux d’Ekaterina pétillent, elle jubile d’avoir réussi à créer la surprise, et quelle surprise ! Il n’espérait pas bénéficier de cette vision rapprochée aujourd’hui, ils ne parlent pas. Ekaterina s’incline vers son oreille, elle saisit le lobe entre ses lèvres, ses narines sont appliquées contre le pavillon, elle joue, en faisant varier son souffle qui surgit de ses narines, à la manière d’un instrument de musique. Elle contrôle avec précision ce flux d »air qui vient buter contre son tympan, soulève une mini tempête de plaisir, une sensation extraordinaire, d’une sensualité extrême. Une caresse qui envahit ce petit espace hyper sensible. Bien décidée, elle ne s’arrête pas là, hardiment, elle investi le creux de l’oreille avec la pointe de sa langue, ce geste s’ajoute aux effets précédents. Elle en joue comme un virtuose, le répertoire est vaste, petites rotations, petits mouvements qui exacerbent les sensations, génèrent des frissons sans discontinuer, une caresse impudique. Sa fourchette et lui, sont immobiles, figés. Leurs compagnons de table les observent sans complexe, ce manège n’échappe à aucune des personnes attablées, Ekaterina est un spectacle à elle seule, sa présence modifie les attitudes. À la banalité des uniformes, elle ajoute une couleur fauve, un roux aux nuances chatoyantes et rarissimes, Ekaterina prolonge son introspection auriculaire pendant quelques secondes, puis décide d’abandonner lâchement son oreille en lui murmurant,

- Vittorienko, ce soir je viendrai te souhaiter une bonne nuit.

 Cette affirmation n’appelle pas de réponse, il reste coi. A l’heure du loup, Vittorio somnole, une main lui effleure le visage, un souffle se mélange au sien. Il n’a pas oublié la phrase murmurée par Ekaterina, en guise de reconnaissance territoriale, ses mains palpent ce visage en contact avec le sien. Il le respire, il détecte ses formes, il l’embrasse, en appliquant doucement une série de petits baisers rapides et brefs, cette odeur enivrante des cheveux, de la peau, tout appartient à Ekaterina. Il la caresse lentement, très lentement, il découvre ses formes avec douceur, il fait connaissance avec ce corps qui se prête aux caresses. Elle a choisi de ne pas bouger, de rester passive, les initiatives lui reviennent donc, ses baisers suivent sa nuque, sa peau dégage un parfum enivrant, une senteur qui augmente son désir. Ses baisers la couvrent, ses petits seins réagissent, se dressent sous les caresses, deviennent très fermes, une forme de poire prend forme dans le creux de sa main. Les tétons dressés lui disent qu’elle est sensible à ses caresses, son ventre est plat, musclé, ferme et souple à la fois, il se contracte, il ondule sous ses caresses. Vittorio veut connaître, découvrir tous les endroits mystérieux, tous sans exception, chaque centimètre, chaque replis. Leurs vêtements sont entassés aux pieds du lit, ils sont avantageusement remplacés par une multitude de baisers, d’attouchements qui vagabondent, qui glissent sur la peau, des caresses qui recherchent l’autre afin d’essayer de n’en faire qu’un, le plaisir est intense. Ils n’échangent pas un mot, ce préambule vaut toutes les conversations du monde, le bristol d’Ekaterina est remarquable, il est violent comme un ouragan, une tempête de caresses, un tourbillon cyclonique d’inventions sexuelles. Ekaterina mène le jeu amoureux avec une telle fougue, avec des mouvements si rapides, tellement efficaces, il se laisse porter par cette vague de plaisir, elle est experte. La domination se prolonge, ce corps est doté d’une force, d’une énergie insoupçonnable, ses initiatives, ses inventions défient l’imagination, ses attitudes allient l’efficacité à l’esthétique, elles sont d’une beauté époustouflante. Ses merveilleux cheveux roux, si doux au toucher, accrochent la moindre lumière, ils renvoient des reflets surréalistes, irréels, sortis de la palette d’un peintre génial. Ses cheveux dénoués se baladent sur ses épaules, balayent sa poitrine au rythme de ses mouvements, ils génèrent une excitation paroxystique. Ses regards fusionnent avec ceux de Vittorio, ces pupilles vert clair le fascinent, tels ceux d’un cobra devenu femme, doté de deux émeraudes à l’emplacement des yeux. Son corps mince, souple comme un roseau, s’agite sous les caresses. Les muscles d’Ekaterina se durcissent puis de relaxent comme un animal, qui reprend son élan avant de récidiver avec plus d’entêtement, plus d’énergie rageuse. Ekaterina est très mince, sa poitrine est une œuvre d’art, Vittorio tient ses deux seins au creux de ses paumes, il tourne lentement, doucement, il en prend l’empreinte, il titille, les couvre de baisers. Sa peau est douce comme un tissus de soie sauvage, ce corps est un cadeau inespéré, il ne se lasse pas de la caresser, aucune parcelle n’échappe à ses attentions. Son nombril adorable, minuscule, noué comme un bouton de rose, ses hanches sont fines et fermes, Ekaterina appuie très légèrement sur le haut de sa tête, cette indication, ce signal, confirme un désir commun. Vittorio déplace son visage, sa bouche, vers ce centre névralgique, cet endroit mystérieux, magique, son sexe est doux, souple et chaud, il s’y installe, s’y attarde, il invente des gestes, des mouvements impliquant simultanément la bouche et les mains. Il lui offre le plus de plaisir possible, tout ce dont il est capable, le petit bouton rose darde sous les coups de langue, c’est une petite merveille. Vittorio adore cette partie de ce corps, tout y est doux, humide et chaud. Ekaterina apprécie, sa respiration est haletante, entrecoupée de petits gémissements, des soubresauts l’agitent comme une gazelle prise au piège. Les mains d’Ekaterina posées sur la tête de Vittorio se crispent, se contractent, serrent avec force, le plaisir est là, pour eux deux, à la même fraction de seconde. Ils restent pétrifiés, après cette vague d’une intensité indescriptible, qui les emporte tous deux au rythme de contractions qui les laissent pantois. Le souffle court, étendus sur le lit, enlacé dans une pose ultime, choisie par les spasmes du plaisir, pour les paralyser. Vittorio se place sur le côté, admire ce corps détendu, offert, magnifique, le plaisir lui confère une beauté supplémentaire, une esthétique inexplicable, indescriptible. Il détaille longuement toutes les formes de ce chef d’œuvre, caresse ses épaules, ses seins. Doucement ses mains tendues se déplacent en effleurant lentement, tendrement la surface de cette peau lisse et douce, il en mémorise les contours, les formes parfaites. Partis d’un assaut violent, ils viennent de franchir la frontière de la plénitude, la tendresse, ce sentiment s’exprime de lui-même sans mot dire, il parle, il murmure, il susurre à propos d’eux. Ekaterina est immobile, les yeux clos, elle commence à réagir aux caresse de Vittorio, il rejoint cet endroit chaud et tiède, son sexe est turgescent, douloureux, il faut résister, prolonger ces instants, il s’attarde dans cette zone particulièrement sensible, Ekaterina se contracte, il la caresse à l’aide de tout ce que dame nature a mis à sa disposition, doigts et langue combinés. Ce petit bout de chair rose turgescent, furieusement dressé est le centre de son plaisir, il adore cet endroit, il le lui fait savoir sans réserve, la peau de ses cuisses est d’une douceur incomparable, un refuge chaud et doux, un oreiller sur  lequel il pourrait rêver, ses joues se promènent, son nez, ses oreilles, tout cela, anime un ballet mystérieux, une chorégraphie toujours renouvelée, instinctive, improvisée. Ekaterina cambre ses hanches, gémît à petits cris répétés, sa respiration s’accélère, appuie fort très fort sur sa tête, enfonce sa langue profondément dans l’une de ses oreilles, des soupirs de plaisir s’exhalent de ses lèvres, de petits gémissements, le petit pont japonais construit avec ses hanches se détend, s’affaisse d’un coup. Cette femme superbe, splendide, est étendue comme un pantin qui n’est plus manipulé par les ficelles du plaisir, qui a besoin de reprendre ses sens. Vittorio reste immobile, son souffle ralentit petit à petit, Ekaterina se rapproche de lui, elle cherche son contact, commence à le couvrir de caresses, de gestes tendres et passionnés, ses hanches sont à la hauteur de son visage, elle se penche sur son sexe, provoque un résultat immédiat et explosif qui ne la perturbe pas. Dans ce corps à corps, l’instinct est le maitre, Vittorio applique fermement ses mains sur ses hanches, les muscles sont tendus, fermes, presque durs, elle devine son intention, facilite le geste, il caresse ce sexe avec sa bouche, elle fait de même, son clitoris est dressé, colérique, il réclame, cet ami, il ne veut pas le négliger. Ekaterina, apprécie cette caresse, elle se contracte en appuyant sur sa nuque, comme si elle avait le désir de l’enfoncer, de l’intégrer dans son corps. Ils sont littéralement collés l’un à l’autre, Vittorio est si excité, il ne peut plus se contenir, Ekaterina continue son mouvement plus lentement, avec une douceur infinie, remonte vers le visage de Vittorio. Ils partagent cet instant en un baiser lent et doux qui se prolonge. Avec ce baiser, ils ne savent plus qui est qui, ils ne sont qu’un, un mélange qu’ils ne veulent plus diviser, une pieuvre lascive qui se meut lentement, cherchant à prolonger ce plaisir à l’infini, espérant qu’il devienne interminable. L’enchevêtrement de leurs corps est si étroit, qu’il prend la forme d’un animal imaginaire, ils sont arrivés à cette voie sans issue temporaire, qui conduit à la plénitude, au repos, au sommeil réparateur, Ils s’endorment sans un mot, blottis comme de jeunes chatons, épuisés d’avoir donné et reçu sans compter. 

 

Vittorio, Chapitres V-X-XI-XII-et VI-VII-VIII-IX

Classé dans : poliakov — 28 avril, 2012 @ 8:57

Chapitre V .   Le lieutenant-colonel  Igor  Alianov.

 

  Vittorio, bénéficie de multiples tapes amicales sur les épaules, d’embrassades viriles, une tradition russe incontournable, très démonstrative. 

Peu à peu, le calme revient, il en profite pour répondre avec un peu de décalage, à la demande implicite du camarade adjudant Alexeï, 

                       — Camarade Alexeï, le nom de cette jeune femme est Halina, elle est polonaise, hier, sa ferme a été investie par des Waffen SS, les membres de sa famille ont été assassinés, elle est la seule survivante. Elle est encore très choquée, mon nom est Vittorio Conte, je me suis échappé d’une marche à la mort. Ces quelques précisions, calment un peu les esprits. 

                      — Comment as-tu appris le russe, camarade Vittorio ? 

                       - Avec mes parents, camarade adjudant, ils communiquaient principalement dans cette langue.

                       -  Bien, camarade, je suis l’adjudant Alexeï Gordov, je sais bien que cet interlude de rires est hors de propos. Je te prie de ne pas en prendre ombrage, camarade Vittorio, ces derniers temps nous n’avons pas vraiment eu l’occasion de rire, pas même d’esquisser le moindre sourire.  

                 Nous sommes arrivés jusqu’à vous, en suivant les traces de plusieurs véhicules de franc-tireurs SS, ceux que vous avez rencontrés en font partie, nous avons subi de sérieux accrochages avec une section complète de ces waffen SS.  

                Ils nous ont surpris, tués et blessés plusieurs d’entre nous, nous en avons abattus quelques uns, plusieurs se sont enfuis, nous les poursuivons.

                        La forêt comporte de nombreuses traces de véhicules. Ce sont les traces du Kübelwagen que tu utilises, qui nous ont menés jusqu’à vous. Tu es en possession d’un véhicule militaire, de tout un équipement, dis moi, camarade collectionneur, que sont devenus les anciens propriétaires ?

                     Il lui raconte intégralement ce qui s’est passé, le camarade adjudant regarde Halina avec un regard différent. Il fait l’impasse, à propos de l’utilisation de ses tubes, pas un mot concernant les organophosphorés. Rien à propos des deux waffen SS de la cabane, qui ont eu l’honneur d’expérimenter en avant-première mondiale, une arme inventée par leurs collègues ingénieurs d’IG.Farben. Le fonctionnement fut parfait, cinq décès fulgurants. 

                         — Camarade adjudant, le froid nous fait souffrir, nous ne sommes pas assez couverts, peux-tu nous aider ? 

  Alexeï réagit en chef, il ordonne, 

                         - Aliocha, fait passer un anorak et des moufles à nos camarades, bistrà, bistrà, vite, vite !  — Camarade Vittorio, peux tu m’indiquer à quel endroit tu as fait disparaître les corps, et rayé la cabane en rondins, de la surface de la Pologne ? 

              Joignant le geste à la parole, le camarade adjudant étale une carte, il indique avec précision l’endroit ou se trouve la ferme d’Halina, en ce qui concerne la cabane, les indications sont approximatives. 

Il récupère son sac de cuir, étalé là, sur le monceau de matériels divers, Vittorio, tient à en officialiser la propriété,              

                              - Camarade Alexeï, je voudrais conserver ce sac de cuir, il ne contient que des objets de toilette.

                              -Pas de problème, il est à toi.

              Toute l’équipe se met à grignoter, le Cognac et l’Armagnac ont beaucoup de succès, de surcroit, l’alcool confère une chaleur bienfaisante.

   Halina mange volontiers, la vie l’habite à nouveau.  Alexeï, donne l’ordre de transférer dans les véhicules, tout ce qui se trouve à ses pieds, Halina et Vittorio grimpent à bord du Kübel. Alexeï est ravi de tenir le volant d’un engin teutonique, quelques minutes plus tard, ils croisent quelques postes de garde, signe avant coureur de la proximité de la base qu’ils vont rejoindre.    

    Le camarade Alexeï, au volant de ce véhicule ennemi, n’a aucun mal à se faire reconnaître par les soldats en faction, le roi n’est pas son cousin, de temps à autres il salue d’un geste de la main, à chaque passage, le succès est assuré.   

    Il le soupçonne d’expérimenter un numéro de mime, les soldats en faction observent la scène d’un œil amusé, un Kübelwagen qui se déplace tranquillement, piloté par l’un des leurs, avec à ses côtés un couple, qui visiblement, ne fait partie d’aucune unité connue, pas même de la totalité de la Krasnaïa Armiia. L’adjudant Alexeï en est le sauf conduit.  

    Ils franchissent les abords directs de la base, c’est impressionnant, une vaste clairière et les alentours, sont occupés par des matériels et engins de toutes sortes.

     Des équipements innombrables, partout des camions, des shelters, des générateurs, de l’artillerie, des monceaux de caisses empilées. De grandes tentes sont alignées sous les arbres, des camions équipés de tubes lanceurs de Katiouchas, des véhicules de type half track, équipés de mitrailleuses lourdes, des caisses de toutes tailles sont empilées à l’abri de filets de camouflage, singeant les couleurs de la forêt.

     Plus loin de très gros camions bâchés sont rangés sous les arbres, eux aussi, sont dissimulés avec des filets et des branchages.  

       Le camarade Alexeï, traverse le camp avec une lenteur calculée, certains soldats sont un peu éberlués, ils sursautent, comme s’ils étaient stimulés par une décharge électrique, puis se reprennent, après s’être assurés qu’ils ne sont pas l’objet d’une hallucination.  

Ils regardent passer cette vision étrange, un véhicule ennemi en parfait état, qui se pavane sous leurs yeux. Alexeï range le Kübel à côté d’un command car doté d’une cabine métallique fermée. Cet engin est très haut sur pattes, une longue antenne se dresse sur son flanc, elle indique qu’il s’agit de la tanière du chef ! Du repaire, d’où les ordres émanent.  

Ils descendent du Kübelwagen, Alexeï appelle deux de ses hommes, il leurs donne pour instructions de procéder au déchargement du contenu du Kübel. Au préalable, il s’équipe de deux bouteilles d’Armagnac, un reliquat de nos libations précédentes.  Il reste quelques mètres à parcourir, les soldats alentours les observent avec un étonnement certain, une curiosité légitime.

Leurs visages affichent clairement leur surprise. Il faut préciser qu’ils aperçoivent une femme blonde, qui déambule aux côtés d’un homme, dont le pantalon d’interné, pourvu de rayures, est enfilé dans des bottes de SS. Cet accoutrement inhabituel, attire quelques regards chargés d’interrogations diverses.

 Ils grimpent les marches de caillebottis, afin d’accéder à la plateforme du command car. L’officier présent, les regarde, lui aussi, avec un brin de curiosité au fond de l’œil. Cet homme est chaleureux, sympathique, accueillant, la vue du Kübelwagen, de couleur vert Feldgraü, le réjouit, 

                                       — Sdrassvouïtie camarade adjudant Alexeï, la chasse a été bonne ? Tu nous amène de la compagnie, et deux bouteilles d’un breuvage rare, raconte un peu.

Le camarade adjudant Alexeï, pose les bouteilles pour saluer. L’officier en examine les étiquettes avec intérêt. Ils prennent place sur de petits tabourets métalliques. Alexeï raconte de quelle façon il a lié connaissance avec Halina et luVittorio. L’officier tout en écoutant, ouvre l’une des bouteilles, sort des verres, pas un mot n’a été prononcé, qu’ils ont déjà un verre en main, coutume russe oblige.

                                      — Sdrassvouïtie, camarades Halina et Vittorio, soyez les bienvenus, je suis le lieutenant-colonel Igor Alianov, je dirige les escadrons rassemblés dans cette forêt. 

        On va vous apporter un repas chaud et des vêtements neufs, plus proches du style qui se pratique par ici. Camarade Halina, après le repas, on t’accompagnera auprès des infirmières et auxiliaires féminines de la base. Elles t’accueilleront provisoirement, ensuite nous choisirons la meilleure solution possible pour toi camarade. Je compatis de tout cœur, l’épreuve que tu traverses en ce moment me touche. Les exactions criminelles des Waffen SS, ne se prolongeront plus très longtemps. Nous sommes chargés de les mettre hors d’état de nuire, avec des moyens importants dont nous disposons. Vittorio, j’aimerais que tu me raconte comment tu es arrivé jusqu’à nous. 

                          – Haracho, camarade lieutenant-colonel, je suis Vittorio Conte, interné à d’Auschwitz depuis juin 1942, hier, au matin, je me suis échappé d’une marche à la mort, qui avait lieu dans une forêt située à l’ouest d’Auschwitz. Après mon évasion, j’ai eu à faire face à quelques péripéties dont ma survie dépendait, le Kübel en est un reliquat.

            Il lui raconte tout en détails, depuis son évasion jusqu’à l’apparition des yeux bleus d’Alexeï, penchés sur lui dans son poncho ce matin, bien entendu, il ne dit rien des séances successives de fou rire, ni des talents d’animateur d’Alexeï, qui seraient dignes de figurer en bonne place, sur les programmes du Kirov. 

                    - Comment as tu appris à parler le russe, camarade Vittorio ?       

                     - Mes parents utilisaient souvent cette langue. 

         Dimitri apporte un repas chaud, il dépose les plats sur l’unique table du command car, un borsh bouillant, du thé chaud, un bout de sucre, du pain, un peu de graisse d’oie, du fromage, un morceau de lard, un régal !

          Quelques minutes plus tard, Halina et lui se retrouvent vêtus de pied en cap en soldats russes, chapka étoilée de rouge incluse, tout y est ! Halina est méconnaissable. 

    L’Armagnac, veut bien excuser le mélange imposé par les évènements, Halina a retrouvé un peu d’appétit. A la fin du repas, une femme soldat vient chercher Halina, elle l’entoure de ses bras, elle le regarde en sanglotant, elle est effrayée par cette situation, par l’inconnu qui l’attend. Il essaye de la rassurer, les mots peuvent-ils atténuer la perte d’une famille entière ? Les larmes coulent à nouveau sur ses joues, Halina ne dit rien, ils s’embrassent fort en guise d’adieu.

                            — Camarade colonel, puis-je prendre une douche ?    

                            - Allons allons, pas de manière Vittorio, appelle-moi Igor, le camarade adjudant Alexeï, va t’indiquer ou se trouvent nos installations sanitaires, il te procurera des serviettes et du savon. Quand tu auras terminé, reviens ici, nous parlerons.    

  Alexeï et lui arrivent près de deux rangées de six shelter installés côte à côte, tous équipés de douches et de sanitaires, l’eau est tiède, fantastique ! 

       Il paresse sous la douche, il décrasse son costume rayé. Les accessoires contenus dans son sac de cuir sont les bienvenus. Il se rase de près, se frictionne avec de l’eau de Cologne, une sensation nouvelle, le bien-être l’envahit.         

     A sa sortie du shelter, plus d’Alexeï, il s’est impatienté, Vittorio a trainé un peu sous la douche. Il se dirige vers le shelter du camarade colonel Igor, le petit siège en métal, attend sagement. Igor approche son siège près du sien. 

    Igor est détendu, son regard amical filtre au travers des volutes bleutées qui s’échappent de sa pipe. Son regard attentif et vif parle pour lui, cet homme inspire confiance, Vittorio, laisse parler son intuition, il lui attribue d’emblée toutes les qualités qui composent la magie d’une relation amicale. 

  Igor, est un homme d’environ trente cinq ans, une raie sépare ses cheveux lisses et noir, ses pommettes sont hautes et saillantes, ses yeux clairs, taillés en amande, les orbites un peu enfoncés, le sourcil très fourni. Igor est grand, très mince, il se déplace sans bruit, à l’aide de mouvements souples, précis, rapides, comme un félin. Sa voix est grave et douce. Cet Igor possède du charme à revendre. La gente féminine doit l’apprécier sans restriction, il s’exprime posément, 

                               — Camarade Vittorio, ton comportement est digne d’un combattant aguerri. Dis-moi, as-tu récupéré quelques plaques d’identité sur les SS ? Les informations qu’elles comportent, sont d’une grande importance pour nous.

      Sa question le prend  un peu à froid, cependant, elle ne l’affecte pas du tout. Il incline son torse en avant, afin de dégager les plaques suspendues, Igor observe sans commentaire, il lui tend les plaques,         

                              — Camarade Igor, tu voudras bien me les restituer je te prie ?   

      Igor examine les plaques, le regarde en souriant avec un hochement de tête, mi amusé, mi approbateur,   

                                  - Camarade Vittorio, alors, c’est vrai ce que l’on raconte ? Tu es devenu un Collectionneur ?

                                  - Camarade Dimitri, relève immédiatement les informations, ensuite tu redonneras les plaques à Vittorio.                                          

       Dimitri s’exécute peu après, Vittorio voit bien qu’ils échangent un regard amusé. il s’est un peu trop attardé sous la douche. Il est clair que le camarade Igor a eu vent de l’esprit inventif du camarade adjudant Alexeï, qui est à l’origine de ce sobriquet. Les nouvelles se propagent vite, Alexeï et les membres de sa patrouille, ont de quoi meubler leurs longues soirées d’hiver, il est long l’hiver russe ! 

       Ces remarques exprimées sur un ton enjoué, bon enfant, ne le troublent pas, depuis presque trois années, il est le numéro A27436, voué à partir en fumée. Il n’a nullement cherché à se distinguer, ce qu’il a fait, il l’a fait pour survivre, sauver sa peau. Il tiens à conserver ces plaques et quelques autres objets récupérés, il ne tient pas du tout à en exposer les raisons.                                         

                                      – Vittorio, nous sommes ici afin d’éradiquer les groupes de waffen SS, ils sont très actifs dans cette partie de la Pologne. Ils appartiennent tous à la même unité, ce sont des fanatiques. Ils s’acharnent sur nos hommes en les surprenant par des opérations de guérillas. Il est essentiel que nous localisions leurs dépôts d’armes, afin d’en finir avec eux.    

Je vais envoyer immédiatement deux patrouilles motorisées sur le secteur ou tu te trouvais. Il serait utile, que tu en matérialise l’endroit sur cette carte. Les trois Waffen.SS que tu as surpris en premier lieu, revenaient de s’approvisionner. Les indications fournies par les traces des véhicules, sont pour nous de première importance.         

 Igor, étale une carte très détaillée sur sa table, il s’agit d’une carte d’état major très précise. Igor lui indique le chemin forestier, emprunté par la colonne après avoir quitté Auschwitz. A l’aide de ce repère, Vittorio localise les lieux dont il est question.

               - Merci camarade, j’envoie immédiatement des patrouilles dans ce secteur, avant que les traces ne soient brouillées.             

 Igor donne quelques ordres par téléphone,      

                — Vittorio, Tu es un civil, il n’est pas possible de te garder en zone de combat. J’ai l’obligation te faire conduire auprès d’un centre de regroupement des survivants des camps, le plus proche est situé à Bierun. Ce centre est supervisé par un capitaine médecin, le Dr. Leonid Arkaiev, un camion t’y conduira demain matin.

                   -Camarade Igor, existe-t- il un moyen qui permette de ne pas m’expédier auprès d’un centre de regroupement. C’est lieu dans lequel je serai catalogué, fiché, colloqué avec d’autres survivants.

 Igor, je n’ai rien à perdre, n’est-il pas possible de me laisser agir, sans officialiser ni mentionner quoi que ce soit. Le froid va s’estomper d’ici quelques jours, je peux participer aux combats, en utilisant la même méthode que les Waffen.                

      Igor, écoute, le jeune homme l’intrigue, ce jeune rescapé, animé par une volonté, un courage, une hargne, peu communs. Il voudrait répondre positivement à sa demande, mais voilà, il est militaire, militaire de carrière, au beau milieu d’un terrible conflit. A cet instant, il décide de contacter le camarade chef-colonel Sergeï Iassoff, c’est l’officier qui dirige le régiment. Lui expliquer dans quelles circonstances il a rencontré Vittorio. Le chef-colonel Sergei Iassoff, n’est pas simplement son supérieur, il est un ami, à ce titre, Igor est certain que Sergei entérinera sa requête. Le jeune homme, ne se retrouvera pas cloitré dans un centre de regroupement.      

                                – Vittorio, ta spontanéité, ton comportement, me touchent, étant un officier de l’armée russe, ma position ne me permet pas d’accéder à ta demande.   

       Je le regrette, il est impossible de te laisser agir comme tu le suggères. Si tu étais un soldat de notre armée, tu serais sans doute promu et l’objet d’une distinction. Pour ce qui concerne le centre de regroupement, je vais dès aujourd’hui prendre contact avec mon supérieur et ami, le chef-colonel Sergei Iassoff, je suis certain qu’il fera en sorte de t’éviter de croupir dans un centre.   

        Le Dr. Leonid Arkaiev, dirige l’un de ces centres à Bierun, tu devras y passer la nuit prochaine, pour la forme. Je vais anticiper en ce qui concerne la décision de Serguei, et prendre immédiatement contact avec le camarade colonel Nicolaï Mnouchkine. Il est le quatrième du quatuor d’amis que nous formons. Nicolaï est le responsable des escadrons des services et d’approvisionnements, il va t’accueillir dans son organisation, le problème sera résolu. C’est une promesse formelle.           

 Intuitivement,Vittorio est persuadé qu’il peut compter sur l’appui d’Igor, il ressent la même intuition, la même émotion que celle qu’il a éprouvé lors de sa rencontre avec Mario. Quelquefois, les sentiments affectifs les plus authentiques, n’ont besoin que d’une seconde pour fleurir à jamais, aussi longtemps que l’existence durera.

 Il n’ira pas dans un centre de regroupement, c’est bien, c’est très bien.        

Igor fait pivoter son siège, fouille un instant dans un des tiroirs de son bureau, ses mains en ressortent avec une bouteille de vodka, ne demandez pas de quel chapeau magique elle provient. Les russes ont un don indéniable dans leurs rapports avec ce liquide.

    Tous deux trinquent tranquillement en fumant des cigarettes, comme le feraient des amis de longue date, aucun besoin de parler pour combler le vide. L’amitié nait parfois comme ça, sans prévenir, Vittorio le sait, il a eu la chance de rencontrer Mario. Ils sont détendus, Igor ne pose plus aucune question, il en sait assez, il sait qu’il est inutile de remuer certaines choses, les mots sont incapables de modifier les faits. Le soldat de faction, entre et salue,                                        

                                   — Issvinitié, camarade Colonel, le camarade adjudant Iaroslav est de retour de patrouille, il demande s’il peut être reçu. Igor regarde sa montre, quatre heures se sont écoulées.                           

                                  —  bien, qu’il entre,            

 Le camarade adjudant Iaroslav pénètre dans le command car, Il commence un long exposé, il résume l’action des patrouilles envoyées sur le secteur ou se trouvait Vittorio. Ils ont localisé les cratères consécutifs aux explosions. Des bruits de moteurs ont attiré leur attention, trois Kübelwagen ont été débusqués. Les half track ont ouvert le feu, deux véhicules ont été touchés, cinq Waffen.SS ont été tués sur le coup, aucun blessé. Impossible de connaître leur identité, ils ne portent aucun signe distinctif, leurs uniformes sont banalisés. Le troisième Kübel s’est échappé, l’un des SS tués, se trouvait à bord de ce dernier. Quatre membres de la patrouille ont ramené les Kübel endommagés.                        

Ces nouvelles réjouissent Igor au plus haut point, il demande à l’adjudant de revenir avec ses hommes, ensemble, ils fêteront cette heureuse issue. Quelques instants plus tard, les soldats affluent dans le command car,  le coefficient de remplissage est tel, qu’il menace l’infrastructure de l’engin. La fatigue s’efface, les soldats sont heureux, la petite fête peut commencer. Igor passe un bon moment, la satisfaction se lit sur son visage. Ils rient, ils trinquent, ils plaisantent, ils boivent beaucoup, ils boivent énormément, les bouteilles se vident les unes après les autres, la soif militaire n’est pas facile à étancher. 

                                           Igor n’y résiste pas, il désire voir les Kübelwagen ramenés par ses hommes. Le camarade adjudant Iaroslav, les accompagne à l’endroit ou ils ont remisés les Kübel. Igor est excité par ce spectacle, les Kübel ont subi des dégâts considérables, les mitrailleuses lourdes ne font pas dans la dentelle.  La petite fête se termine quand le soleil pointe son nez, ils se séparent à regret. C’est égal, cette soirée prolongée est mémorable, l’ambiance, les soldats, la vodka, tout ça, compense largement le manque de sommeil. Le camion qui doit le conduire est là qui attend.        

   A suivre….

Vittorio, Chapitres V-X-XI-XII-et VI-VII-VIII-IX dans poliakov le-17-sept-2011-008-225x300

 

Chapitres X/XI/XII

 
samedi 25 février 2012, 14:32:54 | poliakovAccéder à l’article complet

Chapitre X :     Les camarades secrétaires.  

 

Nous arrivons devant une porte massive à double battant, Michael en ouvre un, une perspective surprenante apparait, une image de rêve, six jeunes femmes s’affairent à leur bureau. Les cliquetis des machines à écrire, génèrent une joyeuse symphonie, exécutée sans partition, une improvisation collective aléatoire.  Le bureau est installé dans une grande pièce du ré de chaussée. Au plafond de somptueuses poutres entourées de caissons peints, de la même facture que celles que l’on rencontre chez Nicolaï. À droite une cheminée monumentale en pierre très claire, un feu de bois brûle dans l’âtre. Cette ambiance est très éloignée de la rigueur militaire. A gauche, côté cour, trois grandes fenêtres inondent la pièce de lumière. Un bureau est positionné devant chaque fenêtre. 

 Chaque bureau comporte deux postes de travail. Vittorio reste un peu interloqué dans l’encadrement de la porte. Soudain, la frappe des machines cesse, en un mouvement exécuté avec un ensemble parfait, les six jeunes femmes tournent leur tête dans sa direction, affichent de larges sourires, un puissant “Sdrassvouïtie Vittorio !” Parfaitement synchronisé, vient le saluer. 

 Nicolaï s’est abstenu de préciser, que c’est Tamara qui va l’initier aux secrets de la machine à dactylographier. Le bureau qu’elle occupe est vaste, trois personnes y sont très à l’aise. Une machine à écrire est à sa disposition, il doit apprendre à en maitriser les secrets. Tamara commence à lui en indiquer les principaux rudiments. Le mois de mars s’approche, un beau soleil est présent dans le bureau. Il éclaire joyeusement cette grande pièce, la lumière joue dans la chevelure noire de Tamara, ses cheveux sont coiffés en chignon, rigueur militaire oblige.

 Tamara n’a pas plus de vingt ans, elle est vraiment superbe, l’uniforme lui sied à merveille, elle est grande, mince sans maigreur, ses cheveux sont d’un noir profond, noir jais. Le chignon qui la coiffe met en valeur l’ovale de son visage, orné de pommettes très hautes et saillantes. Son uniforme semble avoir été coupé par un tailleur très adroit, toutes ses formes sont apparentes. Ses yeux vert taillés en amande, lui adressent quelques signaux directs, Tamara se connecte droit sur ses pupilles, cela se termine par deux rires mêlés, qui entrainent inexorablement ceux des colocataires.  

 Les jeunes secrétaires observent le nouvel arrivant, on se soupèse, on s’estime, on s’envisage. La petite prestation nocturne, offerte par Tamara est connue de tous, Nicolaï en tête, c’est logique, il est le chef. Cela n’affecte en rien Vittorio, ces personnes l’agréent, les détails connus ou non ne le dérangent nullement, sur ce plan, il est blindé.

 Tamara suggère une pause, la cheminée accueille toute l’équipe avec des flammes dansantes, hypnotiques, ils se retrouvent réunis, disposés en demi cercle autour de l’âtre monumental. 

 Tamara fait office de Cicérone, elle décline le nom des cinq autres muses, Ces présentations sont plus proches du jeu, que d’un acte formel, les mots sont ponctués de rires. Les jeunes femmes accueillent le petit nouveau, en lui montrant d’emblée le côté le plus agréable du travail, la pause pour le thé. 

Olga, qui partage le même bureau, une très belle blonde au regard bleu pervenche, grande et mince elle regarde en abaissant légèrement le menton, un air coquin l’habite en permanence. Elle est appétissante, une peau claire et fraîche, ses joues sont ornées d’un peu de rose, un peu comme une porcelaine. Cette carnation appétissante, ferme, donne envie d’y mordre à pleine dents. 

Tatiana, une brune au visage très doux doté d’un ovale parfait, grande, mince, les attaches très fines très distinguée. 

 Nadejda, une blonde pétillante la seule qui possède des cheveux blonds ondulés d’une extraordinaire couleur de blé, aux mouvements en forme de vagues, cette blondeur est inattendue et envoutante. Un regard vif jailli de ses yeux bruns mis en valeur par le blond de ses cheveux, de taille moyenne, des dents magnifiques, elles enluminent son sourire. 

Natalia, une grande fille aux cheveux châtain clair, dotée de magnifiques yeux bleus, qui dévisagent avec curiosité. Elle est mince, elle aussi est dotée de très belles formes, des jambes magnifiques, une beauté remarquable. La dernière, Alena possède de superbe cheveux châtains clair, une paire d’yeux verts, grande, mince, très élégante, ses réparties fusent et déclenchent les rires.    

 Vittorio se trouve serti au milieu d’un rêve, est-ce bien de lui qu’il s’agit ? Il ne cherche pas du tout à dissimuler sa satisfaction, il écoute, observe avec attention ses yeux dévorent et mémorisent chaque instant de ce spectacle extraordinaire. Être au milieu d’un essaim de jolies jeunes femmes, quelle aubaine pour un homme de dix sept ans qui ne connaît rien de la chose féminine, qui a l’intention de combler cette lacune. Un samovar maintient en ébullition l’eau destinée au thé. Ce thé fait office de plateforme d’observation, aucune mesquinerie, les faux semblants sont absents. Les rires sont francs, sains, ils résonnent en cascades de bien être, bien au chaud, au milieu de cette superbe gente féminine. Quelques pensées s’envolent en direction du camarade Nicolaï, l’homme de goût, qui a composé ce magnifique aréopage de secrétaires. 

 Après le thé, Tamara lui décrit toutes les fonctions de la machine. Son visage frôle souvent le sien, cette machine est un viatique idéal qui permet que leurs visages s’apprivoisent, se frôlent. Ces contacts provoquent de part et d’autre quelques réactions, auxquelles vient se mêler un souffle de désir, accompagné de quelques frissons furtifs, et agréables. Deux jours plus tard, Vittorio commence les traductions, compose les premières notices, selon l’ordre des urgences définies par le colonel Nicolaï. Ils se retrouvent aussi souvent que nécessaire dans son superbe bureau. La machine à écrire est devenue plus familière, plus amicale.

 Tamara le professeur est très câline, Vittorio lui laisse les initiatives. L’épisode de la douche est relégué dans la réserve aux souvenirs. Visiblement, Tamara en femme décidée, ne souhaite pas le laisser patauger dans son ignorance de néophyte. Dès la tombée de la nuit, elle vient le rejoindre dans sa chambre, les cours qu’elle y dispense sont d’une autre nature, elle se transforme en maitresse, en experte, dans un domaine ou elle atteint l’excellence. Elle est douce comme le satin, une liane souple qui se lobe, s’enroule autour du corps du jeune homme, au rythme de la découverte du plaisir. Vittorio ne connais rien des rapports amoureux, rien des secrets du corps féminin. Tamara lui enseigne patiemment à l’aide de petits gestes, de petites pressions. Il est un élève assidu, enthousiaste, attentif. Après quelques approches, il est capable de lui rendre partiellement le plaisir qu’elle lui procure. Le voile s’est soulevé au dessus des secrets du corps féminin.

 Mentalement, Vittorio reste lui-même, le manque d’expérience ne le culpabilise pas le moins du monde, ne le gêne en rien. Tamara ne semble pas s’en préoccuper particulièrement en cet instant précis, elle se cambre, le corps tendu à hauteur de ses yeux, comme un pont japonais, rigide et souple, bandé comme un arc, elle gémit, ses hanches tournent autour d’un axe invisible. Tout son corps suit le mouvement, ses muscles se contractent, son corps se tend, se durcit, puis, se relâche à nouveau, seules leurs imaginations fixent les limites des ébats. Les deux amants se retrouvent toutes les nuits, ou presque, c’est Tamara qui en décide. Les murs de la chambre sont les témoins muets des plaisirs intenses qu’ils échangent. Tamara et Vittorio sont devenus amis, c’est le mot qui convient, une amitié mêlée, imbriquée, tressée d’amour physique, Vittorio vit sa première expérience, il ne cherche pas à analyser ou à réfléchir, leurs corps s’expriment en jouant de la curiosité, la vitalité, la synergie fougueuse de leurs deux jeunesses. Ils ne parlent pas, les gestes constituent leur langage. Les mots sont inutiles, leurs ébats ne s’arrêtent qu’à l’avènement de l’épuisement total. Lorsqu’ils ont tout donné, lorsque leurs corps ne bougent plus, figés, surpris au cours de l’ultime étreinte, ils restent là, détendus, liés, enlacés, comblés. Tamara lui enseigne à inventer, à imaginer, à découvrir, à improviser, créer des sensations, comment ressentir, savoir donner. Il est un élève très appliqué, curieux de toutes ces choses nouvelles, passionnantes, mystérieuses, délicieuses.             

 - Vittorienko, mes camarades ne te tentent pas ? Aucune d’entre elles ? C’est dommage, tu leur plais beaucoup ! 

                              Cette sortie, on ne peut plus explicite, surprend Vittorio. Tamara l’observe, elle part d’un rire de gorge, auquel se mêle un zeste de moquerie, elle ne suggère pas, elle exprime une éventualité claire et nette. Cette proposition, l’a prit à contre pied, il n’est pas contrarié, simplement il n’a pas vécu d’autre expérience qu’avec Tamara. Il ne ressent pas la nécessité de multiplier les rencontres, ou de vivre quelque expérience nouvelle.  Tamara n’est pas un objet, surtout pas son objet, leurs chemins se croisent, c’est une coïncidence extraordinaire, un don de monsieur hasard, de dame providence. Tamara agit comme il lui plait, cela lui convient parfaitement, pleinement, sans réserve, leurs libertés respectives restent intactes. Tamara va vers Vittorio quand elle le décide, la jalousie est exclue de leur relation, c’est un mot de vocabulaire, il ne le ressent pas, ne le conçoit pas, il n’a aucun besoin d’exclusivité, ils sont libres. Être libre, est le critère, le moteur le plus important. Ce qu’ils éprouvent l’un envers l’autre, est si nouveau pour lui, qu’il est incapable de le nommer, incapable de le définir, cette l’analyse ne l’intéresse pas. Amoureux ? Il l’ignore, ça lui est égal, ils sont jeunes, indubitablement ils se plaisent, pendant ces moments de passion, il ne calcule rien, il est ailleurs, il vit l’instant présent, il le vis avec toute l’intensité toute l’énergie dont il est capable.

 Vittorio ne sollicite jamais Tamara, il ne lui impose rien. Il respecte sa volonté, ses désirs, le plus simplement du monde, il ne souhaite pas dominer, décider. Vittorio se laisse porter, conduire par son désir, c’est passionnant, reposant et très agréable.

    - Tamara, tu es ma première expérience, mes premiers balbutiements mes premiers frissons de plaisir. Ce plaisir partagé avec toi, je n’en suis pas rassasié, j’ai faim de toi, des caresses que nous échangeons, je ne ressens pas le besoin d’autres contacts. J’ai un siècle d’ignorance à combler, ces jeunes filles, tes collègues, tes camarades, sont attrayantes, d’une très grande beauté. Apprendre de toi, encore et encore, ces moments là, sont un concentré de joies, ils me comblent. 

 Elle sourit, l’enlace, le boa constrictor se réveille, il glisse sur lui, autour de lui, il est partout, c’est une manière de réponse, les mots sont remisés. Ils passent un long moment à confirmer qu’ils sont bien vivants, là, ici, maintenant, heureux de l’être.

 Tamara, c’est l’eau d’une rivière amie dont le lit déborde, qui vient l’enlacer, l’entoure, l’étreint, s’éloigne, se rapproche, les vagues du courant se plaquent sur son corps, encore et encore, elle l’envahit, elle se glisse en lui, elle devient lui, elle est lui. Ils s’étreignent avec une telle force, qu’il craint qu’elle ne se brise. On ne brise pas Tamara, elle se glisse telle une liane dotée d’une intelligence redoutable, dont le but est de composer les gestes magiques qui préparent, qui amènent au plaisir. Elle maitrise le rituel qui sait comment faire déferler les vagues, les lames de fond, qui drainent des sensations renouvelées à la fois fulgurantes et intenses, qui rejoignent et dépassent les limites extrêmes de leurs sens. Ils se sont égarés dans des étreintes voisines des limites, un appétit qui ne se tarit pas, ils finissent par s’endormir, épuisés, sans force, ils ne sont biens que chair contre chair, tressés, imbriqués l’un avec l’autre. La lumière du jour réveille Vittorio, Tamara est déjà levée, elle se penche vers lui, ils s’embrassent, au moment de saisir la poignée de la porte, elle tourne la tête,                      

 - A bientôt Vittorienkele, le devoir m’appelle,                                         

 Elle quitte la pièce, Tamara, vient de prononcer mon prénom en utilisant un diminutif yiddish, cette intention me touche. 

 

Chapitre XI:      Départ pour Zielona Gora.  

 

     Vittorio, est à nouveau en face de Nicolaï à son bureau. Nicolaï sait tout sur tout et sur tous, c’est un homme direct, il ne ressent aucune propension pour l’inquisition, il est curieux, il veut savoir, rien de plus. Il est le centre névralgique du petit monde que nous formons, ce fait n’importune aucun d’entre nous, ce n’est pas un secret. Il ne se prive pas de dispenser son affection à la gente féminine, il les connaît, elles sont ici par sa volonté, il communique longuement avec elles, sans générer de mesquineries. C’est lui qui donne le La au sein de cette équipe, l’exemple redescend toujours.

 Il est très bel homme, les pommettes hautes, très saillantes, c’est l’apanage de certains slaves, cette particularité séduit particulièrement Vittorio. Ses cheveux sont blond très pâle, le visage carré, le menton volontaire, sa voix est grave, elle articule les sons de façon très harmonieuse. Ses yeux sont bleu, un bleu profond, il est grand, très en muscles, solide, il dégage une sensation de force, il adore la vodka, il n’est pas une exception, il en abuse un peu parfois, il n’est jamais ivre. 

 

- Vittorienko, ton travail avance vite, tu es plus rapide que prévu ! On va fêter ça ! 

 

 Nicolaï fait apparaître une bouteille de vodka, pas le grand modèle, mais de qualité choisie, eh oui, Aujourd’hui, Vittorio discrimine les différentes qualités de vodka, cette bouteille de taille raisonnable signifie qu’ils vont lui faire un sort illico. Au travail de bureau, Vittorio préfère, et de loin, les études nocturnes, des études plus personnelles entreprises avec Tamara, elles compensent le côté routinier de sa tâche. Vittorio souhaite étudier et progresser en anglais, Nicolaï lui remet deux livres en cadeau, il s’agit d’une grammaire et d’un dictionnaire, russo-anglais, c’est parfait, il va pouvoir affronter les verbes irréguliers, et autres nuances de la langue de Pouchkine. Nicolaï verse les derniers vestiges de liquide, contenus dans le flacon,     

 

 - Vittorienko, notre escadron se déplace demain en direction de Berlin, nous devons rejoindre la caserne de Zielona Góra. Nous aurons une assez longue route à parcourir, avant d’arriver à Zielona Góra, nous ferons étape pour la nuit à Wroclaw.   Nous emportons tout ce qui est stocké ici, dis moi, tu préfères voyager avec les camarades secrétaires, ou avec tes copains Dimitri et Aliocha ? 

 

 -Nicolaï, nous sommes tous très attachés à nos charmantes collègues, je ne tiens pas me distinguer en faisant exception, ce serait faire preuve d’un manque de discernement discourtois.   

 

 - Vittorienko, sacré gaillard ! Maladietss ! Tu es devenu un malitchichka, un vrai gamin russe ! Otchin Haracho ! Tu voyageras avec moi dans le command-car, nous serons en compagnie de deux ou trois de nos secrétaires. Tu auras l’occasion de faire la connaissance du le chef-colonel Sergueï Iassoff, il sera heureux de te rencontrer. 

 

 Le soir, Tamara rejoint Vittorio, parée d’un de ses sourires qui le font fondre instantanément. Elle lui tend une boite en carton, frappée aux couleurs de
la Krasnaïa Armiia, sur le dessus, une étoile rouge y est gravée. Il s’agit d’une montre poignet, la réplique de celle qui est au poignet de notre colonel Kolia, un modèle destiné aux officiers.

 Il extrait la montre de sa boite, il la connaît bien, il la lorgnait avec admiration sur le poignet de Nicolaï, Tamara lui l’attache au poignet, il l’embrasse, l’étreint avec force. 

 - Spassiba, Spassiba Bolchoï ! Malinka Tamarenka !

  - Je l’ai demandée pour toi à Nicolaï, il est très heureux de te la procurer. 

 

- Tamara, demain nous partons pour Zielona Góra, tu sais déjà tout cela, n’est ce pas ? 

 

 En guise de réponse Tamara l’enlace, quand ils commencent une bataille de ce style, le combat ne cesse qu’avec l’épuisement des deux protagonistes. Il s’ensuit une relaxation, une paix du corps, des sens et de l’esprit, comme s’ils avaient accès à un autre monde, une sensation qui vient conclure un bonheur intense, Vittorio aime lui donner du plaisir, aujourd’hui il sait comment la remercier de toutes ses attentions, elle lui a patiemment expliqué, détaillé les gestes de l’amour qu’elle préfère. Tamara est synonyme de plaisir, elle est sa source du plaisir physique, il veut le lui dire sans avoir à parler, lui dire combien il aime son corps, il aime le caresser, tout caresser, sa peau agit sur ses sens comme un catalyseur magique, ils s’endorment sans un mot, satisfaits, cloués par la fatigue, apaisés, ils sont biens.

 Après le départ de Tamara, qui a opté pour un raisonnable temps de repos, avant le départ matinal pour Zielona Góra, Vittorio va récupérer les précieux tubes et les documents. 

 Au matin, Michael est en lisse avant tous, c’est lui qui mène la danse, les moteurs des véhicules ronronnent. La température est de plus en plus clémente. Vittorio grimpe sur le siège voisin de celui de Nicolaï. L’énorme command-car, est ouvert à tout vent, conception militaire oblige, la capote ne couvre que le dessus. Nicolaï prend la tête du convoi qui s’ébranle.  Tamara, Nadejda et Tatiana sont blotties à l’arrière, emmitouflées dans leurs anoraks, rien ne dépasse de leur chapka, le protège oreilles en position basse masque tout. Le pare brise est haut, ils roulent à une allure modérée. Derrière le command car, une file d’énormes camions, attelés à des remorques complètent le convoi, il est impressionnant. Hier quatre mastodontes roulants sont arrivés en complément. Nicolaï hurle pour se faire entendre, les filles pelotonnées les unes contre les autres papotent entre elles, de temps en temps des rires mêlés à quelques gloussements, osent traverser les cols de fourrure pour aller se perdre dans l’air froid. Ils progressent sans encombre vers Tichy, suivi de Pyskowice qu’ils traversent sans mollir, ensuite, Opolskie une petite bourgade composée de quelques maisons alignées près des bords de l’unique route. En entendant le bruit des moteurs, les habitants se cachent, pas un chat ne daigne se montrer, une heure plus tard un panneau indique Opole, Nicolaï fait signe que le convoi doit s’arrêter. 

- Camarades, arrêt de vingt cinq minutes ! 

Les camions se rangent, ils se trouvent au milieu d’un gros bourg. On aperçoit quelques personnes qui se parlent sans approcher des camions. Entre polonais et russes, l’amour est rarement au rendez-vous. Cet endroit est plat et morne. Le grondement des salves, des tirs de pièces d’artillerie nous parviennent distinctement, la guerre fait entendre sa voix de salves incessantes. Le bruit est permanent, les Katiouchas s’envolent avec des sifflements d’oiseaux blessés. Ils ont le privilège de pouvoir ignorer les détails de la guerre, leur poste ne les exposent pas aux dangers meurtriers des premières lignes. Michael, l’homme qui prévoit et organise tout, dispose deux samovar à l’arrière d’un camion, nous buvons du thé avec un peu de pain et du sucre. Michael, partage le thé avec Grisha, Vadik, Olek et Pavel et Vittorio, ils sont disposés en cercle, afin de tromper le vent froid qui balaye la plaine polonaise. Le thé bouillant les réchauffe, Pavel sort un flacon qu’il fait circuler de l’un à l’autre, la vodka est la bienvenue. 

Le colonel Nicolaï n’est pas en reste, il offre généreusement le précieux liquide aux camarades secrétaires, ses collègues camarades et néanmoins amies, ne dédaignent pas le réconfort dispensé par l’alcool. Surtout quand il est offert et servi par Nicolaï en personne, qu’elles appellent Kolia, il se montre d’une courtoisie sans faille avec la gente féminine.

 

 

Chapitre XII:    Ekaterina.   

 

 Trois nouveaux conducteurs sont arrivés à bord d’énormes camions attelés à de non moins gigantesques remorques, désormais, ils font partie du convoi. Michaël fait les présentations, Ekaterina, une jeune femme d’une taille au dessus de la moyenne, pourvue de cheveux d’un roux étincelant, ondulés. Un roux flamboyant très rare, une couleur lumineuse, resplendissante, ses mouvements de tête expédient un mélange de reflets, qui est l’équivalent du brame des cerfs en octobre. Les yeux d’Ekaterina sont verts, un vert sublime, son regard est exempt de toute notion timorée. En prime, Ekaterina affiche un sourire magnifique, elle expose des dents superbes, bien plantées, éclatantes et fortes. Malgré le froid, son uniforme souligne des courbes sublimes. Tous les camarades présents sont subjugués, la nouvelle venue, fait l’unanimité. Les deux autres conducteurs ont moins de succès, Vitalik, un très grand gabarit, roux avec des yeux verts, malgré cette similitude, il ne présente pas les mêmes attraits qu’Ekaterina. Le second est Dimka, un grand jeune homme très brun, au regard ténébreux. Les véhicules sont arrêtés au bord de l’unique route qui traverse cet endroit. Les maisons sont alignées de chaque côté, quelques rideaux bougent un peu, pas une âme ne se montre. Les groupes se sont formés, chacun déguste du thé très chaud, plus ou moins à l’abri du vent derrière les véhicules. D’autres s’éclipsent derrière les maisons, c’est le côté diurétique imposé par le thé. Ekaterina disparaît dans l’espace qui sépare deux maisons, elle s’éloigne avec célérité, le thé est un breuvage agréable, réconfortant, il impose certaines obligations à tous. Nicolaï regarde sa montre, 

- Nous pouvons nous arrêter encore quinze minutes, nous sommes dans les temps. Wroclaw, l’étape pour cette nuit, n’est qu’à quatre vingt kilomètres, nous y seront largement avant la nuit. Ils opinent de la chapka, puis, comme s’ils s’étaient concertés, ils forment deux équipes, Michaël, Vitalik suivi de près par Dimka et Vittorio, disparaissent comme un seul homme en direction de la forêt, située derrière les maisons. Un endroit adéquat, qui permet de se soumettre aux règles impératives imposées par leur boisson favorite. Ils procèdent volontiers en compagnie, ce geste développe certains liens sociaux. Le convoi repart, deux heures plus tard ils arrivent à l’entrée de Wroclaw, là, le spectacle n’est plus le même, ce n’est que désolation. A cet endroit il est clair que des combats rapprochés ont eu lieu. Partout des véhicules détruits, des cadavres jonchent le sol, des civils abattus sur place, des animaux tués, les auteurs de ces actes, sont motivés par la rage de détruire. De nombreuses constructions sont en ruines, la route est défoncée, parsemée de trous plus ou moins profonds.  Le convoi arrive dans le centre de Wroclaw, à cet endroit de la ville, certaines constructions sont en partie épargnées. Nicolaï fait signe, le convoi s’arrête ici. Michaël entre en lisse, il prend les choses en mains, il dirige la manœuvre, les chauffeurs rangent leurs énormes véhicules aux endroits indiqués. Les véhicules sont alignés sur une grande place de forme carrée, sur le côté gauche une église majestueuse émerge, son clocher est miraculeusement intact. Nicolaï en tête, nous grimpons un escalier qui amène sur une esplanade, ou se trouve le porche qui donne accès à un grand bâtiment en pierre de taille. Une horloge orne le sommet de cet ensemble. Nicolaï ouvre une lourde porte aménagée dans le porche. Le bâtiment est désert, nos pas résonnent sur le dallage, dans le hall, deux escaliers symétriques conduisent vers les étages.  

- Nous y sommes, la partie située à gauche est l’espace consacré à nos camarades femmes, la partie droite est pour nous, des lits, bien entendu, pas d’électricité.  Nous sommes tous fourbus, les camarades secrétaires se dirigent tout droit vers leurs quartiers. Au matin, c’est Michaël qui réveille Vittorio, une complicité doublée d’amitié s’est installée entre les deux jeunes gens, Michael n’ignore pas que Vittorio poursuit assidument des études anatomiques, qui se prolongent souvent jusqu’au petit matin. Vittorio et lui partagent les mêmes amours. Ils ne commentent jamais ces relations, ces jeunes femmes sont des soldats, des compagnons dignes d’estime, elles sont aussi leurs amies, 

- Sdrassvouïtie Vittorienko, le petit déjeuner sera prêt dans dix minutes, il sera servi dans la salle qui fait face au palier central. Toute l’équipe se retrouve dans une grande salle, assis autour d’une table massive et longue, les éléments qui composent le petit déjeuner sont disposés de manière à ce qu’ils soient accessibles à tous. Deux samovars ronronnent, leur musique signale que le thé bouillant est à disposition, elles le dispensent généreusement. Les mandibules s’agitent joyeusement, les plaisanteries fusent de toutes part, la fatigue est effacée, ils parlent, ils rient. Nicolaï, n’est pas en reste, il trône en bout de table, une place de chef ! Le camarade colonel possède un don précieux, il est capable de faire surgir de la vodka dans les conditions les plus inattendues. Deux bouteilles font le tour de la table, l’heure matinale n’est pas un obstacle, les deux flacons n’ont pas le temps de souffrir, en quelques battements de luette, ils sont réduits à l’état de vulgaires contenants dépourvus d’intérêt.   Nicolaï, regarde sa montre, c’est le signe avant coureur d’un briefing imminent,   

- Camarades, nous avons encore une bonne distance à parcourir pour arriver à Zielona Góra, départ dans vingt minutes, la route semble praticable sans trop de tronçons délicats, quelques surprises sont possibles, certaines parties peuvent être défoncées par les bombardements. Le temps est superbe, le printemps précoce tente d’envoyer l’hiver ailleurs, le ciel est d’un azur très clair et pur, pas une goutte de pluie en vue, nos amies secrétaires sont resplendissantes, enjouées. La route n’est pas très large, inutilisée par les autochtones, seuls des convois militaires l’empruntent, les traces montrent qu’elle est très fréquentée, cette route mène tout droit à Berlin. Plus tard, Nicolaï, arrête le convoi, cette courte étape est prévue afin de compléter les réservoirs de tous les véhicules.  La colonne se range sur le côté. Le convoi se trouve en pleine forêt, les conducteurs procèdent à quelques vérifications de routine, ils remplissent leurs réservoirs. Vittorio cherche Tamara du regard, elle lui adresse un sourire. Ekaterina est en conversation avec trois de ses camarades, elle l’aperçoit, lui adresse un geste ostensiblement exagéré en guise de salut, Vittorio lui rend la politesse en utilisant le même style de sémaphore. 

 

Chapitres VII / VIII / IX

 
samedi 25 février 2012, 14:28:00 | poliakovAccéder à l’article complet

Chapitre VII :  Le Colonel  Nicolaï Mnouchkine, le sergent Tamara Yatchenko.

Le camion passe sous la voûte d’un porche en pierre, porche monumental qui débouche sur une vaste cour intérieure de forme rectangulaire. Le sol est composé de gros pavés émaillés, enserrés en carrés par des croisillons de pierre de couleur claire, ces carrés respectent les diagonales.

 De gros camions roulent sur cette œuvre d’art sans aucune pudeur. Une grande activité règne, des soldats s’affairent, les va et vient sont incessants. Ils chargent toutes sortes de matériels à bord d’énormes semi-remorques.  

 L’endroit est magnifique, une chapelle est bâtie dans l’angle opposé au porche d’entrée. Cet endroit est un prieuré, la cour est bordée de colonnes soutenant des arcades ciselées qui courent le long des quatre côtés. Les toitures sont intactes, les tuiles sont recouvertes d’une couche d’émail brillant coloré de brun et de vert. 

Michael Takoï les attend, ce jeune soldat, porte les insignes de lieutenant à son col d’uniforme. Il est le pivot de ce centre. Michael est âgé de vingt ans à peine révolus, mince, de grande taille, blond au regard franc, gris bleu, très clair, 

 

- Camarade Vittorio, on charge quelques camions de matériels et munitions, ils sont très attendus. La porte en face de toi, donne sur un couloir, dans lequel se trouve le bureau du camarade colonel, Nicolaï Mnouchkine, une plaque l’indique sur la quatrième porte à droite, il désire te voir. À ton retour je te montrerai la pièce ou tu seras logé.   

 

Il se dirige en direction la porte d’entrée indiquée, Michael le hèle, 

 

  - Camarade Vittorio, surtout, n’oublie pas de t’annoncer avant d’entrer dans le bureau du camarade colonel !            

 

  Le couloir en question est sombre, sur la quatrième porte située à main droite, une plaque gravée indique qu’il s’agit du bureau du camarade colonel. La porte est en chêne clair, massive et imposante. Il s’apprête à frapper, selon la recommandation expresse de Michael.

 A cet instant, de puissants gloussements, des rires en cascades se font entendre, un rire féminin domine, un rire cristallin qui laisse fuser toute une gamme de modulations aiguës, perçantes, qui se prolongent en trilles. Un rire franc, appartenant à un autre registre, un puissant un rire de gorge d’une tonalité plus grave, de genre masculin, vient s’y mêler, tous ces rires traversent aisément la porte. Il conclue assez rapidement, que ces gloussements, ces rires, ces éclats de voix à tonalités multiple, ne cadrent pas avec une activité militaire classique.

 Il rebrousse prudemment chemin, en direction de la porte d’entrée. La lumière du jour le surprend, il cligne les yeux, il aperçoit Michael et ses camarades, ils l’attendent, ils sont là, plantés en ligne, au milieu de la cour. Ils savaient que son retour serait un peu précipité, ils éclatent d’un rire. Michael s’approche de Vittorio,  

 

  — Camarade Vittorio, nous t’adressons nos compliments, ne pas insister pour franchir la porte du bureau du camarade colonel, dénote d’un sens aigu des rapports hiérarchiques et sociaux, félicitations ! Suis moi, je t’accompagne au réfectoire, tu pourras t’y reposer en attendant que l’on termine de charger les camions. Aussitôt après, je te présenterai à tes Pénates. La visite au camarade colonel peut attendre, elle ne présente aucun caractère d’urgence, surtout en ce moment.    

 

  Le réfectoire est une salle assez vaste, l’endroit est équipé de trois grandes tables massives, elles peuvent accueillir une douzaine de personnes sur chacun des bancs placé de chaque côté, Vittorio s’allonge sur l’un d’entre eux, il s’endort immédiatement.  Michael le réveille , un de ses chronomètres lui indique qu’il a dormi plus de trois heures, ils vont rendre visite au camarade colonel. Le camarade colonel Nicolaï Mnouchkine, les attend, il est curieux de voir à quoi ressemble le collectionneur.

  Michael ouvre la marche, muni d’une grosse lampe à pétrole qui éclaire le couloir, ils entrent dans le bureau. Le colonel est en place derrière une immense table de chêne qui fait office de bureau, c’est un homme d’environ trente cinq ans, blond aux yeux bleus, les cheveux lisses, le visage long et mince, les pommettes hautes, légèrement saillantes, très élégant, il les salue d’une voix joviale et amicale,   

 

  — Bonsoir camarade Vittorio ! Je suis le colonel Nicolaï Mnouchkine, C’est l’occasion idéale pour boire un thé, je suis heureux de faire ta connaissance ! Nos camarades soldats murmurent à ton sujet, ils semblent déjà te connaître ! Tu nous as débarrassés de quelques cochonneries de SS, avec une maestria ingénieuse, explosive et originale ! Dès demain je vais te mettre en lisse pour l’Etoile Rouge. 

          Le camarade colonel Nicolaï part d’un rire tonitruant, un rire si puissant que les vitraux qui ornent les deux fenêtres vibrent de joie.   

 

  — Heureux de te connaître, Camarade colonel. 

     -Allons Vittorio, le formalisme n’est pas de mise entre nous, appelle moi Nicolaï, l’ami de mes amis est forcément un ami, assied toi.   

 Michael quitte le bureau, il laisse une lampe à pétrole à l’attention de Vittorio, qui prend place sur une des deux chaises. La pièce est éclairée à l’aide de trois grosses lampes à pétrole, à gauche, posé sur une commode basse, un samovar chauffe doucement, Nicolaï sert le thé bouillant, accompagné de sucre blanc.     

 

  -Bienvenue parmi nous, camarade Vittorio, tu as fais la connaissance d’Igor et de Léonid, tu ne connais pas encore le chef-colonel Sergei Iassoff, notre chef hiérarchique, il œuvre auprès de l’état major à Zielona Góra. Le camarade Dr Léonid m’a signalé ta blessure, nous avons un jeune lieutenant médecin, le camarade Dr. Igor Lavrov, il surveillera ton bras jusqu’à complète guérison. Je suis en charge de ce centre qui réparti les fournitures nécessaires aux troupes. Nous faisons office de base mobile, nous nous déplaçons en fonction de l’avance de nos troupes. Le conflit est dans sa phase ultime, les différences idéologiques laissées en sommeil, ressurgissent avec une vigueur accrue. 

           Il, est invité à faire honneur à une bouteille de vodka, à l’initiative de Nicolaï. Après quelques rasades de ce liquide magique, ils devisent comme s’il s’agissait de retrouvailles entre deux vieux copains. Cette ambiance doit beaucoup à l’intervention d’Igor. Il sait que le conflit, la guerre, vit ses derniers moments, Nicolaï vient de le souligner. Il n’a jamais songé à ce qu’il deviendrait quand celle-ci arrivera à son terme. Il n’a qu’un désir, un seul souhait, il doit passer à l’Ouest, quoi qu’il arrive, pourtant, il est prêt à utiliser toutes les méthodes possibles afin d’y parvenir, incognito et à pieds si nécessaire.    

  Il va rejoindre Michaël au réfectoire, il est assis en compagnie de quatre soldats de son équipe, ils devisent joyeusement.     

 Comme convenu Michael l’accompagne jusqu’à une pièce située au premier étage, il l’occupera seul, c’est un geste probablement piloté par Nicolaï.

 Vittorio pose son sac sur l’un des sièges. Ensuite, Michael accompagne Vittorio jusqu’aux douches et sanitaires, situés à quelques mètres dans le couloir. Les douches et les toilettes des hommes jouxtent un équipement identique réservé aux femmes.     

 Cette frontière invisible est matérialisée par deux portes, il est conseillé de ne pas les confondre. La porte de droite est l’entrée réservée à la gente féminine. Michael laisse une lampe à Vittorio, lui souhaite une bonne nuit et disparaît dans l’obscurité.    

 

 Chapitre VIII    La camarade sergent, Tamara Yatchenko.

 

  Il pose la lampe sur la petite table, prends ses tubes et les documents, il sort du bâtiment, trouve un endroit adéquat pour les dissimuler, et retourne à sa chambre. Une douche s’impose, il prend des serviettes de toilette, sa chère sacoche, prend la direction des douches. Son bras délabré limite un peu ses mouvements et gestes, peu importe. La lumière de la lampe à pétrole projette des ombres qui s’animent sur les murs du couloir. Les murs des sanitaires sont recouverts de carrelage blanc, trois lavabos sont fixés à un mur, trois cabines de douches.     

 L’endroit est propre et vaste. Il installe ses ustensiles sur la tablette d’un lavabo, actionne le robinet repéré en rouge, rien ne s’écoule. Par contre le robinet marqué d’un point bleu n’hésite pas à expédier un jet d’eau glacée, il y est habitué.  Il jouit de ce plaisir luxueux retrouvé, avoir du temps, un bout de savon et de l’eau à volonté. Son pansement n’échappe pas à la part d’humidité qui lui revient, toute cette eau qui gicle sur lui avec violence est revigorante, son corps retrouve des habitudes oubliées.  La lampe dispense un éclairage amplifié par le carrelage blanc.  Il s’asperge abondamment et consciencieusement avec l’eau de Cologne.  A ce moment de ses ablutions, un faisceau lumineux éblouissant, lui arrive en plein visage, malgré l’heure tardive, il croit à une plaisanterie de Michael,      

  — C’est toi camarade Michael ?  Une voie féminine surgit à l’arrière du faisceau intempestif,     - Bonsoir camarade Vittorio, devrais-je plutôt dire collectionneur ? Je suis Tamara Yatchenko, à cette heure avancée, nous faibles femmes, nous dormons toutes à poings fermés. Que se passe-t-il ? Le sommeil ne veut pas te tenir compagnie ? J’aimerais beaucoup voir de plus près, toutes ces plaques accrochées à ton cou.       

 Elle part d’un rire de gorge clair, modulé, plein de gaieté, le ton facétieux qu’elle a utilisé d’emblée, montre qu’il s’agit d’une boutade, d’une plaisanterie dont elle semble très satisfaite. L’effet de surprise qu’elle vient de provoquer la comble de joie, cette intrusion ne doit rien au hasard.                                       

 - Issvinitié, camarade Tamara, je suis désolé de t’avoir réveillée, cela ne semble pas avoir altéré ta bonne humeur. Vittorio est surpris par cette visite féminine, il enroule rapidement une serviette autour de ses hanches, tend le bras afin de saisir la lampe posée sur le lavabo.    

  -Vittorienko, tu ne vas pas me quitter sans me souhaiter bonne nuit ? Je constate que tu éprouves quelques difficultés pour te sécher avec un seul bras, je vais t’aider, j’ai apporté quelques serviettes à cet effet.     

 Tamara s’approche de lui, elle tient deux grandes serviettes, elle lui enveloppe les hanches, de manière à former de gros plis dans le sens de la longueur, elle les déplace rapidement, les mouvements couvrent son corps qui accueille avec reconnaissance la chaleur qu’elles procurent. 

 Elle commence à le sécher doucement, méticuleusement, appliquant délicatement les serviettes en leur conférant des mouvements circulaires, qui glissent sur son dos, la poitrine, les hanches, le cou, le visage, elle masse la nuque avec ses pouces, aucune parcelle de peau n’échappe à ses attentions.   Elle le masse habilement à l’aide des serviettes, auxquelles elle a donné des formes astucieusement modelées, les mouvements de ses mains sont omniprésents, un mélange savant de gestes, de rotations, puissantes et douces à la fois, si efficaces, si agréables, qu’il est impossible de distinguer ce qui est en contact avec son corps.   Elle est partout à la fois, après deux ou trois minutes, toute la surface de sa peau est exempte de la moindre trace d’humidité. La jeune femme s’enroule avec lui dans une serviette, elle se plaque contre son corps, la chaleur qu’elle apporte est la bienvenue.  

Elle passe son bras derrière sa nuque, elle est grande par la taille, elle l’est également en ce qui concerne son habileté à deviner ce qui provoque le plaisir, un plaisir subtil, complètement inconnu pour lui.  Il entrevoit sa chevelure noire jais, des cheveux qui accrochent la moindre lumière, dont les reflets scintillent sous l’éclairage. Ses cheveux souples et doux, lancent des éclairs, elle l’embrasse à pleine bouche avec force, avec une passion extraordinaire, un baiser moelleux doux et puissant, qui dure une éternité, il ne fait pas un mouvement, pas un geste, rien, il ne tient pas à faire disparaître cette présence magique, il n’est pas tout à fait persuadé de la matérialité de cette apparition, qui avoisine le surnaturel.  

 C’est son premier contact avec une femme, le premier baiser de son existence. Son instinct réalise la situation avant lui, ses sens commencent à comprendre. Il se laisse aller, il sombre dans cette douceur nouvelle, le corps de la jeune femme lui transmet des ondes d’un plaisir continuel, mêlé à une douce chaleur. Elle effectue de légers mouvements rotatifs à l’aide de ses hanches, sa poitrine masse son torse, elle enserre une de ses cuisses.    

 Tamara s’active de plus belle, ses hanches viennent s’appliquer à un endroit qui réagit, qui expose clairement, qu’il n’est pas insensible à toutes les attentions, prodiguées avec une telle générosité, aux attaques impromptues de cette amazone sauvage. Dont les bras l’enlacent avec force, sa bouche pulpeuse alterne les mouvements ondulants mêlés à des rotations, des points de contact qui se déplacent, au gré de sa volonté, de son imagination. Une pieuvre a élu domicile sur le corps du jeune homme.   

 La serviette a lâchement abandonné son poste, ils sont à découvert, cette nudité facilite les assauts imprévisibles. Ils sont nus, plaqués l’un contre l’autre, en un mélange de douceur et de fermeté combinés. Les mouvements inventés par Tamara pourraient servir de références aux fakirs birmans. Vittorio ne sais plus ou il est, ou il en est, sa tête, ses pieds, ne touchent plus le sol. Il vole, oublie qui ils sont, ou ils sont. Soudain, Tamara, relâche son étreinte, s’écarte de lui à la vitesse de l’éclair, s’éloigne, suivie de son rire cristallin qui décroît, puis disparaît, comme le sillage d’une embarcation magique, irréelle, qui s’estompe progressivement absorbée par les ténèbres mystérieuses du couloir, un cri résonne : 

 - A très bientôt malinko Vittorienko !  

 La tornade a quitté la salle de douche, elle a décidé de le laisser seul. Il est étourdi, ivre, comme après un excès de vodka. Vittorio ne sais plus ou il est, qui il est, il plane.  Il regagne rapidement sa chambre, s’enroule dans les couvertures, le sommeil l’y rejoint instantanément, quelques images l’agrémentent, des images de femmes, de salle de douche, de baisers fougueux. La lumière du jour le réveille. 

   Chapitre IX     Nicolaï propose un poste àVittorio.      Vittorio, descend rejoindre l’équipe au réfectoire, ils sont tous là, attablés au grand complet, il ne manque personne, les têtes se tournent vers le nouveau venu. Michael l’accueille avec un salut empreint d’une bonne dose de sympathie, mêlée, à une bonne dose d’ironie, 

 - Sdrassvouïtie ! Camarade Vittorio, alors cette douche, pas trop froide ? 

  Les soldats éclatent de rire, des rires puissants, qui emplissent la pièce, ils sont heureux de partager le résumé synthétique, exprimé par Michael, un salut matinal qui résume sa rencontre d’hier soir. Vittorio les observe en s’efforçant de conserver une expression impassible. Il échange un regard appuyé avec chacun d’entre eux, ce manège dure quelques secondes, puis, il se mêle aux rires. Ils sont tous au fait de sa trop brève rencontre nocturne avec Tamara, le rire collectif résonne, il dit qu’il est le bienvenu au sein de leur équipe.    

 Tous les adjoints de Michael sont attablés, ils sont là au grand complet, les soldats se présentent simplement en énonçant leurs prénoms, Vanya, Evgeny, Oleg, Pavel, stanislav, stepan, Grisha, Vadik.

 Un grand samovar siège sur la table, on se sert à volonté, le pain est compté, c’est la guerre, sur ce pain on étale de la graisse d’oie. Le sucre se présente forme de pain conique, on le casse en petits morceaux, quelques tranches de lard renforcent cette collation. On rit beaucoup, les mandibules s’agitent. Les souris dépriment, quand elles s’aventurent à fureter en ces lieux, en quête de quelques miettes oubliées. Le déjeuner est copieux et rapide, après quelques minutes tout le monde se lève.

 Michael lui indique que le colonel Nicolaï l’attend à son bureau.  En guise de sésame, Vittorio toque énergiquement contre la porte, il n’a pas oublié la première leçon, toujours avertir, il entre dans la magnifique pièce musée, dont le statut change à certains moments, pour se transformer en bureau-garçonnière, à l’usage exclusif du camarade colonel,                                                           

- Sdrassvouïtie, camarade Vittorio, assied toi, j’ai à te parler, dans le même temps, nous boirons un peu de thé.     

 Un samovar chauffe sur une desserte placée à gauche du bureau, cet endroit est magnifique, les deux grandes fenêtres sont équipées de vitraux aux couleurs pastel très lumineuses. Les murs sont recouverts de boiseries en chêne clair, deux tapis anciens sont posés sur les pavés émaillés de couleurs, serrés en carré dans des croisillons de chêne. De grandes poutres ornent le plafond, elles sont décorées de motifs religieux peints avec des couleurs aux tons pastel d’une luminosité extraordinaire. Des scènes bibliques sont peintes avec talent et une grande délicatesse, les personnages nous observent en souriant du haut de ce merveilleux plafond, comme s’ils voulaient distribuer quelques prémices au goût de paradis.   Nicolaï verse le thé dans deux bols en porcelaine décorée, un pain de sucre blanc, des tranches de pain sont disposés sur un plateau, de la graisse d’oie aux lardons, Vittorio se sert copieusement. 

 

 - Vittorio, maitrises-tu d’autres langues que le russe ?   

 

 -L’allemand, l’italien et le français.   

 

 -Parfait, voila de quoi il est question, nous sommes en possession de divers matériels en quantités considérables, des prises effectuées à l’ennemi.  Ces matériels sont intacts, la plupart sont encore dans leurs conditionnements d’origine. Les allemands n’ont pas eu le loisir de les détruire avant de s’enfuir. Parmi eux figurent des conserves diverses, des médicaments, de nombreux produits pharmaceutiques, des armes de toutes sortes, munitions, appareils de communication, petits matériels divers.

 Nous devons les identifier avec certitude, créer des notices en russe, qui permettront de les utiliser au plus vite. Il s’agit d’un travail important, beaucoup de choses manquent, ce travail devrait te convenir, qu’en dis tu camarade Vittorio ?   

 

 - Camarade Nicolaï, cela me convient tout à fait, je serai heureux d’effectuer ce travail avec toi.  

 

 - Otchin Haracho ! Michael, va te montrer les différents dépôts dans lesquels sont stockés les matériels. Nous les avons classés en tenant compte des différentes catégories. Au fur et à mesure que ces matériels seront identifiés et expliqués par les notices, nous les feront parvenir aux unités combattantes. D’autres les remplaceront, en provenance de nos dépôts situés à l’arrière. Tu seras en contact permanent et direct avec moi, nous commenterons les notices ensemble. Une de nos secrétaires est d’ores et déjà à ta disposition pour tout ce qui est administratif. Si tu rencontre une difficulté quelconque, vient m’en parler, la porte de mon bureau sera toujours ouverte, haracho ?

 Vittorio regarde Nicolaï, la porte sera toujours ouverte, excepté s’il est en conversation privée avec une ou plusieurs personnes qui l’aident à supporter les rigueurs de la condition militaire.     

 - camarade Vittorio, tu as croisé furtivement le fer, avec notre camarade sergent Tamara ? Ah, ces jeunes guerrières, ce qu’elles désirent Dieu lui-même serait incapable de leur refuser ! 

 C’est au tour de Nicolaï de l’observer attentivement, il le regarde avec un regard qui se veut malicieux, il guette une réaction, comme ça, pour jouer, ses yeux pétillent de joie,   

 - Camarade Nicolaï, j’ai beaucoup apprécié cette surprise, trop fugace à mon goût. J’espère pouvoir me revancher, avoir l’occasion de compenser cette interruption intempestive, dans un futur proche. Dans cette expectative, je me mets au travail immédiatement, auparavant, je dois faire remplacer mon pansement par le camarade lieutenant médecin Igor Lavrov, peux tu m’indiquer ou se trouve son bureau ?      

 - La troisième porte à droite en quittant ce bureau, est celle du camarade médecin, bon courage Vittorio.        

 Vittorio quitte le camarade médecin Igor, avec un pansement flambant neuf, la cicatrisation se déroule sans problème. Il rejoint Michael l’accompagne à son futur poste de travail, le repaire- bureau, qui abrite les secrétaires. Michael est grand, mince, élancé, athlétique, les cheveux très brun, les yeux vert. Il s’exprime avec une belle voix grave, une voix de basse, chaude, amicale, de plus, il a gagné la confiance du camarade Nicolaï, c’est bien. 

 

Le docteur capitaine, Leonid Arkaiev.

 
samedi 25 février 2012, 14:24:01 | poliakovAccéder à l’article complet

Chapitre VI — Le docteur Leonid Arkaiev.

Une fois à bord, les camions militaires bénéficient d’un confort assez spartiate, les courants d’air y règnent, ils sont dépourvus de portière et de vitres sur les côtés. Dimitri est assis au centre, Aliocha est au volant. Ils devisent à propos des patrouilles de la nuit passée. Depuis le départ, le camion traverse une épaisse forêt.

La route suivie n’a rien de commun avec un billard goudronné, il s’agit d’une espèce de chemin de terre boueux, assez large, très irrégulier, on peut le qualifier de défoncé. Le camion est brinquebalé d’un trou l’autre, le relief impose une vitesse réduite, cette portion de chemin est truffée d’irrégularités profondes, une espèce de gruyère géant.

Aliocha conduit avec beaucoup d’attention, il ménage les suspensions de son véhicule préféré, Vittorio se relaxe, à ce moment, il prend conscience de la liberté retrouvée. 

La forêt défile, soudain, à droite, dans le sous bois, Vittorio aperçoit deux SS vêtus de noir. Ils traversent au pas de course le chemin forestier, qu’ils viennent de croiser. Il se saisit du pistolet mitrailleur posé à côté de Dimitri, saute du camion. Les deux SS continuent leur course, il s’engage rapidement dans le sous bois, fonce de manière à intercepter leur course.

Ils ne peuvent pas être loin ! Il les voit ! Là, devant ! Ils courent dans le sous bois, à une distance de quelques mètres. Le SS en retrait, se retourne en ouvrant le feu, un choc, accompagné d’une brulure fulgurante, lui traverse le bras droit. Il presse la détente de son PPSch, expédie une série de rafales courtes très rapprochées, les deux SS s’écroulent sous les impacts. Il se penche sur eux, machinalement, il ouvre leur chemise, saisis les plaques d’identité, les passe à son cou, détache les deux montres poignet. Un bruit de course rapide se fait entendre.

Il plonge à l’abri derrière un arbre, ce sont Aliocha et Dimitri qui arrivent au pas de course, à un rythme effréné. Sans dire un mot, Dimitri s’occupe immédiatement de son bras blessé, il confectionne un pansement compressif à l’aide d’une écharpe. Aliocha fouille méticuleusement les deux corps allongés, récupère les armes, vérifie leur groupe sanguin tatoué sur la face intérieure de leur biceps. Aliocha se redresse, le fixe en esquissant un sourire,

 

 - Vittorio, tu veux bien me confier les plaques d’identité que tu as récoltées, juste pour quelques instants ? 

 

Il lui passe les plaques, puis se penche pour récupérer une croix de fer, geste qui a été interrompu par l’arrivée de ses deux compagnons. Ceux ci l’observent, ils ne font aucun commentaire. Dimitri, secoue la tête de droite à gauche, un léger sourire fixé aux lèvres, un peu moqueur, visiblement il n’arrive pas à se décider, il ne peut pas choisir entre la satisfaction, ou exploser en reproches. Aliocha s’écrie,   

 - Le camion n’est pas gardé, on fonce !

                   Ils rejoignent le camion au pas de course, Aliocha se saisit immédiatement d’une trousse de secours placée sous son siège, il se transforme en infirmier, désinfecte abondamment les plaies du bras. Pose un bandage plat et large, serré juste ce qu’il faut, son geste arrête l’hémorragie, injecte une dose de morphine. L’avant-bras blessé est prit dans une écharpe, un vrai pro Aliocha. Ses deux compagnons se regardent, tournent la tête, le fixent, se regardent à nouveau, ils continuent ce manège en accélérant le rythme, en un mouvement alternatif syncopé, de plus en plus rapide, ils arrêtent, deux paires d’yeux bleu observent fixement Vittorio. Ils partent d’un rire sonore qui remplit la cabine, on se congratule, on se tape sur les épaules, les embrassades suivent, Aliocha extrait une bouteille de vodka, sous son siège-chapeau-magique, le grand modèle, ils boivent joyeusement, la tension disparait à mesure que la vodka se vide. 

 - Vittorio, voyager avec toi n’est pas de tout repos, l’adrénaline est un peu sollicitée. 

 -je n’ai pas réfléchi, Aliocha, pas eu le temps. 

 Ils rient de plus belle, en un instant la bouteille de vodka, est réduite à l’état de souvenir, Aliocha jette le flacon par la portière. 

-Aliocha, veut tu me redonner les plaques, j’y tiens. Pour ma part, je serais heureux que vous deveniez les nouveaux propriétaires de ces objets.

  Vittorio allonge le bras dans leur direction, la main à hauteur de l’épaule, puis il ouvre rapidement sa main valide, le geste, découvre les deux montres qu’il vient de récupérer sur les deux SS, elles sont bien en vue sur ce présentoir, sa main tendue bien à plat.

La dérision mène la danse, ils acceptent sans façon, son intention est claire, elle parle d’elle-même, pas de place pour l’ambigüité. Aliocha arrête le camion un instant pour attacher la montre à son poignet, Dimitri fait de même, ensuite, Dimitri prend note des indications portées sur les plaques, les restitue à Vittorio.  

Deux heures plus tard, ils entrent dans Bierun, une ville délabrée, un spectacle désolant. Le camion s’arrête devant un bâtiment massif et sombre. Aliocha reste au volant, Vittorio le salue chaleureusement.

Accompagné par Dimitri, ils franchissent un grand porche doté d’une voute qui donne le vertige. La sentinelle leur adresse un petit salut amical, ils pénètrent dans le poste de garde, il y flotte un épais brouillard de fumée.

Dimitri s’en va, Vittorio, attend Sacha, un sergent infirmier qui doit le rejoindre au poste de garde, dès son arrivée ils montent à l’étage. Le bâtiment est ancien, construit en pierre de taille, ils parcourent un long couloir bordé par une série de fenêtres, leurs pas résonnent sur le parquet. Sacha frappe à une porte qui laisse passer de la lumière au travers d’un verre dépoli.

Ils sont devant le camarade capitaine médecin Dr. Leonid Arkaiev, l’un des mousquetaires, Igor l’a cité au cours de leur dernier entretien. Le regard bleu acier du médecin, se fixe immédiatement sur son bras en écharpe. C’est un homme de taille moyenne, les épaules larges, le cheveu blond pale, coiffé en brosse très courte, déterminé, énergique. Il est souriant, inquisiteur avec bonhomie, il veut savoir, soupeser, jauger, il doit être capable de mesurer les âmes, quand il en croise. 

       – Bonjour et bienvenue chez nous, camarade Vittorio, on va s’occuper de ce bras immédiatement, suis- moi, jusqu’à la salle de soins.  

 Vittorio est installé torse nu, en position horizontale, dans une salle aménagée en bloc opératoire de fortune. Elle est équipée d’une grosse lampe parabolique, le courant électrique lui, est absent, seul le carrelage qui tapisse la salle est encore fonctionnel. Le Dr. Leonid Arkaiev, examine son bras à la lumière que dispensent deux grosses lampes à pétrole, Sacha en tient une qui dispense la lumière au plus près possible.

Le camarade Dr. Leonid, désinfecte la plaie et les alentours, après avoir bien aseptisé, il examine attentivement la blessure.  

      – Camarade Vittorio deux projectiles t’ont atteint, l’un a traversé le deltoïde, l’autre le chef long du muscle biceps brachial. L’humérus est éraflé, mais exempt de fracture, aucun tendon n’est abimé, pas de veine détériorée, ces blessures n’auront pas de conséquences pénalisantes concernant la mobilité du membre. Les projectiles sont ressortis en traversant les muscles, sans rencontrer d’os ou de tendon, je dois désinfecter en profondeur, puis suturer les plaies, ce ne sera pas très long, je vais injecter un peu de morphine et un vaccin anti tétanique.   

   Cette description anatomique en guise d’explications, échappe quelque peu à l’intéressé, il n’en retient que la chose essentielle, son bras pourra fonctionner normalement. Ce qui est dit est fait dans la foulée, quelques points de suture plus tard, ils quittent tous les trois la salle de soins, Vittorio devra conserver le bras en écharpe pendant quelques temps.   

- Vittorio, je ne peux pas rester plus longtemps, je suis logé au ré de chaussée, la pièce attenante est vide, tu peux y passer la nuit, Sacha va t’y accompagner, demain matin nous prendrons le thé ensemble, viens me retrouver vers sept heures, nous aurons le temps de faire plus ample connaissance, d’accord ?  

- Spassiba, camarade Dr. Arkaiev, à demain, merci pour tes soins.   

 - Pas de problème, Vittorio, la médecine aux chandelles fait partie des surprises que réserve la guerre, à demain. 

Le docteur s’éloigne rapidement, il disparaît dans l’obscurité du couloir, Sacha accompagne Vittorio au ré de chaussée, il ouvre la porte d’une pièce sans lumière et vide. Quelques instants plus tard, Sacha revient avec plusieurs couvertures. Il pose son sac à terre, étale les couvertures à même le sol, il s’étend, sombre immédiatement dans un sommeil réparateur. Une main tapote légèrement son épaule, il ouvre les yeux, un jeune soldat blond, le visage éclairé à la lueur d’une lampe à pétrole, se tient penché au dessus de lui. C’est Golia, un infirmier du troisième étage, il lui apporte un repas et du thé bouillant. La gamelle répand une bonne odeur de bortsch, le plat est accompagné d’un morceau de pain, d’un peu de fromage, de graisse d’oie aux graillons, et, luxe extraordinaire, un peu de sucre. il observe Golia, il est jeune, très jeune, ses yeux clairs ne sourient pas, en ces lieux, rien ne prête à la gaité. Vittorio fait honneur à ce repas, une fois terminé, il sort afin de repérer un peu les lieux, croise quelques soldats qui le saluent. Il descend au poste de garde, trois soldats sont présents, Michna est le responsable, il fait encore jour. Il éprouve une envie folle de marcher librement le long d’une rue, au hasard, comme ça, sans but, simplement pouvoir aller ou il veut, tester, jouir de sa liberté retrouvée. Il n’est pas possible de sortir du bâtiment, pas autorisé. La nuit s’installe très rapidement, l’obscurité envahit les couloirs, que faire ? Rien, il rejoint sa chambre à tâtons, s’enroule dans les couvertures, il s’endort. Il est sur pieds bien avant le lever du soleil, son bras blessé s’obstine à vouloir lui faire savoir qu’il est bien présent. Il se rend auprès de survivants, ils sont entassés dans les pièces de ce bâtiment, très peu d’entre eux parlent. Il grimpe au troisième étage, visite quelques chambres. Vittorio n’est pas accoutumé à ces images d’hommes allongés, qui souffrent, qui agonisent, à Auschwitz, les malades disparaissaient immédiatement, définitivement.  Vers sept heures, il frappe à la porte du camarade Dr. Leonid Arkaiev, le docteur l’accueille avec un bonjour exprimé d’une voix puissante. Le spectacle des survivants, pourrait le faire sombrer dans la morosité, Léonid a opté pour l’optimisme indélébile. 

- Sdrassvouïtie camarade Vittorio ! Bonjour ! Assied-toi, prend garde la chaise est un peu instable, je sers le thé immédiatement. 

  Avec plaisir, camarade Dr. Arkaiev. 

 Sa voix est puissante, grave, une voix de basse, modulée comme celle d’un chanteur, nette, franche, bien articulée, elle attire la sympathie. Il se lève d’un bond, au fond de la petite pièce, un réchaud à alcool souffle à plein poumons sur le fondement d’un samovar ventru, dont l’habit d’argent a prit la fuite depuis longtemps, pour ne laisser que les sous vêtements de cuivre.

Le Dr. Leonid, sert le thé bouillant dans de grands bols, tous deux se régalent avec de belles tranches de pain noir, qu’ils recouvrent avec de la graisse d’oie persillée de petits graillons frits qui croquent sous la dent, ces graillons apportent une saveur particulière, un peu douce amère, les mandibules s’agitent en silence, ils savourent. 

            — Camarade Vittorio, que puis-je faire pour toi ? 

                – Camarade, Dr. Leonid, il ne m’a pas été possible de rester auprès du camarade Igor, existe-t-il un moyen qui permette de rejoindre la zone ou se trouvent les troupes américaines ? 

En l’entendant, le docteur éclate d’un rire sonore, 

     — Camarade Vittorio, les zones de combats ne sont pas accessibles, les combats sont acharnés, d’autre part, il est impensable qu’une unité de nos troupes, ait un rapport direct avec nos alliés américains, cette fin de guerre, ressemble à une course au finish, à qui occupera le plus de territoires le premier.Hier le camarade Igor, Nicolaï et moi, étions en contact téléphonique. Igor s’est expliqué en détail avec le camarade colonel Nicolaï Mnouchkine, celui-ci s’est montré enchanté à l’idée de recevoir Vittorio le “Collectionneur” au sein de son équipe. Il en assume la responsabilité, en attendant la confirmation de notre ami et supérieur, Sergeï Iassoff, confirmation qui ne tardera pas, elle est en fait, une simple régularisation administrative. Igor te l’as certifié, pour toi, il n’est plus question, de centre de regroupement. 

                        –  Merci pour ces précisions, Camarade Dr. Leonid,   

                  - Camarade Vittorio, demain matin à huit heures, un camion te conduira à Katowice. C’est la ville qui abrite actuellement, les services du camarade colonel Nicolaï Mnouchkine.   Tes deux complices, les camarades Dimitri et Aliocha, te conduiront. N’écoutant que la voix de leur courage, ils se sont portés volontaires pour cette mission délicate. Elle fait partie des missions à haut risque, compte tenu d’un facteur qu’ils nomment : Imprévisibilité coutumière. 

                             – Merci camarade Dr. Leonid ! A demain ! Il se lève, saisit la poignée de porte, le Dr. Leonid le rappelle,  

                     — Vittorio, laisse tomber le formalisme et le grade, tu n’es pas militaire que diable ! Un peu de vodka va nous aider à écarter les idées sombres. Nous n’allons tout de même pas nous dérober, devant l’une des meilleures traditions russes, tout de même ! 

Il ouvre un placard, en extrait une bouteille de vodka accompagnée d’un pot de cornichons malossols.  Nous trinquons, les pensées sérieuses s’éloignent, nous échangeons toutes sorte de souhaits, nous invoquons la chance, celle qui décide de tout, ce soir, elle s’est enveloppée dans une robe de vodka, nous nous embrassons avec force accolades énergiques, de l’accolade russe ! Nous levons nos verres encore et encore. La bouteille se vide sans faire de manière, quand la capsule est ôtée, il ne reste aucune autre issue que de vider le flacon.  

                               – Suis-moi, camarade, je vais jeter un coup d’œil sur ce bras et refaire le pansement.    

     Leonid, vérifie l’état du bras en question, il l’examine avec attention, désinfecte à nouveau, met en place un pansement confortable et propre.   

                                - C’est beau, c’est propre, pas la moindre trace d’infection, voici une seringue graduée contenant plusieurs doses de morphine, à utiliser dose par dose, si la douleur devient par trop intolérable.       

 J’adresse de chaleureux remerciements à Leonid, nous nous quittons.    

Au matin, Vittorio en compagnie de son sac de cuir, son seul bagage, rejoint le poste de garde. La vodka incontournable attend, la vodka est intemporelle, elle ne tient aucun compte de l’heure matinale, elle ne connaît pas les contingences, elle est là, fidèle au poste. Ils boivent dans une atmosphère joyeuse, ponctuée d’éclats de rires, de plaisanteries. Les nouvelles se répandent vite, très vite, peu lui importe, il est bien dans sa tête, il a retrouvé un embryon de dignité. 

Dimitri et Aliocha arrivent, ils se joignent au groupe, leurs regards se croisent, ils n’éprouvent pas le besoin de parler, ils sont déjà de vieux complices, une camaraderie vieille d’à peine trois jours, mais néanmoins puissante les lie. Trois jours entrecoupés d’émotions, d’expériences partagées. Le camion d’Aliocha est devenu un endroit familier, il a sa place réservée sur le côté droit.

Aliocha les conduit parmi toutes sortes de ruines. Les polonais s’affairent dans les rues, ils ne relèvent pas la tête au passage du camion, leurs affinités avec les soviétiques sont de qualité médiocre. Les russes et les polonais n’éprouvent aucune d’empathie les uns pour les autres, c’est une longue histoire d’incompréhension, d’invasions répétées, de haine séculaire. Après avoir roulé près de deux heures, le camion arrive à proximité de Katowice, une ville partiellement réduite et en ruines.

Kochka, chat philosophe,

Classé dans : poliakov — 16 avril, 2012 @ 3:34

 

              Quand un animal familier ne se porte pas bien, on ne demande pas l’avis de celui-ci, on ne discute pas avec lui, on l’emmène tout droit chez le médecin des animaux, en l’occurrence un vétérinaire.

Mais voilà, le chat Kochka, “Kochinka” pour les intimes, n’est pas un animal ordinaire, quand il le désire, quand il le juge nécessaire, il est doté de la parole, ce n’est pas un animal que l’on peut trimbaler d’un endroit à un autre comme un paquet, sans lui donner la moindre explication, il est nécessaire de lui faire part et ce, longuement, de ce dont il risque d’être l’objet, et surtout, qu’il comprenne et qu’il accepte.

C’est lui qui décide de la langue qu’il va utiliser à ce moment précis, il arrive parfois qu’il en choisisse une autre au cours de notre conversation.

 Le plus souvent, Kochka emploie le russe, il connaît les idiomes qui me sont familiers, comment le sait-il, mystère, venant de lui, rien ne m’étonne, il faut s’attendre à tout de la part d’un chat qui parle.

Aujourd’hui, il me sidère, il s’adresse à moi en Yiddish, la plupart d’entre vous ne connaissent pas cette langue, il s’agit d’une langue germanique, dérivée du Hochdeutsch, (haut-allemand) langue, qui s’est développée probablement à la frontière de l’Allemagne et de la Pologne, c’est un mélange d’allemand, d’hébreu et de slave, qui a servi de langue vernaculaire, à toutes les communautés juives d’Europe centrale et orientale, au cours du Moyen Âge vers 1250, c’est la culture qui distingue les juifs Ashkenazi des Sefarad d’Afrique du nord, ( petite leçon gratos, si vous l’acceptez..).

       Depuis le génocide, effectué consciencieusement par les allemands, cette langue est utilisée aujourd’hui par certaines communautés qui ont échappé plus ou moins à l’extermination.

       Kochka, décide donc, de s’exprimer en Yiddish, cette langue, est celle de ma période heureuse, d’avant 1939, avant que Douchka ne décède en Suède, Douchka était ma Basherta, mon complément, la femme qui est faite pour vous et réciproquement, mais voilà, elle a disparu en 1952, depuis, ma vie est devenue vaine et triste.

 

        Je dois convaincre Kochka à ce qu’il consente à se laisser amener de son plein gré, en visite auprès du vétérinaire, je lui explique en Yiddish, (cette langue je l’adore), quand je l’utilise, je frissonne, elle me ramène aux temps heureux, d’avant la disparition de tous les miens.

 

 Kochka n’est pas enthousiaste à l’idée de cette consultation, il veut à la fois des explications sur ce qui peut éventuellement advenir de lui, il part dans des discours dithyrambiques, discours philosophiques, au cours desquels il se réfère à  Kant, Nietzche,  Hesse, Schopenhauer, Moïshé Hébreo, Baruch Spinoza (le prince des philosophes, rien que ça !) Pendant près d’une demie heure, Kochka construit un discours, une discussion digne de La Sorbonne, émaillée de citations précises, concernant principalement, la liberté et le libre arbitre.

Il explique qu’il considère qu’il est humiliant, avilissant, de le flanquer d’autorité dans une boite, de le trimballer comme un vulgaire paquet, vers un destin dont il ignore l’issue.

 

 Je l’écoute, étonné par son érudition et ses dons didactiques, pas facile de se justifier avec un chat de ce type.

 

 Je suis enfin arrivé à le convaincre en lui disant :

     « «  Kochka, petit Kochinka, Kochinkèlè (en yiddish), tu ne t’alimente plus du tout depuis cinq jour, tu ne bois pas une goutte de lait, tu es probablement l’objet de troubles gastriques, je ne suis pas capable d’améliorer cette situation, si tu ne t’alimente pas, tu vas dépérir, peut être mourir, tu ne tiens pas à la vie, à tes balades, tes chasses aux mulots, tes sauts de cabri, qu’en pense- tu ? « 

 

Il me regarde, me dit qu’il accepte, il entre dans sa prison provisoire, nous partons en direction du cabinet de consultation du vétérinaire, en fait il s’agit d’une vétérinaire.

– A suivre, dès que nous serons de retour de chez l’esculape animalier.

Hier au soir, je suis allé récupérer Kochka, une très jeune vétérinaire s’occupait à le soigner, je lui demande de quelle affection souffre Kochka, elle ne répond pas, elle est très évasive, pas de chance, cette vétérinaire est sympathique mais néophyte, constatant cela, quelques pensées soucieuses m’envahissent.

A cet instant, Kochka me parle, il ne parle pas vraiment comme d’habitude, par discrétion, en présence de la vétérinaire, il a choisi de communiquer en transmettant sa pensée, un don supplémentaire que je découvre, vraiment, ce Kochka me surprend toujours.

Il dit, sans mot dire :

 ”Demande à la vétérinaire si elle a envisagé une gastro-entérite, si elle accepte de faire le nécessaire, je pourrais quitter cet endroit sinistre et périlleux.”

Je m’exécute, la jeune vétérinaire acquiesce gentiment, lui injecte un antibiotique à spectre correspondant, me dit que je peux disposer de Kochka, de la contacter le lendemain matin si je ne constate pas d’amélioration.

 Au cours du trajet, Kochka est assis là, assis sur le siège passager, il ne désire pas parler, il n’a pas desserré les dents, pas un mot, il est probablement contrarié par les hésitations et l’incompétence malheureuse de cette jeune vétérinaire.

Ce matin, il va bien, son appétit est revenu, le reste également, il s’est positionné à la tête du lit, il s’est approché de mon oreille et a murmuré : “spacibo balchoï”, “merci beaucoup”, en fait c’est moi qui le remercie, chaque instant partagé avec Kochka, est un moment de bonheur, il m’apporte beaucoup plus que je ne lui donne, ça, il doit le savoir.

Je m’éloigne en direction de l’atelier, je vais reprendre un triptyque qui ne me convient pas, à ce moment Kochka m’appelle, je tourne la tête, il me dit: “Tu sais, la chatière, j’en ai compris le fonctionnement depuis longtemps, mais je dois t’avouer que je préfère que tu m’ouvres les portes ou les portes fenêtres, mais je t’aime bien, à compter d’aujourd’hui je vais l’utiliser cette porte pour chat, étroite et bruyante.”

Kochka’s news, le chat Kochka, dit Flipette, pur instinct..

Classé dans : poliakov — 16 avril, 2012 @ 3:25

            Je me suis absenté une dizaine de jours afin d’effectuer un voyage à Sao Paolo (saint Paul ) au Brésil, une obligation, ce voyage ne faisait pas partie de la catégorie dites de loisirs, ce déplacement était incontournable, il fait partie intégrante de ma quête ” Lex talionis “, cette précision indiquée pour certains.

 Je dois dire, de toutes les façons, ce voyage fut un plaisir, la manière dont les brésiliens appréhendent l’existence, n’incline pas vers l’ennui.

 Sao Paolo, est une métropole tentaculaire, énorme, la délinquance est là, qui attend, un jour prochain, il sera difficile de s’y balader le soir.

 En automobile, il est très risqué de s’arrêter à certains carrefours la nuit, il est préférable d’estimer rapidement le risque, et de passer vite fait, même si les signaux sont rouges, c’est plus sain, si vous souhaitez que votre avenir immédiat ne soit pas sérieusement perturbé.

 Le franchissement de ces carrefours, ont quelques points communs avec la technique des corridas, les décharges d’adrénaline ne sont pas rares, c’est bon pour le moral. 

 Kochka ne faisait pas partie des bagages, les félins sont tellement méfiants, il faut qu’ils s’habituent en cas de changement d’environnement, ils ressentent l’obligation d’en vérifier chaque centimètre carré, tout changement est néfaste pour eux, leur tranquillité toute relative, s’en trouve bouleversée, une paranoïa aiguë les reprend aussitôt.

Je suis revenu il y a quelques jours, à mon retour, Kochka n’a pas daigné remarquer ma présence, j’étais transparent, il ne me voyait pas, il ne s’approchait pas de moi, j’ai essayé en vain, de comprendre ce qui pouvait motiver cette attitude de sa part.

Tout à coup, hier, comme ça, sans raison apparente pour l’humain que je suis, il a enfin remarqué que j’existais, il n’a pas daigné me donner la moindre explication, il y a longtemps qu’il ne souhaite plus prendre la parole, c’est une chose qu’il faisait de manière courante au moment de son arrivée ici, il n’en ressent plus la nécessité, je respecte son choix, d’ailleurs, je n’ai pas le choix.

 Nos relations sont redevenues aussi proches qu’avant mon absence, il joue, il me sollicite pour jouer, il daigne à nouveau s’exprimer en plusieurs langues, Kochka m’a enseigné le langage “chat”, c’est finalement l’idiome que nous utilisons le plus souvent, c’est un mélange de signes à peine esquissés, combinés avec des sons, cette communication est presque surréaliste, Kochka possède une sensibilité extrême, comparée à celle d’un humain.

  Kochka semble apprécier particulièrement le Russe, mais ça, c’est parce qu’il est une bonne pâte, il veut me faire plaisir, avez vous eu l’occasion d’entendre un jeune chat parler le russe ? C’est vraiment une expérience extraordinaire, il pourrait passer chez Ardisson, il vaut mieux pas, les RG. le piqueraient pour leurs études personnelles, pas cool.

                                je suis très attaché

                                             à Kochka,

                                c’est une boule d’instinct,

                                aucun calcul, il vit,

                                repu, il chasse

                                tout de même,

                                mulots, mouches, fourmis,

                                tire sur tout ce qui bouge,

                                pourtant, il n’a pas de vice,

                                il ne calcule pas,

                                la manière dont il pourrait tuer

                                son prochain,

                                il s’en tape,

                                il écoute ses pulsions,

                                son instinct,

                                                 rien d’autre—-

La survie de Vittorio Chapitres XVIII, XIX, XX et XXI.

Classé dans : poliakov — 15 avril, 2012 @ 10:53

Chapitre XVIII :         Passage à l’Ouest.  

 

        Vittorio quitte l’ultime poste frontière soviétique, en direction de celui des américains. Le poste de l’armée US, est distant d’environ deux cent mètres. Son pas est ferme, chaque pas l’éloigne physiquement et mentalement de son passé récent, cette période est écoulée.Petit à petit, la silhouette du poste de garde américain se détache plus clairement dans la brume, il est plus volumineux que celui qu’il vient de quitter, il parait plus solide, plus confortable, un peu plus tout. Un MP, nonchalamment appuyé sur une balustrade, pointe une énorme paire de jumelles dans sa direction. Vittorio approche, ils échangent un salut, un signe de tête, le MP marmonne quelques mots inintelligibles, il ne bouge pas, il garde les yeux collés à ses jumelles, pointées sur le poste d’en face. Deux MP le font entrer dans la baraque, il y fait chaud, six soldats sont présents, deux énormes paires de jumelles identiques sont posées debout sur la table. Le sergent lui annonce qu’une jeep va venir le chercher, il lui propose du café. Ils boivent du café mélangé avec du lait concentré sucré, contenu dans de petites boites. À sa grande surprise, ils ne procèdent à aucune vérification de son bagage ou de ses poches, ils ne posent aucune question, rien. Ils échangent quelques banalités en affichant une attitude sympathique. Le café au lait et les biscuits secs qui l’accompagnent sont excellents, ce goût nouveau, est doux et savoureux.   

      La jeep attendue arrive quelques minutes plus tard, deux MP sont à bord, Vittorio salue, grimpe à l’arrière de la jeep. Il jette un coup d’œil à sa montre qui indique neuf heures quarante cinq, ils roulent pendant une demi heure sur diverses routes chaotique bordées de ruines, pas un immeuble debout, des carcasses de véhicules militaires jonchent le sol. Il n’a jamais eu l’occasion de voir une ville aussi dévastée.

       La jeep s’arrête devant le perron d’un énorme bâtiment en pierre miraculeusement épargné. Des MP sont en faction devant une entrée monumentale. Le soldat côté chauffeur descend, grimpe les marches, échange quelques mots avec une des sentinelles en poste, ils redescendent. Vittorio grimpe les marches aux côtés de ce policier militaire, après avoir salué amicalement ses accompagnateurs.  

    La porte d’entrée est énorme, un grand escalier de pierre conduit au premier étage, il suit le MP, qui ouvre un battant d’une grande porte en bois, lui fait signe d’entrer. Quatre personnes sont assises derrière une longue table en bois, qui trône au milieu de cette pièce éclairée par trois portes fenêtres, le plafond est très haut perché. 

    Trois hommes portent des uniformes, dont les épaulettes sont bardées de gallons, le quatrième est en civil. Vittorio adresse de petits signes de tête, en guise de salutations, ils lui répondent par un bonjour exprimé plus clairement que le sien. Le militaire assis au centre, visiblement celui qui dirige, désigne un siège situé en face d’eux, Vittorio prend place. La table est large, les dossiers des sièges grimpent plus haut que le sommet de leurs cranes, cet endroit respire la solennité, il se veut impressionnant, il l’est. Les trois militaires portent des badges indiquant leurs noms et grades, il ne réussit pas à les lire, leur casquettes sont posées à leur gauche, à plat sur la table, bien en évidence. Le militaire assis au centre, prend la parole,

 

                      - Bonjour, je suis le colonel Edwards McComb, mes deux adjoints sont respectivement le capitaine John Pass et le lieutenant Larry Comber. La personne en civil, est un interprète, qui outre l’anglais, maitrise le Russe et l’Allemand. C’est Mr. Avigdor Kruger. Vous êtes Vittorio Conte, êtes vous en possession d’un document qui confirme votre identité ? 

 

           Cette demande est surprenante, aucun survivant n’est en possession de document quel qu’il soit, en ce qui concerne les internés d’Auschwitz, l’unique pièce d’identité, consiste en un numéro tatoué, sur la partie externe de l’avant bras gauche, ce numéro n’a de signification seulement et uniquement dans le cas ou il est possible de le comparer aux archives, si ces archives existent, ce sont les soviétiques qui les possèdent. En cette période de tension, ils ont d’autres priorités que de les consulter. Vittorio regarde les trois officiers, il doit les convaincre, être au plus proche de leur attente, n’éveiller aucune suspicion. Il réfléchit quelques secondes, être soi même, est la meilleure attitude, ne pas jouer de comédie, ne pas s’opposer à cette autorité. Cet examen est déterminant, cette scène qui se déroule devant lui, il l’a rêvée, espérée, attendue pendant des mois, surtout, ne pas retourner en Union Soviétique. Il présente la lettre du chef commandant Georgi Chuikov, il espère que ce document sera utile. Il l’a lu et relu, ce qui y figure est exact, le texte résume ses pérégrinations, ses premiers contacts avec les soldats soviétiques. Certains détails sont pompeusement catalogués “faits d’armes”, c’est volontairement exagéré, il s’agit de survie, rien de plus. Un certificat joint, décrit en quelques lignes, les motifs concernant l’attribution de l’étoile rouge. Cette distinction est assez banale, elle a été très largement attribuée. Vittorio connaît le texte par cœur. Ce texte prétend résumer une période de son existence, comme çà, avec des mots alignés, bien rangés sur du papier. En les parcourant, il lui semble que ces lignes racontent l’histoire, d’une autre personne.  Les documents sont rédigés en russe, le capitaine McComb examine les cachets, les paraphes, son visage reste impassible, il est de marbre. Il observe les noms des signataires un court instant, puis transmet les documents à ses deux collègues, ensuite, ils terminent leur course, entre les mains de Mr. Avigdor Kruger. Mr. Kruger traduit le texte, d’une voix forte, intelligible. Les militaires écoutent attentivement le résumé. Kruger pose les documents devant lui. Le capitaine McComb me fixe de son regard gris clair, 

 

                                   – Vittorio, cette commission est chargée de vérifier soigneusement les intentions, et les motivations, des personnes qui arrivent du secteur soviétique. Il est difficile, voir impossible, de savoir qui est qui, ces deux textes vous concernant, sont vraisemblablement le reflet de la vérité, cependant nous devons en vérifier certains points afin de nous forger la conviction que les faits rapportés sont le reflet de la vérité. 

 

              Vittorio hésite un bref instant avant de répondre, répondre en anglais est risqué, il ne maitrise pas assez cette langue.                                 

 

             -Capitaine McComb, ma pratique de l’anglais est insuffisante, la langue que je pratique depuis plusieurs mois est le russe, je peux m’exprimer aussi en allemand ou en italien. 

 

        Le capitaine McComb opte pour le russe, Mr.kruger est mis à contribution. Un entretien nécessitant un traducteur, confère une fraction de temps supplémentaire dédié à la réflexion, c’est un plus. 

 

                          – Vittorio, quel est votre pays d’origine ?   

 

                              -Je suis né en Pologne le huit octobre 1928, à proximité de Lublin, dans un petit village appelé Grabowiecz, un “Schtetl” regroupant des familles juives, ce village à été brûlé par les nazis, il est entièrement détruit. 

 

              Cette réponse est inexacte, c’est la seule façon d’éviter de citer mon pays d’origine. 

 

                                - Vittorio Conte, ce n’est pas un nom Polonais, plutôt italien n’est-ce pas ? 

 

                                – Capitaine McComb, ma famille et moi, faisions partie du même convoi qui nous a amenés à Auschwitz. Mes parents, mes sœurs, mes oncles, tantes, cousins, tous ont été gazés le jour de notre arrivée. Je suis le seul survivant, j’ai été sélectionné pour le travail. J’ai choisi cette identité, en mémoire d’un interné Italien, un être très cher, qui m’a aidé à traverser l’enfer de l’internement, il m’a enseigné sa langue. Au cours de la marche forcée, sensée nous amener vers l’ouest, il s’est effondré, un garde letton l’a achevé. Je me suis échappé quelques minutes plus tard. 

 

                                – Pourquoi ne pas retourner en Pologne ? 

 

                                 – Capitaine McComb, certains polonais sont très hostiles vis-à-vis des survivants juifs, surtout ceux qui ont accaparé leurs biens. Quelques survivants d’Auschwitz sont revenus dans leur village d’origine en Pologne, en guise d’accueil, ils ont été pendus à des réverbères, sous le regard goguenard et approbateur de la police polonaise locale. Étant le seul survivant de ma famille, quelle sorte d’avenir pourrais-je espérer dans un pays hostile, annexé et occupé par les troupes soviétiques.  

 

             Le capitaine McComb ne répond rien, il se penche successivement vers ses deux collègues, ils chuchotent, ils échangent quelques mots, de ce conciliabule, de ces murmures, dépend la décision qui déterminera le reste de mon existence, ils se redressent,    

 

                                  – Pour quels motifs, les autorités militaires soviétiques se montrent-elles aussi favorables à votre transfert, comme ces documents le démontrent ?  

 

                                      -Capitaine McComb, quatre officiers soviétiques ont mis tout en œuvre, afin que je puisse obtenir cette reconnaissance officielle, provenant de la plus haute autorité possible, dans le but que celle-ci m’aide auprès de vous. Ces trois officiers m’ont accordé le privilège de rester au sein de leur régiment. Les survivants des camps, sont regroupés dans des endroits règlementés, dans lesquels règne une atmosphère carcérale. J’aurais volontiers accepté de combattre dans les zones à risques, plutôt que d’être enfermé dans l’un de ces centres. Aujourd’hui je prends toute la mesure de la faveur qui m’a été accordée. Mon comportement, m’a permis de bénéficier de la sympathie et de l’estime, de l’officier qui commande les soldats qui m’ont découvert dans la forêt, il s’agit du le colonel Igor Alianov. L’éventualité de me laisser rester dans ce régiment a été envisagée d’emblée par lui.  Ensuite, le capitaine Leonid Arkaiev, un médecin en charge d’un de ces mouroirs, que l’on nomme pudiquement, « centre de regroupement », dans lequel je n’ai séjourné qu’une seule nuit. C’est le colonel Nicolaï Mnouchkine, qui m’a confié une tache à réaliser au sein de son équipe. Enfin, c’est le chef-colonel, Sergei Iassoff, en poste à l’état major, qui m’a permis officiellement de rester au sein du régiment. Au cours d’une réunion récente, présidée par le commandant d’armée Vassily Chuikov, le colonel Sergeï Iassoff à eu une discussion amicale avec celui-ci. Il a plaidé ma cause, lui a fait part de mon désir de passer du côté américain. Le commandant Chuikov, a décidé de rédiger ce texte, dans le but de faciliter ma démarche auprès de vous. Pour ce qui est de l’étoile rouge, elle ne signifie pas grand-chose à mes yeux. Par contre, de savoir que ce sont mes amis qui sont à l’origine de cette décision, m’est très précieux. 

 

Le capitaine McComb reprend la parole,                                       

 

                                             -Vittorio, la situation avec nos alliés d’hier s’est inversée, nos relations avec les soviétiques se sont rapidement dégradées, nous sommes aux limites d’un nouveau conflit. Nous sommes contraints de vérifier si les soviétiques procèdent à des exfiltrations de toutes sortes, en envoyant parmi nous des agents à la recherche d’informations.  

 

                   Le capitaine McComb, évite pudiquement de prononcer le mot espion, les américains ont également dans leurs rangs des agents de ce type, de toutes sortes, y compris d’anciens nazis, qui ont eu des contacts privilégiés avec les forces soviétiques, pendant la période aout 1939 à juin 1941. Ces anciens nazis sont très utiles. Ils connaissent énormément de choses apprises au cours du pacte Molotov-Ribbentrop, en vigueur jusqu’au début de l’opération Barbarossa.

                                                

                                          -Capitaine McComb, je n’ai jamais songé à la politique, les circonstances ne m’en ont pas laissé le loisir. Aujourd’hui je suis âgé de dix sept ans dont trois années d’internement. Dès mon arrivée à Zielona Góra, dès le premier contact avec le capitaine Nicolaï Mnouchkine, je lui ai exprimé mon désir, ma volonté, de rejoindre les troupes américaines. J’aurais aimé pouvoir réaliser ce souhait avant la fin des conflits, les combats interdisaient tout contact. Deux jours avant mon départ le chef-colonel Sergeï Iassoff, m’a proposé la nationalité soviétique, accompagnée du grade de lieutenant-traducteur, j’ai décliné cette proposition.   

                                         -Vittorio, parlez-vous Polonais ?    

 

                                             – Quelques mots appris à Auschwitz avec des internés polonais, mes parents s’exprimaient en yiddish ou en russe. 

 

                    C’est Avigdor Kruger qui prend le relais, il s’adresse à lui en Yiddish,                                               

                                          

                                          – Vittorio, peut tu me dire les prénoms des principaux membres de ta famille, je te prie ?                           

           La sonorité du yiddish le détend, elle agit comme un baume, elle l’apaise.Cette langue, le ramène quatre ans en arrière, il entend la musique, la voix des siens, ce passé dont il ne reste rien, des souvenirs perdurent, qui ne lui laissent pas de paix. 

 

                                                 – Mon père Aaron, ma mère Rivkele, ma sœur ainée Fufe, ma sœur cadette Gitil, ma tante Ester mon oncle Tsadik, mon cousin Yakov, Rachel son épouse. Pardonnez-moi, je ne peux pas continuer, Capitaine McComb, vous êtes conscient que vous m’imposez  une épreuve très rude. J’ai occulté tous ces noms que Mr. Kruger me demande d’énumérer, énoncer cette liste de noms, est à la limite de mes forces.   

 

                        En énumérant les noms de ses proches disparus, quelques larmes ont jailli, elles troublent sa vision, il revoit les visages aimés. Il ressent une violente colère, pourtant il doit se contrôler, canaliser. Il ne doit pas céder, ne pas gâcher cette opportunité, il doit passer à l’ouest. Cette comédie macabre, n’est pas un prix trop élevé. Les trois militaires ne semblent pas surpris par sa réaction, ils n’ont pas été choisis pour ce poste par hasard. Ils connaissent tous les types de réactions, cette tâche délicate réclame des gens endurcis, aguerris, ils le sont,

 

                                                    – Vittorio cette période est chaotique, nous rencontrons des personnes qui sont dans l’incapacité de prouver quoi que ce soit, ces entretiens représentent la seule manière pour nous, d’avoir une opinion. Il est nécessaire de prolonger cet entretien avec Mr.kruger quelques instants, jusqu’au moment ou il pourra nous faire part de sa conviction. 

 

                                                     -D’accord, capitaine.                         

 

                                L’entretien se prolonge en yiddish avec Kruger, ce yiddish qu’il aime, refait surface, au cours de cet échange, Kruger insère habilement quelques pièges, il introduit des détails, de petites particularités, d’infimes précisions, qui font partie des coutumes, des habitudes, intimement liées à leur ethnie, plus particulièrement à la communauté polonaise. Les parents de Vittorio sont nés en Pologne, ces us et coutumes, il ne les ignore pas. Le ton employé par Kruger s’adoucit, il s’exprime avec plus de sollicitude, il souligne en passant qu’il se prénomme Avigdor, le ton devient plus amène. Cette soi-disant gentillesse soudaine ne touche pas Vittorio. Il ne cherche pas à comprendre quelles sont les raisons, qui font que Kruger occupe cette fonction auprès des américains. Peu importe, son objectif est de franchir la frontière qui sépare deux mondes. Après quelques minutes d’entretien, Kruger tourne la tête vers le capitaine McComb,     

 

                                                   - Ce jeune homme est sincère, c’est ma conviction.  

 

                        Pendant quelques instants, les trois militaires se livrent à un conciliabule. Kruger le regarde, lui adresse un signe de tête imperceptible, un signe complice, une espèce d’acquiescement prémonitoire, un signal d’apaisement. Le Capitaine McComb se redresse, se replace en position d’orateur, 

                                                              - Vittorio nous sommes convaincus de votre bonne foi, vous allez être dirigé immédiatement vers un camp pour DPs, nous y regroupons les “personnes déplacées”. Ce terme désigne toutes les personnes qui n’ont plus de pays d’accueil. L’occupation de nombreux pays par les soviétiques, génère beaucoup de cas délicats. Ce camp est situé près de Wetzlar, il est distant d’environ trois cent cinquante miles plus au sud. Pour cette nuit, une voiture va vous conduire vers un de nos bâtiments, ou vous serez accueilli. Demain matin, un véhicule vous conduira au DPs de Wetzlar avec une dizaine d’autres survivants. Le DPs de Wetzlar accueille en moyenne cinq mille personnes, parfois plus, c’est une véritable petite ville. Voila Vittorio, c’en est terminé de cette épreuve, elle était indispensable, nous vous souhaitons bonne chance pour le futur.                

 

                                 Vittorio les salue du mieux qu’il peut, il échange quelques mots d’adieu en Yiddish avec Avigdor, qui fait quelques efforts d’amabilité. Vittorio vient d’obtenir son diplôme pour l’Ouest un peu grâce à lui, peut être aussi grâce au Yiddish. Une voiture le conduit à l’endroit ou il va passer la nuit, deux M.P. l’accompagnent jusqu’au planton chargé de la réception. 

 

        Chapitre XIX :      En route pour le DPs de Wetzlar. 

 

           Il est seul dans une vaste chambre qui contient six lits. Il tente de réaliser ce qui vient de se passer, impossible, il ressent une joie si intense, qu’elle occulte tout le reste. Il ressent le contre coup de la tension subie au cours de cet entretien pénible. C’est fait, il est à l’ouest ! Il se dirige vers la douche en esquissant quelques petits pas de danse, une petite célébration privée. Il paresse un long moment sous l’eau chaude, s’efforce de faire le vide. Il se couche, les images se bousculent, elles défilent rapidement, trop rapidement, il s’endort immédiatement.  Le lendemain, un planton vient le chercher au réfectoire, Vittorio est aux prises avec un breakfast géant, œufs, bacon, pancake, céréales diverses, miel, confiture, lait, thé, café, chocolat, tout ça et plus encore ! Plus qu’on ne peut avaler, il n’a jamais vu une telle quantité de nourriture, réunie en une seule fois ! Cette abondance étalée est tentante, il effectue une razzia sur tous les petits pains présents sur la table, ses poches les accueillent généreusement. Le planton l’accompagne jusqu’à un petit van qui attend, les autres passagers sont déjà à bord. Il grimpe, le chauffeur est au volant, flanqué d’un MP, on se salue brièvement. Un seul siège est vacant, situé coté couloir, une très jeune femme occupe le siège côté vitre, son visage est ostensiblement tourné vers l’extérieur. Il prend place, cette jeune fille est très jolie, très, cela le réjouit, trois cent cinquante miles aux côtés d’une jolie jeune fille, c’est un heureux présage. Il mastique consciencieusement un des petits pains au lait, c’est un régal, une saveur nouvelle, c’est moelleux, léger, c’est bon ! Ses poches en sont pleines à ras bord. Les poches de son manteau sont vastes, il n’en a laissé aucun, il a vidé les trois corbeilles. Certains d’entre eux se montrent impatients d’être croqués, ils pointent le bout de leur nez mordoré. Les plus audacieux osent soulever les parements de ses poches, gonflées comme la vessie d’une cornemuse. Vittorio salue tout le monde à la cantonade, en retour, il a droit à quelques petits signes de têtes, rien d’autre, pas un mot, seul le chauffeur lui dit en version originale : ” Hi ! Welcome on board !”, puis reprend la conversation avec son voisin de MP. Vittorio est bien, il déborde d’une joie, il a beaucoup de difficulté à la contenir. Il comprend la réserve des personnes présentes.

        Son séjour au sein de l’armée soviétique, lui a permis d’avoir de nombreux contacts, une activité, une vie sexuelle, qui fut une fabuleuse découverte. Les inoubliables camarades secrétaires, Tamara, Ekaterina ont été très didactiques, participatives, généreuses, il leur adresse une pensée chargée de remerciements. Sa voisine redresse son visage, elle ne boude plus, elle le voit sans en avoir l’air, en vision latérale. Il se penche vers elle, en s’inclinant exagérément, sa nuque frôle ses genoux, il la regarde au dessous de son menton, pratiquement sous son nez. 

 

                                              - Bonjour je suis Vittorio, heureux de vous rencontrer, qui êtes vous ? 

 

              Il a prononcé cette phrase très rapidement en trois langues différentes, en Anglais, Russe, puis en Yiddish, elle baisse légèrement la tête vers lui, un sourire découvre des dents superbes, d’adorables petites pattes d’oies se forment aux coins de ses yeux. Les yeux qui l’observent sont verts, elle est blonde, très blonde, un blond très clair presque blanc, sa peau ressemble à un satin délicat, ses attaches sont fines, aristocratiques, elle est très mince. 

 

                                    – Bonjour je suis Chantse, vous êtes bien joyeux. 

 

                      Elle lui a répondu en Yiddish, la revue de détails effectuée la veille avec Avigdor a été utile, cette remise en mémoire, ce rodage, il l’utilise ce matin. La voix de Chantse est harmonieuse, son regard dit oui à sa plaisanterie, elle l’accepte simplement comme une petite chose amusante. Il la regarde, cette jeune femme l’émeut, il ne sait rien d’elle, il peut imaginer, il fait un effort pour ne rien imaginer. 

      A bord de ce véhicule, tous sont des survivants, des “cas spéciaux”, la règle d’or qui s’impose instinctivement, est de ne poser aucune question. La marge de communication est très étroite, ne rien demander, ne pas remuer les souvenirs en sommeil, ils alimentent de terribles cauchemars. 

      Il saisit quelques petits pains dans l’une de mes poches, il lui propose d’en consommer avec lui, il est tellement heureux d’être ici, dans ce combi. Chantse le regarde, le vert lumineux et clair de ses yeux est à lui seul un poème, une ode à la création, son regard s’est animé, elle baisse les yeux sur son offrande, elle prend un petit pain sans façon, le remercie avec un sourire, le petit pain est entamé de bon cœur. Il y en a suffisamment pour toutes les personnes présentes, même davantage. Vittorio se lève, fait le tour des sièges, en proposant cette manne à tout le monde, militaires inclus. La plupart des personnes sourient, ils ont écouté son petit numéro. Tout le monde accepte les petits pains, ils sont amusés, en constatant la quantité éhontée, qui quitte ses poches un à un. Cet interlude-distribution a détendu un peu l’atmosphère, les militaires apprécient ce petit supplément de régime impromptu, les mandibules s’agitent joyeusement.  Dans ses poches, quelques petits pains ont échappé à la distribution. Il en présente un à Chantse en singeant le geste d’un prestidigitateur maladroit, elle rit et croque le petit pain. Il cligne de l’œil, puis en extrait un autre de sa poche, ils éclatent de rire comme s’ils étaient complices, complices de quoi ? De rien, d’être jeunes, d’en avoir vu, subi beaucoup trop, beaucoup trop tôt, heureux d’être là, heureux d’être en vie. 

       Le voyage se prolonge, les militaires sont les seuls qui s’expriment à voix haute. Les paysages sont magnifiques, ils roulent en direction du sud-ouest, la température devient plus douce.  Le combi s’arrête, le chauffeur annonce qu’ils vont déjeuner, se détendre. Une petite base militaire fait office de relais, tout près d’Erfurt. Un comptoir expose des plats variés, ils se servent puis s’assoient. La salle de réfectoire est vaste, des militaires déjeunent.

          Le bruit des voix, l’animation, les met à l’aise. Chantse a prit place à sa gauche, la voisine de droite est une femme à peine plus âgée qu’eux, c’est Bela, elle n’est pas loquace, elle écoute, elle observe, elle tente de sourire, un sourire péniblement esquissé. Le chauffeur et le MP.ne sont pas à leur table, ils discutent, ils boivent de la bière au bar, un bar aménagé pour les militaires. Le repas est vite terminé, ils sont tous habitués à avaler la nourriture le plus rapidement possible. Le minibus roule à nouveau, Chantse s’appuie sur son épaule, elle s’endort, le poids de sa tête lui procure une sensation agréable, pour un moment, elle devient un peu sa protégée. Le temps est au beau, le soleil ajoute une note d’optimisme.  Vittorio tente de mettre un peu d’ordre dans ses pensées, elles ne veulent pas, elles virevoltent, elles vagabondent, toutes ces choses nouvelles, prennent la pas sur la réflexion. Chantse sort du sommeil, Vittorio était bien, sans bouger, sa tempe contre la sienne, la joue de sa voisine appuyée sur son épaule. Elle se redresse, elle est définitivement très mignonne. 

 

 

Chapitre XX :         Wetzlar, le DPs,  Earl, un ami  guitariste.         

 

                   Le chauffeur annonce qu’ils arrivent au DPs, la barrière franchie, le van s’arrête devant des baraquements de bois. Un drapeau américain flotte en haut d’un mat, ils descendent. A l’intérieur, un soldat remplit un questionnaire, puis remet une fiche à chacun, sur laquelle est inscrit le numéro du baraquement, l’emplacement du lit, il indique le chemin à suivre au crayon sur un plan. Le camp est vaste, une ville constituée de baraques, sa nouvelle adresse est la baraque N°18.  Dans un bureau voisin, ils sont soumis à un contrôle sanitaire très rapide. Un infirmier remplit une fiche, pose quelques questions concernant leur état de santé, mesure la pression artérielle, écoute les battements du cœur, vérifie le poids, la taille, après quelques questions c’en est terminé avec les formalités. Chantse a disparu, ils ont été séparés au cours de ces vérifications, les femmes et les hommes sont logés dans des endroits différents. Vittorio trouve facilement la baraque N°18, les baraques sont identiques, il pénètre à l’intérieur de sa nouvelle demeure. Son lit est là, qui l’attend sagement, sur le côté, un petit meuble bas, qui contient trois serviettes, une couverture supplémentaire, et, attention toute particulière, une boite de ration militaire. Il l’ouvre, elle contient quelques objets utiles, savon, brosse à dents, dentifrice, préservatifs, et aussi, de la nourriture en conserve, fromage, bœuf en boite, pâté, biscuits, quelques petits desserts sucrés et vitaminés, des pâtes de fruits et quelques chewing gum. Deux fenêtres sans rideaux éclairent les pièces, il y a quatre lits par pièce, un couloir étroit, court le long de la façade, il distribue les quatre chambres. Au bout du couloir, deux toilettes et deux douches. Vittorio va se doucher immédiatement, pas d’eau chaude. A l’occasion du séjour à Zielona Góra, il s’est habitué au confort, il faudra s’en passer, pas de chauffage non plus, il a vu pire. Après la douche, il sort repérer les alentours, cherche un endroit pour abriter ses tubes, il le trouve à deux pas du N° 18. Le lit lui lance une invite irrésistible, il est bien, le printemps pointe son nez, demain il fera jour. Ses yeux se ferment. Le sablier qui égrène le temps, s’est écoulé inexorablement. Vittorio est inscrit aux cours d’Anglais, dispensés par des officiers, ils sont d’excellents professeurs. Il est dans la section la plus avancée, il travaille la relecture des cours jusqu’à satiété, avec pour objectif de maitriser cette langue.                                                                                  

 

                                                                *****            

 

            Vittorio est locataire du N°18 depuis plus d’une année, la routine cette ennemie s’est plus ou moins installée. Diverses commissions, dirigées par le colonel John Lewis, ont vainement essayé de trouver une solution concernant son avenir, pas d’immigration possible pour les USA, les quotas font obstacle. La langue anglaise est devenue son amie, il est assidu aux cours. Le professeur, le lieutenant Robert McPherson l’appelle Vittorio, en échange il lui donne du Robert. Son enseignement est efficace, clair, Robert lui prête de nombreux livres, il en commente certains. Il lui passe des revues, des journaux, qu’il j’emporte le soir auprès de ses Pénates au N°18. Ils discutent longuement de syntaxe. Les cours sont un remède contre l’ennui.  La baraque dans laquelle Robert dispense les cours, est située à proximité du poste de garde, près de l’entrée principale. Au fil du temps Vittorio fait la connaissance de nombreux GI, en passant, les plaisanteries fusent, à propos de ses progrès en Anglais, ils sont aux premières loges pour le constater. Au fil du temps et des leçons, le contact avec eux est devenu aisé, les GI pratiquent une forme d’humour, mêlé de dérision. Ces échanges, ces conversations à bâtons rompus, cassent la monotonie, elles font office d’exercices pratiques.  Earl un sergent, est devenu un copain, il est de New York, il est guitariste professionnel. Earl est de taille moyenne, toujours souriant, il est noir, très direct. Depuis quelques semaines, Earl lui a ouvert la porte d’un monde, un monde qu’Earl connaît, celui de la musique. Il lui enseigne la guitare, lui parle du Jazz, ce Jazz, une musique inconnue, mystérieuse. Souvent, Earl, joue les yeux clos, il est dans sa musique, dans le blues, cette musique nouvelle, qui parle de la vie, des souffrances passées, endurées par le peuple noir, les esclaves importés d’Afrique comme de la marchandise, traités comme tels. Après quelques semaines, ils jouent à deux guitares, après son travail, Earl vient tous les jours au N° 18. Il lui a fait cadeau d’une guitare, une Gibson noire, un modèle rare, incrustée de nacre. Vittorio se passionne pour l’harmonie et le solfège. Cet instrument est capable de lui faire oublier la réalité navrante. Il y consacre beaucoup de temps. Pendant des heures, il s’échappe de cet endroit, de ce camp, il vit un temps bercé par la musique. Une espèce de no man’s land, une zone isolée, loin de la réalité. 

 

Chapitre XXI : Séjour à l’hôpital de  Bühl                       

                     Le colonel John Lewis, l’officier en charge du reclassement, demande à le voir. Ils se retrouvent face à face, c’est leur énième entretien. Il pense que le colonel John Lewis est psychiatre, il ne le dit pas, il n’a jamais mentionné sa spécialité, pas même annoncé s’il est médecin. Son badge n’indique que son nom et son grade, rien d’autre. La souris, finit par sortir de son trou, le colonel John Lewis et ses adjoints après avoir murement réfléchi, sont arrivés à la conclusion suivante :     Vittorio Conte, est en état de choc, état de choc ? Quelle personne dans son cas ne serait pas en état de choc ? La patience est sa meilleure alliée, sa meilleure amie. Il vit un temps bercé par le quotidien, la musique le passionne, le reste c’est de la routine, du banal, le lit, le réfectoire, pas de relation féminine. Il a vainement cherché Chantse, elle s’est évanouie dans le DPs, dommage.  John Lewis mène la danse, nous sommes à nouveau face à face,                                        

 

                              - Nous cherchons un pays vers lequel nous pouvons vous diriger, votre unique option est toujours les Etats Unis ? 

 

                                          - Je n’en vois pas d’autre qui pourrait me convenir. 

 

                                          - Les quotas sont très restrictifs, vous n’avez aucune famille, aucun “affidavit” aux usa, actuellement les autorisations sont très limitées. Les survivant qui vous côtoient, s’étonnent de votre déficit en communication, pas la moindre conversation, quand on vous questionne vos réponses se limitent à l’essentiel, pas de réel échange en êtes vous conscient ? 

 

                                           - Monsieur je n’éprouve pas le besoin de poser de questions, de lier conversation avec les personnes que je côtoie, leurs réponses m’indiffèrent, s’il s’agit d’une chose concrète, je réponds au plus court et au mieux, je ne sais pas procéder d’une autre manière, je n’ai rien à dire de particulier, ou irais-je chercher mes références ? Dans mon passé récent ? 

 

          Vittorio, a éludé ses contacts avec les GI. Et n’a pas fait mention de ses cours de guitare avec Earl, à quoi bon impliquer ses copains dans cette histoire ? John Lewis reprend, 

 

 

                                                     -Un de nos médecins développe une technique nouvelle basée sur la narco-analyse, cet examen consiste à mettre le patient dans un état de semi-conscience. Dans cet état, certaines barrières tombent, le médecin pose des questions, oriente l’examen en fonction des réponses qu’il obtient. Ces réponses permettent d’aider le patient, en essayant de détecter certaines causes, dont il n’est pas conscient en état d’éveil. Nous avons un hôpital situé à la limite Ouest de notre secteur, et de la zone d’occupation française. Les praticiens, sont des médecins militaires, ils travaillent parfois en collaboration avec quelques praticiens civils, également américains. Accepteriez-vous cet examen ? Si le séjour dans cet hôpital ne vous convient pas, vous le signalerez, dans ce cas, vous serez ramené à Wetzlar, sous quarante huit heures.                

 

                                                    – Colonel John Lewis, si vous pouvez résumer cet entretien sur du papier, votre suggestion ne me déplait pas, au contraire.          

 

                Le colonel John Lewis, l’observe, il le soupèse, il veut lui attribuer une étiquette. Vittorio ignore ce qui le distingue des autres survivants, beaucoup sont complètement, définitivement hors de la normale. Leurs repères n’existent plus, ils sont devenus des êtres différents. John Lewis et consorts, bien au chaud dans leur confort, immergés dans leur routine, ces médecins ne peuvent pas imaginer une seconde, ce que nous avons subi. D’ailleurs ils ne posent aucune question à ce propos. Après quelques instants de silence, le colonel J.Lewis s’exprime, toutes les personnes présentes se sont concertées à propos de ma demande de confirmation écrite. 

 

                                                    - C’est d’accord, le texte sera prêt demain après midi à 15:00, A demain monsieur. 

 

                     Je regagne le N°18, je réfléchis en plaquant quelques accords, fredonne quelques blues appris avec Earl, la musique m’emmène faire une promenade avec elle. Cet examen peut être une expérience intéressante, quelle qu’en soit l’issue, à Wetzlar, la vie se résume à la routine journalière, ça me fera bouger voir un autre horizon, je décide d’accepter. J’ignore où se trouve cet hôpital, pas important.

        Le lendemain à 15:00 précises, je suis assis face au colonel Lewis. Il est seul, ce n’est pas courant, il me tend un texte dactylographié en cinq exemplaires.              

 

                                                   - Je vous en prie prenez votre temps, lisez                     

 

          Ce colonel dissimule bien ses qualité humaines, il est aussi avare de paroles que d’empathie. Je lis attentivement, cela me convient.                 

 

                                               – C’est bien, j’accepte.                                                                                           -Bien, vous partirez demain matin, une voiture vous prendra à votre baraquement à 09:00  OK ? 

 

                                            -Ok, merci, au revoir. 

 

                                               - Juste un moment Vittorio, voici mon numéro de téléphone personnel, vous pouvez appeler à tout moment, et laisser un message à la personne qui vous répondra, de cette façon nous serons en contact. 

 

                 Je rêve ? Il vient d’articuler mon prénom ! Dans une vingtaine d’années nous serons peut être de bons copains, qui sait ? Je le remercie, exit Vittorio. 

Kochka’s news,

Classé dans : poliakov — 15 avril, 2012 @ 10:48

Ce matin vers  onze heures, Kochka s’est planté devant la porte d’entrée, cette porte est constituée de deux panneaux en verre, il s’est posté là, je l’ai aperçu, je me suis approché, je croyais qu’il allait me parler, mais non, il n’a rien voulu me dire dans le langage des humains…

Il a poussé un petit miaulement tout en me montrant clairement la porte, je l’ai ouverte en grand très doucement, il s’est placé juste à la limite du seuil, les chats sont très prudents, s’ils ne sont pas effrayés, ils calculent avant de se lancer vers une zone inconnue, il a observé l’extérieur avec précaution, il s’est probablement remémoré quelques endroits familiers, puis il est sorti tranquillement, s’est dirigé vers la haie de lauriers, il aime beaucoup se cacher à l’abri de cette haie, une espèce de voie royale qui le conduit jusqu’à la porte du terrain, à l’abri des regards des autres animaux, prudence..

Aujourd’hui, la température est clémente, il ne souffrira pas du froid, je n’ai pas eu l’occasion de lui montrer le fonctionnement de la trappe dont une autre porte est pourvue, Kochka ne se laisse pas approcher trop près, encore moins toucher ou caresser, tout contact non décidé par lui, est une agression.

J’espère qu’il reviendra en fin de journée, ou demain, c’est comme il voudra, quand il voudra….Il n’a pas fait sa valise, il a laissé ses balles, il les apprécie beaucoup, en très peu de temps, il est devenu expert du squash en solitaire, un bon entraînement pour ses réflexes, il pète la forme.

 

 Occupé, plongé dans une toile qui me fait oublier le reste, tout le reste, en peignant, j’écoute de la musique, en ce moment je me mets dans l’oreille  l’oeuvre complète pour clavier de Domenico Scarlatti, gravée par le regretté Scott Ross, aux opinions humaines très arrêtées, genre faciste, néanmoins, excellent au clavier, là au moins il ne fait pas de commentaire raciaux.

Perdu dans ma barbouille, il me semble entendre des miaulements, je reconnais immédiatement le langage de Kochka, je descends à la porte, il est là, la tête levée, il regarde et il miaule, je me rends compte qu’il est encore très menu, il ressemble à un jouet en peluche, mais lui, il est réel, vivant.

 J’ouvre grand la porte, Kochka se méfie un peu, il n’apprécie pas le mouvement d’objets qui sont énormes comparés à sa petite masse, la vision des chats est prismatique, il observe quelques secondes, puis il passe le seuil en accélérant le pas, voilà, Kochka est resté quatre ou cinq heures à l’extérieur, il me boude, il ne daigne pas me raconter son après midi, je respecte sa décision, remonte dans l’atelier, Kochka m’emboîte le pas, il est à mes pieds, il se lèche, il observe, c’est la première fois qu’il pénètre dans l’atelier.

 Il procède soigneusement à un tour d’inspection, il veut connaître, il doit repérer tous les recoins, les objets, il s’arrête à mes pieds, se lèche encore pendant deux ou trois minutes, puis il décide d’aller se reposer, il se dirige vers la mezzanine, il y possède un studio privé, il l’utilise souvent, il s’y sent en sécurité, il s’agit d’un espace entre le mur et des fauteuils, lui seul possède le sésame pour cet endroit, à cette heure il y est encore, son esprit est probablement rempli avec les images du rêve qui le berce, qu’est-ce qu’il imagine ? Kochka ne veut pas en parler, ses rêves de chaton sont très personnels, ils ne concernent que lui, pas les visiteurs voyeurs occasionnels et furtifs.

Je m’en doutais, le comportement de ce chaton le laissait présager, il s’agit d’un surdoué, il est ambidextre, il utilise sa gueule autant que ses pattes, il joue comme un joueur de football, vous imaginez, il s’amuse à faire passer une balle dans un endroit étroit d’un mètre de long, il pousse la balle avec une patte, puis il va l’attendre à l’autre extrémité, j’ai envie de lui confier mes comptes, tous mes comptes, il pourra même se charger de mes déclarations d’impôts et tout le reste, s’il le veut, bien entendu.

 Kochka adore jouer avec les balles en mousse, il trouve plus agréable d’avoir un partenaire, il va chercher une balle qu’il apporte dans sa gueule à l’endroit ou je me trouve, il pose la balle à mes pieds, il me regarde, il m’adresse un miaulement aigu, il s’agit clairement d’une invite à jouer.

Plus étonnant encore, quand je me trouve au premier étage dans la mezzanine, il apporte une balle dans sa gueule, il s’arrête à mi hauteur sur une marche de l’escalier en colimaçon, il pose la balle, il m’appelle en miaulant afin de me faire savoir qu’il veut jouer.

Il est vrai qu’il  m’adresse  la parole uniquement en langage de chat, il ne souhaite plus s’exprimer dans nos languages d’humains.

 J’ai du apprendre tous les sons qui composent son mode d’expression, nous communiquons parfaitement, nous en connaissons tous deux les modulation, les intonations capables d’exprimer tout ce dont nous avons besoin, pas nécessaire d’utiliser des mots, très souvent superflus, nous allons à l’essentiel.

Kochka est devenu très familier, il recherche le contact, il vient, il pousse avec son museau sur mon visage en signe d’affection, je crois qu’il aurait pu étudier dans une grande école, mais bon, il s’en moque, il préfère jouer, le reste ne l’intéresse guère, il reste un chat, heureusement.

Petit à petit, tout naturellement, Kochka est devenu le patron de l’endroit ou je vis, lui, n’a pas changé, c’est moi qui ai modifié mon comportement, je parle couramment le chat, je joue à la baballe avec lui, il vient manger directement dans mon assiette, il me raconte ses journées qu’il passe à l’extérieur, mais vous savez quoi ? Il semble très heureux, ce bonheur retenti sur mon comportement, un animal de deux kilos à peine, est capable d’apporter une joie de vivre pétillante, intense, c’est cool.

Errances, avenir frileux,

Classé dans : poliakov — 11 avril, 2012 @ 1:10

Je suis assis dans ma chambre,

j’imagine le futur,

le soleil éclaire la ville,

Je suis seul, il n’y a personne pour qui

                            l’amour est parfait,

                    l’amour fou de l’homme,

                                 n’est pas parfait —-

 

                 je n’ai pas assez pleuré,

                 mes ailes sont fatiguées,

                               ma poitrine sera lourde,

                               jusqu’à l’agonie des villes,

                               elles sont des spectres de manivelles,

                               de guerres, les villes sont faites

                               de travail, de briques, et de fer,

                                      à Londres, la fumée du four de l’ipséité,

                                      fait rougir des yeux sans larmes,

                                      aucun œil ne peut rencontrer le soleil —-

 

             rêver, 

                   attendre

                    une réalité,

                               annihile,

                             intelligence sélective,

                            traces rémanentes 

                                                  jeunesse

                                                  esprit,

                                                  renoncer, abdiquer,

                                                  refus,

                                                         les ans insistent,

                                    inesthétisme rampant,

                                          indélicatesse inexorable,

                                              indécence de certitudes,

                                                      draine l’impotence,

                                                       transforme

                                                            illusions

                                                            en souvenirs,

                                              marcher,

                                              pas japonais

                                              incertains,

                                              conduisent au

                                              néant —-

                 

                       yeux clos,

                  l’université d’Urbino,

                  se dessine,

                  dans la brume,

                        flotte, légère,

                        Nori mon cicérone,

                        regard vert, voix douce,

                                     Tiziano murmure,

                                      raconte, raconte, raconte, 

                                      il quattrocento,

                                      Pieve di Cadore,

                                      architecture, pierres,

                                      coeur central,

                                      atrium sublime,

                                      hiatus, coma,

                                     syncope,

                        balancier du temps,

                        compte les

                        pavés du rinascimento,

                        disent les Marches —-

 

 

  langage musical inarticulé,

                        apaisant,

                              mélodieux,

                              existence,

                              composée,

                              de pertes,

                                     moments de bonheur,

                                     acquittés en

                                     cumul de monnaie,

                                     tristesse indélébile, —-                               

                                                                

                                                     train sombre,  

                                                    dont les rails,

                                                         tracent des droites

                                                         courbes,

                                                                 s’éloigne à jamais, 

                                                                 en direction d’un

                                                                 trou noir,

                          puissance incommensurable,

                          appétit gargantuesque,                                        

                          insatiable, guette, 

                          nul n’échappe,

                          à la voracité

                          de l’éternité.

                                     aucune faveur,

                                     consentie,

                                     fourmillements organisés,

                                     chaudière complexe,

                                     neuroplasticité salvatrice,

                                     conscience —-

                      

                  mourir, 

                 formalité, 

                 définitive,

                 déprimante,

                       échappé, réchappé

                       enfer polonais

                       machine à tuer,

                       glissé entre les

                       doigts de la

                              camarde,

                            ignoré,repoussé,

                            cette réalité,

                            avoir gagné

                               une immunité,

                               éternelle,

                               oublié, choisi,

                               volontairement,

                                        naïf,

                                        vaincre ?

                                          abandonner, arts,

                                          séduisantes beautés

                                          agitations cérébrales,

                                          joyau inégalable de la vie,

                                          battements d’ailes éphémères,

           repère imperceptible,

           temps de Planck,

                          inscrit dans l’infini

                         pour l’homme

                                 poussière céleste —-

                            

 a Hollywood,

             les frères Warner,

             sucrent inlassablement,

             leur bol

                  de  fraises,

                     des racines de pissenlits,

                     frictionnent leurs narines,

                     décomposées,

                      les ex magnats

                            empereurs

                            en [24] images

                                    seconde,

                     continuent, leurs débats

                                                conflictuels,

                         qui aura dans l’au delà,

                         les prérogatives

                         de pouvoir total,

                              étendus en rang,

                              de sardines

                              boulevard

                              des gisants,

                              figés

                                 au sein

                                     de leur tombeau,

                                      fiers d’avoir

                                          laissé une empreinte,

                                          qui, inexorablement,

                                                                     se délite,

                                          pareillement au reliques,

                                          traces de culture,

                                          pratiquement interdites,

                                          en étaient-ils conscient

                                          à l’instant de

                                          fermer l’ombrelle ?

                                          de l’expiration,

                                                      ultime 

                                            relégués, colloqués,

                                            dans un virtuel

                                                       supposé éternel ? —-

 

                 

Exfiltration ultime,

Classé dans : poliakov — 11 avril, 2012 @ 1:04

Et j’ai créé une image du monstre, ici même, 

Et j’en ferai une autre, 

il répand une odeur fétide de protozoaires

en décomposition, fourbissant la malaria,                                    

 Il rampe, ondule sous la mer,

 Il vient pour prendre la ville,

Envahir chaque sous-conscience, 

  il est délicat comme l’univers —-

 

                            La crainte de manquer son apparition, 

                            me fait vomir,

                            Il apparaît de toutes façons,

                            Il apparaît de toute façon, dans le miroir,

                            Il nettoie le miroir comme une marée d’équinoxe —- 

                                                            Il est,

                                                            myriades d’ondulations,

                Il nettoie le miroir, noie le spectateur,

                 Il se noie dans le monde,

                 lorsqu’il noie le monde, Il se noie en lui-même,

                     Il flotte vers l’extérieur, comme un cadavre rempli de musique,

                 Le bruit de la guerre dans sa tête,

                     Une garce rit dans son ventre. 

                     Un cri d’agonie dans la mer noire,  

                     Un sourire sur les lèvres d’une statue aveugle —-                             

                            Il était là,                             

                            Il n’était pas à moi,                            

                            Je voulais l’utiliser,                            

                            Être héroïque,                            

                            Mais cette conscience n’est pas à vendre,                            

                           Il suit son propre chemin à jamais,                                   

                                    Il parachèvera toutes les créatures,                                    

                                    Il sera la radio de l’avenir,                              

                           Il s’écoutera lui même dans le temps,                                   

                                    Il veut du repos,                                  

                                    Il est fatigué de s’entendre, et de se voir,                                  

                                    Il veut une autre apparence,une autre victime,                            

                           Il me veut,                                  

                                    Il me donne de bonnes raisons,                            

                           Il me donne raison d’exister,                            

                           Il me donne des réponses interminables —-                             

      Une prise de conscience d’être séparés,

      une prise de conscience pour voir,                            

          Je suis apte à être l’une ou l’autre,

               à dire que je suis les deux, et aucun,                            

              Il peut prendre soin de lui sans moi                           

 Il est à la fois sans réponse,

 (il ne répond pas à ce nom)                           

 Il fourmille d’amphétamines, 

sur la machine à écrire électrique,                           

   Il tape un mot fragmentaire qui est :                                              

   Un mot fragmentaire,                                                                

             Un Iota maverick, de la Singularité                                    

             Un Epsilon, échappé des Univers —-